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IV. Milieu social et moral

Habitant une petite ville isolée au milieu des campagnes, le Hervien semblerait devoir fatalement ressentir les influences de la population rurale qui l'entoure. Son caractère ressemble peu cependant à celui des villageois des environs ; s*il a avec eux quelques traits communs, il est plus citadin que campagnard et se formaliserait certainement s'il vous plaisait de le confondre avec le paysan des campagnes avoisinantes.Il possède à un très haut degré l'esprit de clocher, tient à sa ville natale et en fait presque une capitale ! Ce qui n'est pas de Hervé est raillé très souvent. Sa moquerie naturelle s'exerce même sur ses concitoyens en affublant chacun d'un sobriquet, à tel point que les noms de famille y sont parfois presque inconnus.

Hommes et femmes suivent de près les modes urbaines. La blouse du travailleur a depuis longtemps fait place à des vêtements de trame plus fine et de coupe plusélégante. Il serait parfois malaisé de distinguer actuellement l'artisan du patron qui l'emploie.

Intelligent, il possède une culture d'esprit qui surprend, et une instruction plus soignée que le commun des ouvriers; franc, ouvert, accueillant en général bien qu'il ne sache pas toujours se départir d'un premier mouvement de défiance*

(i ) Monographie agricole du Pays de Hervé,

L INDUSTRIE DE LA CORDONNERIE A HERVE il

très spirituel, il aime la plaisanterie et la manie habilement.

Certains auteurs font dériver l'esprit de trafic inné chez lui dun ancien fond de population israélite, et n'en veulent d'autre preuve que les nombreux noms juifs qui se rencontrent encore aujourd'hui. Nous constatons ce trait de caractère sans vouloir en discuter l'origine légendaire, dont il n'est pas possible de contrôler la vérité.

Au point de vue moral, le Hervien n'est pas toujours sans reproches. Les naissances illégitimes atteignent la proportion de 6 p. c. ; les jeunes gens se marient tard et les jeunes filles doivent parfois presser plus qu'il ne conviendrait le jour de leurs noces. La tempérance n'est pas, non plus, une vertu dominante, boire est une vieille coutume du pays qui n'est pas en voie de s'éteindre (1)! Hervé conserve encore le souvenir des anciens « ribotteurs ». On y boit moins peut-être mais si l'on n'y consomme plus comme jadis le vin de Bar et de Moselle, l'alcool y est trop en honneur.

[i) Le 22 octobre 1751, Marie-Thérèse rendait une ordonnance interdisant a ux manants des bans de Hervé, et de José de rester dans les cabaiets après 9 heures du soir et d'y boire pendant les offices religieux.

(( Les manants du banc de Hervé et ceux de José, pays de Liège, paroisn siens de la même église du dit Hervé ne fréquentoient pas seulement haut à » la main les cabarets les saints jours ou dimanches et fêtes pendant les offices » divins, poussant les uns et les autres leur insolence à un point que d*envo>er » des garçons dans Tégllse pour les avertir quand le prêtre alloit à Tautel pour » célébrer la dernière messe, afin qu'ils puissent rester à boire dans les dits )) cabarets à leur aise les liqueui*s, bière, brande-vin et café, et dès qu'ils )) estoient avertis que les prêtres alloient à l'autel, ils sortoient des cabarets )) remplis de brande-vin et liqueurs jusqu'au gosier et le soir sortant des » cabarets après 9 heures, cherchant querelle aux manants de la dite ville » qu'ils rencontroient en rue, sans que la nuit ou le temps fût capable de leur » imposer la fm ou aucune borne à leur insatiabilité d'où s'ensuivoient les » effets les plus pernicieux d'ivrognerie. »

{Recueil aux ordonnances des Pays-Bas autrichiens. Troisième série. 1700-1794, t. Vii,p. 60.)

Leurs plaisirs, pour innocents qu'ils paraissent, ont bien aussi leurs inconvénients. Le cordonnier est grand amateur de petits oiseaux, les ateliers ont pour la plupart les fenêtres garnies de cages, et pour leur fournir des locataires, la tenderie emprunte souvent des heures au travail. Hervé se vante aussi d'avoir les plus anciennes sociétés colombophiles du pays. Les sommes dépensées dans les concours sont trop fortes, chaqueouvrier à domicile a, peut-on dire, son colombier, et celui dont les ressources sont trop limitées pour lui permettre de faire lelevage et de concourir, trouve partout, dans la ville, des associations genre « paris mutuels », où il peut, dans des doublages, risquer une partie de son salaire.

Hervé a sa fête et la fait durer une semaine entière. « Le » désœuvrement est complet, tous les habitants sont hors de » leurs maisons, les personnes âgées à leurs portes, d'autres » dans les estaminets à vins ou les cabarets à bière, enfin, les » jeunes gens dansent par les rues et le soir à l'intérieur des » tavernes. Boire beaucoup, fumer davantage, voilà quel est, » dans une fête limbourgeoise, le plaisir de tout ce qui ne » danse pas » (1). La situation ne semble guère changée depuis l'époque où le fonctionnaire du premier Empire rédigeait son rapport.

L'ouvrier cordonnier est actif et adroit à l'ouvrage, mais s'il travaille dur pendant quelques jours, c'est en partie pour pouvoir se créer des heures de loisir le reste du temps. Le Hervien pourrait, s'il le voulait, régler d'une façon meilleure l'économie de son temps.

Le« lundi est le cousin du dimanche » vous dira-t-on, et le samedi nous a paru être bien proche parent du lundi! Avant l'heure de la paye tout travail cesse et l'ouvrier flâne, rit et plaisante jusqu'au |mardi matin.

(1) Thomassin, Mémoire slalUlique du Département de VOurthe.

l'industrie de la cordonnerie a HERVE

Ouvrier cordonnier au travail (p. 12 i3)

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Aux heures de travail, les rues sont presque désertes ; dans chaque maison, dans chaque chambre, le marteau frappe le cuir sans trêve ni repos; souvent réunis autour du même établi, les cordonniers harmonisent leurs voix, leurs chants se croisent à travers les rues et souvent se répondent d'atelier à atelier, plaisantant et devisant entre eux, ils ne perdent pas un instant, sacrifiant parfois à la rapidité d'exécution la parfaite qualité du travail.

L'habitant des campagnes est de mœurs plus simples, d'apparence plus calme et d'aspect plus grave; son travail est plus continu et mieux ordonné; il y a moins de lundis perdus, ce qui parait être une conséquence directe de la plus grande perte de temps nécessitée par la recherche de l'ouvrage et aussi des frais plus élevés que l'ouvrier doit couvrir par son salaire.

L'Aubelois se ressent de son voisinage avec le pays flamand; plus pondéré et plus sage que le Hervien,il est pourtant plus querelleur. Campagnards et Aubelois ont ce trait commun qu'ils aiment peu le Hervien, qui, plus spirituel qu'eux, les raille, sans que la riposte vienne mettre trêve à ses plaisanteries.

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