VILLE DE HERVE
Liste des habitants du duché par profession : 1780 (2).
4 Negotians compris dans la première classe à raison de
25 florins 100
19 Marchands compris dans la 2« classe à raison de 15 florins par année 285
58 Marchands dans la 3^ classe à raison de 8 florins annuellement 464
72 Marchands dans la A^ classe à raison de 5 florins annuellement 360
9 orfèvres à 6 florins chaque porte 54
9 brasseur à 9 florins — 81
(1) Nous avons consulté à cet égard le Grand Calendrier de Herve^ 1791. — Thomassin, Mémoire statistique du département de l^Ourthe^ écrit au commencement du XIX« siècle. — Ernst, Histoire du duché de Limbourg. — A. de Rykel, Histoire de Hervé.
(2) N« 558 des Archives du duché de Limbourg. Archives de TÉtat. Liège.
L INDUSTRIE DE LÀ CORDONNERIE A HERVE i^
9 boulangers à 9 florins chaque porte 81
8 bouchers à 6 florins — 48
5 tailleurs à 4 florins — 20
5 ferblantiers à 4 florins — 20
5 perruquiers à 4 florins — 20
5 tonneliers à 4 florins — 20
A menuisiers à 4 florins — 46
4 maçons à 4 florins — 46
17 cabaretiers à 6 florins — 102
26 cordonniers à 4 florins — 104
218 locataires taxés 2 florins pour droits de manandise . . 436
477 ToUl. . fl. 2,227
Dans la communauté des bans de Hervé, d'après ce document, on ne rencontrait pas un cordonnier.
Au contraire, une sorte de recensement industriel exécuté en 1764 par le gouvernement autrichien, nous apporte sur la situation de la cordonnerie à Hervé, à cette époque, des renseignements intéressants dont nous devons la communication à Tobligeance de M. Julin, directeur à TOffice du travail. D'après ce document, il y avait à Hervé, en 1764, 42 maîtres cordonniers. Les agents du gouvernement autrichien n'avaient pu préciser quel était le nombre de chaussures fabriquées, mais ils notaient que les 42 maîtres cordonniers employaient annuellement 2,400 cuirs de semelles, 1,800 cuirs d'empeignes et 4,000 peaux de veaux ; ils occupaient environ 100 ouvriers ; leurs produits s'écoulaient dans le pays de Lim bourg, le Luxembourg et le pays de Liège où ils étaient soumis, tant au transit qu'à l'entrée, au droit du soixantième. Les matières premières viennent des tanneries de Hervé et de celles du pays de Liège, ces dernières acquittent le soixantième à la sortie. La cordonnerie à Hervé ne jouit d'aucun octroi. (Conseil des Finances, registres, n® 831, fol. 1627).
Pendant le demi-siècle qui suivit, la cordonnerie a dû prospérer de façon rapide, car en 1845 « plusieurs centaines
i8 LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
» d'ouvriers se livrent à la confection des souliers, qu'ils » colportent dans les foires et les marchés (1). »
En l'absence de documents positifs, il est difficile de déterminer l'origine de l'industrie : peut-être a-t-elle été implantée de toute pièce par le gouvernement autrichien, dont l'effort constant a été de faire de la ville de Hervé le centre le plus puissant du Limbourg. A défaut de richesses industrielles, il aurait tenté ainsi de lui donner des ressources nouvelles.
Peut-être ce développement s'est-il produit par la force même des choses : facilité par les moyens de se procurer aux environs les matières premières, coïncidant avec la disparition de l'industrie drapière qui lui abandonne, ainsi la presque totalité des ouvriers de la place, et encouragé par l'esprit de trafic d'une population industrieuse toujours en quête de nouveaux bénéfices.
A l'origine, le petit métier satisfaisait uniquement les exigences locales. Le cordonnier, à la fois fabricant et marchand, travaillait tantôt seul, tantpt avec les membres de sa famille .
Il avait peu de commandes; le travail consistait surtout à confectionner pendant la semaine les chaussures, que, la hotte au dos, il débitait le dimanche dans les foires et aux sorties des grand'messes.
Cherchant des débouchés, les colporteurs de Hervé se sont peu à peu insinués dans toute la province de Liège, vendant aux ouvriers des campagnes, des usines et des mines la chaussure grossière qui est restée la spécialité de Hervé. La prospérité de la cordonnerie devait donc suivre celle de l'industrie en général, celle-ci contribuant, par l'augmentation progres-
(1) DicUonnaire géographique et stalisUque du Royaume de Belgique, par Ch. Meerts, Bruxelles, 1845.
sive de ses ouvriers, a rendre plus forte la demande de larticle de Hervé.
Le petit atelier s'est subsitué à l'ouvrier en chambre et ce n'est que vers 1840 qu'un fabricant donne à son exploitation une plus grande extension, réunit chez lui un plus grand nombre d'ouvriers, commence à fabriquer en gros et envoie dans la province de Liège jusqu'à 10 porteurs de hottes qui vont remettre ses produits dans les localités les plus éloignées (1).
Les fonctions économiques commencent dès lors à se dessiner: l'entrepreneur apparaît, conser\'ant pour lui les opérations commerciales et s'aidant de plus nombreux auxiliaires pour activer la production. En même temps, le petit métier est englobé par la grande entreprise, nombre de petits patrons indépendants devenant ouvriers des grands entrepreneurs ou luttant contre eux pour disparaître petit à petit.
Ce mouvement se continue encore et nous aurons à en reparler dans le cours de cette enquête.
IL Évolution de la technique et de l'outillage.
Le travail de la chaussure s'est entièrement modifié à Hervé depuis la seconde moitié du XIX® siècle.
Jusqu'alors, la chaussure était entièrement cousue à la main et il ne s'agissait encore que de l'article grossier destiné à être consommé sur place ou à être débité dans les marchés les plus voisins.
Ce n'est que vers 1850 que deux cordonniers, qui avaient
(1) Ces porteurs faisaient parfois jusqu'à deux jours de marche et fournissaient tous les environs; ils allaient jusque Liège, Jemeppe et Seraing. En cours de route, ils faisaient la clientèle dans les maisons écartées et prenaient mesure au moyen d*une étroite bande de papier qu'ils marquaient au moyen d*échancrures. Ce n'est que vers 1850 que le compas et le centimètre ont remplacé ce mode primitif de prendre mesure.
fait leur apprentissage en Allemagne, en rapportent un procédé de fabrication nouvelle : le chevillage de la semelle. Dès lors, la fabrication se transforme, la chaussure cousue est peu à peu abandonnée et ne subsiste plus que pour larticle sur mesure.
Depuis une quinzaine d années, sous lempire de causes que nous aurons à étudier dans la suite, la confection de souliers plus fins vient modifier encore le travail ; la cheville de cuivre se substitue à la cheville de bois, qu'on n'emploie plus que partiellement et qui tend à disparaître actuel lemeiit^
L'outillage des cordonniers s'est bien peu modifié pour ce qui concerne les monteurs : tranchets, pinces, marteaux, fers et râpes sont, il est vrai, fort peu susceptibles de perfectionnements. A peine devons-nous signaler quelques petits instruments accessoires, non d'usage courant d'ailleurs, et destinés à faciliter le façonnage et le finissage de la chaussure.
Notons l'emploi des alênes anglaises dites cuillers ou couteaux pour le cousage des premières et des semelles; les manches à vis pour alênes et broches, les fers allemands à coulisse, à cambrure, ou pour lisse plate; les dards pour couper et relever la gravure; les ébourroirs faucilles et les ébourroirs ronds qui permettent de parer la chaussure sans atteindre l'empeigne ; les astics de bois ou de fer servant respectivement au polissage de la bande pour semelle jaunie ou noircie ; la roulette française à marquer le point et à faux point pour l'imitation du cousu; le marteau à deux tètes piquées pour le clonage des chevilles de bois, et enfin le chien à monter la chaussure, outil peu répandu et utilisé seulement dans les cas difficiles.
C'est chez lesgarnisseurs et les coupeurs que nous trouvons les progrès les plus sérieux. L'apparition de la machine à coudre ou pour mieux dire à piquer tout d'abord, l'introduction (le machines à perforer les bouts, à placer les œillets et
les crochets ensuite, ont facilité singulièrement la tâche des garnisseuses, mais ont du même coup tué le garnissage à domicile. Les machines sont coûteuses; les entrepreneurs les emploient presque seuls et toujours en atelier.
Depuis quelques temps, les coupeurs se servent, pour le découpage des tiges, de patrons de zinc; de nombreux entrepreneurs se servent de presses à découper pour les semelles et les talons, et les contreforts sont taillés à lemporte-pièce.
L'introduction des machines n'est pas cependant restée sans influence sur le montage de la chaussure; l'ouvrier trouve sa part de profits dans les progrès de la technique nouvelle. Le monteur reçoit les fournitures toutes préparées, l'économie de temps et de travail qui en résultent est sensible et a immédiatement sa répercussion sur les salaires.
HL Procédés et modes de travail actuels.
Ici pas plus que dans les autres centres de cordonnerie, on ne rencontre une division du travail poussée aussi loin que le permettraient les multiples opérations de la fabrication de la chaussure.
A mesure que les entreprises plus considérables remplaçaient le travail des petits ateliers, une certaine division s'établissait cependant, comme partout ailleurs. C'est celle que nous avons signalée déjà, en coupeurs, garnisseuses et monteurs, correspondant au travail de la tige et à celui de la semelle.
Le découpage se fait toujours en atelier, la besogne du coupeur est l'une des plus importantes; il s'agit, en effet, de réaliser dans une feuille de cuir la plus grande économie possible de matière première. On comprendra, dès lors, qu'il est nécessaire qu'elle s'effectue sous la surveillance du martre. Dans la plupart des ateliers, celui-ci prend du reste une part directe à la fabrication, et découpe lui-même son cuir, soit seul, soit
avec des membres de sa famille, ou avec un certain nombre d'ouvriers.
D'après des patrons correspondant aux différentes pointures et aux différents articles, les diverses parties de la tige sont découpées au tranchet.
La semelle et les contreforts sont découpés mécaniquement à la presse. Quant au talon, il est fait au moyen des rognures de cuir et des déchets de fabrication, le bon bout seul est parfois coupé à latelier, et marqué, ainsi que la semelle, à leslampille de l'entrepreneur.
La besogne du coupeur étant ainsi terminée, les différentes parties de la tige passent aux mains des garnisseuses.
Ici encore, il ne s'agit guère que de travail d'atelier ; les empeignes sont noircies, les doublures collées ou piquées, on assemble le quartier, la galoche et l'empeigne, et on réalise des ornements variés, soit par des piqûres, soit en se servant de la perforeuse mécanique pour décorer les bouts; enfin on place mécaniquement les œillets et les crochets,
La tige achevée, les pièces de la chaussure sont réunies pour être remises à l'ouvrier à domicile chargé du montage (1 ).
(1) Autrefois, les monteurs formaient une catégorie d*ouvriers tout à fait distincte de celle dont nous allons parler et constituaient dans le mode de travail une division de plus.
ils ne faisaient que « garnir la forme »» ce qui consistait à placer les rehausses nécessaires pour atteindre une largeur courante et à monter la tige sur la forme avant de remettre Pouvrage à Touvrier à domicile qui faisait toutes les opérations complémentaires.
Ce mode de travail, qui se faisait à Tateli er, avait de grands avantages, tant au point de vue de la surveillance qu*au point de vue de la solidité de la chaussure. 11 fut vite abandonné cependant, étant trop lent et trop coûteux et les monteurs paraissant, en outre, faire double emploi. Nous en arrivons* ainsi à Touvrier à domicile actuel auquel le patron remet formes, tiges, fournitures et c.Ious, avec des indications pour le travail*
Cette catégorie d'ouvriers nous a paru fort intéressante à signaler, car elle semble constituer la transition entre le travail d'atelier et le montage des tiges à domicile.
Par lui, la tige est ramenée sur la forme et fixée à la « première », semelle de carton ou de cuir factice, la <( bande » ou « trépointe » est clouée sur tout son pourtour, l'espace vide du pied et la cambrure sont remplis et consolidés au moyen de déchets de cuir, enfin la semelle y est attachée au moyen de pointes de cuivre ou de chevilles de bois, puis Ion fixe le talon.
La chaussure est confectionnée dans sa forme grossière, tout au moins, il ne reste plus qu a lui donner le galbe et à procéder à son achèvement par la « déforme » et le w finissage».
Les clous ou les chevilles de la semelle sont égalisées à la râpe, le cuir raclé au verre, ou lustré au papier de verre. Les bords de la semelle et du talon, taillés au tranchet, et enfin modelés et noircis au fer chaud ou polis à la cire.
Tout ce travail parait simple en soi, mais on ne peut se faire une idée des opérations de détail qui sont nécessaires pour le montage de la chaussure. Beaucoup d'habileté et d'adresse sont indispensables, c'est du montage uniquement que dépendent la solidité et le bon achèvement de la bottine C'est aussi à sa dextérité que l'ouvrier monteur devra d'obtenir un salaire plus élevé, en procédant avec plus de rapidité tout en fournissant du travail dans de bonnes conditions.
Les ouvriers acquièrent, du reste, assez rapidement l'adresse et la sûreté de coup de main voulu ; leur travail ne s'exerce certes pas sans fatigue; une grande force et beaucoup de précision sont nécessaires.
Question d'habitude, nous dira-t-on! Il est certain que les aptitudes professionnelles se développent par l'exercice du métier^ mais ce n'est pas sans dommages que l'on abuse de ses forces pendant un temps trop prolongé. Nous avons pu constater que des ouvriers, vers l'âge de 45 ans, en pleine vigueur encore voyaient leur productivité baisser d'une façon assez sensible. L'affaiblissement des forces physiques n'est
pas sans doute le seul facteur contribuant à cette baisse et peut-être la préoccupation de fabriquer vite est-elle remplacée en partie tout au moins par celle de fabriquer mieux !
Nous ne pouvons en tout cas que signaler ce fait et il serait bien difficile, croyons-nous, den dégager les causes.
Nous devons noter également une tendance chez un grand nombre d'ouvriers à sacrifier la qualité à la quantité de travail. Il y a peu de refus de marchandises pour malfaçon, il est vrai, mais si le patron accepte facilement le travail c'est uniquement parce que le client recherche actuellement une chaussure ayant une certaine apparence sans s'occuper grandement de la qualité de la marchandise. Souvent le commerçant connaît peu l'article chaussure et n'achète qu'à bas prix, se préoccupant peu, tout comme le client d'ailleurs, du service que la bottine rendra à l'usage.