II. — Le développeuent de la technique et de l'outillage
La technique et l'outillage d'une industrie influe directement sur son organisation économique et commerciale et sur l'organisation du travail qu'elle détermine le plus souvent.
L'importance de la question de l'outillage nous est apparue d'une manière particulière dans la bonneterie, dont la technique a été complètement transformée, s'est diversifiée et compliquée à l'infini au cours du XIX^ siècle, amenant ainsi des transformations correspondantes dans la structure économique de l'industrie.
C'est pourquoi nous avons cru utile de placer ce chapitre en tète de notre étude. Il permettra de mieux saisir l'histoire des développements successifs de la bonneterie, dont nous parlerons ensuite.
§ 1. — Le tricot à la main.
Depuis une époque très reculée, qu'il est impossible de préciser et jusqu'au début du XVII® siècle, la main du travailleur s'est aidée, pour l'exécution du tricot, de simples aiguilles à tricoter en bois, en os ou en fer.
Au moyen de cet outil rudimentaire, l'ouvrier peut produire le tricot de deux façons : en bande plate ou en forme de tube^ de sac, de poche. Dans le premier cas, il se sert de deux aiguilles et de cinq dans le second cas.
(\) Franiz Reh déjà cilé, p. 31.
Voici les différentes opérations que nécessite la fabrication du tricot à Taiguille (1) :
c( Dans la cas du tricot plat^ on commence par former une rangée de mailles en faisant d'abord un nœud coulant ayant une boucle avec le fil pris à un ou deux mètres du bout. Le bout de fil attenant à la boucle et à la pelote est passé sur l'index et le petit doigt de la main* droite, l'autre bout de fit est tenu de la main gauche.
» On passe ensuite l'aiguille à tricoter dans cette boucle et on tient cette aiguille de la main droite, puis avec la bride de fil de la main gauche, on forme une boucle sur le pouce gauche. Alors, on passe le bout de l'aiguille dans cette boucle, parallèlement au pouce, en allant vers Textrémité de l'ongle; avec l'index de la main droite, on passe le fil de cette main sur l'aiguille, entre le bout de celle-ci et le pouce.
)) Puis on retire l'extrémité de l'aiguille, en entraînant avec celle-ci la bride de fil accrochée avec la main droite, et, en serrant la boucle formée par la main gauche, on a une nouvelle maille.
On continue ainsi jusqu'à ce qu'on ait obtenu le nombre de mailles nécessaires à la grandeur du tricot.
Lorsqu'on fait un tricot en forme de saCy comme un bas, un doigt de gant, etc., on divise le nombre des mailles sur les quatre aiguilles à mailles; puis, comme position, on tient la première aiguille à mailles de la main gauche et l'aiguille à tricoter de la main droite, et le fil sur l'index de cette dernière.
On passe alors l'aiguille à tricoter dans la première maille de l'aiguille a maille, en entrant le bout de l'aiguille par Kendroit du tissu, le sortant par l'envers et formant ainsi la croixsautoir avec les deux bouts des aiguilles.
(1) Nous emprunlons ceUe description au Dicliannaire de Vinduslrie et des arU industriels, de Lami, t. 1^', V^ Bonneletie,
On accroche ensuite le fil sur le bout de l'aiguille à tricoter, on retire cette dernière en entraînant le fil, ce qui produit une maille sur Taiguille a tricoter, mais comme cette maille est accrochée sur celle de l'aiguille à maille, il faut retirer cette aiguille de la maille que l'on vient d'accrocher et la laisser tomber, puisqu'elle est fixée par celle de l'aiguille à tricoter.
On recommence de nouveau pour continuer ainsi, et de cette manière on forme toutes les mailles, l'endroit étant du côté de l'ouvrière.
Quand on veut que les mailles soient à l'envers des premières, il faut passer le fil de l'arrière à l'avant en l'insérant entre deux mailles.
Pour former la maille d'envers, au lieu de passer l'aiguille à tricoter de l'avant à l'arrière, il faut la passer de l'arrière à l'avant et accrocher le fil sur l'aiguille comme d'ordinaire, puis retirer l'aiguille en entraînant le fil et laisser tomber la maille accrochée. Les mailles d'endroit et les mailles d'envers servent de base à la confection de tous les tricots. »
Les tissus ainsi fabriqués peuvent l'être en toute forme, en toute grandeur et dimension, et leur structure, déterminée par la disposition des mailles, peut varier à l'infini, au gré de la fantaisie de l'ouvrier ou de l'ouvrière.
Le tricot à l'aiguille constitue un travail facile, dont l'apprentissage peut se faire dès l'âge le plus jeune et dont l'exercice se continue jusqu'à un âge avancé. Il n'exige aucune dépense de force, aucune tension d'esprit. On peut tricoter en causant, en lisant ou en se livrant à l'une ou l'autre occupation accessoire,
§ 2. — Le métier à tricoter.
(Métier à bas — ilocking frame — Wirkiluhl.)
C'est à la fin du XVP siècle que remonte l'invention de la
L INDUSTRIE DE LA BONNETERIE 2 j
première machine à tricoter. On l*attribue, suivant une tradition ancienne, généralement admise aujourd'hui, à un Anglais, William Lee, qui. aurait construit, en 1389, le premier métier à bas, à Calverton, localité située à quelques milles au nord-est de Nottingham.
Cependant, on ne possède que des données incertaines sur la personne de l'inventeur et sur les péripéties de son invention. L'histoire est très sobre à son égard ; la légende, par contre, s'est emparée de son nom et a poétisé son invention, qui fut popularisée ensuite sous sa forme légendaire par la peinture et les arts graphiques.
La légende raconte notamment que I^e, fellow de S -John's- College, à Cambridge, s'étant marié contrairement aux règlements, avec la fille d'un hôtelier, avait été chassé de son collège et avait dû résigner ses fonctions. Tombé dans la misère^ à la suite de cette disgrâce, il ne put subsister que grâce au travail acharné de sa femme, qui était une excellente tricoteuse. En observant la manière dont celle-ci travaillait, il conçut ridée d'un appareil qui pût remplacer l'agilité des doigts et permettre à l'ouvrière de travailler plus vite et de produire davantage. De ces méditations est sorti le premier métier à bas.
Ce qui semble établi, c'est que Lee fut bien Master of Ari^, mais non fellow de Sint-John's Collège, à Cambridge. Il ne fut expulsé d'aucun collège, pas plus à Cambridge qu'à Oxford, où certains auteurs l'ont fait vivre aussi. Rien ne prouve d'ailleurs qu'il se soit jamais marié, mais différentes raisons semblent établir le contraire.
Il fut clergyman et exerça les fonctions ecclésiastiques à Calverton. Le nom de Lee était très répandu dans cette localité et dans la localité voisine de Woodborough ; il s'y est conservé et la population de la région est restée attachée à l'industrie bonnetière. A la date du 17 avril i755, on trouve sur
le registre paroissial de Calverton mention du décès de « Joseph Lee, stockinger (bonnetier), the last of the family of .stocking-frame inventor in this parish. »
On ne possède pas non plus de renseignements historiques précis sur les études, les tâtonnements et les expériences de toute espèce, qui durent nécessairement précéder rinvention du métier à bas. Cette période préparatoire dura, dit-on, trois ans. William Lee fut vraisemblablement aidé, dans une large mesure, par son frère James, dont il mit à profit les connaissances pratiques et qui resta son compagnon fidèle tout le reste de sa vie.
Quoi qu il en soit, le premier métier ne fut achevé qu en 1 589 . Il était entièrement construit en bois.C'était une merveille d'ingéniosité mécanique, mais, victime d'une loi qui semble inexorable, son inventeur ne devait guère jouir de ses peines et de ses travaux. Ils ne lui rapportèrent que déceptions et misère, et le nom de Lee s'ajoute à la liste trop longue des génies malheureux.
Pendant plusieurs années, l'inventeur sollicita vainement de la reine Elisabeth un privilège qui lui permit d'exploiter à son profit le nouveau métier à bas. La reine resta sourde à toutes les sollicitations qui lui furent adressées, notamment par lord Hunsdon, l'un de ses favoris, « ne voulant pas, écrivait-elle, donner à un seul individu le privilège trop important de faire des bas pour tous ses sujets. » « ... J'aime trop, ajoutait la reine, mes pauvres sujets qui gagnent leur pain en tricotant des bas, pour qu'il me soit possible d'encourager une invention qui causera leur ruine en les privant de leur travail et en fera des mendiants. »
Repoussé et méconnu dans son pays,W. Lee, accompagné de son frère et de huit ouvriers, passa la Manche, sollicité, dit-on, par Sully, et s'établit avec plusieurs métiers à Rouen.
Le premier ministre présenta son protégé à Henri IV, qui
Taccueillit très favorablement, et Lee aurait réussi sans aucun doute à obtenir le privilège qu*il demandait sans la mort du roi, qui succomba sous le poignard de Ravaillac en i6i0.
Marie de Médicis retira la protection royale à l'inventeur anglais, qui avait, à ses yeux, le tort d'être protestant. Peu après, brisé de fatigue et de misère et à bout de forces, Lee mourut en France^ la même année 46 iO.
Après sa mort, son frère, James Lee, retourna en Angleterre avec 6 ouvriers et 7 macbines. Deux ouvriers étaient restés h Rouen avec une machine, dans Tespoir d'obtenir le privilège qui avait échappé à leur maitre, mais ils ne réussirent pas. L'un des deux mourut bientôt et l'autre continua à travailler sur son métier primitif pendant près de 40 ans.
Quant à James Lee, il se fixa à Londres où il fonda la première manufacture de bas au métier, dans Old Street Square. La fabrication de bas au métier s'étant répandue, on constitua, quelques années plus tard la London Framework Knitters' Company, qui fut dotée d'une charte privilégiée en 1657.
De Londres, le nouveau métier gagna Nottingham, puis les comtés de Nottingham, Leicester et Derby, qui sont restés depuis les centres les plus importants de l'industrie du tricot en Angleterre (1).
En France, la première manufacture de bas au métier fut établie, en 1656, dans le château de Madrid, au Bois de Boulogne, par un nommé Jean Hindret. Le succès de ce premier établissement donna naissance à la communauté des maîtresouvriers en bas au métier, qui fut dotée de statuts. Dans les débuts, ces faiseurs de bas au métier ne purent travailler que la soie. En 1684, il leur fut permis d'employer aussi la laine,
(1) Dans ce qui précède nous n'avons fait que résumer à larges traits Tétude détaillée consacrée aux origines du métier à bas par William Felkin, A Hit^ tory oflhe tnachine-wrought hosiery and lace manufactures, Cambridge, 1867. Chap. m, IV, V, pp. 23-83.
le fil, le poil, le coton « à la condition que la moitié des métiers d'un maître seraient occupés en soie et les autres en matières dont le filage serait fin ».
En 1700, Louis XIY imposa aux maîtres faiseurs de bas au métier, un règlement sévère, destiné surtout à ménager les intérêts des tricoteurs à laiguille.
On y voit qu'à cette époque il existait des métiers à Paris, Dourdan, Rouen, Caen, Nantes, Oléron, Aix, Toulouse, Nîmes, Uzès, Romans, Lyon, Metz, Bourges, Poitiers, Orléans, Amiens et Reims. Il était défendu d'en établir ailleurs.
De même, il était défendu de faire des bas, caleçons, camisoles, etc., sur autres métiers que des 22, à 3 aiguilles par plomb (art. III), c'est-à-dire, sur des métiers fins. On voulait ainsi réserver les gros ouvrages au tricot à l'aiguille.
Le règlement défendait aussi (art. XXIII) de transporter hors du royaume aucun métier, sous peine de confiscation et de mille livres d'amendes (1).
Cependant, c'est de France que le métier à bas se répandit dans les autres pays du continent, et c'est sous le nom de métier français qu'il est connu notamment en Belgique, oii une relation certaine signale son importation de France à Arendonck en 1693 (2).
Le moment serait sans doute venu de donner ici une description détaillée du métier français et d'en montrer le fonctionnement.
Nous avons .cependant reculé devant cette tâche. Aussi bien, vu l'extrême complication de cette mécanique ingénieuse, aurions-nous dû, ou bien, entrer dans de longs développements techniques, qui ne sont pas de notre compétence, ou
(1) Cf. Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences y des arts et des métiers, publié par MM. Diderot et d'Alembert. A Paris, 1751, t. 11, vo Bas^ pp. 112-113.
(2) Cf. tn/ra, p. 42, note 1.
bien, nous contenter d un exposé sommaire et^ dès lors, insuffisant à faire comprendre le mécanisme du métier.
Cet exposé n'aurait, d'ailleurs, à l'heure actuelle, qu'un intérêt purement rétrospectif et historique, car, après avoir, jusque dans les débuts du \IX^ siècle, régné en maître incontesté dans k bonneterie, le métier français est aujourd'hui détrôné et remplacé d'une manière générale par des machines plus perfectionnées. Nous renverrons donc le lecteur curieux de renseignements sur ce point aux ouvrages cités en note (1).
Le métier français entre donc, à partir du XVIP siècle, en concurrence avec l'antique tricot à la main. Tandis que la tricoteuse produisait sur ses aiguilles une seule maille de tricot, à chacun de ses mouvements, le métier tricote une rangée plus ou moins nombreuse de mailles à la fois.
Il travaillait donc plus vite. On a calculé que Yoiivrière la plus habile parvenait à faire par minute, au maximum, de loO à 200 mailles. Le métier français produisait, lui, par minute, 5,400 mailles (2).
Deux parties doivent être distinguées dans le métier : la cage, qui comprend l'assemblage de tous les mécanismes nécessaires à la formation des mailles : aiguilles, platines, presse, et le bâti ou armature en bois qui supporte la cage et contient le banc sur lequel s'assied l'ouvrier et les marches qui lui permettent d'actionner les différents organes du métier.
(1) La meUleure description qui, à notre connaissance, ait été faite du méUer français se trouve dans VEnq^clopédie ou Dielionnaire raisonné de* sciences, des arts et des métiers, publié par Diderot et d'Alembert. Paris, 1751, t. 11, V* Bas, Le Recueil de planches, qui fait suite à V Encyclopédie , contient de superbes gravures sur cuivre qui reproduisent, dans tous leurs détails, les divers oignes du métier. Seconde livraison, première partie. Paris, 1753.
Cf. aussi le Dictionnaire de Lami , v<* Bonneterie, déjà cité et les ouvrages de Felein et de B eh.
(2) Cf. Michel Alcan, Les progris techniques et économiques de la fabrication des tissus réticulaires. Economiste français, l^i" janvier 1876.
Les pieds de l'ouvrier mettaient les marches en mouvement; au moyen des mains, il jetait le fil sur les aiguilles et ses yeux devaient suivre attentivement les progrès du travail, afin d'en surprendre et d'en corriger les imperfections éventuelles.
Le maniement du métier était donc fatigant; il exigeait de l'ouvrier la tension de toutes ses facultés et un déploiement sérieux de force musculaire.
Aussi, son introduction et sa généralisation dans l'industrie bonnetière eurent-elles pour résultat de substituer la maind'œuvre masculine à la main-d'œuvre féminine, jusque-là prépondérante et qui l'est restée pour le tricot à la main : industrie essentiellement féminine.
Les faiseurs de bas ou baloiils {l) sont presque tous des hommes.
Le métier français ne subit que des modifications de détail jusqu'au milieu du XVIIP siècle Ainsi que le remarque Y Encyclopédie, en 1751 : « Il est sorti des mains de son inventeur presque dans l'état de perfection où nous le voyons. »
Mais il ne pouvait produire que le tricot uni. Un Anglais, ledediah Strutt, sans d'ailleurs changer aucun organe essentiel du métier de Lee et par la simple addition d'un appareil particulier de son invention, rendit possible la fabrication du tricot à côte.
Strult est l'auteur du Derby rihbing frame ou métiw à double fonturCy c'est-à-dire à deux rangées d'aiguilles, l'une horizontale, l'autre verticale, dont le travail combiné donne le tricot à côte. Il prit ses brevets en 1758-1759 (2) . En 1770, ce nouveau métier fut importé en France par un fabricant français nommé Sarrazin, qui établit une fabrique à Paris et s'installa ensuite à Lyon (3).
(1) Ce mot désigne dans le Tournaisis les ouvriers faiseurs de bas à VoulU ou au métier.
(2) Cf. Felkin, L c, pp. 86-93.
(3) Mortier, L c, p. 41.
Ce métier à double fonture est communément appelé métier anglais^ pour le distinguer du métier à simple fonture ou métier français^ bien que tous deux soient d origine anglaise.
§ 3. — Les métiers rbctilignes automatiques.
Les métiers à bas subsistèrent sans modifications essentielles à leur constitution primitive jusque vers 1820 (1).
C'est au cours du XIX*' siècle que les mécaniques à tricoter furent perfectionnées et améliorées de manière à en faciliter remploi et à en augmenter le rendement.
On parvint successivement à rendre les métiers automatiques, à les actionner par la mise en mouvement d une manivelle ou bien par la vapeur ou par toute autre force naturelle; on parvint aussi à faire tricoter simultanément sur un même métier plusieurs pièces fi la fois, alors que le métier primitif ne permettait la fabrication que d'une seule pièce.
« Un métier automatique à pièces multiples, écrivait, en 1876, M. Alcan (1), surveillé par un ouvrier, produit en 12 heures de travail 4 à 5 douzaines.de paires de bas, soit de 96 à 120 bas; ce même ouvrier, tricotant sur les métiers classiques anciens, ferait à peine 3 paires dans le même temps. »
Depuis lors, les métiers se sont encore perfectionnés et leur rendement s est accru.
Le problème le plus difficile à résoudre, et qui a surtout exercé la sagacité et le génie des inventeurs, fut le problème des diminutions et augmentations automatiques.
Le tricot, au cours de sa fabrication, doit subir dans sa largeur des diminutions ou des augmentations, afin de s'adapter aux formes des parties du corps qu'il est appelé à
(l) Alc\n, Economiste fiançaU, !*«• janvier 1876.
couvrir. Un bas, par exemple, qui ne serait pas diminué au moment voulu, ne serait qu'un tube informe, impropre à revêtir la jambe.
Pour la femme qui tricote à la main, ces diminutions n offrent aucune difficulté. Sur le métier à bas, w lorsque l'ouvrier voulait diminuer la largeur de son tricot, il se servait d'un poinçon qu il tenait à la main, qui lui servait à faire tomber successivement un certain nombre de mailles. Cette opération, qui devait être répétée sur chaque partie et à chaque révolution du métier, lorsque celui-ci était disposé pour faire plusieurs pièces à la fois, était extrêmement longue » (1).
Ainsi s'ekpliquent les efforts tentés en vue d'automatiser ces opérations délicates. Après bien des tâtonnements et des progrès partiels, on est arrivé enfin à la solution complète du problème, et les métiers à diminution automatique sont aujourd'hui d'un emploi courant dans les fabriques de bonneterie.
§ 4. — Les métiers circulaires.
Il existe des métiers rectilignes, des types et des modèles les plus divers. Automatiques ou non, ils présentent tous ce caractère commun de ne produire que des tricots plans ou en bande plate, « De sorte que, pour en faire un tube ou une pièce quelconque s'adaptant à une partie du corps qu'il doit renfermer, on est obligé d'en rejoindre les bords et les lisières par une sorte d'entrelacement, dit remaillage » (2).
L'idée devait donc se faire jour de produire les tricots, non plus suivant un plan, mais sous forme de tubes ou de cylindres.
La tricoteuse à la main était à même de produire indiffé-
(1) DicUonnaire Lami^ L c.
(2) Ibid.
remment les tricots sous ces deux formes. La machine n'acquit ce pouvoir qu'à la fin du XVIIF siècle, grâce à un Français, Décrois, qui fit breveter, en 1798, le premier métier circulaire à cueillage(l).
En 1816, un Anglais, Brumel, construisit, lui aussi, un métier circulaire d'un système entièrement différent (2),
Ces deux premiers métiers circulaires furent notablement perfectionnés dans la suite et donnèrent lieu à deux lignées de métiers circulaires, qui, à cause des dissemblances de leur structure technique, se distinguent pratiquement en ceci, que les métiers français servent d'ordinaire à fabriquer des manchons de grand diamètre (gilets)^ tandis que les métiers anglais sont plutôt réservés à la production de pièces de petit <liamètre {longs de bas) (3).
« Les métiers anglais avaient le grand avantage sur les métiers français de pouvoir se construire sur de petits diajiaètres correspondant à celui du bas; ils permirent à l'Angleterre de produire des bas tubulaires ou sans couture, à des prix qui, inconnus jusqu'alors, établirent au loin sa réputation de production à bon marché (4). »
Cependant, pendant longtemps, ces métiers circulaires, français ou anglais, ne purent donner le produit achevé. Les cylindres de tricot qui en sortaient devaient être découpés ensuite, suivant le patron des articles à confectionner.
La difficulté à résoudre, ici encore, était la diminution automatique.
« De nombreux essais, nous dit M. Reh (5), ont eu pour iut de fabriquer, à l'aide des métiers circulaires, certains
(i) Cf. Reh, L c, p. 52. Mortier, l. c. 36.
(2) Cf. Mortier, l. c, p. 45.
(3) Reh, /. c, p. 52.
(4) Mortier, L c, p. 43.
(5) Reh, (. c.,p. 55.
articles usuels, tels que les bas, par exemple, sous leur forme définitive. Les chercheurs, toutefois, se heurtèrent à de très grosses difficultés : ils obtenaient naturellement des cylindres d'égal diamètre, mais dès qu'ils voulaient faire varier les dimensions suivant la forme du pied, cela devenait beaucoup plus difficile encore que de fabriquer sur les métiers rectilignes des tricots de largeur inégale. Force fut de revenir à ces derniers pour la fabrication des articles diminués. L'invention de porte-fils et d'appareils à diminuer automatiques facilita singulièrement la fabrication des mêmes produits. A cet égard, les métiers de Paget et de Cotton méritent d'être signalés comme des solutions extrêmement ingénieuses et élégantes du problème. »
Il existe des métiers circulaires de types et de systèmes très variés. Il sont très répandus dans les fabriques, où on les actionne à la vapeur et aussi, surtout en France et en Allemagne, dans les petits ateliers et au domicile des ouvriers, où l'ouvrier les meut à la manivelle.
« Les métiers mécaniques, tant circulaires que rectilignes, sont employés en nombre toujours croissant. Il est actuellement possible de tricoter les dessins les plus variés sur les premiers; non seulement il est aisé de produire avec ces machines des rayures et des carreaux, mais la succession de diverses couleurs dans un même tricot s'obtient automatiquement, grâce à un appareil qui, lors d'un changement de nuance, coupe le fil à supprimer momentanément et replace celui dont le rôle va commencer (1). »
§ 5. — La machine à tricoter.
Nous arrivons enfin au type de machine presque exclusivement employée par les ouvrières à domicile. Il s'agit de la
(1) Reh, l c, p. 55.
machine à tricoter ou tricoteuse mécanique. Ce dernier terme est usité en France. Les Allemands désignent cette machine par le mot Strickmaschine, tandis qu'ils appellent le métier rectUigne : Wirkstuhl et le métier circulaire : Rundstuhl.
On attribue communément l'invention de la machine à tricoter à TAméricain Lamb, en 1866. Cependant, par une coïncidence fortuite, ce genre de machines fut créé presque; simultanément en France et en Amérique et fit son apparition à l'exposition universelle de Paris en 1867, à l'égale surprise des deux inventeurs, M. Lamb et M. Buxtorf (1).
Nous laissons à M. Reh le soin de nous décrire le système et les avantages des tricoteuses mécaniques ou machines à tricoter.
a On entend par tîHcoteuse mécanique tout métier qui non seulement forme les mailles de la même façon que l'ouvrière travaillant au crochet, mais qui peut également terminer les articles comme dans le tricotage à la main... Le système Lamb comporte deux rangées d'aiguilles self-acting, inclinées l'une par rapport à l'autre comme les pentes d'un toit, dont le faîte (wrrespondant à la tête des aiguilles) serait enlevé.
« Sur les mêmes machines se fabriquent des tricots recti- 1 ignés ou circulaires. Dans le dernier cas, les rangées tra-
(1) Cf. Reh, 2. c, note du traducteur, p. 60, note 2.
On lit, d'autre part, dans un compte rendu de TExposition de Paris de 1867, que donne le Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 1867 : tt Sous la lettre R, Bf. Buxtorf a exposé son Iricoteur-omnibui^ à double fonture rectiligne, aiguilles articulées. Celte machine produit un tube de tricot, rétréci ou élargi à volonté, sans aucune couture, à mailles unies ou à côtes à volonté, et des bandes unies à lisières diminuables. Cette innovation est très iotéressante; mais, comme elle est toute récente, il est bon d'en voir les résultats pratiques avant de se prononcer sur sa plus ou moins grande utilité. Un constructeur américain, M. Lamb, avait exposé aussi une machine du même système et qui diffère peu de la précédente dans son mécanisme. Mêmes réserves que pour la précédente. »
vaillent alternativement pour lier les deux tricots par les mailles de bord, qui unissent la dernière aiguille d'une fonture à la première de la fonture opposée. On est arrivé à produire et à terminer entièrement, ou à très peu près, sur les tricoteuses, non seulement les articles d*usage courant, tels que bas, chaussettes, caleçons, gilets, calottes, etc., mais encore ces articles avec dessins. »
Le grand avantage des machines à tricoter est donc qu'elles permettent de livrer les articles presque achevés et que l'ouvrier peut y produire indistinctement, comme la tricoteuse à la main, les tricots en bande plate ou sous forme cylindrique.
Ajoutez à cela leurs dimensions restreintes, la possibilité de les actionner au moyen d'une simple manivelle ou d'un levier et leur bon marché relatif, et l'on s'explique de la sorte la grande faveur dont elles jouissent chez les petits producteurs.
Elles ont donné dans notre pays, comme nous le dirons plus loin, un regain de vitalité à la bonneterie à domicile qu'elles ont introduite et développée dans des régions où elle ne s'exerçait pas auparavant. Cependant, on les rencontre aussi dans des ateliers ou dans des fabriques où on les actionne à la vapeur, au moyen de transmissions.
S 6. — Le métier à cliaîne.
Nous avons dit plus haut la distinction qu'il faut établir entre le tricot-cueilli et le tricotrcliaîne. A chacune de ces deux grandes variétés du tricot correspond un outillage différent. Tous les métiers dont nous avons parlé jusqu'ici, sont des métiers à cueillement.
Le tricot-chaîne est de création beaucoup plus récente que le tricot-cueilli. Le premier métier-chaîne à la main fut inventé
par Crâne en 1775 (1). Dans les premières années du XIX* siècle, on parvint à actionner mécaniquement ce métier et à le rendre automatique. Il reçut un perfectionnement important par l'application de la mécanique Jacquard, placée d abord latéralement (métiers-chaîne à Jacquard latérale), puis au milieu du métier (à Jacquard centrale). Cette dernière disposition concerne surtout les métiers pour rideaux en tricotdentelle {métiers Tatting), et les métiers-guipure, utilisés pour la production de couvertures légères, rideaux, etc. (2\
Les métiei*s pour tricot-chaîne sont de types très différents aussi. A un système de construction distinct des précédents appartiennent notamment les métiers Raschel^ outillage superbe, utilisé particulièrement à la fabrication des châles, munis d'appareils à franger et dirigés par une main-d'œuvre infantile. Us sont destinés à la production en grand et ne se rencontrent que dans la grande industrie bonnetière.
Nous n'avons* donc pas à nous en occuper plus longuement ici.
II n'est guère d'industrie où la technique et l'outillage soient plus complexes et plus variés. Tous les modes de production, depuis les plus primitifs, le tricot à la main, jusqu'aux métiers les plus perfectionnés, sont usités à l'heure actuelle en bonneterie.
Mais on peut mesurer les progrès réalisés par les développements de la technique au siècle dernier à ce fait qu'une jeune fille surveillant un métier qui fait 500,000 mailles par minute, remplace aujourd'hui une armée de 6,000 tricoteuses à la main (3).
(i) Reh, {.c, p. 87.
(2) i6ûf., p.89.
(3) Blondel, La France et le marché du monde, p. 4. Paris, Larose, 1901.