Enfin, l'ordonnance parle encore de c€;rtains articles
(1) L*ordoniiance de 1450 à Tournai distingue aussi les bonnelt doubles et les bonnelt tainglet. Les premiers doivent valoir 10 sols de gros la douzaine et les seconds au moins 4 sols de gros, pour pouvoir porter certaine teinture appelée couleur de rosée de foeil.
(l'hiver avec oreillères (lappen) et longues capelines {langhe necken\ et d'autres qui sont ornés de pelleterie {2){ghem€edden grauwe).
Le métier était aux mains des maîtres qui en avaient acquis la franchise, selon les prescriptions réglementaires, communes à toutes les corporations de Tépoque. Ils travaillaient avec Taide de compagnons et d apprentis, dont Tordonnance caractérise en détail la situation et dont elle règle Taccession à la maîtrise.
Mais dans quelle mesure ces maîtres et ces compagnons participaient-ils à la fabrication du bonnet? L ordonnance no nous dit rien de cette division des fonctions économiques dans le métier. Ce qui est certain, c'est qu'il existait des tricoteuses à domicile {breysterigghen .
L'ordonnance les cite à diverses reprises à côté des autres ouvrières : peigneuses, cardeuses, fileuses [camsterigghen^ kaertsterigghen, spintsterigglien), qui s'occupaient des travaux préliminaires. Ces tricoteuses à domicile travaillaient, pour Je compte des maîtres, la laine que ceux-ci leur confiaient. Elles ne pouvaient accepter d'ouvrage que des francs-maîtres du métier. Etaient-elles seules à confectionner le tricot? Et les maîtres et compagnons se bornaient-ils à mettre le tricot en œuvre, à y tailler les bonnets, à assembler les pièces, etc.?
Cela nous semble probable, mais rien n'autorise une réponse certaine.
Le bonnet confectionné passait aux mains du bonnetwalkcr^ de l'apprèteur, qui travaillait aussi pour le compte de plusieurs maîtres bonnetiers. Il était ensuite mis en paquet et assorti suivant les prescriptions de l'ordonnance.
Les maîtres travaillaient, soit sur commande directe des bourgeois, qui leur remettaient le plus souvent la laine à ouvrer, selon les usages généraux de l'époque, soit pour le marché. Ils écoulaient leurs marchandises en ville où ils tenaient
boutique, sur les marchés des environs et dans les foires de Bruges, d'Anvers, de Mons. Ce sont les foires citées dans Tordonnance.
A ces quelques traits généraux se bornent nos renseignements sur la bonneterie en régime corporatif.
Il faut arriver jusqu'au XVIII" siècle pour recueillir des indications plus précises.
A cette époque, l'industrie de la bonneterie a subi une transformation complète. Elle a pris déjà la physionomie qu'elle conservera jusqu'à nos jours. Son organisation s'est modifiée, elle s'est répandue dans le pays. Au lieu de la fabrication exclusive du bonnet, c'est la fabrication des bas qui prédomine. Le bas est devenu de mode, son usage s'est vulgarisé et les moyens de le produire à bon marché se sont perfectionnés, à la suite de l'invention et de la généralisation damétier à tricoter.
C'est ce qui ressort d'une statistique officielle intéressante, conservée aux archives de l'État, sous le nom de Besognes (1). Les Besognes ont été rédigés en 1764 par les officiers principaux et les contrôleurs des douanes, à la demande du Conseil des finances. Ils nous donnent, entre autres, un aperçu assez complet de l'importance et de l'état de l'industrie bonnetière dans les Pays-Bas autrichiens au milieu du XVIII" siècle.
(1) Archives de rÉiat. Besognes. Reg. Cons. fin. 4764, n»" 830-831. — M. Armand Julin, le distingué directeur à l'Office du Travail, a pris la peine de dépouiller ces documents aux Archives. U a bien voulu nous communiquer ses notes et nous autoriser à les utiliser pour notre travail. Nous tenons à lui exprimer ici notre bien vive graUtude. — On consultera avec intérêt sur la valeur statistique de cette collection des Besognes, la savante étude présentée par M. Julin à la classe des lettres de l'Académie, le 2 juin 1902, sous le titre : « Les grandes fabriques en Belgique vers le milieu du XVIll^ siècle (1764). » (Mém. cour. in-S*», t. LXUl.)
La bonneterie sexerçait dans cinquante-huit localités, réparties dans presque toute l'étendue des Pays-Bas autrichiens, et notamment à Tournai, Leuze, Renaix, Wihiers, Hollain (département de Tournai); à Mons, Binche, Courcelles, Grandreng, Blangnies, Ândregnies, Ath, Quevaucamps, Péruwelz (département de Mons) ; à Seloigne, Froidchapelle, Baileux, Momignies, Sivry, Beaumont, Merbes-le- Château (département de Chimayj ; à Charleroy, Fleurus et Gerpinnes (département de Charleroi);k Commines, Poperinghe, Ypres (département d'Ypres) ; enûn y à Arendonck, Diest et Anvers.
C'est la fabrication des bas d'hommes, femmes ou enfants, qui alimente Surtout la bonneterie à cette époque. Le bas est le seul produit signalé dans les divers centres industriels, sauf à Arendonck, où Ton fabrique, en outre, des habits, des vestes, des culottes, des gants et des bonnets.
La matière première le plus généralement utilisée est la laine. Le coton est travaillé à Tournai et à Anvers ; le fil de lin à Grandreng, Houdez, Ham surSambre, Anvers, Ostende et Tournai ; la soie à Ypres, Diest et Anvers. Il y avait aussi une fabrique de bas de soie à Bruxelles.
Les différentes fabriques de bas de soie possédaient ensemble 14 métiers ou outils. Le lin en occupait un plus grand nombre et les bas en fil de lin se confectionnaient aussi à l'aiguille, notamment à Grandreng. Mais, nous le répétons, c'est le bas de laine qui est le produit dominant. On le fabrique exclusivement dans la plupart des localités et dans les autres concurremment avec les bas de fil, de coton et de soie.
De ce qui précède, on peut conclure que la bonneterie fabriquée à cette époque dans les Pays-Bas autrichiens est de la bonneterie commune. Le bas de laine n'est porté, en effet, que par la petite bourgeoisie et par la classe populaire. La noblesse et aussi la classe moyenne porte couramment le bas
de soie, qui est d'un usage journalier et non pas, comme de nos jours, article de luxe ou indice d une certaine coquetterie(l).
La laine et le lin provenaient le plus généralement du pays, sauf dans quelques rares localités-frontière, où les fabricants faisaient venir leur matière première de France, de Hollande ou du pays de Trêves (2). Dans un grand nombre de cas, la laine était tirée de la localité même ou des environs. La soie provenait de France, de Hollande, d'Allemagne.
D*après les renseignements recueillis à Péruwelz (5), il fallait :
1 livre de laine pour faire 2 paires de bas d'hommes ; 1 — — 5 — de cadets;
1 — — 4 — de femmes;
1 — — 8à9 — d enfants.
Les bas se fabriquaient très fréquemment sur commande et certains bonnetiers travaillaient exclusivement pour les personnes qui fournissaient la laine. Ce fait est signalé expressément à Blangnies, Ândregnies et aussi à Binche. (L. c, n"830, pp. 905, 912, 822.) Le marché est, en règle générale, très restreint. Souvent il ne dépasse pas le rayon de la localité ou des environs immédiats. L'exportation n'existe presque pas. On ne l'indique guère que pour Ârendonck, qui vend en Hollande, où les droits d'entrée sont très modérés (2 p. c. ad valorem)^ et Tournai, qui exporte aussi en Hol-
(1) Cf. A. DE Saporta, La bonneterie dans les Cévennes, Revue des Deux- Mondes, février 1900, p. 687.
(% On signale de Poperingbe [Le, n<* 830, p. 658) que la sortie des laines de France étant prohibée» on les introduisait par fraude dans le pays. Même remarque à Haudez (/. e., n* 830, p. 210) .
(3) L. c, n^ 830, p. 937. La livre de Leuze, qui était adoptée, pensonsnous, à Péruwelz valait 16 onces = 512 trente- deuxièmes = 10,240 grains =r 463 gr. 841.
lande et en France, en fraude de la prohibition qui atteint les produits des Pays-Bas. Il n'existe pas de douanes intérieures, sauf pour l'entrée au pays de Liège, où les bas sont imposés au soixantième de leur valeur. Par contre, un nombre important de fabricants sont privilégiés par des octrois de diverses espèces.
Quelle était, à Tépoque que nous considérons, l'organisation du travail dans 1 industrie de la bonneterie?
Cette organisation était commandée par l'outillage adopté pour la fabrication des bas. Les bas se fabriquaient, en effet, ou bien à la main, au moyen des aiguilles à tricoter, c'était le mode ancien ; ou bien sur le métier à tricoter, qui avait passé, à la fin du XVIP et au début du XVIIP siècle, de France dans nos provinces, où on le connaissait sous le nom de métier français (1).
On distinguait donc la bonneterie au tricot ou à Caiguille et la bonneterie au métier ou à l'outiL
A ces deux formes d'outillage correspondent deux régimes d'organisation du travail : la fabrique collective et le petit atelier.
La bonneterie au métier existe dans 35 localités sur 42-
Dans 3 localités (Ath-Diest-Poperinghe) on trouve à la fois la bonneterie au métier et la bonneterie au tricot.
Dans 31 de ces localités, les Besognes ont recensé 87 maîtres ou fabricants. Ce nombre est certainement très inférieur à la réalité, car les 4 localités omises viennent en tète pour le nombre de métiers qu'elles occupent. A Tournai, on signale, en effet, Texistence de 300 à 400 métiers ; à Leuze, 85 à 90 ; à Sivry, 20; à Beaumont, 5.
(1) Les renseignements recueillis dans les Besognes sur Arendonck {L c, n'* 830, p. 300) disent expressément que la bonneterie au métier fut introduite dans cette localité en 1693 par le nommé Cuylits, venu de France.
L INDUSTRIE DE LA BONNETERIE Ao
Dans 20 localités sur 35, les Besognes recensent 552 métiers, chiffre certainement incomplet aussi, puisque, dans les localités omises, il en est comme Arendonck, Momignies, etc., qui possèdent un nombre important de fabricants et d'ouvriers. On peut, sans crainte d'erreur, porter le nombre des maiti^s ou fabricants existant à cette époque à 200. et celui des métiers à 600.
Ces chiffres indiquent Timportance prise, dès lors, par la bonneterie au métier. Elle ressortira aussi des chiffres de production qui nous sont connus.
Arendonck produit 22,000 paires de bas de laine par an .
Andregnies — 600 — —
Blaugnies — 300 — —
Courcelles — 1,200 — —
Fleurus — 2,400 — —
Gernel — 2,025 — —
Gerpinnes — 350 — —
Gosselies — 2,330 — —
Grandreng — 100 — —
Grevenmacher — 2 à 300 — —
Laroche — 380 — —
Ham-s/Sambre — 600 paires de bas de laine et fil
Houdez — 5,000 — —
Tournai — 700 paires de bas de laine, fil et <îoton, par jour, soit, pour 300 jours, = 210,000 paires par an.
Mais encore une fois, nous n'avons de renseignements que pour 14 localités sur 35. Nous ignorons notamment la production de Leuze, qui, vu le nombre de métiers en activité (85 à 90), devait être importante dès cette époque.
Cette bonneterie au métier parait entièrement organisée sous la forme du petit atelier patronal. On n'aurait pu, dès le début, semble-t-il, vu la nouveauté, la complication et le
prix relativement élevé du métier à bas, le confier k des ouvriers travaillant en dehoi*s de l'atelier du patron. Plus tard, il est vrai, et notamment à Tournai, on verra les ouvriers travailler à leur domicile sur des métiers loués par les fabri^ cants (balotilsjy mais, à 1 époque qui nous occupe, c'est bien le petit atelier patronal qui caractérise l'organisation indus^ trielle.
Cela ressort notamment du petit nombre d'ou^Tiers employés par chaque maître ou fabricant. Très souvent le maître travaille lui-même^ avec un ou deux ouvriers, parfois seul et irrégulièrement, sur commande. Rarement il occupe plus de trois ou quatre ouvriers. A Leuze, c'est le chiffre moyen indiqué pour chaque fabricant.
Il n'existe pas d'exemple caractéristique de l'existence de la fabrique collective dans la bonneterie au métier, mais fréquemment on rencontre l'association de la bonneterie au métier avec le peignage de la laine et avec le filage, qui, lui^ s'exerce en fabrique collective.
La bonneterie au tricot (laine), au contraire, est organisée en fabrique collective. Elle est signalée dans seize localités, mais il est plus que probable que ce renseignement n'est pas complet. Elle occupe, en tout cas, un nombre considérable de bras. A Diest, au moins la moitié des femmes sont occupées tant à filer la laine qu'à la tricoter. L'union de ces deux opérations, dont l'une, le filage, est manifestement exercée à domicile, est une preuve de l'organisation en fabrique collective de la bonneterie au tricot. Un autre Indice plus considérable nous est fourni par la note relative à Hollain (7. c. , n?830y p. 774) y où il est dit que 400 personnes au moins sont occupées à tricoter des bas pendant tout l'hiver. Seule, une industrie à domicile peut se plier à cette activité intermittente. Nous savons qu'aujourd'hui encore plusieurs industries à domicile ne s'exercent qu'en hiver, constituant ainsi, pour-
les populations rurales, une ressource d'appoint dont Timpor-^ tance n'est nullement négligeable, A Wihiers, un seul fabri* cant, le sieur Cossiau, occupe 300 personnes ; un autre, Antoine Méplon, en occupe 90. A Richelle, 9 fabricants en occupent 318 environ ; à Quevaucamps, le nombre des tricoteurs et tricoteuses est inconnu, mais il est considérable. A Péruwelz, on l'estime à 16 ou 17,000, ce qui paraît très exagéré. Mais, il existe cependant, dans cette localité, 21 fabricants dont la production annuelle n'est pas inférieure à 25,314 douzaines de bas, soit plus de 150,000 paires. A Grandreng, 400 femmes, filles et enfants tricotent des bas de fil de lin pour « une quantité de personnes ». A Poperinghe, ce sont les enfants assistés de l'orphelinat qui filent la laine et tricotent les bas.
La production de la bonneterie au tricot (laine) nous est connue pour 9 localités sur 16.
Bruxelles produit 50,000 paires de bas de laine par an. Charleroi — 1,300 — —
Cons-la-Grandville produit 14,400 paires de bas de laine par an (valeur 3 à 5 escalins la paire).
Blaton produit 160,000 paires de basMe laine par an. La Roc — 30,000 — —
Péruwelz produit 25,314 douzaines, soit 150,000 paires. Quevaucamps produit 60,000 paires par an.
Ramignies — 18,000 —
Richelle — 20,908 —
Il semble, d'après ces données, que la bonneterie au tricot ne le cédait pas encore en importance à la bonneterie au métier, bien que celle-ci — la nouvelle venue — eût déjà fait de sérieux progrès.
Les renseignements fournis par les Besognes^ bien qu'incomplets et peu précis sur certaines points, nous permettent
cependant de distinguer les grandes lignes de lorganisation de rindustrie bonnetière vers le milieu du XVIII» siècle.
A cette époque, le bas était le grand article de production. 11 se fabriquait soit au métier, soit à Taiguille (tricot), en laine surtout, mais aussi en coton, fil et soie.
A la bonneterie au métier correspondait le régime du petit atelier. A la bonneterie à Taiguille ou au tricot, celui de la fabrique collective.
L'industrie était disséminée sur toute la surface des provinces belgiques, dans 58 localités. Il est possible que cette liste soit incomplète.
Cependant, parmi les localités mentionnées, on voit émerger déjà certains centres où la bonneterie est particulièrement développée.
Tournai, Leuze, Péruwelz, Quevaucamps, Wihiers(Wiers?) dépassent toutes les autres localités et par le nombre des fabricants, celui des métiers et des ouvriers, et par Timportance de la production.
On ne peut comparer à ces localités que les centres isolés de Diest et d'Arendonck. Arendonck est signalé par les Besognes comme la seule lot^alité où, à la fabrication des bas^ on joignit celle d'autres pièces de tricot. En 1800, il s'y trouvait 33 fabriques de bas au métier (1), et Arendonck devait se signaler dans la suite par l'excellente qualité de ses produits en bas noirs surtout.
Le Tournaisis occupe donc, dès le milieu du XVIIP siècle, dans l'industrie de la bonneterie une situation prépondérante qui ne fera que se développer.
En 1785, Le Voyageur dans les Pays-Bas autrichiens signale que plus de 7,000 personnes sont employées à Tour-
(IJ Cf. Siaiistique du département des DeuX'Nithes, par le citoyen d*HeR- BouviLLE, préfet. Paris, imprimerie des sourds-muets, an X, p. 61.
liai à fabriquer des gands {sic), des bas, des bonnets, des camisoles, tant au métier qu à Taiguille. La plus forte exportation s en fait sur la Hollande et dans le Brabant (1).
Tournai a d'ailleurs été de tout temps une ville industrielle et manufacturière. La fabrication des draps s'y est implantée d ancienne date. En 1555, un incendie détruisit, à Tournai, 3,544 maisons, parmi lesquelles il pouvait y avoir 900 Aostelles de tisserands de draps. Elle avait déjà alors le corps des tisserands à haute-lice. La draperie y fut surtout florissante au commencement du XV* siècle. On y comptait 3,000 métiers battants.
La fabrication des tapis et l'industrie bonnetière semblent avoir succédé insensiblement à la draperie (2),
L'industrie de la bonneterie se constitua définitivement à Tournai et dans le Tournaisis a Tépoque du premier Empire; rimportant marché que lui procurait Tannexion à la France contribua puissamment à son développement. C'est le cas, d'ailleurs, pour plusieurs de nos industries, qui furent particulièrement florissantes au début du XIX* siècle, et nous l'avons noté en particulier pour l'industrie de la toile de lin (3).
Un document, conservé aux archives communales de Tournai (4) et intitulé : ce État des fabriques et manufactures existant dans la commune de Tournai (départem. de Jem* mape, arrond*. de Tournay) », nous fournit divers renseigne-
(1) Le Voyageur dam les Pays-Bas autrichiens ou Lettres sur Vétat actuel de ces pays, Amsterdam, 1783, t. VI.
(â) Cf. L'ÊconomUUbelge^ n? du 24 mars 1860.
(3) Cf. E. Dubois, L'industrie du tissage du lin dans les Flandres, (Ministère de rindustrieet du Travail, Lesindustries à domicile en Belgique, Vol 11, p. 17«
(4) ijLrchives modernes. Carton n'> 124, farde n^ 2, Manufactures.
ments intéressants sur Tétat de la bonneterie toumaisienne en mars 1806.
On continue à distinguer la bonneterie au tricot, ou à la main, de la bonneterie au métier. L'établissement de la première est de date immémoriale ; celui de la seconde remonte à un siècle. Ce dernier renseignement confirme ceux que nous ont fourni les Besognes. IjSl bonneterie au métier n'a pas été introduite dans nos provinces avant la fin du XYIP siècle (1695 à Arendonck ; cf. p. 42, note) et les débuts du XVIII*» siècle.
Le nombre des fabricants, cités nominativement est de 19. Celui des ouvriers qu'ils emploient « tant à l'intérieur quà l'extérieur » (de la localité) est :
Pour le tricoty de 4,000 à l'intérieur; 7,000 à l'extérieur; pour le bas au métier, i ,000 à l'intérieur.
Mais ces chiffres renseignés à l'État de mars 1806, sont inexacts. Nous avons pu nous en convaincre grâce à un autre document, également conservé aux Archives communales de Tournai : le registre concernant les livrets pour les ouvriers faiseurs de bas, tenu par application de la loi du 22 germinal an XI (1).
Ce registre contient les noms de tous les ouvriers faiseurs de bas, auxquels il a été délivré des livrets depuis le 3 bru* maire an XIII (25 octobre 1804) jusqu'au 19 septembre 1815. ainsi que les noms des fabricants pour lesquels travaillent ces ouvriers.
Or, en ce qui concerne le nombre des fabricants, nous avons relevé dans ce registre les noms de 79 fabricants diffé« rents. Les 19 renseignés dans l'État de mars 1806, se retrouvent pour la plupart parmi ces derniers. Ce sont les fabricants les plus importants.
• (1) Tournai. Arch. comm. Charlrier : farde Bonneliers, ckausseliers .
Quant au nombre des ouvriers faiseurs de bas au métiers, -on en avait inscrit :
Du 3 brumaire an XIII m 3" complémentaire an XIII : 631
(25 octobre i 804) (22 septembre 1805
Du 9 vendémiaire an XIV tiu 9 nivôse an XIV
(2 octobre 1805) Du 5 janvier 1806 au 18 En 1807 (du 18 janvier 1808 { 11 — d809 ( 30 — i8î0 ( 9 d8H ( 18 —
1814 ( 18 mai au
1815 ( 5 janvier
(31 décembre 1805) novembre 1806 au 28 décembre) au 15 — ) au 23 — ) au 6 — ) au 4 novembre) au 28 décembre) au 6 octobre).
3 octobre) . .
au 19 septembre
Total
Au 31 décembre 1805, 643 faiseurs de bas sont donc officiellement munis d'un livret ouvrier En mars 1806, on évalue à 1,000 le nombre des ouvriers faisant des bas au métier, dans l'intérieur de la commune de Tournai. C'est là une simple évaluation, qui nous parait manifestement exagérée, en présence du premier chiilre, qui a plutôt la valeur d'un recensement. Peut-être celui-ci est-il cependant inférieur à la réalité, si l'on admet que tous les faiseurs de bas n'avaient pas satisfait à l'obligation du livret.
Quant au nombre des ouvriers et ouvrières travaillant au tricot, nous n'avons aucun moyen de vérifier les chiffres indiqués par l'État de mars 1806.
Les fabricants étaient donc nombreux dans la commune de Tournai, mais c'étaient pour la plupart de petits patrons.
dont la majeure partie, au témoignage du maire de Tournai, « ne possédait pas un capital de 100 francs ».
Et si Ton peut mesurer leur importance au nombre d'ouvriers qu'ils emploient, le registre des faiseurs de bas nous permet d'établir le tableau suivant :
5 fabricants occupent plus de 20 ouvriers, (respectivement: 36, 54, 25, 25 et 21).
18 fabricants occupent de 10 à 20 ouvriers-
Près de la moitié (37 sur 79) occupent donc moins de S ouvriers et plus des deux tiers ^5.6 sur 79) en occupent moins de 10.
Ces fabricants sont d'ailleurs en même temps commerçants de détail. Ce sont, selon l'expression du maire, des marchands bonnetiers, et il est plus que probable qu'un grand nombre d'entre eux travaillent eux-mêmes sur le métier.
Le registre des faiseurs de bas nous fournit les éléments nécessaires pour classer les ouvriers, d'après leur âge et leur sexe.
Sur les 651 ouvriers inscrits au 22 septembre 1805 :
69 avaient de
» pi
plus de
ans.
On voit d'après ce relevé que les catégories d'âges au-dessus de 50 ans ne renferment que 45 ouvriers sur 631. Celles de iO à 15 et de 16 à 20 contiennent sans doute en grand nombre des apprentis. Le métier proprement dit est occupé principalement de 20 à 50 ans.
Quant au sexe, nous n'avons trouvé, sur les 651 ouvriers,, que 24 femmes dont 17 célibataires de 12 à 24 ans. Les 7 ouvrières mariées étaient sans enfants ou n'en avaient que 1 ou 2.
L'État de mars 1806 contient aussi certaines indications relatives au salaire des ouvriers. Pour les ouvriers du tricot, la plus forte journée ne dépassait pas 60 centimes, la moyenne ou ordinaire 20 centimes et la plus faible 10 centimes.
L'ouvrier au métier gagnait un salaire journalier incomparablement plus élevé, dont le maximum atteignait 5 et 4 fr. et le minimum de fr. 1 à 1.50.
A ce relevé statistique, le maire de Tournai avait joint ses observations sur la situation industrielle générale et les dispositions de la classe patronale et ouvrière.
Il estime c< qu'il manque en général aux bonnetiers de Tournai cette émulation, ce désir de faire mieux que son voisin pour que le commerce de bonneterie de Tournay atteigne la perfection de celle anglaise. Il a visité les fabriques de cette ville avec un Anglais très instruit, qui habite la France et qui avait autrefois une des fabriques de bonneterie les plus considérables de l'Angleterre. Il a dit qu'au moyen d'un léger changement à opérer dans les mécaniques, on fabriquerait ici des bas aussi beaux qu'en Angleterre (1).
» La classe des ouvriers fabriquant des bas au métier à Tournay est, en général, adonnée à l'ivrognerie; ils ne travaillent pas ordinairement plus de 5 jours par semaine. La
(1) Le maire fait allusion sans doute au mélier anglais ou à double fonture. (Cf. plus haut.) Il fut introduit à Tournai en 4818 (Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 4859, Annexe C). .
quantité de marchands bonnetiers, dont la majeure partie ne possède pas en capital 100 francs, a si peu d^autorité sur ses ouvriers que ces derniers leur font souvent la loi, particulièrement dans le moment que le commerce éprouve des demandes, et dans ces moments, MM. les bonnetiers débauchent les ouvriers les uns des autres. »
La fabrication ne se limitait plus à l'article bciSy comme en 1760. Mais on fabriquait à Tournai tout objet quelconque de bonneterie, tant au tricot qu'au métier : bas d'hommes et de femmes de toute grandeur, des jupons, des pantalons, des bonnets.
En 1785 déjà, on signalait parmi les productions de Tournai : quantité de bonneterie en bas, gants, bonnets et camisoles, tant au métier qu'à laiguille, quantité de gazes dont la consommation se fait jusqu'en Hollande (1).
En 1806, la fabrique tournaisienne avait pour débouché tout l'Empire français et la Hollande.
La valeur de cette fabrication était estimée à 3 ou 4 millions.
Quant à l*origine des matières premières : la laine provenait des départements des Deux-Nèthes, de la Dyle, de l'Escaut, de Jemmape, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Hollande ; les fils de lin des départements de Jemmape, de la Lys et de l'Escaut; \e coton des Isles et de Smyrne.
La laine brute valait de 4.50 à 6 francs le kilogramme, les fUs de lin préparés pour la fabrication de 5 à 58 francs le kilogramme, le co^ow en laifie de 5.50 à 8 francs le kilogramme.
On estimait, en 1806, que depuis dix ans, malgré les circonstances peu favorables au commerce, la fabrication de la
(1) Malisset. La parfaite inleUigence du commerce, imprimé et publié à Paris, en 1785, cité dans le Courrier de VEscaul, ^0 mars 4888.
bonneterie avait augmenté du double de ce qu'elle était autrefois, et Ion attribuait cette extension, d'une part, à la prohibition des marchandises anglaises et, d'autre part, aux droits considérables d'entrée en France imposés sur les ouvrages de bonneterie fabriqués en Allemagne.
w Cette fabrication, ajoutait-on, augmentera encore beaucoup lorsque la paix rétablira les anciens débouchés qu'elle avait en Amérique et en Espagne, et si l'on est assez heureux de voir toujours en vigueur, telles qu'elles existent aujourd'hui, les lois qui prohibent dans toute la France l'importation des marchandises anglaises. »
Par contre, si les fabricants tournaisiens se déclarent enchantés de toutes les mesures de prohibition destinées à enrayer le commerce de leurs concurrents, ils réclament des facilités aussi grandes que possible pour l'importation des matières premières qui leur sont indispensables. Gela a été de tout temps l'idéal du bon protectionniste.
« MM. les fabricants bonnetiers observent que les denrées de première nécessité influent extrêmement sur les produits des fabriques, principalement à Tournay, où la classe ouvrière fait la majeure partie de la population. La cherté des grains fait augmenter d'abord les prix des journées de travail. I^ur exportation nuit donc aux fabriques. Tournay, dont la fertilité du sol et la situation sur un fleuve non à une grande distance de la mer, sont favorables au commerce des exportations des grains, paye cette denrée beaucoup trop cher pour le bien-être de ses fabriques, qui ont infiniment d'intérêt à ce que les exportations de grains ne soient pas trop favorisées et à ce quelles soient sagement combinées.
» Ils observent encore que les fabriques de Tournay tirent <Ies Isles leur alimentation : leur coton en laine et les teintures brutes ; qu'il est indispensable, pour qu'elles ne tombent pas entièrement en dépendance, que l'on supprime les droits d'im-
o6 LES INDUSTRIES À DOMICILE EN BELGIQUE
portation de ces matières premières ou, au moins, quon les diminue de plus de moitié. Tout le monde sait que la nullité des droits d'importation des matières premières en Angleterre est une des principales causes qui y a porté les fabriques à leur degré de supériorité. Si à la paix Ton pouvait joindre cet avantage à celui des primes pour les exportations, la fabrication de la bonneterie de Tournay s'accroîtrait à Tinfini, le commerce reprendrait son ancien cours, il s'établirait comme autrefois dans les pays étrangers et au delà des mers. »
La chute de TEmpire français et la formation du royaume des Pays-Bas amenèrent une crise dans l'industrie bonnetière, privée, dès lors, d'un marché important et soumise à toute la rigueur de tarifs douaniers prohibitifs.
Le tarif français nouveau imposait, en effet, un droit de 200 francs par iOO kilos sur la bonneterie de fil, importée par navires français, et de fr. 212.50, lorsque l'importation avait lieu par navires étrangers et par terre.
L'entrée en France de la bonneterie de coton, ou mélangée de coton, et de la bonneterie de laine ^ était absolument prohibée.
Un tableau très complet de la situation, à cette époque, de la bonneterie à Tournai et dans l'arrondissement, nous a été conservé par Charles Le Cocq, dans son ouvrage intitulé : « Coup d^œil sur la statistique commerciale de la ville de Tournay et de son arrondissement » (1).
Il débute par une définition de la bonneterie : « Ce commerce comprend, sous le nom de bonneterie génériquement pris, la fabrication des bas, bonnets, gants, chaussons, camisoles, caleçons, jupons, et enfin tout ce qui se travaille sur le
(i) Seconde édition, Tournay, D. Casterman, 4847, pp. 79 à 87.
métier ou à la main, c'est-à-dire en tricot, en soie, en fils de chanvre ou de lin, en poils de chameau ou de castor, en laine, en coton et autres semblables matières, soit que Ton emploie ces matières isolément, soit qu on les mélange dans certaines proportions. »
La bonneterie est à Tournai la première branche manufacturière de la ville, ce en raison du nombre ie familles parmi lesquelles elle fait circuler ses bénéfices ». Elle occupe une multitude d'ouvriers des deux sexes et de tout âge, et la bonneterie tournaisienne est la première de toute la Belgique.
Elle se compose exclusivement de tricots et ouvrages au métier en fils, laine, coton^ sans mélange. Ses produits, en tricots surtout, sont poussés à une rare perfection.
La bonneterie en fil ne donne que des bas et des chaussettes au tricot. Ces articles étaient fournis c< avant la guerre et la révolution » à TEspagne et à l'Amérique. Ces débouchés sont fermés aujourd'hui. « Un traité de commerce avec l'Espagne pourraiit nous rendre les avantages dont nous y jouissions autrefois; mais, quant à l'Amérique, il est à ci*aindre qu'elle ne serve plus aussi bien nos intérêts dans cette p$irtie ; la consommation y a pris un autre cours; les Américains ont remplacé les bas de fil par les bas de coton, et le très bas prix auquel les Anglais peuvent fournir leurs bas de coton au métier, écartera nos bas de fil. »
Si le fil se travaille exclusivement au tricot, le coton, par contre, se travaille tant au métier qu'au tricot, lorsqu'il s'agit de la production des bas, des chaussettes et des bonnets. Mais les camisoles, jupons, robes d'enfants, couchettes, courtepointes, gilets d'hommes et de femmes, coilTes d enfants, etc., se font au tricot seulement. Tous ces articles s'écoulent dans l'intérieur du royaume (1).
(i) « Une observatioii particulière s*applique à tous nos ouvrages de coton.
La bonneterie en laine produit des bas, chaussettes et bonnets au métier et au tricot et au tricot seulement tous les mêmes articles qu'en coton, à Texception des coiffes. « On doit distinguer l'article dit spencers^ c'est-à-dire une espèce de camisole courte pour femmes, dont l'usage s'est extraordinairement répandu depuis quinze ans. La forme heureuse qu'on est parvenue à lui donner, la solidité, le bon marché, et, par-dessus tout, la souplesse de ce vêtement qui, quoique très chaud, se prête à tous les mouvements sans fatiguer la personne qui le porte, le recommandent avantageusement. Nos fabricants en fournissaient en France des quantités considérables ; ce débouché est maintenant fermé pour nous. »
Cette fabrication, si variée d'articles de bonneterie de toute espèce et de toute matière, disposait d'un outillage évalué de 12 à 1,600 métiers, mais qui n'étaient pas tous en activité en 1817.
Ces métiers étaient pour la plupart concentrés à Tournai.
Le tricot occupait un nombre très considérable, quoique indéterminable, de personnes, disséminées dans tout l'arrondissement. « Nous ne pourrions déterminer le nombre de bras qu'occupe cette intéressante partie dans le tricot ; c'est le cas de répéter ce qui se trouve dit k l'article toile : que ces deux branches occupaient un grand tiers de la population de l'arrondissement. Une circonstance qui rend plus difficile encore la précision du calcul, c'est que le même ouvrier travaille pour plusieurs maîtres à la fois. La bonneterie occupe les deux sexes et tous les âges, depuis l'enfant de six ans jusqu'au vieillard de quatre-vingt-dix- Ce travail remplit tous les
c^est que les Anglais ne nous laissent jamais arriver les cotons ea laine, première qualité. Ils les occupent tous pour leurs propres manufactures. Il est de fait que Ton ne pourrait trouver dans toute la Belgique deux balles de Bourbon. Formons des vœux pour que notre marine marchande puisse servir bientôt les intérêts de nos fabriques » (Le Cocq, /. c, pp. 83-84).
loisirs et toutes les lacunes des journées : le bouvier, le pâtre tricotent en promenant le bétail (1). »
Leuze, Péruwelz, Blaton, Wiers, Frasnes étaient, à côté de Tournai, les principaux centres de la bonneterie au tricot dans Tarrondisseinent. Leurs fabriques « font mouvoir un très grand nombre de bras »>. Elles s^attachent plus particulièrement aux ouvrages communs en laine du pays. Leurs produits s écoulent dans la Flandre, le pays de Liège, le Luxembourg, dans une partie de la Hollande et en Allemagne.
Leuze est arrosée par la Rône. Les eaux de ce ruisseau sont d'une grande utilité à ses fabriques de bonneterie et à ses teintureries. Ses opérations dans la bonneterie sont très étendues; son genre de fabrication tient le milieu entre celui de Tournay et celui de Péruwelz (2).
A Péruwelz, la fabrication de grosse bonneterie est très importante. C'est le même genre que celui de Blaton, village limitrophe (5).
Les ouvriers filent et tricotent, dans les quatre plus bas numéros, la laine que leur confient les fabricants de Péruwelz, Blaton et Wiers, et rapportent leurs ouvrages hebdomadairement. Cet ordre de choses subsiste depuis deux siècles.
Les fabricants emploient aussi bon nombre d'ouvriers français. « Plantés sur un sol ingrat et ne trouvant autour d'eux aucun moyen d'existence, ils nous cèdent leur main-d'œuvre à 2/5 moins que ne le pourraient nos ouvriers belges : ceux-ci jouissant de plus d'aisance et trouvant plus de lucre dans des ouvrages d'une autre espèce. »
(i) Extrait du tableau statistique des fabriques et manufactures de l^arrondissement de Tournay, envoyé au gouvernement en avril 1816. — Ârcli. commun, de Tournay, farde : industrie, commerce, 1817. Cf. aussi Le Cocq, /. c. p. 86.
i2) et (3) Le Coco, /. e., pp. 54, 56.
(3) Le Cocq. Coup d'mL.., i^ édition, 4815.
Ces ouvriers français appartenaient sans doute au pays (l'Anzin, où l'extraction de la houille, à cette époque, était encore à ses débuts (1).
Les relations commerciales entre ces localités-frontière et la France avaient d'ailleurs été très suivies. Des liaisons intimes s'étaient établies depuis de longues années. Aussi, les fabriques de Péruwelz, Blaton et Wiers s'étaient trouvées dans une situation très critique depuis l'entrée des alliés en Belgique et la mise en vigueur du tarif douanier français que nous avons reproduit plus haut. On estimait que ces fabriques avaient vu se réduire leurs affaires de moitié au profit de leurs concurrents. français de Saint-Amand et Condé (2).
L'organisation du travail dans la bonneterie repose donc sur la forme industrielle bien connue de la fabrique collective, non seulement dans la bonneterie au tricot, mais aussi dans la bonneterie au métier, ainsi que le constate expressément M. Le Cocq : « Tous nos ouvriers travaillent à demeure ^ mais pour le compte de maisons manufacturières. L'on a tenté de les réunir en ateliers^ on n'a jamais pu y réussii^ en grand. »
Certaines considérations, remarque notre auteur, militent en faveur du travail à domicile, et il cite à ce propos une page de Mirabeau : « Un ouvrier qui travaille où il loge a mille avantages sur celui qui travaille au dehors. Le premier est au sein de sa famille ; il peut la tenir en ordre, s'en faire aider^ instruire ses enfants dans son métier insensiblement et sans peine. Sa femme ne gaspille pas, par paresse, par ennui, par libertinage ce qu'il a gagné. Est-il indisposé ? Il ne peut pas sortir; sa journée est perdue, s'il travaille au dehors; elle ne
(i) Ed 1809, on n*extrayait encore à Anzin que 26,000 tonnes de bouiUe. Cf. ÂRDODiN-DuMAZET, Voyaçe en France, vol. XIX, p. 278. (â) Le Cocq, <. c, 2« édition, p, 85.
lest pas quand il a son atelier chez lui ; il aura de bons moments pendant lesquels il pourra travailler; et son indisposition, qui est de nature à lempêcher de sortir, ne sera pas ioujours d'une espèce contraire à son genre de travail (1) ».
D'autre part, il est prouvé que certains objets s'exécutent mieux en atelier et sont susceptibles d'une plus grande perfection : les produits de la bonneterie sont de ce genre.
Le travail à domicile est aussi un obstacle au perfectionnement de l'outillage. M. Le Cocq signale qu'on a tenté, à Tournai, d'introduire \e métier anglais dans la bonneterie (2). Sa structure et son mécanisme permettent d'obtenir des ouvrages beaucoup plus fins que ceux qui sortent des métiers ordinaires. Si le succès de ces tentatives n'a pas été complet, «ne des causes en est la difficulté de réunir les ouvriers en -atelier.
Les salaires de l'ouvrier bonnetier, du moins de l'ouvrier ^u métier, sont relativement élevés à Tournai. Mais la paresse, rindiscipline et l'ivrognerie sévissent d'un manière générale -dans la classe ouvrière.
te Un bon ouvrier ordinaire gagne ici environ 400 francs annuellement. Viennent ensuite ceux qui gagnent de 500 à 600 francs, et il en est à qui le travail peut rapporter 1,000, i,200 et même de 1,500 à 1,800 francs. Tels sont : les ouvriers en tisseranderie, en bonneteriey en porcelaine, en filature, en tapis.
» L'on peut, d'après ce, se faire une idée du degré de •bonheur auquel peut aspirer notre classe ouvrière; mais il arrive malheureusement que ceux-là même qui ont le plus de -disposition pour l'ouvrage sont quelquefois ceux qui en profitent le moins. En général, ils se livrent trop à la dissipa-
il) Mirabeau. De la Monarchie prussienne, cité p. 83. (â) 11 fut cependant introduit dès 4818. (Cf. plus haut.)
lion; ils ne sont que trop hommes de taverne; ils y consomment trop de loisirs. Pourrait-on croire, en effet, qu'il n'est pas rare d'en voir qui ne montent sur leurs métiers que 5 ou 4 jours de la semaine? Les autres jours sont consacrés à la débauche (1). »
Pour la période postérieure à 1850, une série de documents nous permettent de poursuivre les développements ultérieurs de l'industrie bonnetière dans le pays (2).
En dehors de t'oumai et du Tournaisis, la bonneterie se fabrique encore h Arendonck, dans la province d'Anvers, à Bruxelles, à Gand et dans quelques autres endroits. Cette localisation se maintiendra jusque vers 1870. Tournai et le Tournaisis restent le centre principal de production.
Le tricot se fabrique à la main ou sur le métier français, et tout le travail est organisé en fabrique collective.
(i) LeCocq, /.c, p. 294.
(2) Ces documents sont : Rapport du jury sur Us produits de l'industrie belge exposés à Bruxelles dans les mois de septembre et d'octobre 4835^ par M. Gachard. Bruxelles, Vandooren frères, 4836. — Observations des fabricants^ de bonneterie de V arrondissement de Toumay^ sur le projet de loi présenté à la Chambre des Représentants, en la séance du 44 avril 4836, par MM. les Ministres de rintérieur et des Finances et portant des modifications au tarif des douanes, Tournay, Robert, 4836. — N. Briavoinne. De l'industrie en Belgique^ Bruxelles, Eiig. Dubois, lome II, pp. 440 à 444. — Rapport du jury et documents, de V Exposition de l'industrie belge en 4844. Bruxelles, A. Seghers, 4842. — E. Perrot, Revue de V Exposition des produits de l'industrie nationale en 4844. Bruxelles, chez Fauteur, rue Royale, n*» 63, 4844. — Rapport du jury et documents de l'Exposition de l'industrie belge en 4847, Bruxelles, Hayez, 4848. — Rapports de la Chambre de commerce de Tournai de 4859 à 4873. — Expo-- Mlton nationale de 4880. Calal(^ue officiel, 2« section. Industrie, Bruxelles, Ad. Mertens, pp. 292 à 295. — Éléments d'enquête sur le rôle de la femme dans l'industrie, les œuvres, les arts et les sciences en Belgique, publié à Toccabion de Texpositlon universelle de Chicago, 4893. Bruxelles, Société belg& de librairie, pp. 57 à 64. -
C'est là une différence avec l'ancien régime. Nous avons signalé, en effet, plus haut, qu'au XVIII'' siècle, la bonneterie sur métier semblait organisée en petits ateliers (1). Mais déjà, vers 1815, d'après M. Le Cocq, le régime de la fabrique collective s'était étendu aussi à la bonneterie fabriquée mécaniquement (2).
On peut expliquer ce changement en disant qu-'à mesure que la bonneterie au métier se développait, les fabricants, afin d'éviter les charges de grands ateliers, trouvaient avantagea placer les métiers au domicile des ouvriers. On constate, en effet, que les halotils étaient très rarement propriétaires des métiers sur lesquels ils travaillaient. Ceux-ci appartenaient aux fabricants, qui les donnaient en location aux ouvriers.
En 1860, les métiers sont, pour les neuf dixièmes au moins, la propriété des fabricants, qui les louent moyennant 62 centimes par semaine. A Leuze, Péruwelz, la location était de 1 franc par semaine (5).
« En France, en Saxe, en Angleterre, les ouvriers sont propriétaires de leur métier et doivent l'entretenir à leurs frais. En Belgique, il n'en est pas ainsi. Quelques ouvriers possèdent leur métier, mais il en est d'autres, et c'est le plus grand nombre, qui doivent le louer; ils paient alors un loyer de 35 francs 50 centimes l'an, pour un outil très facile à se détériorer et à s'user et qui vaut en moyenne 300 francs. Ce loyer est insuffisant pour couvrir l'usure du métier dont les réparations, tant grosses que petites, restent toujours à la charge du propriétaire [i).
(i) Cf. plus haut, pp. 44, 45.
(2) Cf. p]us haut, p. 58.
(3) Cf. L'Économiste belge du 28 avril 1860. Correspoudance particulière de Tournai du 49 avril 1860.
(4) D*après Tavis d'un ancien balotil que nous avons interrogé, la location
6i LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
La position de l'ouvrier locataire de son métier est loin d être désavantageuse : car le propriétaire a le plus grand intérêt à tenir Toutil en bon état d'entretien, ce que les moyens de l'ouvrier ne lui permettent pas toujours de faire, lorsque le métier est sa propriété.
a Dans les moments de crise, les fabricants sont forcés de faire travailler les métiers qui leur appartiennent, car en chômant ils se détérioreraient, et il faudrait des locaux immenses pour les contenir. L'ouvrier locataire de son métier n'est donc presque jamais exposé à se trouver sans ouvrage (1). »
L'occasion était souvent donnée aux balotils de se rendre propriétaires des métiers par paiements partiels. Une fois propriétaires de quelques métiers, ils devenaient facilement contremaîtres ou travailleurs à façon pour compte de fabricants. Nous avons rencontré un balotil qui, anciennement occupait jusqu'à 21 métiers lui appartenant. H avait d^ ouvriers sous ses ordres et travaillait lui-même pour des fabricants de Tournai, de Leuze ou de Gand.
« Ceux qui avaient de l'ordre et de l'économie devenaient bien vite propriétaires des métiers ; ils parvenaient même à en avoir plusieurs sur lesquels montaient leurs fils ou des ouvriers â leur compte et finissaient par être fabricants à leur tour. C'est de ces balotils entreprenants et laborieux que sont issues bon nombre de nos familles bourgeoises très considérées en notre ville (2). »
Le balotil était donc essentiellement un ouvrier à domicile.
des niéliers était loin d^étre une mauvaise affaire pour les fobricants et la preuve, nous disait-il, c'est que l'on voyait des personnes étrangères à Tindustrie acheter des méUers pour les louer à des. l>alotil8. Elles considéraient €cue opération comme un bon placement.
(i) Rapport de la Chambre de commerce^ 1859, Annexe C.
(2) Le Balotil, Monographie tournaisienne, par P*^ B* (Pierre Brunehault), dans : Ëtrennes toumaisiennes pour 489$. Tournai, Yasseur-Delwée, p. 35.
A diverses reprises, les fabricants avaient tenté de réunir leurs ouvriers dans des ateliers, mais sans y parvenir jamais complètement, du moins pour les balotils proprement dits.
Car, à côté des balotils^ qui travaillaient sur les métiers, on trouvait encore, en bonneterie, diverses autres spécialités professionnelles, parmi lesquelles, il faut citer : les fouleiirs, qui lavaient les laines et donnaient Tapprét aux pièces tissées; les enformeurs, qui mettaient les pièces sur formes; puis un grand nombre de femmes et d'enfants, qui trouvaient à s'occuper comme bobineuses, gamisseuseSy cotiscuscs de bas, racotitreuses ou remmailleuses.
Or, à l'exception des bobineuses, qui, au moyen du car à babeines, mettaient le fil sur les bobines, ces catégories d'ouvriers, hommes et femmes, étaient occupées à la fabrique, dans l'atelier même du patron.
Quant aux salaires, voici un tarif, qui a été dressé en 1859 par un fabricant de Tournai, dans les circonstances suivantes.
Dans un rapport officiel sur la revision du tarif des douanes, un fonctionnaire du ministère des finances, M. Kindt avait parlé de « l'état déplorable » des industries à Tournai. c< L'ouvrier à Tournai, disait-il, ne peut plus vivre... Les ouvriers sont obligés de travailler comme des malheureux pour gagner 6 à 7 sols par jour. Il n'y a point de ville où l'ouvrier soit moins rétribué dans quelque industrie que ce soit : la bonneterie, la porcelaine ou les tapis. »
A cette affirmation, un des principaux fabricants de Tournai, M. Vanderborght, opposa la réponse suivante :
c< En ce qui concerne la bonneterie, je puis affirmer et, au besoin, prouver par mes livres que les ouvriers qui font les bas et les chaussettes gagnent par jour. . . . fr. 2.00
Ceux qui travaillent sur les métiers circulaires. . 2.50
Ceux qui font les tricots unis 2.50
Ceux qui font les ouvrages tulles 2.50
Ceux qui font les gants 5.0(>
Ceux qui travaillent sur les métiers à côtes ... 5 (M)
Ceux qui font la fantaisie 3.50
Ceux qui font lecharpe. . 5.50
suivant leur aptitude. Les couseuses et les remmaillenses peuvent gagner (r. i .25 par jour. Est -il juste de dire que ces salaires ne permettent pas à louvrier de vivre (1) ? »
Ce tarif nous paraît correspondre à la moyenne des salaires payés en période normale. C'est, du moins, ce que nous avons pu contrôler dans des entretiens avec d'anciens balotils, et il semble même que, dans les périodes de prospérité, les salaires des balotils atteignaient des taux sensiblement plus élevés pour les meilleurs ouvriers.
Le balotil constituait un type social intéressant et caractéristique de la cité des Choncq-Clotiers. On nous en a tracé la physionomie particulière dans les termes suivants (2) : « On le voyait toujours joyeux, la chanson aux lèvres, prenant ses aises, ayant ses heures pour fumer sa pipe sur le seuil de sa porte, le chef couvert du traditionnel bonnet de coton, à triples galons bleus guillochés, son diadème à lui, qu'il aimait à se fabriquer avec art, ou bien s'occupant de ses pinsons, dont il était souvent amateur, et quelquefois de ses romarins, sa plante favorite.
» Malheureusement, telles étaient les mœurs et les habitudes de ces artisans, que toute augmentation de salaire exerçait sur leur existence une influence pernicieuse, et ce n'était pas sans appréhension que leurs ménagères les voyaient aller à l'marée ou à l*moute (3), ces sortes de missions étant fré-
(1) Rapport de la Chambrée de commerce de TottrUfti )lMlt i^f *Annexe C.
(î) Le BalotUf Monographie tournaisienne, (. c, pp. 56, 37,
(3^ Expressions désignant les ailées et venues des baloUU^ qui allaient le
lundi matin chez les fabricants recevoir la matière première et puis à la fin de
la semaine, reporter l*ouvrage achevé.
L INDUSTRIE DE LA BON?fETERIE 67
queniment le prétexte d une guinse pour le reste de la journée. Bailleurs, ils étaient devenus par excellence ces ouvriers farauds qu'on rencontrait dans toutes les ducasses des quartiers, fêtant tous les saints du calendrier, n'ayant pas toujours assez du lundi et du mardi pour soiffer une partie de leur gain et faisant volontairement trois jours de chômage par semaine (1).
« Membres actifs de toutes les réunions populaires, dansantes et buvantes, ils étaient le plus bel ornement de ces cercles rabelaisiens, dont les titres caractérisaient bien leur état d'âme : les Sans-Gêne^ les Sans-Souci, les Cœurs Joyeux: gouailleurs et d'allures franches, ils pratiquaient la satire carnavalesque en compagnie des PorporaSy de la Folie et de V Arlequin, égayant notre cité par leurs refrains joyeux.
» Les sociétés de jouissance, telles que Saint- Druon, Saint- Charles, Saint-Jacques, de Noti^e-Dame-aux- Anges, étaient peuplées de balotils, et il y avait, en outre, tout spécialement créés pour eux, trois cercles de Saint-Louis, leur patron, dans lesquels une haute et délicate philanthropie se manifestait par une cotisation supplémentaire en faveur des femmes en couches appartenant à la société. C'est sous l'invocation de ce saint qu'ils honoraient en ces termes, dans une de leurs chansons :
(1) Ces mauvaises liabiludes étaient invétérées dans la population ouvrière •de Tournai : Cf. plus haut.
Dans le Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 4865, nous lisons encore à ce sujet : « L'année 4865 a fourni. . . .des salaires élevés, des denrées alimentaires à bas prix, et la plupart des familles d'ouvriers se sont trouvées en mesure non seulement de vivre avec aisance, mais même de consacrer quelque cliose à l'épargne. Mallieureusemeot la réalité des faits ne concorde pas avec le résultat que Ton était en droit d'espérer, et, à côté de ce qui pourrait être, nous regrettons de devoir constater ce qui est, La prévoyance fait complètement défaut; Tordre et l'économie sont des choses pour ainsi dire inconnues chez le plus grand nonvbre de nos travailleurs et r. èpre •de l'ivrc^nerie étend de plus en plus ses ravages ».
Grand saint Louis, toi qui fut roi de France, Tu es aussi patron des balotils...
qu'ils procréaient de nombreux rejetons appelés à perpétuer leur race, postérité qui ne les effrayait pas, tant ils avaient confiance dans l'avenir de leur industrie. Et certes, pendant de longues années, cette prospérité fut telle qu elle fit dire à Le Ray, dans Françou Dusaiiçois (c'était plutôt le teinturier que le poète qui parlait alors) :
Je parlerai que dans mille ans encore, On citera saint Brice et ses bas bleus,
faisant ainsi allusion à ces nombreuses teintureries, alimentées autrefois par des milliers de bas qu'on teignait en ce bleu clair de Tournai, si réputé, et qu'on alignait, à cette époque,, sur des formes en bois de hêtre le long des quais et des rues^ de notre ville. »
L'industrie bonnetière fut particulièrement florissante à Tournai de 1840 à 1870.
Quelles ont été, au cours de cette période, les conditions générales d'existence de l'industrie?
Ses débouchés se limitent au marché intérieur, saut une certaine exportation qui se dirige vers la Hollande.
« Il manque à notre industrie d'importants débouchés, tant pour l'article commun que pour le bel article ; elle exploite peu les marchés étrangers. Il n'y a guère qu'en Hollande que ses exportations soient assez importantes (1). »
Les principaux concurrents de la bonneterie belge se rencontrent en France, en Allemagne (Saxe\ en Angleterre. Tandis que nos fabricants n'exportent que peu ou pas du tout vers ces pays, les statistiques douanières nous révèlent que ceux-ci entretiennent avec le nôtre un commerce d'importation assez développé.
(i) L Économiste belge, ^SzyrWimO.
Maîtres d'un marché étendu, protégés par des barrières <louanières, les fabricants français, allemands et anglais ont pu donner une vive impulsion à leur industrie, perfectionner ieur outillage et leurs méthodes.
Réduits à un marché restreint, les fabricants belges n ont avancé que lentement; ils nont suivi qu'avec timidité la voie du progrès et leur fabrication est restée stationnaire, tandis <]ue progressait celle des pays concurrents.
Certains progrès ont été réalisés toutefois.
En 1835, la Belgique était encore tributaire de la France pour la bonneterie de laine. « Nous tirions de la France toute ia bonneterie en laine au métier et il en entrait énormément dans le pays: quelques fabricants commençaient à s'en occuper, mais c'était insignifiant. (1) » En 4859, Briavoinne constate que « la bonneterie en laine au métier est celle qui se montre le plus en retard ; quoique ancienne, on peut la considérer comme étant encore dans l'enfance » (2).
En 1841, à l'exposition des produits de Tindustrie nationales on note déjà certains progrès (3) ; en 1847, ils sont <lécisifs.
c( Naguère dépendants de l'étranger pour presque tous les genres de bonneterie en laine, nous nous en sommes affranchis complètement et nous pouvons citer avec orgueil des résultats avantageux d'exportation. Dans la bonneterie fine en coton, il nous reste encore quelque chose à désirer ; mais, en revanche, nous pouvons défier toute concurrence étrangère dans les qualités moyennes et courantes. Nulle part, on ne fabrique avec plus d'avantage tous les articles de bonneterie de couleur (4) ».
(1) E. Perrot, /. c.,p.^8.
(3) Perrot, /. c,
(A) Rapport du jury et documents de V Exposition deVinduslrie belge en 1847 . pp. H7, H8.
Pendant longtemps aussi, Varticle fantaisie n'était pas fabriqué par les industriels belges. Toute la bonneterie fantaisie, portée en Belgique, venait de l'étranger, de France principalement. Vers 1854, quelques maisons, au prix de grands sacrifices, ont formé des ouvriers et monté des métiers pour la fabrication de cet article (1\ Elle se développa assez rapidement, car. dix ans plus tard, on constate que la fabrication de la bonneterie de fantaisie a pris un grand développement à Leuze et que ses produits jouissent d'une réputation méritée (2).
La bonneterie belge se distinguait, d'ailleurs, par des qualités de solidité et de bonne fabrication courante. Elle se limitait surtout à la production de l'article commun, ordinaire; elle était moins appréciée pour les qualités fines.
En ce qui concerne l'amélioration des méthodes de fabrication et les perfectionnements à apporter à l'outillage, les fabricants belges se tenaient certes au courant des inventions nouvelles et des progrès réalisés ailleurs. Us étaient en relations suivies avec les centres de production étrangers, avec Troves notamment et avec les constructeurs de métiers français (3).
Mais la fabrication ne se développait que lentement et les industriels les plus progressifs rencontraient des obstacles de diverse nature difficiles à surmonter, dont le principal était l'exiguïté du marché intérieur, les entraves à l'exportation et la concurrence étrangère sur le marché belge. En outre, ils avaient à compter avec la mauvaise volonté des ouvriers, routiniers, indépendants, méfiants et peu aptes aussi à la conduite des métiers perfectionnés. Pour remédier à ce dernier
(1) Cf. Exposé de la silualion du Royaume (1851-1860), rir, pp. 159-161.
(2) Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 1865.
(3) Cf. passim. Rapport de la Chambre de commerce de Tournai.
défaut, on avait réorganisé l'ancienne École des arts et métiers de Tournai et inauguré, en 1861, une école industrielle avec des ateliers d'apprentissage spéciaux pour la bonneterie (1). Ces ateliers ne semblent pas avoir donné tous les résultats qu'on pouvait en attendre.
Il n'existait pas non plus à Tournai de bons constructeurs de métiers. En 1863. on avait réussi à décider un constructeur français à établir à l'Ëcole industrielle un atelier de construction pour métiers circulaires. En 1865, le chef de cet atelier a quitté Tournai pour des raisons de famille. « Ce départ laisse un vide regrettable pour nos fabricants, qui se voient forcés, comme jadis, de recourir aux constructeurs de Paris ou de Troyes pour tout ce qui concerne leur outillage. Nous aimons à croire que cette lacune sera bientôt comblée, car les ressources qu'offre notre pays à un constructeur qui s'y fixerait sont suffisantes pour assurer Tavenir de son établissement (2). »
Cependant, en 1868, cette lacune n'est pas encore comblée et on nous en donne les raisons. « Nous appelons de tous nos vœux l'établissement à Tournai d'un véritable atelier de construction pour les métiers de bonneterie. Nous savons que pareil établissement ne peut se fonder et vivre que par la force des choses et quand il trouvera une clientèle capable de l'entretenir. Nous croyons donc que c'est des fabricants que dépend le plus ou moins prompt établissement de cet atelier. Ils doivent continuer à se transformer, à se monter et, dès que l'atelier répondra à un besoin suffisant, il se créera bientôt (3). »
Jusque vers 1860, les métiers droits français sont toujours
(!) Rapport de la Chambre de commerce pour 186i.
{^) Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 1865.
(3) Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 1868.
7â LES INDUSTRIES A DOMICILE EN BELGIQUE
la base de la fabrication tournaisienne(l). Les métiers anglais à côtes sont aussi très répandus, mais on rencontre encore relativement peu de métiers circulaires, employés d'une manière normale.
En 1860, il n'y avait à Tournai qu'un seul établissement qui s'occupât exclusivement de bonneteries circulaires. « 11 fait fonctionner une trentaine de métiers. Il existe bien aussi dans d'autres établissements quelques-ans de ces métiers, mais le nombre ne dépasse guère 4 ou 5 pour chacun de ces établissements (2) ».
Cependant lelan était donné. En 1867, le Rapport de la Chambre de commerce (3) constate que la bonneterie a vu diminuer son essor, mais que toutefois les fabricants sont parvenus à écouler une bonne partie de leurs produits et à donner du travail à leurs ouvriers. Et il en donne la raison : «cette situation, relativement satisfaisante, doit être attribuée à la transformation qui s'est opérée dans l'outillage depuis un certain nombre d'années et à l'adoption définitive des métiers dits circulaires. Les métiers droits, au moyen desquels l'on s'obstinait jadis à produire la bonneterie commune et moyenne, ont dû céder la place à ces derniers; les femmes ont été employées à ces métiers, et la nécessité, toujours bonne conseillère, a forcé les fabricants à monter beaucoup de métiers à côtes, qui leur ont donné des produits d'une très grande variation, et à faire servir tous les métiers droits à la fabrication de certains genres, parmi lesquels celui dit façon-tricot est devenu l'une des spécialités les plus productives. »
En cette même année 1867, le Rapport de la Chambre de commerce de Tournai signale que, à peu d'exceptions près, tous les métiers qui figuraient à l'Exposition universelle de
(1) Rapport de la Chambre de commerce de Tournai pour 189o, Annexe C.
(2) UÉconomisU beige, â8 avril 1860.
(3) Page 28.
Paris sont en usage dans le ressort et que plusieurs fabricants montent même en ce moment des machines à vapeur, afin de donner à leurs établissements toute l'extension dont ils sont susceptibles [l) ».
Ce fut le signal et l'indice d'une transformation essentielle dans l'organisation du travail de la bonneterie tournaisienne. On voit naitre la concentration industrielle, la fabrique de bonneterie tend à se substituer à l'ancienne fabrique collective. Leuze, en particulier, prend, dès cette époque, des développements qui en feront dans la suite le centre principal et ie plus progressif de la bonneterie belge.
Tournai est relégué à l'arrière-plan. Le balotil qui y personnifiait l'ancien mode de fabrication « devient l'ouvrier besogneux, mécontent, faisant de tout un objet de murmure, de récrimination et d'hostilité » Il tombe à la charge de la bienfaisance publique. « Quand on rencontre à Tournai, en dehors de nos ouvriers manuels, trop rares aujourd'hui, de ces hommes sans métier, commissionnaires, ouvriers de cour et de rue, faisant un peu de tout, mais ne connaissant rien, et qu'on leur demande leurs états de service, ils vous répondent neuf fois sur dix, qu'ils ont été balotils ou faïenciers. Ce sont les malheureuses épaves de nos industries disparues, ce sont ces tristes hères ayant peu à peu perdu toute dignité et devenus semblables à ces lazzaroni qu'on voit dans les rues de Naples, indifférents de leurs misères et insouciants du lendemain ^2) ».
Mais si l'ancienne organisation du travail à domicile est ébranlée, dans le Tournaisis, par le progrès des fabriques de bonneterie, elle se reconstitue d'autre part vers la même époque dans d'autres régions du pays, grâce à la machine à tri-
i%) Le BalotU, Alonographie tournaisienne, /. c. p. 38.
coter ou tricoteuse mécanique, qui, récemment inventée, avait fait sa première apparition à rExposition de Paris, en 1867.
Les fabricants du Tournaisis se montrèrent hésitants devant le nouvel outillage. Ils ne surent pas discerner tous ses avantages pratiques, ni deviner l'avenir qui lui était réservé.
D'autres, plus entreprenants et mieux inspirés, bien que n étant pas, comme les Tournaisiens et les Leuzois, familiarisés de longue date avec la fabrication des tissus à maille, s emparèrent de la nouvelle machine, qui paraissait créée spécialement pour le travail à domicile. Ils Tim plantèrent dans la partie flamande du pays, où se rencontrait en abondance une main-d'œuvre féminine inoccupée et peu exigeante.
Ainsi naquirent les centres de production de la région d'Alost, de Saint-Nicolas, de la Flandre occidentale, qui jusque-là n'avaient pas ou peu connu l'industrie de la bonneterie.
La nouvelle fabrique collective qui s'organise ici, à partir de 1870, se distingue nettement de l'ancienne. Celle-ci était fondée sur le travail des hommes, qui seuls pouvaient manier d'une manière continue l'ancien métier français ou anglais; celle-là recourt presque exclusivement au travail des femmes et des enfants.
Telle est donc la situation actuelle. D'une part, nous trouvons la fabrication mécanique, presque entièrement concentrée dans le Tournaisis (Leuze, Péruwelz, Quevaucamps, Tournai) ; d'autre part, le travail à domicile ou en petits ateliers, distribué principalement, mais non complètement, dans les environs d'Alost, à Saint-Nicolas et dans la Flandre occidentale.
Nous aurons à examiner d'une manière détaillée cette situation dans la suite de cette étude.
CHA^ITRE II.
Description sommaire des procédés et du mode de travail actuels. — Examen critique de ces procédés.
La bonneterie ne constitue pas une industrie uniforme. On peut la considérer plutôt comme une combinaison de plusieurs industries qui n ont de commun entre elles que la maille ou le point de tricot. En réalité, le tissage des châles et la fabrication des bas, la production des gilets de cha$se et celle des caleçons, le tricotage des gants, etc., sont des industries différentes, nécessitant des procédés et des méthodes de travail particuliers, des installations et une organisation spéciales, mais que l'on comprend cependant sous le terme générique de bonneterie.
 la diversité très grande des produits de la bonneterie correspond donc une variété très grande aussi de l'outillage, et, de plus, cet outillage est très spécialisé. La production d'un article déterminé réclame une machine appropriée et cette machine n'est apte qu'à produire utilement et économiquement cet article-là. Cela est surtout vrai de la fabrication mécanique, et c'est vers une spécialisation croissante que s'orientent de plus en plus les progrès de la fabrication.
Le tricot à la main a complètement disparu à l'heure actuelle en tant que travail industriel, au moins pour la bonneterie courante et ordinaire. Mais, il y a une dizaine d'années, on l'exigeait encore pour les fournitures à faire à l'armée belge. Ces fournitures, consistant principalement en chaus-
seltes de grosse laine blanche, étaient fabriquées sur de grosses aiguilles en bois, dans les environs de Leuze, entre Leuze et Renaix.
Le tricot à la main fournit encore aujourd'hui son contingent à la bonneterie-fantaisie : chaussons, capelines d'enfants, etc., qui se font également au crochet. Mais, dans ce domaine aussi, il disparait graduellement.
Les anciens métiers français ou anglais, à triple ou à double fonture, qui constituaient autrefois l'outillage principal et produisaient des bas, des chaussettes, des caleçons, des camisoles, des jupons, des gilets, et d'une manière générale les mille objets ressortissant à l'industrie du tricot n'ont gardé aujourd'hui leur supériorité que pour la production de certains» tissus de fantaisie coûteux et de consommation limitée : les gilets de chasse, par exemple, qui restent une spécialité caractéristique de la fabrique de Leuze. Nous avons aussi rencontré des balolils fabriquant certains autres articles de luxe, comme des bas Ans à damiers, des petites camisoles d'enfants {cottins) ou bien se contentant de produire sur leur métier des pieds, destinés à raccommoder les bas ou les chaussettes. Le pied est la partie du bas qui s'use le plus vite. Tel balotil que nous avons visité demandait /r. Î.IO pour remettre les pieds à une paire de bas noirs qui avait coûté fr. 1.75, Le client trouvait ainsi avantage à faire réparer ses bas plutôt que d'en acheter de nouveaux. La clientèle se compose de couvents, d'ouvriers, etc.
L'utilisation des anciens métiers à bas est donc très réduite actuellement. Les quelques rares balotils qui subsistent encore travaillent des articles de luxe ou bien sont devenus les savetiers de la bonneterie.
Aujourd'hui, la machine à tricoter (Lamb) constitue l'outillage absolument prédominant en Belgique dans l'industrie à domicile et dans les ateliers des petits fabricants ou des façon-
niers. On la rencontre aussi dans les fabriques de bonneteries.
Les autres métiers : circulaires, rectilignes automatiques, à diminution automatique, à chaîne, etc., ne sont employés que dans les fabriques mécaniques de bonneteries, où ils sont mus à la vapeur.
Afin de rendre compte dune manière aussi précise que possible des procédés et du mode de travail actuels, nous exposerons successivement comment se fabriquent le bas et la chaussette : types classiques de la bonneterie courante et ordinaire, et ensuite comment se fabrique la bonneterie de fantaisie.