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II. — LES HAUTS FOURNEAUX

A la fin du xme siècle les petits fourneaux des forges volantes ne pouvaient plus suffire aux demandes. La consommation de la vaisselle domestique, le développement de l'outillage agricole, les augmentations de l'arme ment, conséquence des guerres qui devaient se succéder pendant trois siècles, nécessitèrent une technique nouvelle. L'accroissement des besoins suscita des modifications dans l'industrie du fer. Les maîtres de forges adoptèrent les hauts fourneaux.

C'était une modification profonde. Les petits fourneaux transformaient directement le minerai en fer, c'était une opération en un temps. Les hauts fourneaux produisaient d'abord la fonte, puis par la forge, la fonte était convertie en fer; c'était une fabrication en deux temps.

Ce procédé nouveau est originaire de l'Europe centrale. Il semble avoir été importé en France : dans le Dauphiné par des Tyroliens à la fin du xne siècle, en Lorraine et en Champagne par des mineurs du pays de Liège au xme siècle. Les pièces d'archives signalent, à la même époque, les nouveaux appareils dans le Comté d'Orlus (Ariège). Il fut lent à se propager dans le reste du royaume. Le défaut de la circulation routière, la situation très isolée de la métallurgie au fond des bois empêchaient la pénétration rapide des progrès. Cependant, dès les débuts du xvie siècle, les hauts

1. Dans cette étude de géographie humaine nous avons passé très brièvement sur la technique de la fabrication. Nous avons relaté simplement les faits principaux qui ont déterminé l'évolution de l'industrie. On trouvera tous les renseignements nécessaires dans les deux livres du Colonel Rouelle parus dans la même Collection : I. Travail et Élaboration de la fonte; II. Élaboration et Travail de l'acier.

fourneaux paraissent avoir supplanté les petits fourneaux. Un poème daté de 1517 célèbre les qualités du nouveau métal, la fonte.

Ces appareils augmentèrent rapidement de volume ; au xvnie siècle, à l'apogée de l'industrie au bois, ils mesuraient 6 à 7 mètres de hauteur. La maçonnerie était recouverte de terre et les charrettes de minerai étaient conduites par une rampe assez douce jusqu'au gueulard. De même que pour le procédé catalan, on disposait des couches alternatives de charbon et de minerai, mais on ajoutait du calcaire pour faciliter la fonte. A la fin de l'opération, le métal en fusion coulait dans des rigoles préparées dans le sable apporté au pied de l'appareil. Les diverses opérations de la fusion étaient accélérées par des souffleries puissantes. Aux fourneaux orientés à tirage naturel, ont succédé des fourneaux à vent forcé. Puis on conduisait les masses de fonte, les gueuses, à la forge où elles étaient refondues et converties en fer. Le métal, purgé de ses impuretés, au moyen d'un marteau de 800 kilos, était débité en tiges carrées à la fenderie. D'après le Dictionnaire du Commerce, les gueuses pesaient, au xvine siècle, 1 600 à 1 800 livres, et même parfois davantage.

Mais pour produire et façonner de telles masses, l'antique soufflet, actionné à la main ou au pied, le simple marteau du forgeron étaient des outils trop rudimentaires. Une nouvelle force motrice devenait indispensable. En Champagne, on employa un manège de chevaux; mais le procédé paraît être resté local. Le progrès capital, celui qui décida de l'avenir de l'industrie, fut réalisé par l'application de la force hydraulique aux besoins de la métallurgie.

La force hydraulique. — Ce procédé était utilisé depuis longtemps dans les moulins. Il fut adapté aux

besoins des forges. Une roue à palettes, entraînée par une chute d'eau, mit en mouvement les soufflets et les marteaux dont l'industrie ne pouvait se passer. A la forge à bras, à la forge volante, succéda la forge des moteurs hydrauliques, la forge fixée au sol, le long des rivières et des étangs.

Dès la fin du xvie siècle, l'emploi des moteurs hydrauliques apparaît comme la condition de tout établissement métallurgique; la question de l'eau domine toutes les autres : « L'eau, écrira le rédacteur de la Grande Encyclopédie, est pour les forges une puissance nécessaire dont on ne tire pas tout l'avantage possible sans beaucoup d'intelligence, de travail et de dépenses. Il n'est pas nécessaire de dire qu'il ne faut pas entreprendre la construction d'une forge, si, par le calcul fait d'avance, il est clair qu'on ne puisse ramasser assez d'eau et à telle hauteur. » La proximité d'une chute d'eau passait, pour les maîtres de forges, avant la proximité de la matière première, minerai o\i charbon de bois. Pour fixer son usine sur la rivière à Urville, le comte de Thorigny, sieur de Chaumont, l'un des six barons fossiers de Normandie, s'était obligé à chercher du charbon à 30 kilomètres, les environs immédiats étant dépourvus de bois. Pareillement, Clément de Rouvrey, maître de forges de Longwy, fut contraint d'acquérir pour son usine, moyennant une redevance annuelle de 100 livres de fer, la régalité des eaux des ruisseaux de Molaine et de la Sauvage Ferme sur le territoire d'Herserange en Lorraine.

Ces considérations ont localisé l'industrie du fer dans la partie supérieure des vallées, là où les rivières pouvaient fournir une force moyenne de 40 chevaux, suffisante pour la technique du xvinp siècle. Plus tard, au début du xixe siècle, les métallurgistes utilisèrent des chutes moins importantes; l'emplacement des

nouvelles usines lut alors indiqué par la proximité de hautes futaies encore intactes et surtout par le voisinage de rivières canalisées ou de canaux qui facilitaient le transport des matières premières et des produits ouvrés.

« Mais si les soufflets, écrit le rédacteur de la Grande Encyclopédie, exigent de grandes chutes d'eau, ils demandent aussi peu d'eau à la fois et de l'eau toute l'année. » Malheureusement, le régime hydrographique des rivières françaises, dans le voisinage des gisements ferrifères, ne répondait point toujours aux besoins de la technique.

Dans la généralité de Lyon, malgré la disette de bois et de minerai, le Furens et le Gier permettent de travailler toute l'année; dans le Dauphiné, malgré l'éloignement du minerai, et dans le Comté de Foix, malgré le manque de combustible, les torrents fournissent une force abondante; mais en d'autres régions, l'irrégularité du régime hydrographique se fait durement sentir. En Lorraine, les petits établissements sidérurgiques situés dans la vallée de la Chiers ne fabriquent que peu de fer parce que les maigres d'eau marquent tous les étés : la région est obligée d'en importer du pays de Liège. Sur l'Orne et la Fentsch, ce sont les crues qui arrêtent les marteaux. En Bretagne, les pluies tombent avec continuité en automne et au printemps, sont plus rares en hiver, plus rares encore en été. Le Don, utilisé par les forges de Moisdon, était presque à sec en été, tandis que ses crues, en hiver, égalaient celles de la Vilaine. Dans le Bocage normand, les usines chômaient pendant les trois mois de la saison chaude.

Au début de l'industrie, cette répartition des pluies n'était pas un grand empêchement pour la fabrication. C'était, avant tout, une industrie d'hiver, arrêtée pendant les travaux de la moisson. Mais vint l'époque

des fortes productions, l'époque où, sous peine de ruine, le fourneau et la forge devaient fonctionner toute l'année : la disette d'eau était une cause de déchéance. Les maigres d'eau furent, pour le maître de forges, plus angoissants que la question des approvisionne ments en matières premières.

Cependant les métallurgistes avaient constaté que de deux rivières voisines, soumises aux mêmes conditions pluviométriques, mais dont l'une possède, à son origine, un chapelet d'étangs, celle-ci était moins influencée par la période des basses eaux, appelée justement « cieux de sécheresse ». Sur toutes les rivières où ils installèrent des hauts fourneaux, ils furent astreints à exhausser le plan d'eau des étangs existants, ou à en créer d'arti ficiels quand les cours d'eau en étaient dépourvus. Quand, en 1697, le capitaine Faber, le futur maréchal de France, prit à bail les forges de Moyeuvre, il établit un barrage pour retenir les eaux de l'Orne et fournir la force motrice à ses usines. Ce sont vraisemblablement des nécessités industrielles qui expliquent le caractère artificiel de la plupart des étangs de Bretagne.

A vrai dire, l'exploitation de ces nappes d'eau n'allait pas sans déranger les populations riveraines. Les maîtres de forges étaient accusés d'inonder le pays pour maintenir le plan d eau, producteur de la force motrice. Cependant, les recenseurs de la Révolution rencontrèrent des obstacles considérables contre leur assèchement. Comme ailleurs en France, les communes objectaient les nécessités vitales : la pêche, l'élevage, l'irrigation; mais, plus qu'ailleurs, elles craignaient la disparition des forces hydrauliques, indispensables à la petite industrie, surtout à la métallurgie qui était une des sources de la fortune locale.

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