I. — LES ORIGINES. LES FORGES VOLANTES
Sans pouvoir préciser l'époque où elle apparut eu Gaule, on peut affirmer que l'industrie du fer y est fort ancienne. Les découvertes archéologiques, l'examen des scories de forges mêlées au mobilier ou à l'armement celtique démontrent l'existence de l'industrie du fer dans un temps où la Gaule en était encore à l'âge du bronze. Presque partout, en Bourgogne, en Champagne, en Gascogne, dans le Berry, en Périgord, en Lorraine, dans le Languedoc nîmois, en Touraine, même dans le voisinage des neiges éternelles, en Maurienne, le sol est couvert de crassiers ou de terriers antiques. Cependant la Bretagne, où les dépôts néolithiques de l'âge de bronze sont si abondants, paraissent jusqu'ici dépourvues des outils de l'époque de Hallstatt. Sans doute ces provinces ont-elles conservé plus longtemps le monopole qu'elles détenaient pour la fabrication du bronze par suite de l'excellence de leurs mines d'étain.
A son arrivée, César trouva en Gaule une métallurgie
déjà organisée. Les mineurs étaient habiles dans l'art de perforer le sol et d'ouvrir des canalisations souterraines ; les forgerons étaient assez experts pour fabriquer les différentes pièces de l' armement, et même des chaînes. Les Vénètes les utilisaient pour équiper leurs navires. Les Romains apportèrent en Gaule le procédé métallurgique qui fonctionnait, sous leur direction, en Italie et dans toutes leurs colonies, le procédé catalan. Il persista uniquement en France jusqu'au xme siècle, époque où la force hydraulique intervint en métallurgie. Il est encore employé, au xxe siècle chez les peuplades sauvages de l'Afrique.
A l'origine, ces petits fourneaux, dont on a retrouvé les restes en Bretagne, en Champagne et dans le Barrois, comportaient essentiellement un trou en tronc de cône, creusé dans le sol, et dont les dimensions étaient de 0 m. 70 et 0 m. 80 pour les bases, 1 mètre pour la hauteur. Les parois étaient tapissées de briques cuites. Quand on voulait opérer, on commençait par chauffer l'appareil avec des charbons ardents; puis on jetait sur le brasier le minerai préalablement lavé et pilé, auquel on ajoutait, de temps à autre, quelques mesures de charbon de bois. La combustion était assurée par le fonctionnement, à la partie supérieure du fourneau, d'un appareil formé par des outres gonflées d'air. Cette invention originale des Romains fut l'origine du soufflet en éventail si connu aujourd'hui.
Le minerai et les cendres arrivaient, seules, dans le bas du fourneau, où la chaleur était intensifiée par l'effet du tirage. Pour permettre l'écoulement des laitiers amassés à la partie supérieure, le fondeur ouvrait un conduit appelé queue du Renard, d'où le nom de forges renardières appliqué à ces petits appareils et le vocable renardière si fréquent dans la toponymie française. A travers l'ouverture et au moyen d'une
perche en bois vert et mouillé, un ouvrier facilitait la sortie des scories et brassait le métal, dont il agglutinait les parties.
Ce procédé permettait d'obtenir directement le fer en partant du minerai. Malheureusement, son rendement était très diminué par l'imperfection de la réduction à l'air libre et par l'absence de tout fondant pendant la durée de l'opération. L'usage de la castine était inconnu des premiers métallurgistes. C'était une omission particulièrement regrettable quand on traitait des minerais riches en silice. Les fondeurs ignoraient cette particularité et toute leur habileté consistait à mélanger des minerais de qualité différente pour obtenir un lit de fusion convenable.
Le procédé catalan, suffisant pour les petites productions, subsista jusqu'à l'établissement des hauts fourneaux actionnés par la force hydraulique; aussi les scories de l'époque romaine sont -elles très analogues aux scories du Moyen âge. M. Davy en a donné de nombreuses analyses pour les minerais du massif armoricain. D'après ses chiffres, les Romains étaient les meilleurs exploitants. Les scories de leurs fourneaux révèlent moins de fer que les scories des époques suivantes. Toutes, elles décèlent une certaine naïveté dans les méthodes employées; elles ressemblent aux scories obtenues dans les fourneaux des peuplades sauvages de l'Afrique qui utilisent encore le procédé. Maïs toutes elles accusent une teneur fort importante en fer. A ce titre, elles ont été recherchées et exploitées. Les amas de Bretagne, de Normandie, d'Anjou, du Dauphiné, des Pyrénées, ont donné lieu, avant la guerre, à de nombreuses transactions.
A leur début, les forges renardières ne produisaient guère que 4 à 5 kilos par opération. Mais les besoins de métal se faisant sentir, chaque jour davantage, les
foyers furent élargis. Au Moyeu âge, chaque coulée produisait 50 à GO kilos de fer. C'était un maximum. La difficulté de s'approvisionner sur place, en matières premières, condamnait la métallurgie de l'époque à un débit limité.
Avec ces procédés rudimentaires, également employés pour produire le cuivre, le plomb et l'argent, on consommait environ 200 kilos de minerai et 25 stères de bois pour obtenir 50 kilos de fer. Sur ces bases, en comptant une opération par jour et en estimant le rendement à l'hectare à 100 stères, les ressources en charbon de bois étaient épuisées à 1 kilomètre à la ronde en 40 jours. Le mauvais état du réseau routier empêchait le charbonnier de s'éloigner des forges. Par ailleurs, l'extraction du minerai était un obstacle plus grand encore au développement des petits fourneaux. L'art des mines n'était nullement comparable à la technique moderne. Le mineur était plutôt un terrassier, un cultivateur. Il creusait le gisement, comme il travaillait le sol, en surface, sans jamais s'enfoncer sous terre. Une seule forge à grand rendement eût rapidement appauvri la minière; deux ou trois l'auraient complètement épuisé. Les forges vivaient donc dans la dépendance étroite de la pierre de myne : c'étaient des appareils à débit restreint. Obligées de se disséminer pour utiliser au mieux les affleurements, forcées de transporter ailleurs leurs opérations quand le minerai devenait inaccessible, les forges renardières étaient condamnées à être des forges volantes.