III. — LES MATIÈRES PREMIÈRES
L'emploi de la force hydraulique permit la transformation de l'industrie du fer. La production fut considérablement augmentée, mais la consommation des matières premières subit la même progression. A la fin du xvme siècle, la fabrication d'une gueuse de fonte pesant 2 000 livres exigeait 4 500 livres de minerai, 450 livres de castine, 2 070 livres de charbon. Encore fallait-il compter plus de 2 400 livres de charbon pour transformer la fonte en fer ouvrable. A l'époque des forges volantes, pour obtenir une loupe de fer pesant 100 livres, le féron comptait 400 livres de minerai et 400 livres de charbon. La consommation journalière du haut fourneau était neuf fois plus forte en minerai, onze fois en charbon. D'autre part, le travail du petit fourneau était intermittent ; il était arrêté après chaque coulée. Celui du haut fourneau était continu ; l'entretien des stocks sur le carreau de l'usine devenait une nécessité inéluctable pour assurer la fabrication.
Dès l'établissement des usines sur le cours supérieur des rivières, les mineurs furent amenés à approfondir les travaux de leurs anciens, aux environs immédiats des forges. Ils poussèrent l'extraction jusqu'à 8 mètres de profondeur. La technique consistait à creuser, à ciel ouvert, le long des crêtes. Les eaux étaient évacuées par une tranchée ouverte au milieu et en travers de la mine. Les exploitations, telles qu'on en retrouve les traces en Bourgogne, en Franche-Comté, en Lorraine, dans les Pyrénées, offrent l'apparence d'un large fossé
ou d'une vieille rivière. Au xixe siècle, les prospecteurs se sont toujours bien trouvés de diriger leurs recherches suivant les tranchées creusées avant la Révolution.
Ce procédé présentait le grave inconvénient d'abandonner de grandes quantités de minerais en profondeur. Mais il était difficile de pousser plus bas sans des engins nouveaux. La poudre devait transformer l'art du mineur et permettre une exploitation rationnelle par puits et par galerie. Elle apparaît dans les mines du Lyonnais, en Berry, en Bourgogne, dès le XVIe siècle; en Bretagne, au xvme seulement. Elle y fut sans doute apportée par les mineurs allemands appelés à la direction des mines de plomb de Pompéan. Elle permit de descendre jusqu'à 20 mètres au-dessous de la surface.
Cependant les galeries et les puits se détérioraient d'autant plus vite qu'ils n'étaient jamais boisés; l'évacuation des eaux et la sortie du minerai devenaient rapidement impraticables; au-dessous d'une certaine profondeur, fonction de l'inclinaison des couches, la mine était inexploitable. Pour ces raisons, la plupart des maîtres de forges préféraient exploiter les têtes de filon et surtout les gîtes de remaniement plutôt que de s'enfoncer au-dessous du sol. Les traces des travaux de mine, au sens moderne du mot, sont rares : Halouze en Normandie, Allevard dans le Dauphiné, la vallée de Vicdessos dans le Comté de Foix en présentent toutefois quelques exemples.
Les gisements situés aux environs des forges s'épuisèrent assez vite et les maîtres furent rapidement amenés à rechercher le minerai nécessaire en dehors des environs immédiats des usines, sur des terrains dont ils n'étaient ni propriétaires, ni concessionnaires. Au xvme siècle, les établissements métallurgiques furent obligés de recourir à de coûteux charrois pour s'assurer la « pierre de myne ». Le prix du transport
double le prix du minerai en Lorraine, en Champagne; il lui est supérieur en Berry et en Bretagne. Cette dépense s'accroît encore de la redevance à payer au propriétaire du sol.
Les redevances minières. — De bonne heure, les propriétaires imposèrent aux maîtres de forges le payement d'une redevance pour se dédommager des préjudices causés par les fouilles. A l'origine, ces transactions résultaient d'un commun accord, sans l'intervention du pouvoir central; elles revêtaient les formes les plus diverses : soit qu'une redevance en argent fut fixée par pipe de mine extraite (environ 750 kilos), soit que le sol fut loué ou amodié moyennant une rente payée en argent ou en fer ouvré.
Bientôt ces transactions ouvrirent de nombreux litiges. Des ordonnances se succédèrent sous les règnes de Philippe le Long, de Charles VI, de Henry II, de Henry IV pour régler le droit minier. En 1080, Colbert publia l'ordonnance qui régla jusqu'en 1810 les rapports du pouvoir central, des métallurgistes et des propriétaires du sol. Ces prescriptions imposaient aux propriétaires l'obligation de laisser exploiter leurs mines s'ils n'étaient, eux-mêmes, possesseurs de forges; elles considéraient le minerai de fer, non comme un bien particulier, mais comme une richesse nationale, dont l'Etat disposait dans l'intérêt commun. La royauté se réservait sur l'exploitation des droits considérables : 3 sols 6 deniers par quintal de minerai; 8 sols 9 deniers par quintal de fonte en gueuse; 13 sols 6 deniers par quintal de fer. Par contre, la redevance payée aux propriétaires du sol était vraiment infime : un sou par chaque tonneau de cinq cents pesant. Ils réclamèrent; les procès furent nombreux. A la veille de la Bévolution, une nouvelle ordonnance de 1786 porta la redevance à 2 sous 6 de.
niers par pipe (750 kilos environ). Les rédacteurs de la loi de 1810, abrogée seulement en 1919, se sont fortement inspirés de l'ordonnance de Colbert.
L'utilisation des minerais pauvres. — Les charrois de minerai, les redevances, grevaient lourdement le prix de revient; aussi les maîtres de forges s'ingénièrent-ils à tirer parti des minerais pauvres dans les terres qui leur étaient concédées aux abords de leurs usines, soit en le lavant pour enlever les parties terreuses qui enrobaient les morceaux; soit en le mélangeant avec des qualités plus riches; soit en le grillant pour « donner plus de force à la myne »; soit en introduisant des calcaires dans le lit de fusion.
Avant de fondre le minerai, on le lavait à l'aide du patouillard, grande roue dentée, armée de fourches, qui remuait et brassait le minerai, pendant que l'eau entraînait les terres impropres à la fonte. L'opération était nettement spécifiée dans les contrats d'achat. « Pour tirer, laver, nettoyer la mine morte collée, salard, caillou et sable et la rendre loyale et marchande, il est payé en Normandie, 40 sols par pipe de mine, et, pour le vin du marché, deux plattes et barbeaux pour faire deux socs de charrue. »
Par la suite et pour éviter les réclamations des riverains, qui se plaignaient de la pollution des eaux, pour diminuer aussi la dépense du combustible nécessaire au grillage, les métallurgistes se décidèrent à mélanger dans les lits de fusion les qualités médiocres prises sur place, avec les qualités riches, venues de plus loin. Ce procédé, courant dans la technique des hauts fourneaux modernes, est donc fort ancien. Eil Bretagne et en Anjou, les minerais pauvres des minières étaient mélangés aux minerais riches des couches siluriennes. Dans le Dauphiné, après l'appauvrissement
des gîtes d'Allevard, les lits de fusion contenaient des minerais de trois mines différentes. Les forges du Comté de Foix corrigeaient la pierre de inyne des vallées d'Orlus, de l'Astours, de l'Oriège, qui donne du fer cassant, en y associant les bonnes qualités de Vicdessos qui fournit du fer ployant. En Lorraine, les hauts fourneaux d'Herserange associaient les minerais forts des affleurements de Saint-Pancré aux petits minerais, à la minette, des couches en place.
La castine. — Le mélange des minerais avait également pour but de diminuer la teneur en silice de la coulée. Mais, sous ce rapport, on obtenait un meilleur résultat en ajoutant de la castine dans la fusion. C'était une nécessité pour les métallurgies utilisant les minerais siliceux et phosphoreux, c'est-à-dire produisant une fonte cassante d'un emploi difficile pour l'élaboration des fers d'affinage; pour les pièces d'armement, particulièrement. L'emploi des fondants accélérait la fusion, agglomérait les impuretés dans le crassier et facilitait la fabrication des aciers purs. En Normandie, dans le Comté de Foix, en Lorraine, en Champagne, la chaux était abondante sous des formes diverses, au voisinage des usines. Mais ailleurs, en Bretagne par exemple, elle faisait défaut; on devait recourir à de longs charrois pour s'en procurer : 25 kilomètres à Salles de Rohan, 40 à Pouancé. Les usines de Lanouée étaient obligées de se servir de coquilles d'huîtres.
Comme pour le minerai, la question du transport intervenait quand il s'agissait d'approvisionner les fourneaux en fondant. Si les réserves en « pierre de myne » étaient très suffisantes pour les besoins, elles se trouvaient souvent assez éloignées pour que le fonctionnement des usines fut arrêté, quand les charrois n'arrivaient pas à temps.