IV. — - LA MAIN-D'ŒUVRE
A l'origine de l'industrie, le fer se préparait directement et par petites quantités. Les forges volantes n'exigeaient point de nombreux ouvriers : deux ou trois ferons pour le travail du fourneau, un mineur pour l'extraction du minerai, un ou deux charbonniers pour la préparation du charbon de bois, c'était là tout le personnel nécessaire. Ces équipes se constituaient aussi souvent que l'on creusait un fourneau. Les exploitations étaient très disséminées, mais chacune d'elles disposait de plusieurs sièges d'extraction et de fabrication. On en comptait plus de vingt autour de Loudéac et de Chateaubriand en Bretagne, autour de Saint - Rémy en Normandie, de Vicdessos dans le comté de Foix, de Vassy en Champagne, d'Allevard dans le Dauphiné.
L'histoire de ces groupements peut être retracée grâce aux archives. Des documents nous permettent d'étudier les mineurs d'Allevard en 1263 et ceux de Saint- Rémy en 1462. Ils sont contemporains du registre de comptabilités des mines que Jacques Cœur possédait dans le Beaujolais et dans le Lyonnais. Ces pièces nous fournissent des tableaux vivants de la mine, de ses ouvriers, de ses organisations : elles nous permettent d'étudier les genres de vie des ouvriers du fer à une époque où leur corporation n'était pas constituée et où l'absence de tout règlement arrête l'enquête.
Dans chacun des centres métallurgiques, une sorte de ligue comprenait tous les ouvriers qui, à un titre quelconque, s'occupaient du travail du fer. Faisaient partie nommément de cette association : les ferons, les mineurs, les forgerons, les tréfileurs, les poëleurs, les maréchaux ferrants.
Les jours et les heures ouvrables étaient nettement spécifiés. Comme dans les autres industries du Moyen âge, d était interdit de travaiUer les dimanches, les jours fériés et, en tout temps, du soled couchant au soleil levant. D'autre part, le fourneau devait chômer du premier août au quatorze septembre; dans le fait, d s'allumait à la fin des vendanges pour s'éteindre à la récolte des foins.
Les ferons semblent avoir gardé la direction du travail et constitué une classe privdégiée. Cependant il existait entre tous les membres de la ligue une grande camaraderie. Le personnel restreint des petits fourneaux vivait étroitement lié. La modestie des exploitations assurait un contact intime et journalier entre le féron, le mineur et le charbonnier. Ces équipes, essentielle ment mobdes, suivaient les migrations des forges; elles se déplaçaient simultanément et transportaient ensemble leurs meubles et leurs foyers. A ses débuts, la métallurgie avait déterminé des modes d'existence spéciaux, fort différents des conditions qui réglaient les autres artisans de la manufacture nationale.
Il en va tout autrement à l'époque des hauts fourneaux. L'établissement des usines dans la partie supé rieure des vallées eut pour conséquence de spécialiser et de séparer chacune des opérations de la sidérurgie, depuis la mine jusqu'à la forge. L'éloignement et la différenciation des fonctions ont créé des genres de vie nouveaux. De là, dans la main-d'œuvre, une diversité que l'on s'attendrait très peu à voir figurer sur les livres de compte des maîtres de forges. Au xvme siècle les forges de Lanouée, en Bretagne, occupent 50 forgerons, 90 mineurs, 80 bûcherons ou voituriers et 250 chevaux. A la même époque, dans les forges du baron de Dietrich, en Alsace, sur 918 personnes employées
011 ne compte que 148 ouvriers de métier; tout le reste se compose de mineurs, charretiers et charbonniers.
De tous les ouvriers du fer, les forgerons étaient les moins nombreux mais aussi les plus avantagés. En certaines régions, ils pouvaient chasser de temps en temps « à condition qu'ils n'en abusent point ». Leurs salaires étaient les plus forts, ils étaient mieux logés, mieux nourris, mieux habillés. Dans le déballement des mercerats, des porte-balles, des savoyards, « ce n'étaient que les femmes de forgerons qui pouvaient se permettre un corps de jupe siamoise, un steinkerque brodé, un anneau d'or ». Aussi les jalousait-on un peu. Particulièrement spécialisés dans la manutention du minerai et du fer, ils étaient plus ou moins nomades. D'une forge à l'autre, les migrations et les échanges étaient constants. Rarement, ils restaient dans le pays pour épouser la fille d'un cultivateur et y faire souche. Ces artisans très intermittents répondaient exactement aux besoins fort intermittents des forges, obligées do chômer pendant de longs mois. Les habitants des paroisses, où les forges étaient établies, ne voyaient pas d'un bon œil cette population flottante et turbulente. Ils se plaignaient d'un grand nombre d'étrangers attirés chez eux par l'atelier des forges. « De là, écrit un Normand, la quantité de huttes que l'on construit dans les carrefours et endroits perdus qui ressemblent à des coupe-gorges. »
Contrairement aux autres ouvriers du fer, les forgerons avaient institué une sorte de compagnonnage. Ils se tenaient par une camaraderie plus forte. Les règles de leurs associations se sont perpétuées jusqu'au milieu du xixe siècle; elles ont disparu avec les hauts fourneaux qui travaillaient la fonte avec du charbon de bois. Les fondeurs de la Bretagne, de la Normandie, de la Bourgogne, de la Franche-Comté ont connu,
connue les carbonari italiens, des statuts, des mots d'ordre, des signes de reconnaissance, des batteries de ralliement et des symboles dont l'origine remonte à une haute antiquité. Dans chaque loge, il existait un tronc alimenté par de légères cotisations et des amendes : quand un compagnon se présentait comme cousin du foisil, on l'invitait à forger une barre qu'on lui faisait porter sur l'enclume; s'il sortait avantageusement de l'épreuve, on vidait le tronc en sa faveur, on l'hébergeait et, s'il n'était pas embauché, on lui facditait les moyens de gagner la forge voisine. Si, d'aventure, il restait sur place, attendant une vacance à l'usine, il travaillait à la mine et était payé par pipe de minerai extraite. Rarement, il s'employait au ménage des champs; il n'y montrait aucun goût; il ne possédait point. Depuis que les forges volantes s'étaient fixées dans les vallées, le forgeron n'était point devenu sédentaire.
Dans la dépendance de l'usine, mais souvent à une distance très éloignée vivaient les mineurs. Ils étaient chargés de l'extraction du minerai, de le laver, de le tirer, de l'accommoder, de toutes les opérations utiles pour le rendre « loyal et marchand ». Les maîtres de forges traitaient avec eux à l'entreprise. Les mineurs étaient payés pour une quantité fixe, à livrer dans un délai convenu. Au lieu de travailler isolément et à la journée, comme les forgerons, les mineurs s'associaient pour exécuter leur tâche.
Ces artisans sont essentiellement des ruraux. Ils habitent les hameaux les plus proches des gisements. Dans tous les contrats avec les employeurs, ils spécifient comme vin du marché, la fourniture de plat tes et de barbeaux nécessaires à la confection des socs de charrue. L'été ils se livrent aux travaux des champs. C'était une clause de leur engagement « d'aller faire
l'aoust pendant la moisson... qui ne pourra être moins que de six semaines ». D'ailleurs, quand la terre exigeait des soins particuliers et immédiats, ils abandonnaient la mine. Les administrateurs de l'an III signalent que « les bras, ont été, vu leur petit nombre, suffisamment occupés de la culture des terres et de la récolte... et que, pendant ce temps les mines n'ont rien produit ». Le caractère de leur fonction agricole letir donnait peu de goût pour les travaux du fond; ils répugnaient à ouvrir des galeries; ils préféraient l'extraction à ciel ouvert. En cas de chômage des forges, ils se plaçaient comme maçons ou comme terrassiers, quand le ménage des champs leur créait des loisirs. L'évolution de l'industrie n'avait modifié en rien le genre de vie des mineurs. Ils étaient demeurés des ruraux, des sédentaires.
Pour conduire aux fourneaux et aux forges le minerai, la castine et le charbon, les maîtres de forges entretenaient une cavalerie nombreuse et une compagnie de conducteurs. Chacun d'eux devait garder et soigner vingt bêtes. Généralement l'usine fournissait les harnais et les charrettes. Le voiturier était chargé du transport de la matière première et du transport de la matière ouvré. Il ne devait entreprendre aucun autre travail. Au terme du contrat, la forge reprenait voiture et harnais et se remboursait sur les salaires des amendes subies en raison des dégâts commis dans les bois et les pâtures. Elles étaient lourdes : aussi les droits des voituriers étaient -il s strictement réservés dans les contrats. Ils avaient la liberté de mettre paître leurs chevaux « dans toute l'étendue des forêts et autres bois taillis affectés aux dites forges, lorsque toutefois les bois taillis auront atteint l'âge de trois ans et un mois ». A la première contravention le charretier était condamné à l'amende et le cheval abattu. Malgré cette rigueur, les dégâts étaient considérables;
certains maîtres de forges payaient jusqu'à 5 000 livres d'amende par an.
Les conducteurs formaient un groupe bien distinct de la classe des mineurs et des forgerons, distinct aussi de la classe rurale. On était conducteur de père en fils. Plus industrieux et plus vifs que les paysans, les meneurs de chevaux ne dédaignaient pas de plaisanter le peuple des campagnes. Leurs voyages à l'usine les mettaient en contact avec les forgerons, l'aristocratie ouvrière de ces petites industries. Au contre-voyage, ils ramenaient des provisions pour toute la population des mines et des forêts; c'était une sorte de fret de retour. Ils formaient une clientèle importante pour les auberges de la route. Par eux arrivaient les nouvelles de l'extérieur. C'étaient les agents de la civilisation dans les hameaux les plus écartés. Ils vivaient le plus souvent dans des huttes sous bois près des pacages de leurs chevaux et cette fonction semi-pastorale leur donnait des habitudes plus sédentaires que les forgerons vagabonds par goût et par nécessité, tandis que leur métier de transporteur développait leur instinct migrateur.
Forgerons, mineurs, charbonniers, voituriers étaient 1rs artisans les plus essentiels de l'usine. Ils figuraient toujours par catégorie séparée dans les comptes des maîtres de forges. Même, à l'époque du grand essor de l'industrie, au xvme siècle, leur recrutement s'effectuait sans difficulté.
A vrai dire, les régions métallurgiques n'étaient guère des plus peuplées. Mais les besoins en maind'œuvre spécialisée étaient sans grande importance. D'ailleurs, en bien des régions, la forge assurait l'existence de toute la population. Dans le pays de Longwy « il ne se fait d'autre commerce que celui
que la forge d'Herserange y attire. Tout le reste est un commerce d'entrepôt qui n'offre aucun avantage pour le peuple, au lieu que les forges d'Herserange occupent des facteurs, des mineurs, des forgerons, des fendeurs, des bûcherons, des charbonniers, des charpentiers, des voituriers et un grand nombre de manœuvres. Elles sont même l'occasion d'une partie du commerce qui se fait à Longwy par les contre-voitures qu'on charge à Verdun et à Sedan ».
La facilité de recrutement de la main-d'œuvre avait pour conséquence la modicité des salaires. Les mineurs, comme tous les ouvriers agricoles, furent d'abord payés à la tâche, et d'après les mesures de capacité : à la razière ou à la mine. Comme aux ouvriers agricoles, une certaine quantité de marchandises leur était retenue pour représenter l'épingle du marché ou les erreurs de mesure, par exemple : une razière sur trois, une pipe sur vingt. Cependant, à la fin du xvme siècle, ils commencent à prendre rang parmi les artisans de métier et sont rétribués à la journée et en monnaie. Par contre les ouvriers des forges furent de suite réglés à la journée, et même, au xvme siècle, au mois.
Le problème de la main-d'œuvre ne s'est donc jamais posé pour les maîtres de forges avant la Révolution. Le personnel se recrutait facilement. Les salaires représentaient, un douzième environ, du prix de vente. La question ouvrière ne fut pas la raison du déclin de l'industrie de la fonte au bois.