V. — LES MAITRES DE FORGES
A l'origine, il suffisait de la présence d'une poche de minerais dans les bois pour décider l'ouverture d'une fosse et d'une forge. Les premiers maîtres de forges
lurent donc naturellement les propriétaires des grands biens forestiers : les seigneurs et les moines.
A vrai dire la possession des bois équivalait, entre autres privilèges, au droit exclusif d'exploiter des fosses et d'y créer des forges. Ce droit fort ancien était nommément spécifié à chaque mutation foncière. En 1364, les religieux de Saint-Evroult, en Normandie, acquièrent contre 1 100 livres de fin or, au coin Jean, de Jean du Merle, chevalier, la forêt d'Echauffour avec les droits de franchise et liberté « de forges grossières et de fosses, chace de bestes à pied fourchié et à pied velu ». Vers la même époque, 1352, un titre relatif aux prérogatives des seigneurs d'Audun-le-Tiche, en Lorraine, spécifie leur droit de tirer de la mine de fer dans les bois et champs de cette seigneurie. La charte royale de 1289, qui instaurait, en Normandie, entre FAure, la Seine et l'Orne, le monopole des six barons fossiers, trois laïcs et trois ecclésiastiques, stipulait leurs droits de charbon ner dans toutes les forêts au voisinage des forges. Dans le but de sauvegarder les besoins des populations bordurières, la quantité journalière de charbon de bois, allouée à chaque fourneau, ne pouvait dépasser la charge de sept hommes; mais cette quantité était strictement garantie.
La métallurgie, uniquement fonction à ses débuts de la grande propriété, était réservée à un petit nombre d'individus. Seule la grande fortune foncière pouvait y prétendre. On ne s'étonnera donc point de retrouver parmi les premiers possesseurs des forges, les noms les plus éclatants de l'armoriai de France : le duc d'Orléans, le duc de Penthièvre en Champagne; le duc de Lorraine, le prince de Craon, le duc de Deux-Ponts en Lorraine, le prince de Croy dans le Hainaut; le comte d'Artois et le duc de Châtillon dans le Berry; le duc de Rohan, Je duc de Villeroy, le prince de Condé en Bretagne,
Semblablement les privilèges des grandes abbayes n'étaient pas moindres. Dès le xme siècle, les abbayes de Redon, de Saint-Méen, de Paimpont établissent des fourneaux au nord de la Loire; dans le Dauphiné l'abbé de Cluny possède depuis le xne siècle les établissements d'Allevard; les Chartreux exploitent un fourneau et des martinets à l'entrée du Désert, près la porte du Pont, aux environs de Grenoble; les Cisterciens préparent la conquête métallurgique de la Bourgogne.
Les grands propriétaires forestiers possédaient le privilège de la production du fer; l'isolement de la métallurgie placée en dehors des grandes communications leur constituait un monopole commercial. La production des petites forges, sans être importante, satisfaisait amplement aux demandes locales. Les maréchaux ferrants pour les fers de chevaux et les bandages de roues, les forgerons pour les landiers et la poterie domestique, les armuriers pour les épées, les lances et les différentes pièces du harnais de guerre étaient les seuls clients de la métallurgie. Dans ses autres emplois le fer demeura un objet de luxe, d'un usage très restreint, jusqu'au jour où la découverte de la fonte et celle de la réduction de la gueuse par les feux d'affinerie auront inauguré la fabrication à bon marché.
Jusqu'au xive siècle, les seigneurs et les moines restèrent maîtres de la production et de la vente, dans la région où ils exploitaient leurs privilèges. Cet isolement industriel et commercial explique comment ces industries, si imparfaites à l'origine, ont persisté sans changement intéressant jusqu'à l'introduction des moteurs et des soufflets hydrauliques — et leur répugnance à adopter ces procédés nouveaux.
Par contre, l'exploitation des forges volantes n'exigeait point de gros capitaux: le matériel était rudi-
mentaire ; les stocks de matières premières, sans valeur, la main-d'œuvre, abondante. Mais l'adaptation de la force des rivières à la série des opérations sidérurgiques complique les machineries, nécessite la constitution d'approvisionnements importants, oblige à l'entretien d'un personnel nombreux, voire même à l'achat de toute une cavalerie. En 1671, les forges renardières de Putanges, en Normandie, furent vendues en bloc pour 500 livres, tandis que le haut fourneau qui leur avait succédé, était loué 1 200 livres par an, plus une somme de 4 500 livres pour avances de charbon et de minerai. Vers la même date, l'abbé de la Lyre faisait l'inventaire de ses biens et déclarait posséder comme fossier : huit hauts fourneaux, une fenderie, une amnerie, une forge, une tréfilerie. En 1704, la famille de Wendel acheta les établissements de Moyeuvre-la-Grande, en Lorraine; ils comportaient un fourneau, une forge, deux fenderies, deux afflneries, une platinerie.
Toute exploitation métallurgique impliquait donc la possession de biens fonciers pour se procurer la matière première et de forts capitaux pour les mettre en valeur. « Il est impossible, écrit un maître de forges à la fin du xvme siècle, de fonder un pareil établissement à moins de 200 000 livres. Les frais d'une construction solide montent ordinairement à 300 000 livres et il en est qui, par leur fonction ou les circonstances locales, ont coûté jusqu'à 1 million. » Le plus souvent, le pouvoir central est obligé de se refuser à la création de nouvelles usines « parce que les demandeurs n'ont pas la fortune nécessaire et qu'ils seraient obligés de prendre la mine sur les terrains voisins ».
Ces obligations financières décidèrent un mouvement de sécularisation qui se continua pendant tout le xvme siècle. A la veille de la Eévolution, les abbayes métallurgistes sont devenues l'exception. On en compte
que deux en Lorraine, une en Bretagne. Par contre les forges constituèrent longtemps le meilleur des revenus de la noblesse. Partout le château contrôlait la mine, le fourneau et la forge. En bien des points, leurs ruines sont encore accolées dans les régions où l'industrie du fer fut active : elles marquent la communauté d'intérêt.
Cependant l'importance toujours croissante de l'industrie imposait un contrôle suivi. La noblesse attirée par les résidences royales, gênée souvent par des besoins d'argent, fut amenée à céder à des tiers la direction ou la propriété de ses entreprises sidérurgiques. Les forges trouvaient toujours preneurs. Si important que fût le loyer, les bénéfices étaient toujours rémunérateurs. En 5 ans, Moyeuvre rapporta au capitaine Faber, 25 000 pistoles d'or. Plusieurs y firent fortune. Par ailleurs, le titre de maître de forges était héréditaire. Il se transmettait aux femmes et aux filles. Au xvme siècle, on vit un Grimaldi, prince de Monaco, complètement étranger à la Normandie, devenir maître de forges, dans le pays bocain, par suite de son mariage avec la fille du baron de Chaumont, propriétaire des forges de Danvou, l'un des six fossiers de Normandie.
Ces avantages tentèrent principalement la noblesse de robe. Autour de Grenoble, de Metz, des parlementaires devinrent maîtres de forges. Si la Bretagne resta indifférente à ces mutations, c'est que les capitaux y sont étroitement confinés dans les placements fonciers et dans l'acquisition des charges qui en dérivent. Enfin la situation menait à la noblesse; comme la terre, c'était une sorte de savonnette à vilain. Jouenne, maître de forges de Putanges, avait été anobli, son fils achetait une charge au Parlement de Caen. Avant la Révolution, tous les maîtres de forges roturiers de Normandie sont déclarés nobles hommes.
44 l'industrie du fer ex fraxce
Les revenus des forges devinrent assez importants pour justifier des partages de la propriété au moment des décès et des transactions sur les parts bénéficiaires. De véritables sociétés en participations — des sociétés par actions, dirions-nous aujourd'hui — se sont fondées du fait dos circonstances. A la fin du XVIIIe siècle les forges et hauts fourneaux de Paimpont comptent treize « seigneurs propriétaires »; ils se partagent, à différents titres et en termes inégaux, 80 000 livres, les bonnes années.
Les établissements qui se créent sont institués sur ce modèle. Le capital des forges de Montcenis, le Creusot actuel, comportait 40 000 parts; les titulaires étaient le roi, les entrepreneurs de la manufacture des cristaux de la reine, des fermiers généraux, des nobles, des maîtres de forges étrangers à la région, des magistrats, des bourgeois.
Des mains des grands seigneurs féodaux, propriétaires du sol, l'industrie du fer est passée entre les mains d'actionnaires le plus souvent étrangers au pays où les forges sont implantées.