VI. — LA PRODUCTION
Dans les limites de la France de 1789, MM. Bourgin ont retrouvé les traces de 1 003 établissements sidérurgiques, répartis dans 699 paroisses. Le nombre des usines paraît considérable par comparaison avec le chiffre qui représente les entreprises métallurgiques actuelles. Mais leur production nous semblerait aujourd'hui minuscule. On peut s'en faire une idée par les deux seuls fourneaux qui marchaient encore au bois avant la guerre dans les Landes et les Pyrénées-Oriem
taies. Ce dernier, celui de Eias, par nécessité d'entretien et surtout par obligation de constituer des stocks pour la campagne — environ 3 000 tonnes de minerai et 4 500 tonnes de charbon de bois, — était allumé six mois par au et fournissait 225 tonnes de fonte. La plupart des petites installations du xvme siècle ne dépassait pas cette quantité. Aussi le poids de la fonte produite dans la France 'entière atteignait à peine, en 1788, 150 000 tonnes, celui du fer, 100 000 tonnes.
M. Demangeon a étudié la répartition de cette industrie. L'Est et le Centre contenaient 70 p. 100 des \isines et produisaient 90 p. 100 de la fonte et 85 p. 100 du fer. Mais le groupe de l'Est n'était pas localisé, comme avant la guerre, dans le seul département de Meurtheet-Moselle, il comprenait les plateaux de la Champagne et de la Bourgogne entre l'Ornain et la Seine, la lisière des montagnes vosgiennes en Lorraine et en Alsace, les plateaux de la Franche-Comté dans la Haute-Saône, le Doubs et le Jura. La région du Centre formait une auréole qui entourait le Massif central vers le Nord et vers l'Ouest, depuis la Saône-et-Loire et la Nièvre jusqu'au Lot et au Lot-et-Garonne, en passant par le Cher, l'Indre, la Vienne, la Charente, la Haute -Vienne et la Dordogne. Il existait trois autres groupes sidérurgiques : dans le Nord, la bordure du massif ardennais; dans l'Ouest, la Haute Normandie et la Basse Bretagne; dans le Midi, les Pyrénées à l'est delà Garonne et les Alpes, le long de l'Isère. A ne considérer que le nombre des usines de fabrication, le Nord en contenait 4 p. 100, l'Ouest 8 p. 100, le Midi 18 p. 100.
Le tonnage de métal produit pouvait être suffisant pour les besoins nationaux. Alors les grands clients de l'industrie moderne, les constructions, les chemins de fer, l'armement, la marine, l'automobile, n'existaient point. Les poteries domestiques, les landiers, les boulets,
pour la fonte, les fers à chevaux, le mobilier agricole, les ancres, les armes, la coutellerie, la quincaillerie, pour le fer, assuraient aux maîtres de forges un marché suffisamment achalandé. Chaque région avait sa spécialité. Dans le commerce des fers, les produits étaient désignés suivant leur provenance et classés par la désignation de leur fabrication. Cette désignation était, en quelque sorte, l'expression synthétique des propriétés spéciales de la fonte et du fer qui dépendaient uniquement des propriétés physiques et chimiques de la pierre de mine et non des procédés d'élaboration qui ne variaient guère de province à province. On disait : fer des Alpes, acier de Rives, fer des Pyrénées, de la Comté, de Bourgogne, du Berry, poteries ou boulets de Bretagne ou de Lorraine. La relation était étroite entre l'usine et la matière première.
Les difficultés de la circulation routière avaient en effet rapproché les établissements de transformations des usines qui élaboraient le métal. Chaque région métallurgique comprenait non seulement des hauts fourneaux et des forges, mais aussi des usines spécialisées dans toutes les branches de l'industrie. Ainsi dans la région ardennaise, nous observons des manufactures d'armes à Charleville, Nohin, Mouzon, Nouzon; des manufactures de fer et d'acier poli à Illy, Raucourt, Rubécourt, Sedan; une platinerie à Bazeilles; une poêlerie à Sedan; une clouterie et une quincaillerie à Maubeuge et Valenciennes. Dans le Berry, nous constatons une fabrique d'ancres à Villemenon; une manufacture d'ancres et de poêles àGuérigny; une clouterie à Urzy; une serrurerie, une taillanderie, une clouterie; une petite fonderie qui convertissait les fers « en petits fers feuillards et petits fers ronds », une grande fenderie qui élaborait « les fers feuillards, les verges et les lames » à Cosne (la Chaussade); enfin une manufacture royale « de
quincaillerie, taillanderie et bijouterie de métaux, façon Angleterre », à la Charité.
Cette sorte d'intégration régionale était réalisée dans plusieurs établissements, les derniers créés principalement. Nous connaissons déjà l'exemple de la Chaussade. En 1786, le plan industriel du Creusot comporte l'exploitation de mines de fer et de mines de charbon, de quatre hauts fourneaux, de deux grosses forges, des foreries et ateliers. Cet établissement devait satisfaire à toutes les demandes de la Marine en boulets et en canons. « Quand l'armement des vaisseaux, des colonies et des côtes du royaume n'emploiera que peu ou point les ateliers de Montcenis, la fabrication des machines à feu, des tuyaux de conduite, des chaudières et cylindres de moulins à sucre pour les colonies, de la poterie et du fer forgé suffira pour leur donner toute l'activité dont ils sont susceptibles. » La société a construit également « une verrerie à gobeletterie, à verre de table et à verre à vitre à la manière anglaise »; elle contrôle, par ses capitaux, la fonderie d'Indret. C'est là une industrie vraiment moderne — concentrée et intégrée.
Cependant, des considérations particulières ont permis à certaines usines, étroitement spécialisées, de s'éloigner des forges. De grands centres urbains, mieux placés sur le réseau routier, dotés d'une main-d'œuvre abondante, ont construit des établissements de transformation. Lyon alimente sa fonderie, sa tréfilerie et son atelier de machines avec des fers de Champagne, de Franche-Comté et du Dauphiné; Paris sa manufacture d'acier fin et de quincaillerie « à l'instar de l'Angleterre » avec du métal venu de Lorraine et de Champagne. Par ailleurs, l'armement maritime, le commerce avec les colonies ont suscité des fonderies à Indret, près de Nantes, qui utilise les fontes de Bretagne, à Rochefort qui emploie les fontes de l'Angou-
mois, à Bordeaux qui travaille les fontes de Guyenne. D'autre part une main-d'œuvre à domicile, fort ancienne et fort habile, a maintenu la réputation des épingleries de Laigle et de Rugles qui reçoivent leurs fils d'Alsace, de Franche-Comté, d'Allemagne et même de Suède, par Rouen. Enfin l'excellence et la force hydraulique des cours d'eau ont créé la prospérité des coutelleries de Thiers, clientes des forges du Berry et du Nivernais, ainsi que l'activité du groupement Saint-Etienne-Firminy-Saint-Chamond où les fers de Champagne, de l'Ardèche, des Pyrénées, les aciers de Rives et de Voiron sont transformés dans les armureries, les quincailleries, les serrureries, les coutelleries.
A vrai dire, cette fabrication est excessivement limitée comme variété quand on la compare avec les produits similaires des industries belges, allemandes et anglaises. Elle leur est également inférieure comme qualité. Jusqu'à la fin du xvme siècle, notre métallurgie a évolué lentement. Elle est restée longtemps indifférente aux grands progrès de l'industrie, à l'utilisation de la machine à vapeur découverte en 1768, à l'invention du four à puddler qui apparaît en Angleterre eu 1784. Le plus souvent, elle a appris les secrets du métier par le concours d'artisans étrangers, venus en France. Des mineurs allemands lui ont enseigné à se servir de la poudre pour creuser des puits. Des maîtres liégeois ont appris aux usines de Sedan la fabrication de la vaisselle et de la poterie domestiques. Ils ont importé à Saint-Etienne l'étirage du canon de fusil par le martinet. Des métallurgistes de Styrie ont longtemps travaillé le fer et l'acier à Allevard dans le Dauphiné, à Klingenthal en Alsace, à Dilling près de Sarrelouis. Des ingénieurs anglais, sollicités par le gouvernement français, nous ont fait connaître les secrets de l'industrie du fer blanc, dans laquelle la Grande-
Bretagne était passée maîtresse; ils ont dirigé la fonderie de canon d'Indret, surveillé les débuts de la manufacture royale de la Charité, de la quincaillerie de Roanne; ils ont installé à Paris les machines de Birmingham pour la production en grand de la quincaillerie; ils ont allumé les premiers hauts fourneaux fonctionnant au coke, au Creusot.