‹ L'industrie du fer en FranceChapitre 16 sur 53 · VIL — LE COMMERCE DU FER · texte numérisé non relu

VIL — LE COMMERCE DU FER

La séparation des établissements de transformation et des forges créait entre la matière brute et la matière ouvrée un courant d'échanges, rare à cette époque, dans l'industrie du fer. Le régionalisme et le traditionalisme apparaissent sur le marché intérieur, comme dans toutes les branches de l'activité nationale et nous sommes fortement concurrencés par la fabrication étrangère sur le marché extérieur.

Le marché intérieur. — Exception faite pour les fers très purs qui sont indispensables dans la clouterie, l'armurerie et la quincaillerie, les échanges étaient peu fréquents de province à province. Les taxes nombreuses s'y opposaient. Dès 1500, par exemple, des péages avaient été institués à Grenoble sur les fers à destination de Romans ou de Lyon; c'était un des plus beaux revenus du Dauphin. La Franche-Comté expédiait ses fontes en Lorraine pour affinage, ses fers en Alsace pour les tréfileries, en Bourgogne pour fabriquer des barres, dans le Lyonnais pour la quincaillerie : par contre, elle était garantie des importations françaises par les taxes qui frappaient son territoire, comme province frontière. En 1775, les maîtres

de forges du Berry, de Bourgogne et de Champagne, avaient réclamé la libre circulation du 1er dans tout le royaume.

D'autre part, le mauvais état des routes s'opposait aux transports à longue distance. Dans le dessin général du réseau, le pouvoir central s'était surtout préoccupé de réunir Paris aux grands centres de la vie maritime ou aux frontières, ce qui favorisait les échanges internationaux, mais non point la circulation des produits dans les divers compartiments de la nation. Le réseau de détail était dans un état plus lamentable encore. Les transports, entre les grandes villes de l'intérieur, étaient très mal réglés. Dans certaines régions minières, le portage par bêtes était encore la règle générale. Les articles de Saint-Étienne parvenaient à Lyon à dos de mulet. Au début du règne de Louis XVI, le sieur Godet, propriétaire de la forge de Putanges, en Normandie, exigeait la réparation des routes avant de livrer à la Marine, à Brest, les canons dont il avait reçu commande. « L'intendant fut obligé de désigner vingtquatre paroisses pour remettre en état les chemins d'Alençon à Falaise. » La valeur du transport grevait lourdement la matière première et le produit ouvré. A la fin du xvme siècle, les boulets fabriqués à Bourberouge, près Mortain, payaient 5 francs par 100 kilos, à destination de Cherbourg. Parmi toutes les variantes, intervenant dans le prix de revient, le coût du transport était la plus inappréciable. L'insuffisance du réseau routier était une garantie, dans chaque province, contre les importations étrangères et nationales.

Dans chaque centre métallurgique existait une grande place de vente qui répartissait la marchandise dans la province et sur les marchés voisins : Metz pour la Lorraine, Valenciennes pour le Hainaut et le pays de Liège, Troyes pour la Champagne, Foix pour le Lan-

guedoc et la Gascogne, Paris pour l'Ile-de-France, Rennes pour la Bretagne. Lyon merveilleusement placée sur la voie d'eau entreposait et transitait des fers de Franche-Comté et de Bourgogne; des fontes, des fers blancs, des fils de fer de Franche-Comté; des aciers de Rives dans le Dauphiné; des tôles de Franche-Comté et de Bourgogne; la clouterie, la quincaillerie, la coutellerie, les armes de la région de Saint-Etienne.

La puissance commerciale de ces places était donc fonction des facilités de la circulation pour y accéder : elle dépendait aussi de la qualité des produits métallurgiques. Les fontes phosphoreuses de Bretagne et de Lorraine ne dépassaient guère les limites de leur province. Les fers plus purs pouvaient pénétrer dans les parties plus éloignées du royaume, si les forges productrices se trouvaient à proximité d'une rivière ou d'un canal. Ainsi les fers du Bourbonnais, du Lyonnais, du Berry débarquaient par la Loire au bureau d'Angers. Les fers de Bourgogne et de Champagne pénétraient, par la Marne, jusqu'à Paris, jusqu'à Lyon par la Saône; jusqu'à Marseille par le Rhône. Les fers du Dauphiné, transportés par route à Vienne, y étaient concurrencés par les fers de Franche-Comté qui descendaient la Saône et le Rhône. Le rapport du baron de Dietrich, en 1786, note : « Les avantages de l'établissement de Montcenis (le Creusot) sont d'autant plus certains que le canal du Charolais lui offre les communications les plus utiles à son commerce avec les deux mers. Montcenis est à une demi-lieue du canal du Charolais qui a ses embouchures dans la Loire et dans la Saône; ses exportations dans les ports de l'Océan et de la Méditerranée se font toujours par eau et sont d'une exécution facile, prompte et peu frayeuse. Saint-Etienne, Saint-Chamond et Lyon font une consommation de

20 millions (de livres) de fer par eau, et Moutcenis est la forge la plus voisine de ces lieux de débouchés.

Le marché extérieur. — Cependant les demandes répétées de l'armement, conséquence des guerres nombreuses au xvme siècle, la consommation des produits d'affinage dont l'usage commence à se répandre sous forme de tôles pour cuirassements de vaisseaux, pour cheminées, pour enseignes, nécessitent des quantités plus fortes de fer et d'acier de qualité très pure. L'industrie nationale est incapable de satisfaire à ces besoins nouveaux.

Les fers du Luxembourg et du pays de Liège pénètrent dans le Hainaut; les fers allemands de Carinthie et de Siegen arrivent jusqu'à Saint-Étienne; les fers espagnols débarquent à Nantes comme fret de retour de nos expéditions en vin et en eau-de-vie; les fers suédois et russes sont importés dans tous nos ports. Nantes en reçoit annuellement pour 1 500 000 livres et leur introduction dans le bassin de la Méditerranée a pour effet d'abaisser le prix des fers français de 40 à 30 livres. Par Caen, ces expéditions parvenaient jusqu'à Alençon et les maîtres de forges craignent qu'ils n'arrivent jusque dans le centre de la France, « si l'on ne met un droit prohibitif de 20 livres au principal ». Les manufactures de fers blancs de Lorraine, d'Alsace, de Franche-Comté, du Nivernais, végètent parce que les Anglais, malgré le droit d'entrée de « 5 livres 15 sous du cent pesant », ont le secret de cette fabrication. Ils détiennent une espèce de monopole que leur confèrent leurs mines d'étain de Cornouaille. A la fin du xvme siècle ces importations deviennent assez importantes pour décider les maîtres de forges à solliciter des taxes protectionnistes. Ils se réunissent, le 17 juillet 1790, à Chalon-sur-Saône, et ils demandent la libre circula-

tion des fers dans tout le royaume, la franchise de tout droit et un impôt de 45 livres par millier sur les fers étrangers.

Comme contre-partie, nos exportations en matière brute étaient insignifiantes. Les fers de Franche-Comté, expédiés à l'horlogerie suisse, constituent presque une exception. Nos envois à l'étranger comprenaient surtout des objets fabriqués, des produits finis et chers. Encore sommes-nous sous ce rapport très concurrencés par l'étranger. Nos maîtres de forges se rendent compte de leur infériorité et ils s'efforcent d'attirer la clientèle par des produits similaires, « à l'instar de l'Angleterre ».

La clouterie du Haut-Rhin et des Ardennes était recherchée en Espagne, en Italie, en Suisse et en Allemagne; les épingles de Rugles et de Laigle étaient demandées en Angleterre et en Espagne. La coutellerie et la quincaillerie de Thiers et de Saint-Etienne prenaient par Marseille le chemin du Levant et par Bordeaux se rendaient dans nos colonies; « l'eustache » y était fort apprécié. Les armes à feu de Charleville et de Saint-Etienne étaient fort estimées en Suisse, dans le Levant, aux Indes, sur la côte d'Afrique, en Amérique « où la concurrence anglaise ne se faisait pas sentir »; elles arrivaient sur le marché espagnol, où elles luttaient contre les épées et les dagues de Tolède. Les fontes de moulage, principalement les chaudières à sucre, les poteries, faisaient, avec nos colonies, l'objet d'un commerce très achalandé, par Marseille, Bordeaux et Nantes. En une seule année, ce port enregistra à la sortie 880 000 livres de fonte bretonne, dont 670 000 livres pour nos colonies, le reste à destination d'Angleterre et d'Espagne.

C'étaient là. toutes nos expéditions. Sur les marchés étrangers, notre métallurgie gardait une position très

modeste, derrière les brillants articles de nos industries de luxe, les textiles principalement.

Avec la force hydraulique, la sidérurgie a pris, dès le xive siècle, figure industrielle. Elle présente déjà certains caractères des entreprises modernes. Elle échappe au cadre du système corporatif. Elle occupe de nombreuses équipes d'ouvriers spécialisés dans chaque branche de la fabrication. Elle constitue des stocks de matières premières. Elle exige de grosses mises de fonds. Elle s'intéresse à la politique économique du Royaume, elle suggère des lois; au besoin elle provoque des ordonnances protectionnistes.

Mais on se gardera bien de prendre les grosses forges qui ouvraient la fonte au bois pour de grandes entreprises à la moderne. Dans l'ensemble comme dans les détails, dans la technique comme dans la production, l'industrie du fer a gardé la structure et la forme d'une petite industrie. Môme dans les établissements de transformation, elle conservait les caractères de la fabrique disséminée, de la fabrique à domicile. A cette époque, la forme industrielle des énergies françaises est presque entièrement concentrée dans les textiles.

Sans doute entre la loupe des forges volantes, qui pesait à l'origine à peine 10 kilos, et la gueuse d'un haut fourneau du xvrne siècle, qui atteignait 1 000 kilos, il y a dix siècles de progrès continus et d'efforts persévérants. Mais il faut se rappeler qu'un haut fourneau actuel peut livrer jusqu'à 350 tonnes de fonte par coulée et par vingt-quatre heures; et plusieurs sociétés comptent huit et neuf appareils en activité. Les valeurs ont changé, aucune comparaison n'est possible entre deux modalités si différentes.

Les entreprises d'aujourd'hui connaissent d'autres soucis, d'autres difficultés, d'autres concurrents. Les

grosses forges au bois, plus modestes, plus ignorées, avaient moins d'histoire : en bien des cas, les statistiques les ignorent. La faiblesse de leur rayon d'action, le peu d'étendue de leur ressort commercial leur permettaient de s'installer loin des voies de passage et de prospérer. Protégées par la médiocrité, par l'humilité de leur production, par la fidélité obligatoire de leur clientèle, les forges et les fourneaux n'ont pas subi de grands changements depuis le xive siècle jusqu'en 1789.

A une époque où le développement de l'agriculture était le seul indice de l'activité nationale, la métallurgie française n'avait pas senti la nécessité d'adopter les nouveaux procédés qui firent la gloire et la fortune de la Suède et de l'Angleterre. Cependant, pour passer à un stade supérieur, les grosses forges devaient subir une révolution aussi profonde que celle du xive siècle, — quand elles résolurent d'utiliser la force des rivières.

A la fin du xvine siècle, cette révolution paraît prochaine. En 1782, le Creusot allume les premiers hauts fourneaux marchant au coke.

Ouvrages à consulter.

L'étude de l'industrie au bois a été facilitée par la publication récente du travail de MM. Hubert et Georges Bour- GIN : L'industrie sidérurgique en France au début de la Révolution (Paris, Imprimerie nationale, 1921, in-8). M. A. Deman- GEON a tiré de cet ouvrage la leçon qu'il comporte dans un article très substantiel : La répartition de l'industrie du fer en France en 1789 (Annales de Géographie, 30* année, 15 novembre 1921).

Pour chaque région, on trouvera dans les différents volumes du Voyage en France, d'ARDOUlN-DuMAZET (Paris, Berger- Levrault), des renseignements intéressants. On consultera utilement :

Angl.es d'Auriac (P.)- L'évolution de la sidérurgie française, son état actuel et ses perspectives d'avenir (Bulletin de la Société de l'Industrie minérale, 1912, 1). — Babu. L'industrie métallurgique de la région de Saint-Etienne (Annales des Mines, XV, 1899, I; à part, Paris, Dunod, 1899). — Beck(L.). Die Geschichte des Eisens in technischer und kulturgeschichtlicher Beziehung (Braunschweig, F. Vierweg, 1891-1893, 3 vol. in-8). — Bttlard (M.). L'industrie du fer dans la Haute-Marne (Annales de Géographie, 13e année, 15 janvier 1904). — Chabrand (E.). Histoire de la métallurgie du fer et de Vacier en Dauphiné et en Savoie (Grenoble, s. d., in-8). — Davy (L.). Etude des scories de forges anciennes éparses sur le sol de l'Anjou, de la Bretagne et de la Mayenne, pour servir à l'histoire de la métallurgie (Bulletin de la Société de l'Industrie minérale, 1913, 4 et 5). — Desloges (A.). Les forges de Normandie. Origines de la fabrication du fer en Normandie (Revue : « La Normandie », Rouen, 1897). — de Dietrjch (Ph.). Description des gîtes de minerai et bouches à feu de la France (Paris, Didot, 1786-an VII, in-4). I. Description de minerai, forges, salines, verreries des Pyrénées; II. Ibid., de la Haute et Basse-Alsace; III. Ibid., de la Lorraine méridionale. — Giroud (J.-B.). Documente pour servir à l'histoire de l'armement au Moyen âge et à la Renaissance (Lyon, 1895-1904, 2 vol. in-4). — Grandet (H.). Monographie d'un établtesetnent métallurgique sis à la fois en France et en Allemagne (Chartres, 1909, in-8). — Gros (L.-B.). Histoire économique de la métallurgie de la Loire (Saint-Etienne, 1908, in-8). — Weyhmann (L.). Histoire de l'industrie du fer en Lorraine (Strasbourg, 1905, in-4).

Page 1