LES INDUSTRIES SUR LE MINERAI
A. L'Est (Meuse, Meurthe-et-Moselle, Meurthe, Haute-Marne, Haute-Saône). — Contrairement au groupe du Nord, le groupe de l'Est a comme caractéristique principale de manquer complètement de houille. Par contre ses usines sont sur le gisement ferrifère le plus considérable de l'Europe (fig. 4, p. 104). C'est là leur force dans l'activité nationale et même mondiale : « Le rôle, écrit Vidal de la Blache, qui appartient au minerai lorrain dans l'orientation imprimée à l'ensemble de notre industrie métallurgique est un des traits les plus remarquables de ces dernières années. Un intérêt particulier s'attache à ces phénomènes en marche, qui étant loin d'avoir dit leur dernier mot, ouvrent une perspective sur l'avenir. »
A l'époque de la fonte au bois, les seuls minerais utilisés en Lorraine et en Champagne étaient des minerais de surface. Sans être très riches ni très purs, ils satisfaisaient pour l'élaboration des fontes de moulage dont les duchés de Lorraine et de Bar avaient la spécialité. La production ne pouvait suffire aux besoins. A la fin du xvme siècle, de Dietrich estimait la fabrication des deux duchés à 9 700 tonnes de fonte et à 6 850 tonnes de fer; ces dernières étaient surtout le résultat des fontes importées de Franche-Comté. Si l'on pense que les forges et les fourneaux étaient environnés de forêts où ils pouvaient puiser le combustible sans compter, on comprendra que le groupe des usines de l'Est fut le dernier à accepter les procédés nouveaux : la foute au coke, parce qu'il était éloigné des charbon-
nages; les convertisseurs et les fours, parce que ces nouveaux appareils exigeaient, à l'origine, des minerais de premier choix.
En 1834, les hauts fourneaux au coke sont nombreux dans le Centre; ils commencent leurs opérations dans le Nord; ils sont inconnus dans l'Est. Le bois y demeure le combustible de la métallurgie : seuls 6 appareils font usage d'un mélange de charbon de bois et de coke. Ils sont situés à proximité des houillères de la Sarre. La marquise de Wendel, à Hayange, est à la tête des maîtres de forges qui emploient le combustible minéral. A cette époque, c'est encore la proximité des forêts qui détermine la valeur des usines. Parmi les départements de l'Est qui contribuent le plus à la production française, ce sont les départements qui figurent aujourd'hui au dernier rang des statistiques qui occupent la tête. Ils sont situés en dehors du bassin ferrifère de la minette : la Haute-Marne, dont la fabrication est la plus forte de la France (8,8 p. 100 du total) et les Ardennes (7,4 p. 100). La Moselle ne vient qu'au 5e rang (5,3 p. 100); la Meurthe au 63e rang (0,06 p. 100). Le rédacteur de YIndustrie minérale écrit en 1842 : «L'histoire de l'industrie du fer, dans le département de la Meurthe, semble offrir peu d'intérêt. Les usines à fer ne se composent que... d'un haut fourneau, construit récemment, et de trois forges.... Il résulte néanmoins des renseignements recueillis dans cette contrée que l'industrie du fer y avait autrefois acquis un certain développement. »
Cependant, l'ouverture de nombreux canaux facilitait l'arrivée des charbons du Nord et de la Belgique; l'industrie se développe, les appareils sont agrandis. Le minerai fort ne répond plus à la consommation : il est presque épuisé. Pour nourrir les lits de fusion, les mineurs sont contraints d'attaquer aux affleurements
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les minerais pauvres, la minette qui fournit des fontes phosphoreuses. L'arrivée de la première locomotive, en 1863, à Longwy, accéléra la transformation de la région. Ici encore, les chemins de fer, avant d'être le plus magnifique client de la métallurgie, devaient marquer le point de départ de ses succès, comme transporteur de la matière première et des produits ouvrés. Les possibilités de la circulation vont susciter de nouveaux établissements sur les gisements ferrifères. L'économie est certaine; avec des minerais titrant 33 p. 100 de fer, il faut compter seulement 1 tonne de coke contre 3 tonnes de minerai pour obtenir 1 tonne de fonte.
Dans le nord du département de la Moselle, à proximité des charbonnages, le développement est rapide. Non seulement d'anciennes usines sont transformées, mais d'autres se créent à Longwy, à Gorcy, à Mont- Saint-Martin, à Relions. Avec les anciennes installations de Villerupt, d'Herserange, de Longuyon, de Moulaine, de Senelle, d'Audun-le-Tiche, la région prend une physionomie industrielle, dans laquelle certains veulent reconnaître une Ecosse française. La vallée de la Moselle, favorisée par le voisinage des houillères de la Sarre, fait preuve d'une activité semblable. Novéant, Ars-sur- Moselle, Hayange, Stiring-Wendel, Hambourg, Boulay sont les sièges de métallurgies prospères. En 20 ans, la production a presque décuplé; en 1850, elle se chiffrait par 36 000 tonnes, dont 15 000 tonnes au bois et 21 000 tonnes au bois et au coke mélangés; en 1869, elle atteint 356 000 tonnes, dont 8 000 au bois et 348 000 tonnes au coke.
Dans le département voisin, dans la Meurthe, la révolution est aussi profonde mais moins intense. La production est passée de 870 tonnes au bois en 1850 à 64 000 tonnes au coke en 1869. Si elle n'atteint pas le
tonnage de la Moselle, il faut en chercher les raisons dans l'éloignement des charbonnages, et aussi dans la situation des gisements ferrifères beaucoup moins étendus autour de Nancy que sur le coteaux au Nord de Metz et autour de Longwy, où ils affleurent. Cependant les hauts fourneaux s'élèvent à Champigneulles, à Ars, à Frouard, à Jarville, pour alimenter les industries spéciales. Dans cet ordre d'idées, il faut signaler les hauts fourneaux et les fonderies installées à Pont-à- Mousson pour la fabrication de tuyaux et de pièces diverses. C'est l'origine d'une industrie qui est devenue la première du monde.
A la veille de la guerre de 1870, la substitution du charbon au bois est un fait accompli dans les hauts fourneaux de l'Est; mais la fabrication de l'acier, par les appareils de Bessemer et de Martin, n'a pas obtenu le même succès. Les deux départements ne livrent à la clientèle, en 1869, que 5 200 tonnes d'acier, soit 1,4 p. 100 de la production française. Encore la presque totalité du tonnage est-elle due aux fours à réchauffer et au puddlage. Les statistiques signalent seulement 2 cornues Bessemer, de 3 tonnes chacune, qui appartiennent à M. de Diétrich, le propriétaire de Mouterhausen. Le puddlage demeura, dans l'Est, le procédé le plus courant pour la production de l'acier, jusqu'à l'invention de la déphosphoration des fontes. La production des fers (140 000 tonnes) est beaucoup plus impor* tante : elle atteint 15,9 p. 100 de la France entière : elle compte surtout des rails et des tôles. Mais les prix de revient ont beaucoup de peine à se tenir au niveau des prix de revient des usines nationales. A cette époque, l'industrie métallurgique, en Lorraine, est surtout l'industrie de la foute. La production atteint, en 1869, 420 000 tonnes, soit 30,4 p. 100 de la France entière. Dans cette branche, elle domine le marché
grâce à la faiblesse de son prix de revient : 7 1 francs contre 84 francs. Aussi les fontes de Lorraine ne sont plus uniquement consommées sur place; elles ont conquis les marchés dans les Ardennes, en Champagne, en Franche- Comté, en Flandre.
On sait comment cet essor fut arrêté par les clauses désastreuses du traité de Francfort. Le groupe de Nancy et celui de Longwy étaient à peu près conservés; mais toutes les usines échelonnées dans la vallée de la Moselle, au nord de Pagny, passaient en territoire allemand. En 1872, Meurthe-et-Moselle extrait 1 million de tonnes de minerai et produit seulement 240 000 tonnes de fonte, soit 55 p. 100 de la fabrication de 1869. On sait aussi comment, dans l'Est français, l'activité redoubla pour compenser nos pertes. Dans le bassin de Nancy, on constate la construction des usines de Pompey, de Dieulouard, de Neuves-Maisons; dans celui de Longwy, la construction des usines de Saulnes, de Micheville, d'Auberives, de Villerupt-Laval-Dieu. En 1881, Meurthe-et-Moselle extrait 2 minions détonnes et produit 607 000 tonnes de fonte, soit 32 p. 100 de la production française. Elle a repris sa place d'avantguerre. Ces résultats, pour magnifiques qu'ils soient, eussent été sans doute sans lendemain; car déjà s'annonçait l'âge de l'acier, succédant à celui du fer. Et l'Est, s'il ne livrait guère de fer à la consommation, lui fournissait encore moins d'acier. Les fontes phosphoreuses n'avaient pas encore trouvé leur emploi dans les aciéries soufflées.
L'invention de Thomas et de Gilchijist permit à l'Est d'acquérir le monopole de la fabrication des aciers marchands. La minette ne fut plus exclusivement destinée à la fonte de moulage, mais bien aussi à l'acier Thomas, ou à l'acier Martin sur sole basique. Les
années qui s'écoulent de 1880 à 1890, constatent l'essor prodigieux de l'Est. Dans les mines, la hardiesse des prospecteurs conquiert les bassins de Longwy et de Crusnes, dont les richesses compensent, bien au delà, les affleurements perdus à la suite de la guerre de 1870. Dans la métallurgie, les petits-fils de François de Wendel, premiers propriétaires du brevet Thomas et Gilchrist, installent à Jœuf la première usine qui doit en faire usage. Dès que le procédé fut tombé dans le domaine public, Micheville, la Chiers, Pompey, Frouard, Neuves-Maisons, l'adoptent. La Société de la Marine et Homécourt construit de nouveaux établissements à Homécourt; Pont-à-Mousson essaime à Auboué. L'acier produit au convertisseur Thomas atteint 2 134 000 tonnes en 1913, et la fonte stimulée par la création de nouvelles aciéries, par le développement parallèle de la fonte de moulage, dépasse 3 490 000 tonnes, soit respectivement 69 et 74 p. 100 de la production française. Au même moment, de l'autre côté de la frontière et pour les mêmes raisons, les usines surgissent le long des vallées de la Fentsch, de l'Orne et de la Moselle : à Uckange, à Thion ville, à Rombas, à Aumetzla-Paix, à Knutange, à Hagondange.
Au contraire de ce qui se passe dans les autres groupements de la métallurgie française, l'Est est sûr de ne point manquer de minerais, quelqiie soit l'avenir réservé à l'industrie. Les gisements, en y comprenant la Belgique et le Luxembourg, comptent 5 milliards de tonnes en chiffres ronds. Sur la base de l'extraction de 1913, 43 millions de tonnes, on estime que les réserves seraient suffisantes pour 118 ans. Elles pourraient fournir davantage, si les conditions du marché permettaient l'emploi de minerais plus pauvres et si les progrès dans l'art du mineur autorisaient l'attaque deç
parties du gîte, classées maintenant comme inaccessibles. Semblablement, les maîtres de forges sont certains de trouver à pied-d' œuvre les qualités siliceuses et les qualités calcaires, dont le mélange est indispensable pour la bonne marche du haut fourneau. Les métallurgistes de l'Est, comme leurs confrères français, n'importent de l'étranger que les minerais manganétiques. Un lit de fusion comprendra, par exemple : 2 p. 100 de minerai manganétique, importé de Russie, des Indes ou du Brésil; 13 p. 100 de minerai siliceux du bassin de Longwy ou du bassin de Nancy; 25 p. 100 de minerai silico -calcaire du bassin de Briey (partie ouest); 60 p. 100 de minerai calcaire du bassin de Briey (partie est).
Dans l'état actuel de la technique, il n'existe point de limite, au point de vue du minerai, à la production de la fonte dans l'Est. Les possibilités de la matière première sont considérables; elles favorisent les appareils à grandes dimensions.
En dehors des avantages afférents au transport, les usines ont gardé intérêt à accoupler leurs fourneaux et leurs aciéries. Cette disposition permet la production facile, par les gaz des hauts fourneaux, de l'énergie nécessaire à la production et au travail de l'acier. Au contraire de ce qui se passe dans le Nord, où faute de minerais, il existe bon nombre d'aciéries sans haut fourneau, dans l'Est la fonte du minerai contrôle toutes les opérations de la métallurgie. Les très rares exceptions à cette règle sont constituées par des fourneaux, comme Uckange et Thionville, qui alimentent de fonte des aciéries situées sur les charbonnages de la Saône. Elles s'expliquent aussi par l'ancienneté d'usines, destinées à disparaître.
Par contre, pour ce qui est du combustible, l'Est se trouve dans une situation défavorable. Les espérances
fondées sur la prolongation occidentale du bassin de Sarrebriick ne se sont pas réalisées; la houille trouvée par sondage aux environs de Nomény est d'accès difficile et impropre à la cokéflcation. Les fours de Maestricht, en Hollande, exportaient peu. Les ressources de la Belgique, en charbons demi-gras, sont pour le moment très limitées. Les marchés à échelle, passés avec les métallurgistes du Nord et du Pas-de-Calais, pour l'échange du minerai contre le coke ne portaient que sur 1 200 000 tonnes et l'Est en consommait plus de 4 millions de tonnes. Pratiquement la majeure partie du coke provenait de Westphalie qui fournissait, en outre, aux aciéries 500 000 tonnes de charbon. Ce coke grevé de 8 francs de transport revenait, en 1913, à 28 francs sur le carreau de l'usine. M. Laffitte, le regretté secrétaire général de la Chambre de Commerce de Nancy, évaluait le tribut payé par la métallurgie lorraine aux charbonnages des pays concurrents à 100 millions de francs, dont trois quarts à l'Allemagne.
Cet impôt tendait à croître. Le seul vendeur, le Syndicat rhénan -westphalien était sous le contrôle des métallurgistes allemands, concurrents des maîtres de forges lorrains, et qui possédaient des mines de fer en Meurthe-et-Moselle et en Lorraine annexée. Ils avaient le plus grand intérêt à augmenter le prix du coke. Depuis 1911, il avait subi une plus-value de 25 p. 100.
Or, ainsi que le montre le tableau suivant, le coke entre pour 57 p. 100 dans le prix de revient de la fonte. Une tonne de métal, avant guerre, consommait :
3 tonnes et demie de minette à 4 fr. 50 la tonne. 15 fr. 75
1 200 kilos de coke à 28 francs la tonne. ... 33 fr. 60
Manganèse 2 fr. 25
Main-d'œuvre 3 fr. 50
Frais généraux, fonds de roulement 3 fr. 50
Total 58 fr. 60
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On conçoit donc que la question du combustible ait été au premier rang des préoccupations de la métallurgie lorraine.
A vrai dire, ce n'était pas un fait nouveau. Dès que la houille apparaît, mélangée au bois, dans les lits de fusion, les maîtres de forges recherchent les charbonnages. En 1792, de Wendel, maître de forges àMoyeuvre et à Hayange, sollicite des permis de recherches dans un rayon de :> lieues autour d: Hayange et, la même année, il prend une part importante dans la Société fondatrice du Creusot, parce que les nouveaux établissements possèdent des houillères. En 182G, son fils et successeur achète les houillères de Petite -Rosselle et les fours à coke d'Hirschbach. En 1899, ses petits-fils se rendent acquéreurs des charbonnages de Crespin, dans le Xord; de Hamm, en Westphalie. Ils s'assurent des participations dans la région d'Aix-la-Chapelle, en Hollande, dans la Campine belge. En 1909, leur domaine charbonnier comptait 15 000 hectares, pouvant produire 2 millions de tonnes de charbon par an.
Cette politique a été suivie par tous les maîtres de forges de l'Est.
Des groupements d'usines ont été constitués pour étabbr des fours à coke, soit sur le bassin houiller français, soit dans un port susceptible de recevoir des fines anglaises. Ainsi ont été créées la Société lorraine de Carbonisation à Auby, près de Douai, et la Coopérative zélandaise de Carbonisation, à Sluiskill, en Hollande, sur le canal de Gand à Terneuzen. Cette solution a le grand inconvénient d'être fonction du marché des houilles en France et à l'étranger.
Le contrôle financier des charbonnages existant ou à créer résout mieux le problème des approvisionnements en coke. Les maîtres de forges lorrains ont engagé des sommes considérables en France : dans le
bassin de l'Allier, pour chercher la suite des couches de Noyant; autour de Lyon, pour retrouver le prolongement des charbons de Saint-Etienne. Dans le Nord et dans le Pas-de-Calais, ils ont repris Crespin, participé à la réorganisation de la Clarence, obtenu des concessions à Fresnicourt, Ablain-Saint-Nazaire,Beugin- Gouy-Servin, Vimy-Fresnois.
Nous constatons les mêmes efforts à l'étranger. En Belgique, la métallurgie française a contribué à la reconnaissance et à la mise en valeur des mines de Beeringen, Limbourg-Meuse, Houthcelen, Genk dans la Campine belge; de Broy dans le bassin de Charleroi- Mons. En Hollande, elle a acheté les mines d'Orange- Nassau. En Allemagne, l'activité française contrôle les mines de Hamm et de Frédéric-Henry en Westphalie; de Charles-Alexandre et de Charlemagne dans le bassin d'Aix-la-Chapelle. D'après M. Robert-Muller, les capitaux français investis dans les charbonnages belges seraient de 00 à 80 millions; une pareille somme aurait été dépensée en Allemagne. Au total, 120 à 180 millions de francs, sans compter les capitaux placés dans les affaires comme Harpener, ou dans les mines depuis longtemps possédées par des maîtres de forges lorrains, comme Petite- Rosselle. C'est à cette persévérance, un des traits caractéristiques des métallurgistes français, que l'Est a dû sa place sur le marché européen.
Avant la guerre, les usines de l'Est produisaient 66 p. 100 de la fonte française : 3 402 000 tonnes. Sur ce tonnage, 7 p. 100 servent à l'affinage des aciers de qualité et 14 p. 100 à la fabrication de la fonte de moulage. Avec G73 000 tonnes dans cette dernière catégorie, la Meurthe-et-Moselle se classe comme le grand producteur des fontes moulées. Cela tient à la présence sur son territoire de la grande usine de Pont-à-Mousson
la fabrique la plus importante de l'Europe pour les tuyaux et les conduites. Le reste du métal est utilisé dans les convertisseurs Thomas. L'Est conserve le privilège des fabrications compatibles avec les minerais phosphoreux et qui n'exigent ni trop de charbon, ni trop de personnel. Il est spécialisé dans l'élaboration des produits marchands.
C'est un phénomène relativement récent ; il date de la mise en pratique, dans toutes les aciéries, du procédé de déphosphoration. La quincaillerie, la chaudronnerie, les articles de moulage, le fer pour les ateliers de dénaturation, ont été longtemps les branches les plus importantes de la métallurgie de l'Est. Les chemins de fer, la construction métallique, firent voir la question sous un autre aspect. Désormais, les usines de l'Est livrent directement à la clientèle les gros profilés, les rails, les poutrelles, les cornières; ils utilisent le surplus de leur production en acier sous forme de blooms, billettes et lingots qu'ils cèdent aux centres transformamateurs du Nord et du Centre. L'Est est donc loin d'usiner tout l'acier produit, contrairement au Nord et au Centre qui travaillent sur place tout le métal sorti des fourneaux.
Cependant, les métallurgistes lorrains tendent à pousser plus loin la dénaturation et à fabriquer directement des produits pour lesquels le consommateur n'accepte pas l'acier Thomas : les sociétés du Nord et du Centre lui ont souvent apporté leur concours financier et technique dans cette branche de l'industrie. Pour utiliser les chutes de laminage et les riblons, qui forment un tonnage important avec la production croissante de l'acier Thomas, les aciéries de Meurtheet-Moselle ont été amenées à construire des fours Martin. Ces appareils qui n'existaient qu'à Pompey et ta Longwy ont été installés, en grand nombre, à Home»
court et à Neuves -Maisons. Si les autres usines ont renoncé à placer la nouvelle fabrication à côté des convertisseurs, elles envoient, cependant, leurs déchets dans des fours qui leur appartiennent, dans la Haute- Marne, dans les Ardennes, dans le Nord. Cette tendance valait d'être signalée; elle est l'indice de l'intégration métallurgique qui deviendra une nécessité inéluctable après l'armistice de 1918.
B. Les usines littorales. — Les groupes du Centre, du Nord, de l'Est élaborent 89 p. 100 de la fonte française. Cependant d'autres usines du territoire présentent un intérêt particulier, soit qu'elles produisent des fontes spéciales, soit qu'elles recherchent des conditions de transport plus favorables. Elles sont toutes destinées à utiliser des minerais locaux ou étrangers ; elles emploient, le plus ordinairement des houilles anglaises. Comme telles, elles doivent être étudiées avec les usines placées sur les gisements ferrifères ou le plus près possible. Le Comité des forges les a classées en trois catégories : les usines à fonte, les usines complètes, les aciéries sans fourneaux. Nous suivrons cet ordre.
Dans le premier groupe, Balaruc et Saint-Louis, près Marseille, ont dû rapidement éteindre leurs feux parce qu'elles visaient à utiliser les cokes du Gard. Mal placées, au point de vue de la circulation, ces deux usines se trouvaient désavantagées par le prix de revient du combustible du Centre, fort supérieur au prix de vente, sur la côte, des houilles anglaises; elles étaient d'ailleurs trop éloignées des grands marchés, consommateurs de fontes.
La concurrence nationale aurait également fermé les établissements de Marquise, fondés sur les minières découvertes dans le Pas-de-Calais pour la confection
de tuyaux, s'ils n'avaient transformé leur fabrication. Ils se sont consacrés à la production de fontes moulées, très spéciales, telles que les compteurs à gaz. Ils subsistent, grâce aux importations des fontes du Nord et de l'Est qui ont remplacé, en grande partie, les minerais des gisements épuisés.
Semblablement les hauts fourneaux de Pauillac ont modifié leur plan industriel. Créés pour assurer un élément de travail au nouveau port en aval de Bordeaux et pour produire des fontes de moulage et des aciers Bessemer, ils sont passés sous le contrôle des usines de la Basse-Loire qui en tirent des fontes spéciales. C'est également à la production des fontes hématites, des spiegels, des ferro-manganèses que sont consacrés les hauts fourneaux d'Outreau, près de Boulogne, et ceux de Calais associés à la grande usine d'Isbergues. Leurs directeurs ont spécialisé leur fabrication, après l'épuisement des minerais locaux qui ne permettait plus l'élaboration des fontes de moulage. Par contre, l'usine de Bouen a été fondée, en 1913, par un consortium où entraient des métallurgistes du Nord, du Centre et de l'Est, dans le but unique de s'assurer des fontes spéciales qui leur faisaient défaut et qu'ils devaient se procurer à l'étranger. La situation géographique de Bouen convient admirablement à cet objet. Le port permet de recevoir facilement de Suède, d'Algérie, d'Espagne, de Portugal, des Indes, du Caucase, du Brésil, des minerais de fer très purs et des minerais manganétiques, dont iï n'existe pas en Fiance dé disponibilités importantes; il est bien placé pour recevoir des charbons anglais et pour la desserte fluviale des usines intéressées : à proximité d'une grande ville, la main-d'œuvre ne manquera jamais.
Les usines complètes, comprenant hauts fourneaux et aciéries, ont été créées, à l'origine, sur le littoral pour
fabriquer des rails et des profilés par le procédé Bessemer en utilisant les minerais très purs des Pyrénées, d'Espagne, d'Algérie, de Suède et en employant des charbons anglais. Le plan industriel comprenait également le service de la clientèle littorale, trop éloignée des grands centres de production. Leurs fondateurs, le plus souvent des métallurgistes du Centre, ne prévoyaient ni la mise en pratique du procédé Thomas qui devait concentrer la fabrication des profilés dans le Centre et dans le Nord, ni la réduction des commandes des chemins de fer. Les établissements qui ne purent modifier leur fabrication, devaient disparaître.
Ainsi, les usines de Beaucaire éteignirent leurs feux en 1885, ruinées par les réductions apportées au programme de Freycinet, par la diffusion des méthodes de déphosphoration, par des contrats de trop longue durée avec les Mokta-el-Hadid et les charbonnages du Gard, par l'essor des aciéries Bessemer du Boucau, de Trignac, d'Isbergues, mieux placées pour la vente.
Le même sort eut atteint les établissements du Boucau, s'ils n'avaient adjoint à la production des rails Bessemer qu'ils ont conservée (25 000 tonnes en 1913), la production des fontes spéciales, principalement les ferro-ciliciumetles ferro -manganèse. Bien qu'ils fussent mieux situés que leur concurrent de Beaucaire pour la réception du minerai, ils auraient succombé s'ils n'avaient modifié leur fabrication. C'est une transformation également, l'adoption des procédés Thomas et Martin à sole basique, qui sauva les usines de la Basse - Loire et d'Isbergues. La Basse -Loire put employer les minerais phosphoreux de l'Anjou qui avaient donné des mécomptes avec la méthode acide, mais qu'une meilleure utilisation du vent permit de réduire avec la méthode basique. Isbergues mélangea aux minettes de Briey les minerais phosphoreux de sa concession
112 L'INDUSTRIE DU FEE L.\ 1 KAM h
d'Halouze, dans l'Orne, après en avoir réduit le coût du transport par un grdlage préalable.
Daus ce groupe des usines littorales, Caen tient une place à part. Son objet principal est l'exploitation des minerais de Soumont et de Perrières, dans le Calvados, avec le concours des charbons anglais ou allemands. Les vapeurs importateurs reçoivent, comme fret de retour, les minerais inutilisés par l'usine et qui trouvent facilement preneur à l'étranger. Le tonnage des minerais à exporter annuellement est évalué à 800 000 tonnes. Le prix des opérations sidérurgiques s'en trouve considérablement diminué. La production comprendra exclusivement de l'acier Thomas.
Dans le groupe, seule l'usine du Eoucau, avec la fabrication au Bessemer, fait concurrence au Centre. Les autres usines de Caen, d'Isbergues, de Trignac, consacrées à l'acier Thomas et aux fours Martin sont plutôt les rivales des établissements du Nord et de l'Est.
Enfin quelques aciéries, dépourvues de hauts fourneaux, reçoivent de l'étranger et surtout d'Angleterre la majeure partie de leurs combustibles et leur métal des usines nationales. Parmi celles-ci, la Basse-Indre et Hennebont fabriquent principalement du fer blanc qui est d'un écoulement facile dans l'industrie des conserves, établie dans leur voisinage. Les Dunes, près Dunkerque, a été créée par Firminy pour la production de certaines pièces de forges, dont l'exécution était devenue trop onéreuse dans le Centre, par suite de la pénurie de combustible.