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VI. — LA PUISSANCE MÉTALLURGIQUE

Entre les petites fabriques du xviitp siècle, dont les plus importantes ne produisaient guère plus d'un millier de tonnes de fonte par an et nos usines sidérurgiques d'aujourd'hui, qui écoulent jusqu'à 300 000 tonnes de produits marchands, il n'y a guère de terme de comparaison. Le minerai de fer est la commune origine de leur activité, mais les modifications apportées à la technique dominent l'évolution de la métallurgie. A une poussière de petites fabriques clairsemées, éparpillées à travers toute la France, sans lien entre elles, étroitement spécialisées dans la production, se sont substituées d'énormes agglomérations industrielles, concentrées en certains points du territoire, réunies par des liens syndicaux et économiques et qui livrent les produits les plus divers.

Autrefois, chaque usine ouvrait, avec le minerai voisin, une qualité de fonte toujours la même, dont la réputation, bonne ou mauvaise, était solidement établie faute de procédés techniques capables de la modifier. Les fontes de Lorraine étaient cassantes et ne valaient que parle moulage, celles du Dauphin é étaient ployantes, propres aux aciers les plus fins. Aujourd'hui, les hauts fourneaux utilisent toutes sortes de minerais et coulent

les fontes les plus différentes : fonte d'affinage, fontes de moulage, fontes Bessemer, fontes Thomas, fontes Martin, fontes spéciales. Nous savons que la métallurgie lorraine, spécialisée dans l'acier Thomas par l'emploi forcé de la minette, s'équipe cependant pour la fabrication de l'acier Martin. Les aciéries modernes juxtaposent, dans leurs halles, les appareils les plus divers, convertisseurs, fours et creusets — et cependant c'est la même fonte qui les alimente.

D'autre part, dans son voisinage immédiat, le haut fourneau est l'instigateur d'industries qui étonneraient fort les maîtres de forges du xvme siècle. La métallurgie moderne a poussé, jusque dans ses dernières perfections, l'utilisation des sous-produits.

Les hauts fourneaux alimentent et contrôlent : les usines d'agglomération pour utiliser le fer contenu dans les poussières (40 p. 100) et les boues (30 p. 100) provenant de l'épuration des gaz sortis du gueulard; ces briquettes entrent, par la suite, dans les lits de fusion; les usines électriques alimentées par les gaz et qui distribuent à l'extérieur l'excès d'énergie dont la fabrication sidérurgique n'a pas besoin, ainsi la ville de Metz est éclairée par les hauts fourneaux de Maizières; les cimenteries et briqueteries qui malaxent les scories avec la chaux exploitée dans les carrières voisines, les voûtes et les galeries du Métropolitain de Paris ont été construites avec des briques provenant des usines de Meurthe-et-Moselle; les broyeurs et les concasseurs pour la fabrication du ballast avec les crasses des hauts fourneaux, en 1913, les aciéries de Longwy ont livré 104 000 tonnes de ballast.

D'autre part, les convertisseurs Thomas fournissent des scories de déphosphoration, très estimées en agriculture : les aciéries de Longwy en ont vendu 77 000 tonnes l'année qui a précédé la guerre.

Enfin les tours à coke permettent de récupérer du sulfate d'ammoniaque, du goudron, de la naphtaline, des benzols : pour cette raison, les Allemands refusaient énergiquement. avant-guerre, de vendre des houilles à coke aux métallurgistes français et ne consentaient qu'à expédier du coke.

Si l'on passe airx ateliers de transformation, le contraste est également grand. Jadis, le martinet et la platinerie formaient tout l'outillage de l'industrie dtt fer. Actuellement, la diversité de la production impose l'établissement d'appareils très différents. « Pour transformer 1 million de tonnes de minerais en acier, écrit M. Brull, c'est-à-dire pour fabriquer 500 000 tonnes d'acier laminé par an, soit 1 600 à 1 800 tonnes d'acier par jour, il faut une usine énorme : 8 hauts fourneaux. 1 aciérie, 2 trains blooming, 2 trains réversibles, 1 gros train trio de 700 millimètres, 1 train de 600 millimètres, 1 train moyen, 2 petits trains don! 1 à fil », des dégros sisseurs, des machines à dresser, à fraiser, à percer, à encocher, à poinçonner, etc., une station centrale, des services accessoires très développés. Pendant l'invasion, les Allemands pillèrent et brisèrent les ateliers de Denain-Anzin. Le déménagement du matériel utilisable et son expédition outre-Rhin exigèrent la mise en marche de 35 000 wagons.

Ces engins divers nécessitent une place considérable : 72 hectares à Hayange; 90 à Caen; 200 à Denain- Anzin; 197 à Longwy, dont 21 pour les bâtiments et ateliers, 81 pour les cours et dépôts, 25 pour les voies et les gares, 70 pour les crassiers, jardins et dépendances. Les ruines des anciennes forges ne donnent pas cette impression de grandeur. Quand elles éteignirent leurs feux, au cours du xixe siècle, elles furent transformées le plus souvent en moulins.

Les propriétés foncières, les installations, le matériel,

les concessions minières consomment un gros capital. Pour produire 300 000 tonnes de produits finis en acier, les aciéries de Longwy avaient émis, en 1914, 24 millions de francs en actions et 14 millions de francs en obligations. Pour une même production, la Société normande de métallurgie, qui exploitait les hauts fourneaux de Caen et les gisements ferrifères du Calvados, inscrivait à son passif 45 millions de francs avant la guerre : actuellement le capital engagé est de 100 millions de francs, sans compter les obligations. On a estimé à plus de 1 200 millions de francs les capitaux investis dans la métallurgie française, avant la guerre. Actuellement l'établissement des sociétés métallurgiques est, pour la plus grande partie, fonction du capital. Quand toutes les conditions économiques seraient acquises, il y a, du point de vue financier, impossibilité de multiplier les aciéries. L'industrie du fer est concentrée sous le contrôle de quelques sociétés. ("est le monopole d'une oligarchie.

Arrivée à ce stade de son évolution, la sidérurgie française a pris la figure d'une de ces forces économiques qui caractérisent l'activité d'un pays. Dans l'histoire des énergies nationales, c'est un phénomène relativement récent. Si le siècle du fer remonte, pour l'Angleterre au xvme siècle, pour la Belgique et l'Allemagne au commencement du xixe, il ne peut guère dater en France que des années 1880 à 1890. Sans doute avec le coke, la machine à vapeur et les chemins de fer, notre métallurgie possédait, comme ses rivales, dès 1890, tous les outils du travail moderne. « Mais, comme l'a écrit M. Demangeon, ces germes n'ont pas donné de suite une floraison immédiate. Longtemps, ils ne seront maintenus qu'en de rares centres, mieux

pourvus et mieux situés que les autres. Durant presque tout le xixe siècle, sauf en quelques foyers de puissante vitalité, notre métallurgie se dégagea péniblement des liens du passé, distancée par la colossale métallurgie de la Grande-Bretagne. »

A la fin du xixe siècle, l'industrie du fer se trouvait encore, en France, dans la jeunesse. Alors que, dans le monde entier, les besoins en fer étaient montés, en 100 ans, de 800 000 tonnes à 00 millions de tonnes: malgré la richesse de notre sous-sol en minerai, la France de 1900 ne fabriquait que 2 700 000 tonnes de fonte, importait 2 119 000 tonnes de minerai, en exportait 327 000 tonnes seulement. Plus de la moitié de la fonte était produite en partant des minerais étrangers. L'épuisement des gisements étrangers, la mise en œuvre des procédés Thomas ont donné l'essor à notre métallurgie. La mine de fer est devenue une puissance comme la mine de charbon : elle a pris une place de premier ordre parmi les agents de 1" énergie nationale, ^on activité n'est pas limitée, comme jadis, à quelques kilomètres des gisements. Elle s'impose à toutela contrée environnante, à toute la nation : bientôt, elle déborde au delà des mers.

De même qu'il existe des villes dont l'énergie et les capitaux contrôlent le pays dont elles vivent et qu'elles font vivre, il existe des industries qui modifient complètement la physionomie économique des nations. Dans le cas qui nous occupe, la puissance métallurgique ne s'arrête pas aux abords des usines qui élaborent le minerai; son rôle social est infiniment plus complexe. Par sa clientèle, elle agit directement sur les industries des transports, de l'habitation, de la construction mécanique, de la construction métallique, de l'armement; indirectement sur les industries des produits chimiques et de l'agriculture. Par l'organisation de

ses débouchés elle domine les problèmes de la circulation nationale : elle transforme les réseaux de chemins de fer et suscite de nouveaux tracés; elle suggère des améliorations au réseau des voies navigables et elle propose l'aménagement des ports. Par ses besoins considérables en main-d'œuvre, elle intervient comme agent de peuplement et de colonisation : si elle concentre, à pied-d'œuvre une population spéciale et qui n'a plus rien de commun avec les agricoles des environs, elle entretient aussi un personnel de manutentionnaires, de commis, de courtiers; de marins, quand elle possède une flotte; d'étrangers, quand elle essaime en dehors des frontières. L'industrie du fer est un des agents les plus puissants de l'activité nationale.

Quand les relations ne sont pas résolues entre les différents organes, l'industrie est obligée de s'arrêter et elle entraîne le pays dans un cataclysme économique. Ces perturbations étaient inconnues aux époques où la mine produisait uniquement pour le marché local. Quand les traités libre-échangistes de 1860 donnèrent le coup de grâce aux petites métallurgies de la fonte au bois, la main-d'œuvre libérée se livra plus exclusivement aux travaux de la terre; mais il n'en résulta pas grand changement dans l'activité régionale. Aujourd'hui, on ne peut envisager, sans angoisse, la disparition de l'industrie lorraine, par exemple; — ou même l'arrêt brusque des mines de Normandie, de Bretagne et d'Anjou, bien qu'elles soient au début de leur nouvelle existence.

Ouvrages à consulter.

Pour fêter son cinquantenaire, le Comité des Forges a publié une volumineuse étude où les auteurs les plus autorisés décrivent l'évolution de la sidérurgie française depuis l'intro-

duction du coke dans les hauts fourneaux. Cet ouvrage est la base de tout travail concernant le xrxe siècle et les premières années du xxe. Il a pour titre : Comité des Forges ;>r. France. I. La Sidérurgie française, 1864-1913 (Paris, 192 I, in-4). — II. Tableaux statistiques de la 'production minière et sidérurgique des principaux pays, 1864-1931 (Paris, 1921, in-1).

Parmi les nombreux ouvrages parus sur le sujet, on lira avec fruit : Angles d'Auriac (P.). L'évolution des procédés sidérurgiques et les réserves mondiales de minerai de fer (Bulletin de la société de l'Industrie minérale, XVII, 1911). — Lamétallurgie du fer, par Paul Doumer; Etudes par Doïïjier (P.), Paul Irveins, Fritz Thyssen, J.-O. Arnold, L. Bâclé. P. Nicou, E. de Loisy, W. Kestranek, baron de Laveleye, F. Meyek (Paris, Vuibert, 1910, in-8). — Ferasson (L.). La question du fer. Le problème franco-allemand du fer (Paris, Payot, 1918, in-16). — Id. L'industrie du fer (ibid.). — Laffite (L.). L'évolution économique de la Lorraine (Annales de Géographie, XXI, 15 janvier 1913). — Laurent (Th.). Le développement économique de la France. L'industrie métallurgique (Paris, A. Rousseau, 1912, in-8, extrait du Bulletin du Musée social, avril 1912). — Tribot-Laspière (J.). L'industrie du fer en France (Paris, Vuibert, 1917, in-8).

Parmi les statistiques, consulter principalement : Ministère des Travaux publics (Direction des mines). Statistique de l'Industrie minérale et des appareils à vapeur en France et en Algérie (Paris, Imprimerie nationale, grand in-8, publication annuelle).

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