‹ L'industrie et la morale considérées dans leurs rapports avec la libertéChapitre 10 sur 20 · Je disai^donc que dans l'état sau vagc l'homme · texte numérisé non relu

Je disai^donc que dans l'état sau vagc l'homme

(i) Emile, liv. 2.

D£à PEVPX^ES SAUVAGES. l^L

ne sait encore tirer presque aiicun parti de son intelligence etde ses forces : il n'est pas beaucoup plus habile à dirigier ses seatimens. Il n'a point encore appris à mettre de la. mesure dans ses actions à régard.de lui-même et envers ses semblables ;. et il y a dans son mode d'existence élutant d'obstacle à la formation de ses mœurs qu'au développement: de ses idées. :

Comme la manière dont il pourvoit à ses besoins l'expose fréquemment aux horreurs de l'a faim , il est aaturel qu'il mange avec voracité lorsque l'occasion s'en présente, et Fintempérance est une suite presc^ue inévitable de sa si^ tuation \ D'un autre côté, comme il faut aux peuples chasseurs d'immenses terrains pour se nourrir, il es^l très difficile ^ quelque peu nombreux qu'ils : soient ,t qu'ils ne se disputent pas l'espace; et la guerre, avec toutes. lés passion» qu'elle allume et qu'elle dSUmente; esi encore, pour ainsi dire, une conséquence obligée deleur état '. L'intempérance et le penchant à: l'hostilité sont donc deux vices inséparables de la ma-

(i) RobertSon, Hist.^id'Amér. , lit. 4*'

(2) Eli Amérique, dît Robertson {((>,), de petites sociétés de sauyages chasseurs de deux ou trois cents personnes occu-

l4^ . CHlPr ÏV. Lî!BEltté

nière de viyre du satfvag^; et iertes, il stiffii • loten de ces deâx-.^îdès^poup- prévenir chez lai le déyeloppement de toute bp^ne morale pex^ sonnelle et relative. •

- 8. Le sauvage , considéré ^ans là portion de sa eoDdnîte i|ai n'a de rapport qu'à lui-même^ semble presque entièrement destitué de moralité. L'homme inoral sait ré^ster aux séductions du moment ;/il sait se priver d'un plaisir dans la prévoyance du mal qui peut en être la suite. Le sauyi^e paraît tout-à-*fait incapable de ce calcul ; il cède sans résistance à l'impulsion de ses appé* tits ; et telle est encore l'imperfection de ses mœurs 2 qu'il ne rougit pas même de sonimmo* ralité ; il se livre à ses vices avec candeur et confiance ^ sa&s paraître soupçonner qu'il j ait daios cette conduite rien de funeste et de honteux.

11 me serait aisé de trouver dans les relatk^rm des meilleurs /voja^^urs de quoi confirmer ce$ remarques générées. On peut voir les détails

pent souvent des pays plus considérables que certains royaumes d'Europe , et quoique très éloignées les unes des autres , ces.petites nations sont dans des gueiTes et des rivalités perpétuelles.

DES PBUJPI^ISS S.AVVjâ^G£S. l45

qu'elles renfermc^nt sur les habiûides personnelles de riK>mme encore inculte ; sur sa vora-* cité , son ivrognerie , son incontinence , son oisiveté, son apathie, son excessive imprévoyance; et Ton jugera aisément combien ses mcôors sont éloignées de ce caractère d'innocence et de pu-* reté dont on a «voulu faire Tapanage des peuples barbares , et qui n'appartient véritablement qu'à ia meilleure portion des sociétés très cultivées\

(i) Voici quelques traits des niœurs privées de rhomme au pi^emier âge de la civilisation. — YoAAciis, Lorsque les naturels delà Nouvelle-Hollande ont tué un phoque, dit Péron, «des cris de joie s'élèvent de toutes parts; on ne pense plus qu'à la curée ; les féroces vainqueurs se groupent autour de leur vicrt^ne; on la déchire de tous les côtés à la fois; chacun mange, dort) se réveiUe, mange et dort encore. L'abondance avait réuni les tribus les plus ennemies entre elles, les haines pa-« r^jiss^tënt éteintes ; mais dès que les derniers lambeaux corrompus de leur proie ont été dévorés , les ressentimens se ré* veillent et des combats meurtriers terminent ordinsnirement ces dégoûtantes oi^ies. U y a quelques années que , dans les en* virons du port Jackson , une double scène de cette nature eut lieu entre les naturels 4u comté de Gumberland . à l'occasion d'une baleine énorme. qui y avait échoué, et sur les ossemens de laquelle ils s'entr' égorgèrent. » ( Voyage de découv. aux terres australes f' t, ^, p. 5o.)

IvApGNSRn;. «La police, d^ns la capitale de Mexico, dit M. de Humboldt , fait circuler des tombereaux pour recueillir les ivrognes que l'on trouve dans les rues ; ces Indiens , que VjOin traite comme des corps mortSy sont, menés au corps de

\l\k CHAP. IV. LiBllATÉ

9. La lïïot^âle de relation de rhomine3aiivage né vaut pas m^ieùx qoè sa morale personnelle.

garde principal; on leur met le lendemain an anneati de fer an pedt et o&'bsBr fait iraTHillér pendant 4r<nfi jouca à netto^^er lea nie^..£n les. relâchant le quatrième jour, on est sûr d'en saisir plusveurs dans' le cours dé la même semaine, » M. de HumbôMt ajoute que lei Itîdt^ns nionti^tnl' ie ménk'e 'penchant à Fi-- . v/'Ojipiprie.dans \^ pay3, çh^u4$ et vçjs^is d^^.çot^s , et il trouve que leur grossièreté se rapproche^ pour ainsi dire, de celle des animaux é {Essai politique sur la NoùveHe-^Espàgn&i tom. I, p. 393.)

Incontinence. Le sauvage a peu de penchant à la volupté. C*est Feffet des rgueurs de sa condition , de la fûim qu'il endure, des fatigues énervantes qu'il supporte. Les naturels de la terre de Diémen, dit Pérou, ne comprenaient aucun des signes par lesquels nous manifestons nos sentimens ajBFectueux. Les baisers, les caresses, Faction d'embrasser leur paraissaient des choses inintelligibles et tout-à-fait surprenantes. On a fait des remarques analogues sur la froideur des indigènes de FAmérîque et d'un grand nombre de peuples sauvages. Mais le sauvage est froid sans être continent; et partout où une condition moins dure le rend plus propre aux plaisirs de Famom*, la li*- • cence de ses mœurs est excessive. Les indigènes de F Amérique^ suivant Robertson , n'attachent aucun -frix à la -chasteté ' des femmes. John Heckwelder dit qu'elles sont peu fécondes , et avoue que cela tient à la vie dissolue qu'elles mènent depuis qu'elles font usage des liqueurs fortes. (Hist.^' mœurs et coutumes des six nations <i etc., p. 354.) * .

Oisiveté. C'est de tous les vices de l'homme inèulte celui qu'il a le plus de peine à vaincre. Il y tient à la fois par inclination et par préjuge. Notre vie active lui paraît ba«se et servile. [Francklih , ÙÈUv, mor.) Il n'y a , suivant lui, de dignité que dans le repos. Aussi, lorsqu'il n'est pas engagé dans qu^l-

DES FEUPLES SAUYA'QES. 10

Il -ne parait conduit datis ses rappor]ts avec ies âufres" que par des passions , comme il ne l'est envers lui-même que par des appétits ; et il chàe à ses affections comme à ses appétits , remarque Fergusson , sans songer le moins du monde aux conséquences de ses actes'.

Sa conduite , observée dans les rapports de

/jue entreprise de guerre ou de chasse , passe-t-il son temps dans une ÎDaction absolue , n^eaviant d'autre bien que de ne fi«n faire , et restant de^ jours entiers couché dans son hamac pu assis à terre dans ube stupide immobilité , sans changer de position, sans lever les yeux de dessus la terre , sans articuler nne parole. (Souguer, Voyage au Pérou ^ p. 102.) <: Imprévoyance. La faoûne a beau châtier la paresse du i»iti« vage et l'avertir de la nécessité du travail, elle ne le rend ni plus actif ni plus industrieux. Il subit, sans fruit pour ses m«urs , toutes leï consé^iieDces de ses vices , et \% centième expérience est aussi perdue pour lui que la première. Le sauvage , dit Kobertson , ne songe à bâtir une hutte que lorsqu'il j est contraint par la rigueur du froid , et si le temps «^adoucit tandis qu'il a la main à l'œuvre , il laisse sa tâche imparfaite , sans soi^ger que la froidure puisse jamais revenir. Lorsque; le Caraïbe a dormi, il donnerait son hamac pour une bagatelle ; 1^ soir, il sacrifierait tout pour le recouvrer, et le lendemain, il le donnerait encore pour rien, sans pensera ses regrets de la veille. {^Hist. d'Amer.^ Iw. 40

Je pourrais, sur tout cela, multiplier à. l'infini les citations et les exemples. ^ .

(i) aThey açted fixira aflfectiou , as they acted from appetite^ without regard to its cojisequences. » [Essai on the cw, soc. , p, i3o, Basil, )

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père, d^époux, d'enfant, est remplie d'actions brutales et cruelles. Abandonner l'enfant qu'on nepeutpljus nourrir, le vieux parent qui ne peut plus marcber , et non-seulenaent les abandonner mais les détruire , sont , d'après les récits des voyageurs, des actes ordinaires à cette époque dé ]a vie sociale*. Les femmes surtout y sont maltraitées. Le mot de servitude est trop doux pour rendre l'état auquel elles sont réduites. EHesfont à la fois l'office de servaates et de bétes de somme. Péron, parlant de celles de la Nouvelle-Galle du sud , dit qu'on remarque en elles je ne sais quoi d^inquiet et d'abattu y que la tyrannie imprime toujours au front de ses victimes , el il ajoute que presque toutes sont couvertes de cicatrices, tristes fruits des mauvais traitemens dé leurs féroces époux ".

(i) yoy. Péron et les voyageurs qu'il cite, t. I, p. /^6S de sa Relatiop.

(2) Ibid,, p. 25i et 255. Les femmes sont les esclaves de la vie sauvage ; elles forment la classe ouvrière de cet état ; elles exécutent presque tout ce qui s'y fait de travail utile. Partout où il y a un commencement d'agriculture, ce sont elles ordinairement qui labourent la terre ^ qui sèment et récoltent le grain, qui Fécrasent et le préparent (John Heckwelder^ out>. cité, p. 2^6 et ^Z'] ; Robertson ^Introduct» à Vhist'de Charles V, note 18; Hist» d^Jmér., liv, 4-) Elles font sécher la viande, pré-

DES PEUPLES SAUVAGES. xli^

Il a est pas d'âge où la société soit plus livrée à Fempire de la force. Nous sommes blessés des inégalités qu'elle présente encore : elle en offre alors de bien autrement cruelles: elle laisse en général le faible à la merci du fort; elle aban-

palpent les peaux , ramassent les racines pour la teinture (^Heck^ welder, ib.^ p> 24^). Ailleurs , elles vont à la pêche pour leurs maris. (Péron, t, I, p, i5^). Dans les voyages, elles portent les enfans en bas âge, les ustensiles et tout le mobilier {Heck^ welder, p» 237). Tout ce qu'elles produisent est la propriété du mari (/6. pi 242). Elles n'ont pas même toujom*s part au finit de leur travail. Péron raconte que, dans une entrevue qu'il eut avec les naturels de la Nouvelle-Hollande , il vit les hommes se partager le poisson que leurs femmes avaient pris, et le manger sans leur en rien offrir (f. I , ^. 262 à 256). Elles préparent le repas de leur mari ; elles le balancent dans son hamac quand il a mangé. Elles ne mangent point, en général, avec loi. Dans certains pays elles ne participent même pas aux jeux auxquels il semblerait le plus naturel de les admetti<e , par exemple à la danse. M. de Humboldt, parlant de celles de FAmérique méridionale, observe qu'elles auraient plus de vivacité que les hommes , dont la chant est lugubre et mélancolique; «mais, dit-il, elles partagent les malheurs de l'asservissement auquel ce sexe est condamné chez tous les peuples où la civilisation est encore très imparfaite ; elles ne prennent point part à la danse; elles y assistent seulement pour présenter aux danseurs des boissons fermentées , qu'elles ont préparées de leurs mains. » { Essai pol, sur la Nouv-'Ësp.t, I, p, 4^4)* Humiliation et fatigue , tel est partout leur lot dans la vie sauvage. Ce qui caractérise surtout cet âge de la société, c'est Tétat de dégradation auquel les femmes y sont réduites. {Roberts,^ Hist, d'Amer. liv\ 4.)

l48 GHAP. IV. LIBERTÉ

donne à chacun le soin de venger ses injures et de se défendre comme il pourra contre ses ennemis particuliers '.

« Il est vrai qu'on n'y cherche pas encore à s'asservir les uns les autres; on n'a point d'intérêt à cela : que ferait-on de ses esclaves '? les hommes , à cet âge , ne savent point encore comment il est possible de faire de l'homme un instrument. Mais s'ils ignorent comment il peut devenir un oudl^ ils savent très bien comment il est un ob*stâcle , et s'ils ne cherchent pas à s'asservir, c'est qu'ils trouvent mieux leur compte à s'entre-exterminer.

Ne cultivant pas la terre, et ses productions naturelles étant ordinairement très loin de suffire aux besoins de tous , c'est à qui aura le peu qu'elle donne sans culture, et ils 3ont, comme dit Cook, sans cesse occupés à s'entre-détruire, comme leur seule ressource contre la famine et la mort \

(i) Robertson, Hist. d'Ainér., liv. 4«

(2] Dans la vie sauvage|, on mange, ou, tout au moms, on tue 8eft ennemis : Taction de les assei*vir a|>partient , comme on le veri'a, à une époque moins barbare. *

(3) Premier voyage, t. III, p. 45.

DES PEUPLES SAUVAMES. 1^9

Plus dans cet état il est difficile de Tivre et plus il est aisé de se diviser. Chaque tribu garde son gibier avec une attention jalouse. La moindre apparition des étrangers sur ses terres suffit pour lui naettre les armes à la main. Le simple • accroissement d'une tribu voisine est regardé coQûiiQe Ain acte d'agression *. La guerre , aliumée par le besoin de défendre sa subsistance^ est entretenue par le désir de se venger, le plus violent des sentimens que paraisse éprouver ràomme sauvage. Plus l'intérêt en est grand, plus les sentimens qui j poussent sont impétueux et plus elle se fait avec furie. Joignez qu'elle est encore envenimée par la férocité naturelle du sauvage, passion tellement emportée, dit Eobertson, qu'elle ressemble plutôt à la fureur d'instinct des animaux qu'à une passion humaine \

Divisés ainsi par des haines cruelles , implacables^ éternelles, les hommes, dans T.état que je décris, jouissent de beaucoup moins de sécu* rite qu'à aucun autre âge de la civilisation. « Je suis fondé à croire, dit Cook, d'après mes pro-

(i) Maltbus, Essai sur le principe de la pop., t. I, ch. 4* (2) Hist. d'Amer., liv. 4«

l5o CHAP. IV. LIBERTÉ

près observations et les renseignemens que m'a fournis Taweiarooa, que les habitans de la Nou-

velle-Zélande vivent dans une crainte perpétuelle d'être massacrés par leurs voisins. Il n'est pas de tribu qui ne croie avoir éprouvé de la part de telle autre quelque injustice ou quelque outrage dont elle est sans cesse occupée à tirer vengeance. .. La manière dont s'exécutent ces noirs projets est toujours la même : on tovid, de nuit, sur l'ennemi qu'on veut détruire, et s'il est surpris sans défense, on tue tout, sans distinction d'âge m de sexe... Ce perpétuel état de guerre, ajoute Coôk, et la manière destructive dont elle se fait produisent chez ces peuples une telle habitude de circonspection, que de nuit ou de jour, on n'y voit aucun individu qui ne soit sur ses gardes ' >«.

Telles sont les relations des hommes sauvages ; voilà comme ils usent entre eux de leurs facultés. Ils les emploient à subjuguer les femmes, à accabler la faiblesse, à se faire entre eux des guerres atroces et non interrompues.

lo. Sous quelque point de vue donc qu'on

(i) Troisième voyage, t. I, p. i24*

DBS PEUPLES SAUVAGES. l5l

les considère 9 il est visible qu^ils sODt infiniment moins libres que rbomme c u I ii vé . Ils le son t moins physiquement : ils ont moins de force corporelle^ et ne sont pas capables, à beaucoup près> de tirer de leurs forces le même parti. Ils le sont moins intellectuellement : ils ont incomparablement moins d^esprit, d'indu strie , de connaissances de toute espèce. Ils le sont moins moralement : ils n'ont, sous aucun rapport, aus^i bien appris à régler leur$ sentimens et leurs actions. Ils le sont moins, en un mot, dans toute leur manière d'être : ils sont exposés à une multitude de privations , de misères , d'infirmités , de violences dont rhomme civil sait se préserver par un usage plus étendu , plus juste et plus raisonnable de ses facultés. Yojez le sauvage dans les situations les plus ordinaires de sa vie, en proie à la famine que lui font soufirir son ignorance et sa paresse , dans l'état d'immobilité stupide où le retient son inertie, au sein de l'ivresse brutale où l'a plongé son intempérance , environné des périls qu'il a provoqués par ses fureurs ; et vous reconnaîtrez qu'à aucun autre âge de la vie sociale l!homme ne fait de ses forces un usage aussi borné , aussi stérile , aussi violent, aussi dom-

CHAP» IV. IiXBËRTG

înageahle, et que, par conséqueat, à aucun autre âge il ne jouit d'aussi pea de liberté;

11. Cependant, si Ton ne trouve pas la liberté dans Téiat jsauvag^, on y en découvre les élémens ; on y aperçoit quelques commencemens d'industrie > de inorale^ d^ justice* L'homme n'y est pas exclusivement ocpupé à. détruire ; il s'y livre aussi quelquefois au travail paisible et productif; il coD$tr\iit une butte; il la meuble de, quelques ustensiles informes; il cultivée quelquefois le sol qui l'entoure immédiatement; il éebange cpntre de3 denrées, des outiU, de^ ornem^n^ La dépouille d^s. animaux qu'il a pris à la chasf$e. Qu'il porte davantage son activité dans ces diroçtioas ; que l'^riculture, le commerce, lesarts deviennent ses principaux moyens d'existence, et nous verrons croître iosensiblement sa liberté. Sa nouvelle, manière de vivre exigeant plus de réflexion et d'étude^ ^n esprit deviendra plus inventif; ses exercices étant plus modérés > son inertie sera moins profonde; sa subsistance étant plus assurée, il n^angera avec plus de modération; la vie lui devenant plus facile, il^iura moins de sujets de dispute, il me^

DJBS PKVPLES SAUVAGES. 1 53

nacera 'moins ses voisins et en sera moins menacé; finalement 1 usage Je ses forces s'étendant et devenant par degrés moins préjlidiciable, sa liberté croîtra dans la même proportion.

Il suffit donc que Thomme sauvage fasse,» à quelques égards, de ses forces un usage utile et non offensif, pour qu'on découvre les premiers élémens de la liberté dans sa manière de vivre. J'ai dit qu'elle existait en germe dans le peu d'in^ dustrie qu'il possède. Elle existe aussi dans son impatience de toute suprématie factice , de toute injuste domination. Le sauvage se soumet volontiers au chef qu'il a choisi pour le conduire à la guerre ou pour diriger les chasses entrej)rises en commun; mais il ne supporterait pas, en général , qu'un de ses pareils voulût s'arroger (Quelque autorité sur sa personne , et entreprendre dé soumettre sa conduite à ses directions. Comme cet âge est celui où il y a le moins dé sûreté , il est naturellement celui où Fhommé est le jplus disposé à la résistance, où il se montre le plus farpuchev, le plus ennemi de toute sujétion. Cette passion d'indépendance individuelle, celle personnalité du sauvage est un de ses plus énergiques sentimens , au moins dans

l54. GHAP, IV. LIB. DES PEUP. SAUYAGES.

les bonnes races. Elle le rend capable d'actions héroïques; elle l'arme d'une patience invincible au sein des tourmens. U n'est pas de tortures qu'un prisonnier sauvage ne supporte plutôt que de s'avouer vaincu. Et ce n'est pas seulement un courage N passif que cette vertu lui inspire^ elle lui donne quelquefois autant de valeur que de résolution. La guerre d'indépendance que les Araucans soutinrent contre les Espagnols , dit l'historien Molina, est comparable à tout ce qu'offrent de plus admirable^ dans ce genre, les histoires anciennes et modernes de l'Europe.

Lorsque les Américains, dit Robertson, virent que Içs Espagnols les traitaient en esclaves , un grand nombre d'entre eux moururent de douleur ou se tuèrent de désespoir '.

1 3. La suite de nos recherches va noiis apprendre comment ce sentiment se modifie dans les âges subséquens de la société, et en général comment se développent les germes de liberté que nous venons d'apercevoir dans la vie sauvage.

(i) Hist. d'Am., liy. 4.

JbIBEATB DES PEUPLES NOMADES, l55

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Du degré de liberté qui est compatible avec la manière de

vivre des peuples nomades ' .

I. Daihs le précédent chapitre nous avons vu Rousseau faire de la liberté un attribut distinctif des peuples sauvages. D^^ns celui-ci ^ nous allons voir (Tautres écrivains la considérer, à leur tour, comme un apanage des peuples nomades, « Ces peuples, dit Montesquieu, jouissent d'une grande liberté; car, comme ils ne cultivent point la terre, ils n'y sont point attachés : ils sont errans , vagabonds ; et si un chef leur voulait ôter la liberté , ils riraient d'abord chercher chez un autre , ou se Retireraient dans les bois pour y vivre avec leur famille". »

(i) Quoiqu'on se serve de ce mot pom* désigner indistinctement tous les peuples sans établissement fixe , il s'applique particulièrement aux peuples pasteurs , conrnie son étjmologie Findique, et c'est dans cette acception restreinte qu'il est pris ici.

(2) Esp. des lois, liv. 18, cb. 14.

l56 CHAP. V. LIBERTÉ

Voilà donc que les peuples nomades sont libres, suîvant,Montesquieu, parce qu'ils peuvent se retirer dans les bois ; comme'Ies peuples sauvages sont libres , suivait Rousseau , parce que , si on les chasse d'un arbre , ils peuvent se réfugier au pied d^iin autre. II y a , comme on voit , beaucoup d'analogie dans les idées que ces deux grands écrivains paraissent se faire ici de la liberté.

A la vérité, ce que Montesquieu dit en cet i endroit ne l'empêche pas de reconnaître, quel-' ques pages plus loin , que les peuples nomades de la grande Tartarie sont dans l'esclavage poli^ tique'. Mais aussi déclare -t -il les Tartares lé peuple le plus singulier de la terre , (ce sont ses {expressions ). « Ces gens -là, dit-il, n'ont point de villes ; ils n'ont point de forêts , ils ont peu de marais; leurs rivières sont presque toujours glacées ; ils habitent une plaine immense , ils ont des pâturages et des- troupeaux, et par conséquent des biens, et ils n'ont aucune espèce de retraite *. » Or, l'important, pour être libre, c'est de savoir où se réfugier, ou fuir; c'est à pouvoir fuir que

(i) £sp. des lois, lîv. i8, ch. 19.

(2) Ibid,

la liberté consiste ; et la règle générale c*est qu'on est d'autant plus libre qu'on peut se sauver plus aisément^ qu'on est moins chargé de biens , qu'on ne tient point à la terre, qu'on ne la cultive point, qu'on n'a ni feu ni lieu , qu'on vit de pillage et de vol au sein d'une vie errante et vagabonde.

Ces préjugés étaient ceux du temps où Mon* tesquieu a écrit; et si un esprit aussi éminenl n'a pas su s'en défendre , on sent qu'il ne faut pas demander des idées plus justes à des écrivains d'un ordre moins élevé. J'ai cité Rajnal à côté m de l'auteur d'Emile : je peux faire parler Mably après l'auteur de l'Esprit des lois. « On jugera sans peine, » dit Mably parlant des Francs tandis qu'ils erraient encore à la suite de leurs troupeaux dans les forêts de la Germanie, « on jugera sans peine cju^ils dei^aient étrt'souveraitiement libres, » Et veut-on savoir pour quelle raison on en pourra porter ce jugement , d'après Mably , c'est qu'ils étaient un peuple Ji'er^ brutal^ sans patrie , sans lots ^ ne vwa^nt tjue de rapine \

Assurément, voilà de singulières manières d'entendre la liberté. Un peuple est libre pîirce

(i) Observât, sur Thistoire de France, 1. 1, p. i58;'in-i2,

l58 CHAP, V. LIBERTÉ

qu'il ne sait pas cultiver la terre , qu'il ue produit rien , qu'il ne possède rien , que rien ne l'empêche de fuir, qu'il ne vit que de pillage; parce

qu'il est à la fois ignorant, brutal, intempérant, emporté, voleur. N'est-il pas étrange de voir des hommes comme Montesquieu , et même comme Mably, faire de la liberté l'apanage de mœurs pareilles?

2. Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai dit précédemment de. cette triste faculté de fuir, qui est le partage commun de tous les peuplef errans et misérables, et dans laquelle on a voulu placer la liberté. La liberté ne consiste pas à pouvoir fuir quand on voudrait rester ; mais à pouvoir rester ou partir suivant qu'on le désire. Le nomade qu'on oblige de lever sa tente et d'abandonner ses pâturages , n'est pas plus libre que le sauvage qu'on expulse de sa cabane et de ses terres à gibier. Montesquieu l'a si bien senti qu'il trouve les Tartares^ tout misérables qu'ils sont, trop riches encore pour être libres; et il présente le peu de ressources qu'ils possèdent comme une des causes de leur assujettissement. Il ne voit pas que, ne possédassent- ils

. DES PBUPLES NOMADES. iSq

rien , on leur ferait encore violence en les forçaht à fuir contre leur juste volonté, et que, par conséquent, il ne suffit, en aucun cas, de pouvoir fuir pour être libre. La servitude d'ailleurs n'est pas de ces maux auxquels on peut se dérober en fuyant; elle est étroitement liée à l'ignorance, aux vices, aux injustices des hommes, et un peuple grossier et vicieux aurait beau changer de place, il la retrouverait partout où il irait s'établir.

Je dois remarquer, à ce sujet, combien est Outré ce que dit Montesquieu de l'influence qu'exercent sur la liberté le climat, le sol et d'autres circonstances extérieures. Autant j'aime qu'il parle de la longue chevelure des rois Francs, à propos de la nature du terrain ' , que de le voir expliquer la servitude de l'Asie par la neige qui manque à ses montagnes % ou la liberté des anciens Athéniens par la stérilité du sol de rAttiqué\

Il est très vrai que l'homme est plus ou moins

(i) Esprit des lois, liv. i8 : Des lois dans le rapport qu'elles ont avec la nature du terrai/s. -— Chap. 18 du même livre : De la longue chevelure des rois Francs,

[1) Liv. 17, ch. 6.

(3) Liv; 18, ch. I.

l6o CHAI". Y. LIBERTÉ

aidé ou contrarié dans le développemenlet l'exetcice de ses forces par la nature des choses maté*rielles au milieu desquelles il vit; par la chaleur , Thumidité , le froid y la stérilité ou la fertilité du sol y la disposition des eaux eX des terre^^ et en général par toute la constitution physi- <\\xey ainsi que par la position géographique du pays où il est placé. Il n'est sûrement pas in* différent à la liberté commerciale des Anglais que l'Angleterre soit un pays entouré d'eau et' profondément découpé par la mer. Je ne vois rien d'absurde à dire que ^ dans l'état arriéré où se trouvent, à certains égards > les moeurs de l'Europe, les montagnes de la Suisse servent encore à protéger la sûreté de ses habitans. Il est certainement utile à la liberté des Ânglo-Âméricains que l'Amérique soit séparée par quinze ou dix-huit cents lieues de mer du théâtre de nos violences et de nos désordres politiques, etc.

Mais quelle que soit l'influence qu'exercent sur la liberté humaine les circonstances physiques où rhomme se trouve placé , c'est méconnaître évidemment sa nature que de la faire dériver de là. L'homme est de tous les animaux celui sur qui le monde extérieur a le moins

DES PEUPLES NOMADES. l6l

d'empire ; et d'ailleurs en dépendît-il plus qu'il ne le fait, le principe de sa liberté serait toujours * en lui-même, dans son activité, dans son énergie, dans le plus ou moins de perfection de ses facultés intellectuelles et morales, et non dans les choses dont il est entouré. Elle dépend de sa culture*, et non de l'état de l'atmosphère du de la disposition des terres et des eaux; et si les Anglo-Américains jouissent, politiquement, d'une grande liberté , ils n'en sont certainement pas plus redevables à l'étendue des mers qui les séparent de nous qu'à l'état avancé de leur civilisation politique.

Avouons donc, en revenant à notre sujet, que les Tartares ne sont pas esclaves , comme le dit Montesquieu , parce qu'e/^ n^ ont point de villes y point dé forêts y peu de mardis; j et qu'il n'est ville, forêt, ni marais qui pussent faire un peuple libre d^un peuple inculte comme les Tartares.

Avouons aussi que les peuples pasteurs ne sont pas libres parce qu'ils soiU errans et vagabonds : lorsque la faim, le froid, les maladies, et la guerre plus meurtrière encore, vinrent assaillir dans leur migration les Calmoucks partis des bords du Volga, pour aller former un

l62 GHAP. V. LIBERTÉ

nouvel établissement à la Chine, le grand nombre de ceux qui succombèrent ne trouvaient probablement pas que la vie erranjLe fût très favorable à la liberté ' •

Les peuples nomades ne sont pas libres davantage parce qu'ils sont ignorans : Tignorant ne sait point tirer parti de ses forces, et c'est mal prouver la liberté d'un homme que de dire qu'il ne peut faire aucun usage de ses facultés.

Ils ne le sont pas non plus parce qu'ils sontmtempérans: l'intempérance, qui use et dépravé nos organes, est sûrement un mauvais moyen d'en faciliter le jeu , d'en étendre et d'en affermir l'exercice.

Ils ne le sont pas non plus parce qu'ils sont Jiers et brutaux : la brutalité du nomade , si elle le rend quelquefois impatient de la domination^ le dispose habituellement à la violence , et la violence est certainement un mauvais moyen de liberté.

Ils ne le sont pas non plus parce qu'ils ne cultivent point la terre , qu'ils Tie produisent rien et ne vivent que de proie : tout peuple pillard est menacé de pillage : Montesquieu, parlant des

(i) yojr. le Voyage de Benj. Bergmann chez les Galmoucks.

DES PEUrj.ES NOMADES. lG5

ravagea que les hordes errantes dé la Germanie venaient exercer dans Tempire romain dit , que les destructeurs étaient sans cesse détruits ' : leur destruction était donc la conséquence naturelle de leur manière de vivre : ce résultat n'indique pas qu'elle fût très favorable à leur liberté.

Ainsi tout ce que disent Montesquieu et Mably pour établir que les peuples nomades sont libres prouve tout au contraire qu'ils ne le sont pas. Des hommes qui ne cultivent pas la terre, qui n'exercent aucun art, qui soùt ignorans^ débauchés, violens, ne sauraient être des hommes libres. Il ne peut j avoir de liberté véritable qu'au sein des pays où l'on possède de l'industrie et dés lumières, et où Ton sait plier ses forces aux règles de la morale et de l'équité.

3. Si, prenant ainsi la liberté dans son acception véritable, je veux chercher maintenant quelle est celle dont jouissent les peuples pasteurs, je serai conduit à reconnaître qu'ils sont un peu plus libres que les nations sauvages. En effet, leur esprit ne se meut pas dans un cercle aussi étroit; ils savent faire un Usage un peu plus étendu de

(i) Esprit des lois, liv. i8, c. 4* \ II.

l64 GHAP. V. LIBERTÉ

leurs^ facultés naturelles; ils savent mieux se nourrir, s'abriter, se vêtir; leur nourriture est à la fois plus saine , plus abondante et moins précaire; leurs vêtemens sont aussi meilleurs et on n'en voit pas d'absolument nus ; enfin la tente du nomade , toute grossière qu'elle ^st , vaut pour^ tant mieux que la hutte du sauvage.

J'ai dit qu'on apercevait quelquefois chez les peuples chasseurs de faibles commencemens d'agriculture; on les retrouve avec un peu plus d'extension chez certains peuples pasteurs. Ces peuples commencent à faire usage des métaux; ils ont subjugué plusieurs espèces d'animaux et les ont plies à diverses sortes de services. Leur industrie manufacturière est un peu plus avancée que celle des peuples chasseurs t ils construisent des chariots ; ils fabriquent de meilleures^ armes; ils foulent le feutre , filent la laine, tissent quelques grossières étoffes. Ils ont aussi sur le commerce , les échanges , le calcul , des notions plus étendues que les sauvages. Enfin , comme ils sont en général plus industrieux, ils ne se trouvent pas sous le joug de nécessités aussi cruelles : ils ne tuent point, par (exemple , une partie de leurs enfans , faute de pouvoir les

DES PEUPLES NOMADES. l65

nourrir tous; si une. mère vient à iDOÛrir pendant la durée de Fallaitemeat, ils nese croient pas obligés d'étouffer sur son sein le fruit de ses entrailles; enfin ^ comme ils possèdent quelques moyens de transport, ils peuvent, dans leurs fréquentes émigrations , emporter avec eux leurs vieux parens , et il ne parait pas qulls soient jamais réduits à regarder le parricide comme ua bon office * .

V Les peuples nomades savent danc faire Àe leurs facultés un usage un peu plus étendu que les peuples sauvages. D'une autre part, ils savent en faire vis-à-vis d'eux-mêmes un usage un peu mieux réglé. Habituellement moins affamés^ ils ne mangent pas , dans Poccasion , avec le même excès d'intempérance; leur ivresse a peut-être quelque chose de moins brutal; leurs fatigues étant moins outrées, ils sont moins enclins à là paresse ; leUr repos n'offre pas le même caractère d'apathie et de stupidité. Ils sont donc en général plus dispos, plus inaîtres d'eux-mêmes ; et sous>

(i) f^oj. dans Pérou , 1. 1, p. 468 et suiv., combien ces excès sont fréquens dans la vie sstnvage. Ils ne sont plus tolérés dans^ la vie nomade : « Numerum liberorumjinire, aut quemquam ex agnatis necare flagitium hahetur. » (Tac. Mœurs des Germ-^,. c. 19.)

l66 CHAP. V. LIBERTE

ce second point de yne^ ils peuvent user de leurs forces avec plus de liberté.

Enfin les peuples nomades commencent à mettre quelque calcul dans leurs relatioiis avec les autres hommes , et soiis ce rapport enccM^e ils sont supérieurs aux peuplés chasseurs. Le sauvage ne faisait la guerre que pour exterminer ses émiemis : le nomade ne se propose pas toujours de les détruire ; il est capable de concevoir la pensée de les asservir , et ceci même , chose ângulière> est un progrès vers la liberté. Uinlérét ; qui à cet âge de la civilisation persuade déjà à l'homme de ne plus massacrer ses prisonniers^ lùipersuadera plus tard de ne plus &ire la guerre^ et donnera par degrés une tendance moins violente et moins destructive à son activité. On est donc d^jà plus près d'être libre ; on est même déjà pins libre par le fait. Comme le meurtre et * la dévastation ne sont plus Tonique fin de la guerre, elle ne se fait peut-être pas avec le même degré d'exaltation el de fureur ; elle n'excite pas des ressentimens aussi violens, âussiimplacables': il y a donc un peu plus de sécurité. La liberté

(i) C'est dans la vie nomade que commence à s'introduire

DE$ PEUPLES lïOHADES. 167

souffre moins aussi dés suites immédiates de la guerre ; car, quels que soient les malheurs de la servitude, il vaut mieux encore être pris pour être réduit en esdavage que d'être pris pour être attaclié à un é{tteu , mutilé, décUré, brylé , dévoré; et un esdave a beau être esclave, il est pourtant plus libre qu'un homme mort.

Soit donc que l'on considère les peuples nomades dans leurs relations avec les choses , avec eux«mémes, avec leurs semblables, on trouve qu'ils font de leurs facultés un usage un peu moins borné, moins stupide, moins déréglé, moins violent que les peuples sauvages , et qu'en conséquence ils jouissent, sous tous ces rapports, d'un peu plus de liberté*

4« G^endant, ces progrès sont loin encore d'être très sensibles ; et quand je dis qu'ils font de leurs forces un usage un peu moins aveugle et moins em^porté , je ne prétends pas dire assurément qu'ils s'en servent d'une manière bien éclairée et bien morale. <^uoique logés , nourris , . vêtus un peu moins misérablement que les peu-

Fusage des compositions , qui permet d^entrevoir un terme aux dissentions et aux guerres particulières.

168 GHAP. V. LIBBHTE

pies chasseurs, ils ne savent pourtant encore pourvoir que très imparfaitement aux premières nécessités de la vie physique. Les anciens Scythes , suivant Justin, n'avaient pour tout logement que des chariots couverts de peaux '; c'est encore là Fu nique abri de la plupart des peuples tartares. Les Germains ne savaient employer dans la construction de leurs habitations ni la pierre^ ni la brique^ ni le ciment^ ni la chaux; leurs** demeures n'étaient que des huttes basses et grossières, construites de bois non façonné, couvertes de chaume et percées à leur sommité pour laisser à la fumée un libre passage. Quelquefois même ils n'avaient pour, asile que des souterrains obscurs , qu'ils recouvraient d'une couche épaisse de fumier '.

Le vêtement des peuples pasteurs est'encore plusgrossier queleurs demeures. S'ils ne sont pas dans un état d'absolue nudité, comme plusieurs peuples sauvages , ils sont en général découverts de. plus de la moitié du corps. Tacite et César s'accordent à dire que les Germains n'avaient, pour se défendre contre la rigueur du froid,

(i) Liv. 2, ch. 2.

(2) Tac. Moeurs des Germ., ch. 16.

qu'un léger manteau formé de la peau de quelque animal; qu'ils fixaient sur leurs épaules avec une agrafe et plus souvent avec une épine, et qui laissait la plus grande partie de leur corps à nu '• La tunique que joignaient à ce vêteixient la plupart des femmes germaines n'était qu'une espèce de sac de toile grossière , qui ne leur voilait ni les jambes ni les bras et qui laissait à découvert tout le haut de leur poitrine '•

Les nations pastorales trouvent un aliment sain et substantiel dans le lait et la chair des troupeaux dont elles font leur principale nourriture ; mais plus cette nourriture est aisée à obtenir, plus la population s'élève rapidement au niveau de ce faible moyen de subsistance , et quand elles ont épuisé cette ressource , elles ne savent y suppléer que fort imparfaitement. Elles ne tirent presque.rien du sol par la culture. Outre que les pays qu'elles habitent y sont généralement peu propres, elles sont encore plus détournées de s'y livrer par leur paresse et par la férocité de leurs mœurs que par l'aridité du sol. Les Usbecks de la Grande-Bucharie , dit l'auteur de l'histoire gé-

(i) Mœurs des Germains, c. 17. — Guerres des Gaules, 1. 6. (2) Moeurs des Germ., ib.

170 GHAP. V. LIBERTÉ

néalogique des Tartares ^ ne sont excilés ni par la fécondité singulière de leur pays^ ni par la prospérité de ceux qui le cultivent, à se livrer aux arts paisibles de l'agricultUTC et du com* merce'. Les Germains > au rapport de Tacite, ne répondaient guère mieux à la fertilité de leur contrée : ib ne lui faisaient produire que très peu de blé % et tous les fruits qu'ils mangeaient étaient sauvages ^

D'ailleurs la paresse et la grossièreté des peuples pasteurs ne sont pas la seule cause qui arrête les progrès de leur agriculture; elle est encore arrêtée par leurs continuels déplacemens, qui ne leur permettent de faire aucune accumnlation , de donner aucune suite à leurs travaux ; elle l'est surtout par leurs éternelles déprédations qui ne laissent au laboureur aucun espoir de recueillir le fruit de ses peines * ; elle

(i) Tome II, p. 455.

(2) Mœurs des Germ., cb. 26.

(3) /*., ch. 23 et 26.

(4) « C'est moins la richesse du sol qu'un certain degré de sécurité , observe judicieusement Maltbus , qui peut encourager un peuple à passer de la vie pastorale à la vie agricole. Lorsque* cette sécurité n'existe point, le cullirateui' sédentaire est plus exposé aux vicissitudes d« la fortune que celui qui mène une vie errante et emmènfc avec lui toute sa propriété. Sous le gou-

DES PEUPLES NQMABES. I7I

Fest enfin par les précautions mêmes qu'ils prennent quelquefois pour empêcher qu'elle ne fasse trop de progrès, qu elle n'adoucisse leurs mœu rs, et ne finisse par les dégoûter du brigandage. Cest dans cet esprit que les Germains faisaient tous les ans un nouveau partage du sol \ Ils craignaient, dit César 9 que les charmes de la propriété ne leur fissent enfin quitter^ la guerre et les armes pour les douces occupations de la culture \ En somme, les peuples, à ce secoild âge dé la civilisation , n'exécutent encore que des travaux singulièrement grossiers. Pour se faire une idée de l'imperfection de leurs arts , il sufiit de dire qu'ils ignorent l'écriture ^ et qu'en général la monnaie manque à leurs échanges et le fer à leur industrie ^. Aussi sont-ils excessivement misérables. Le commun des Bédouins , dit M. de^

vernement des Turcs, à la fois faible et oppressif, il n'est pas rare de yoir les paysans abandonner leui^ villages pour em* brasser la vie pastorale > dans l'espérance d'échapper plus aisément au pillage de leurs maîtres et à celui de leurs voisins. (Ess, sur le principe de la pop,, t. I, p. 177.)

(i) Jrva per annos mutant,,. Tac, Mœurs des Germ., c. :i6.

(2) De Bello gall. , liv. 6 , ch. 2 1 .

(3) Litterarum sécréta viri pariter acjemina ignorant. Tac. , Mœurs des Germ, y ch. 19.

(4) Id., ch. 5 et 6.

Volney , vit dans un état habituel de misère et de famine. La frugalité des Arabes^ ajoute-t-il, n'est pas une vertu de choix ; elle leur est commandée par la nécessité des circonstances où ils se trouvent \ Les Galmoucks, suivant Pallais, mouraient de faim au sein des steppes fertiles du Volga; les hommes des dernières classes y étaient plongés dans la plus profonde misère. Ils étaient habituellement réduits à faire usage de toutes les espèces d'animaux , de plantes et de racines qui pouvaient leur fournir quelque aliment. Des chevaux usés ou blessés , des bêtes mortes de maladie , pourvu qu'elles n^eussent succombé à aucune maladie contagieuse, étaient pour eux un véritable régal. Ils allaient jusqu'à manger des animaux tombés en putréfaction; et telle était la détresse des plus misérables qu'ils étaient quelquefois réduits, potir tromper leur faim, à dévorer la fiente des bestiaux '.

5. Si les peuples nomades pourvoient encore si mal à leurs besoins, ils ne savent guère mieux régler leurs appétits, et la grossièreté de leur in-

(i) Voyage en Syrie, t. I, p. Sog.

(a) Pallas, Voyage en Russie, t. III, p. iji 8274.

DES PEUPLES NOMADES. Ij3

dustrie se reproduit dans leur morale. Privés de tous les arts qui pourraient occuper leurs loisirs y ils passent à manger ou à dormir le temps que ne remplissent pas les exercices violens de la guerre ou de la chasse. Dies esclaves gardent les troupeaux, leurs femmes vaquent aux travaux domestiques , et ils se reposent; Plus est profonde leur oisiveté , plus ils ont besoin d'émotions fortes pour sortir de leur engourdissement , et c'est de leur indolence même que naissent leurs passions les plus fougueuses '. Us se livrent sans aucune mesure aux excès de la boisson et du jeu. Les Germains avaient un goût «i effréné pour les liqueurs enivrantes qu'il était aussi facile, au rapport de Tacite, de les détruire par la boisson que par la guerre'. Ils mettaient leur gloire à rester des jours entiers à table , et l'ivresse où ils se plongeaient était si brutale, qu'il était rare de ne pas voir ces parties de' débauche finir par des rixes sanglantes \

> (i) Il n'y a point à cet égard, dans leurs mœurs, la contradiction que croit y remarquer Tacite {Mœurs des Germ,^ ch. i5). L'indolence et Fimpétuosité des Geimains étaient deux excès qui naissaient l'un de l'autre , et qui tenaient tous deux à leur manière de vivre.

(2) /^., ch. 23.

(3) /&., ch. 22.

Tel était enfia le boniiear qu'ils trouvaient à satisfaire leur passion pour les liqueurs fermentées qu'ils n'en voyaient pas-de plus doux à promettre à leurs guerriers après une mort glorieuse ; et plusieurs de leurs tribus avaient imaginé une sorte de paradisgrossier où les hé* ros devaient s'enivrer durant la vie éternelle'.

Un seul trait suflEit pour montrer avec quel emportement ils se~ livraient au jeu. Quand ils avaient tout perdu ils se jouaient eux-mêmes^ dit Tacite ; et ces caractères indomptables , qui ne pouvaient souffrir de frein, même à leurs violences , mettaient leur liberté et leur personne au hasard d'un coup dé dé \

Les peuples nomades^ quoique moins malheureux que les sauvages , semblent être encore beaucoup trop exposés à la misère pour être très enclins aux plaisirs de l'amour. Cependant il s'en faut qu'ils aient à cet égard des mœurs se* vères , et même qu'ils soient capables dlmposer quelque gêne à leurs désirs. Au nombre des causes les plus fréquentes de leurs querelles on

(i) L'Edda, fab. Qo, trad. parMallet, introd. à Itistoire de Danemarck.

(2) Mœurs des Germains, ch. 24*

DES PEIPPLES NOMADES. iy$

peut placer les eolèvémens de femmes. Us en épousent ordinairement plusieurs, et s'entourent, ^and ils le peuvent, d'unjnombre illimité de concubines. Tacite , en disant que les Germains se contentaient d'une seule femme , observe qu'ils étaient les seuls barbares qui montrassent à cet égard tant de retenue '. Encore l'exception chez eux n'était-elle pas générale ni peut-être bien réelle ; et des écrivains juclicieux ont pensé que, dans son éloge de la continence des Germains, Tacite s'était un peu laissé aller au noble plaisir d'opposer la pureté de pâtres grossiers aux mœurs dissolues des dames romaines \

On retrouve donc dans les habitudes privées des peuples pasteurs , la plupart des vices des nations sauvages ; et bien que ces vices n'aient

(i) Mœurs des Germ. , ch. 18.

(a) Gibb., t. Il, p. 76. — Yaltaire , Ë»sai sur les mœurs, 1. 1, p. 218. « Tacite, dit Voltaire , loue les mœurs des Germains , comme Horace chantait Celles des barbares, nommés Gètes. L'un et Vautre ignoraient ce quHls louaient, et voulaient seulement faire la satire de Rome. Le même Tacite , au milieu de ses éloges, ayoue que les Germains aimaient mieux vivre de rapines que de cultiver la terre , et qu'après avoir pillé leurs voisins , ils passaient leur temps à manger et à dormir. C'est la vie des voleurs de grand chemin d'aujourd'hui et des coupeurs de bourse. Et voilà ce que Tacite a le front de louer... »

peut-être pas chez eux le même degré de violence et de brutalité, il n'est pas douteux que leurs facultés n'en soient fort altérées et que leur liberté n'en reçoive de graves atteintes.

6. Ajoutons ici que leur liberté n'a pas moins à souiFrir des excès auxquels ils se livrent les uns envers les autres que de ceux où ils tombent à regard d'eux-mêmes. Leur vie , dans les relations de peuple à peuple ^ n'est qu'un tissu d^horribles violences , et l'usage qu'ils font de leurs forces dans l'intérieur de chaque tribu n'est pas à beaucoup d'égards plus modéré.

Quoique les femmes parmi eux ne soient pas traitées avec le même degré de mépris et de dureté que chez les peuples sauvages , elles s'y trouvent encore dans un profond état de dépendance et d'avilissement. Tandis que leurs maris peuvent avoir plusieurs épouses et faire des concubines de toutes leurs captives , la moindre infidélité de leur part les exposerait à des châtimens rigoureux. C'est sur elles que pèsent tous les travaux de la vie domestique. Elles dressent les tentes , fabriquent le feutre qui doit les couvrir, préparent les fourrures qui serviront de

DES PEUPLES ITOMADES. I77

manteaux à leurs maris ^ apprêtent leur repas, le leur servent et ne sont pas admises à le partager, font à tous égards l'office d'esclaves, sont enfin soumises, ainsi que leurs enfans, à une autorité, qui ne connaît point de limites, et dont le mari abuse quelquefois jusqu'à vendre comme esclaves la mère et les enfans '•

Ici, comme je l'ai dit, les prisonniers ne sont pas toujours massacrés, mais*ils sont alors asservis^ et ce n'est pas une douce destinée que d'être Tesclave d'un Maure, d'un Arabe, d'un Tartare. Fergusson cite le propos d'un Grec qui aimait mieux, disait -il, être esclave des Scythes que citoyen de Rome *. Ce Grec faisait de Rome une satire trop forte. Je ne cvSis pas que le sort des Romains ait jamais été bien digne d'envie j mais il y avait sûrement epcore assez loin de la condition d'un citoyen romain à celle de l'esclave d'un barbare. Tacite , qui s'efforce

(i) Malthus, Essai sur le principe de la pop., t. I, p. 1^3 ' de la trad. — Chez les Barbares , dit Aristote, ki femme et Tesclave sont confondus dans la même classe [Polit, liv. i, ch.j, §. 5). Chacun, maître absolu de ses fils, de ses femmes, leur donne à tous des lois... (^Homère ^ cité par Jrist ib., §. 7, trad, de M, Thurot.)

{7) Fergusson, Essai sur l'hist. de la soc. civ., p. i6i ; édit, de Bâle, angl. "

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d'atténuer les maux que souffraient chez les Germains les hommes enchaînés à la glèbe , recoilnait pourtant que leurs maîtres y dans un accès dé colère, pouvaient impunément leur ôler la vie '.

Voilà donc chez les peuples pasteurs plusieurs classes de personnes , les femmes , les enfans , les esclaves , qui vivent sous Tempire absolu de la violente et de la force. Le guerrier lui-même n*j est pas à Fabri de toute sujétion. Ses terreurs superstitieuses le livrent sans défense au despotisme ae ses prêtres; et/ d'une autre part , la nécessité de la discipline , au sein des guerres éternelles où il est engagé, le force à se soumettre presque aveuglément à la volonté de ses généraux. Le Germain , qui ne voulait plier sous aucune espèce de justice hu* maine , se laissait patiemmen t battre de verges par le ministre du dieu des batailles "*. Le Tartare, qui ne reconnaît habituellement aucune espèce d'autorité, jure, lorsqu'il s'unit à son* kan pour quelque. expédition militaire, d'aller partout où il l'enverra > d'arriver sitôt qu'il l'ap-

(i) Mœurs des Germ., ch. aS.

(q) Ib., cil. 7. - ^

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