CHAP. V. LIB. DES PEUP. NOMADES
de ce sauvage , qui y attaché à Tépieu fatal , subit plutôt que de s'avouer vaincu , les plus effroyables tortures ; qui , pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurancCy et qui expire, comme dit Montaigne, en faisant la moue à ses bourreaux '.
10. Nous allons voir maintenant ce que deviennent ces progrès chez les peuples sédentaires; et, procédant par ordre, nous examinerons d'abord quelle liberté comporte la manière de vivre de ceux de ces peuples qui se font entretenir par des hommes asservis.
(i) Essais, des Cannibales.
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Du degré de liberté qui est compatible avec la manière de vivre des peuples sédentaires qui se font enti^etenir par des esclaves.
1 . L'homme fait d'abord sa principale tiourriture de fruits et d'animaux sauvages; puis du lait et de la chair des, animaux qu'il a subjugués; puis des produits du sol qu'il fait cultiver par son esclave. Il ne passe qu'avec une extrême lenteur 4e l'un de ces états à l'autre ; et quelque barbare que soit encore le dernier, on est obligé de reconnaître quïl se trouve à une longue distance de ceux qui le précèdent, et qu'il y a déjà un grand espace de parcouru dans la route de la civilisation. Le guerrier sauvage ne fait point d'esclaves : ses passions sont encore trop impétueuses; et d'ailleurs quel mojen aurait-il de les garder et à quel usage les èmploierait-il ? Le guerrier nomade n'en fait qu'autant qu*il en peut vendre : il lui en faut peu pour la gardé de ses troupeaux et pour l'exploita lion du peu de terres
igo' CHAP. VT. LIBERTÉ
qu'il livre à la culture. Mais^ à mesure que les produits du sol entrent pour une plus grande part dans la nourriture de l'homme barbare , le nombre des captifs qu'il fait à la guerre devient plus considérable : le labour succédant au pâturage,, il met des esclaves à la place des troupeaux, et finit par faire sa principale ressource de Fasservissement de ses semblables,
Jç ne connais point d'expression propre à désigner l'état des peuples qui se font nourrir ainsi par des hommes vaincus et enchaînés à la glèbe. Le nom de peuples agricoles qu'on leur a donné ne lent paraît guère applicable ; ce nom appar* tiendrait à l'esclave qui féconde la terre plutôt qu'au barbare q^ui vit dé ^e^ sueurs'. Toutefois pour n'avoir p^s de dénomination qui lui con^vienrie cet état n'en a pas été moins réel, ni moins général. Il n'est pas de nation qui, en passant de la vie errante à la vie sédentaire , h'ait été d'abord et pendant fort long-temps entretenue
(i) £n général, il serait plus convenable de donner aux peuples encore barbares des noms pris de la guerre, que des noms empruntés èriqdustrie. On devrait, à ce qu'il semble, réserver ceux-ci pour les nations qui ont abjuré toute violence, tout brigandage , et fondé conslîtutionnellement leur existence sur )e travail.
DES PEUPLES A ESGLAYES. 191
par des hommes asservis. Les peuples que nous appelons si improprement anciens n'ont jamais eu d'autre manière de vivre. C'étaient des esclaves qui pourvoyaient à la subsistance de tous leiJ Grecs ; les Lacédémoniens étaient nourris par les Ilotes , les Cretois par les périèçiens , les Mégariens par les Mariandyniens, les Thessaliens par les pénestes '• Il y avait à Athènes, du temps de Démétrins de Phalère, quatre cent mille es* dates pour nourrir ving'tniille citoyens". Rome, à ta fin dé la république , comptait moitié moins de citoyens que d'esclaves ^ ; beaucoup de Roxfaains en avaient plusieurs milliers; quelques riches particuliers en possédaient jusqu'à vingt mille ^. César trouva l'esclavage établi chez les Gaulois. Lorsque les peuples barbares du nord de l'Europe sie répandirent et se fixèrent daiis
(i) Esp. des lois, liv. 4» di» 7* Les mots àe périèçiens ^ d« pénestes, etc. , n'étaient pas , à ce qu'il paraît , des noms de peuples ; c'étaient des termes génériques dont divers peuples se servaient pour désigner leurs esclaves : péne$tes, hommes de peine; périèçiens, c'est-à-dire serfs. {Polit, d'Arist,, trad. de M, Thurot^ et les notes du traducteur^ p. 45i et 452.)
(2) Esp. dès lois, liv. 3, ch. 3.
(3) Histoire de la déc. de l'emp. rom., t. I, p. 90, trad. de M. Guizot.
(4) i^., t. I, p. 87, la noté.
192 GHAP. VI* LIBERTÉ
le midi , ils eurent partout des esclaves pour tra-^ vailler à la terre et produire les choses nécessaires, à leurs besoins '• Ge sont encore des serfs qui pourvoient à la subsistance de la noblesse russie et polonaise. Qui ne sait enfin que l'esclavage est toujours le fonds et le fonds unique sur le^ quel vivent les planteurs de nos colonies.
2 . Il semble dérisoire de demander si la liberté est compatible avec un état social où la moitié, les trois quarts et quelquefois une portion beaucoup plus considérable de la population se trouve ainsi la propriété de l'autre .Aussila question n'est: elle pas de savoir si cette portion de la population est libre ; mais si celle qui a fondé sa subsistance sur son asservissement peut jouir de la liberté; si la liberté est compatible avec la manière de vivre des peuples qui se font entretenir par des esclaves.
Bien des gens peut-être décideraient encore
cette question affirmativement. Qui n'a considéré
les peuples de l'antiquité comme des peuples es-
. sentiellenrtînt libres? Qui n'a entendu parler de
(i) Il est vrai que, sous la domination de ces peuples^ Tes* clavage se modifia. ( Foy, plus loin, çh, YII.)
DES PEUPLES A ESCLAVES. igS
la liberté des Grecs et des Romains? Combien de temps , en fait de liberté , n'avons-nous pas puisé chez eux nos autorités et nos exemples ?Rousseau appelle quelque part les Romains le modèle de tous les peuples libres. Il dit, en parlant des Grecs : « des esclaves faisaient leurs travaux ; leur grande aflPaire c'était la liberté '. » Il est si loin de considérer la liberté comme inconciliable avec le mode d'existence des peuples qui font exécuter leurs travaux par des esclaves, qu'il fait assez clairement de l'esclavage une condition de la liberté. « Quoi, se demande-t-il , la liberté ne se maintient qu'à l'appui de la servitude? peut-être. Tout ce qui n^est pas dans la nature a ses inconvéniens, et la société ciMe plus que tout le resté. Il j a des positions malheureuses où l'on ne peut conserver sa liberté qu'aux dépens de celle d'autrui, et où le citojen ne peut être parfaitement libre que l'esclave ne soit extrêmement esclave.. • Pour vous, peuples modernes, aîjoute-t-il, vous n'avez pas d'esclaves, mais vous l'êtes ; vous payez leur liberté de la vôtre '. »
Rousseau avait dit d'abord qu'on ne pouVait
(i) Contrat social, liv. 3, cb, i5.
(i) Id., ib.
Xg4 CHAP. yi. LIQBUITE
être libre que dan$ la vie sauvage et en s'abste- Daat de toute industrie» de tout progrès. Il parait ajouter maintenant que si l'on veut vivre dans un état aujssihors de pâture que la société, il faut au moins, pour être libre,, faire exécuter ses traifau,x|>ar des esclaves. Cette nouvelle proposition est-elle plus admissible que la première?
Nous avons vu que les hommes ne sont libres qu'en proportion du développement qu'ils donnent à leurs facilités. Bien loin donc que, pour jouir d'une grande liberté ils doivent se faire noarrîr par des esclaves , il est évident que s'ils se déchargent sur des esclaves du soin, d'ex^cu* ter leurs travaux, leurs facultés resteront incultes , et qu'ils n'acquerront que très imparfaiteloent la liberté de s'en servir. Nous avons vu que, dans la société , tout le monde dispose .d'autant plus librement de ses forces que chacu n saitmieux en renfermer l'usage dans les bornes de ce qui ne nuit point. Bien loin donc que , pour être. libre, il soit nécessaire d'asservir une partie de ses sem blables, il est visible que celui qui fonde, sa liberté sur la servitude d'autrui n'établit par là que sa propre servitude, qu'il se place dans une situation violente où il est sans cesse obligé de se
DES.PBVPX.BS A ESGJLA'VES. agS
4jenir en garde contre ceux qu'il opprime, et, où il est ainsi plus ou moins privé de la libre dispo^ sition de ses mouvemens. On peut donc apercevmt déjà que les peuples qui se veulent- faire pourrir par des esclaves fondent leur existence «ur une ressource naturelleoient contraire à leur, liberté.
S. Je commencerai pourtant par reconnaître que la liberté est un peu moins incompatible avec ce nouveau mode d'existence qu'avec le précédent , de même qu'elle Fêtait moins avec celuici qu'avec celui qui l'avait précédé. La raison en est simple : c'est que cette nouvelle manière de vivre est un peu moins violente et n^ins destructive. L'homme fondant ici sa subsistance sur les produits du travail de l'homme , il est impossible que les facultés humaines restent dans le même état d'inertie et d'abrutissement. Précédemment on asservissait ses ennemis pour en faire des pâtres ; maintenant on les asservit pour en faire des laboureurs, des artisans, comme on les asservira plus tard pour en faire des rhéteurs, des grammairiens , des instituteurs. Or il est aisé de voir que ces nouvelles destinations données à l'esclave
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rendent l'esclavage moins ennemi <Je la civilisation et de la liberté. D'une autre part , la liberté a moins à souffrir des suites de la guerre. Dans l'état pastoral, le guerrier voulait tout convertir -en pâturages et en déserts; il rasait les villes, massacrait les populations et n'épargnait que le petit nombre de captifs qu'il se croyait assuré de vendre ou qu'il pouvait employer à la garde de ses troupeaux *. Dans l'état actuel il pille peutêtre davantage, mais il détruit moins; il asservit plus d'hommes , miais il n'en extermine pas un aussi grand nombre : il ne commet que les ravages et les massacres indispensables au but de la guerre, qui est la conquête du terrain et la récluction des habitans à l'état d'esclaves ou de tributaires '. U est niatif este que cette nouvelle ma-
(i) Voltaire dit en parlant de Gengis-Kan : « Dans ses conquêtes il ne fit que détruire , et si Ton excepte Boccara et deux ou trois autres villes dont il permit qu'on relevât le^ ruines , son empire, des frontières de la Russie à celles de la Chine, fut une dévastation. » [£ss. sur4.es mœurs y ch. 60,)
(2] Tout ce que demandaient les Romains c'était de force^ leurs ennemis à se rendre. Aussi condamnaient-ils ceux qui posaient les armes à un esclavage moins rigoureux que ceux qu'ils prenaient sur le champ de bataille ou après Tassaut d'une ville. Les premiers, quïls appelaient deditii^ conservaient une espèce de liberté, les seconds étaient vendus comme esclaves. ( Tit.^Liv., liv. 5, ch. 22, et liv. 7, ch. 3i.)
nière de vivre, toute viojente- qu^elle soit, esl pourtant moins contraire à la liberté que la pré« cédente.
Aussi l'expérience montre-t-elle que chez les peuples dont la subsistance est fondée sur ce nouveau nioyen l'espèce peut parvenir à un plus haut degré de développement et de liberté que chez lès nations pastorales. Les monumens qui nous restent des arts et de la civilisation des anciens ne permettent d'élever aucun doute sur ce point. On ne peut sûrement pas nier que les peuples de la Grèce et de Rome n'aient été beaucoup plus cultivés qu'aucun de ceux de l'âge que j'ai décrit dans mon dernier chapitre; qu'ils n'aient été mieux pourvus des choses nécessaires à la vie ; que l'industrie et surtou l l'agriculture n'aient fait chez eux des progrès beaucoup plus grands; qu'ils n'aient eu des relations commerciales infiniment plus étendues. Ces peuples ont surtout excellé dans les arts de l'imagination et du goùt^ leurs poètes, leurs orateurs, leurs statuaires n'ont été depuis ni surpassés, ni peut-être égalés. Enfin les écrits de leurs philosophes et les monumens de leur législation que le temps a épargnés prouveat que leurs mœurs avaient fait> à.
plusieurs égards y dés progrès non moins remarquables que leurs idées.
4. Cependant, quels qu'aient été les progrès de ces peuples, je crois qu'il y a fort à rabattre de Tadmitalioa que le monde leur accorde, et qu'on ne peut admettre qu'avec beacicoup -de réserve et de grandes restrictions ce que l'on dit communément de leur culture et de leur liberté. Je crois x^ela surtout à l'égard des Romains, ie tous les peuples de la terre celui qui a fondé le plus énergiquement son existence sur l'esclavage, et chez qui on peut le mieux observer tous leâ eflPets de ce genre de vie.
Par cela seul d'abord que ce peuple faisait exé-' cuter la plupart de ses travaux par des esclaves , il semble que ce serait à ses esclaves et non point, à lui qu'on en devrait rapporter la gloire. Est-ce bien le peuple romain qui a construit ces nom-^ breux momimens d'architecture , ces égoùts , ces ponts ^ c^s routes, ces aqueducs que l'on attribue à la civilisation romaine? non ; ce sont, pour la plus grande partie du moins , des captifs , des esclaves, qui n'appartenaient point au peuple romain. C'est avec l'industrie et les capitaux des nà-
DES JPEITPLES À £S€XiA.VES. tQQ
tiohs vaincues que Rome a exécuté ses plus mà^ gnifiques ouvrages. Il ne se faisait, sous son empire, presque rien de véritablement utile qui ne fut exécuté p^r des hommes asservis. La loi de Romulus avait Interdit au Romain toute profession indulstrielle ; les arts libéraux furent long* temps enveloppés dans la même proscription : c'é-» taient des esclaves qui exerçaient la médecine; la grâthmaire , la rhétorique , la philosophie étaient enseignées par des esclaves. Toutt^e qu'il y avait chez ce peuple de vraie civilisation, toute cellç qui pouvait survivre à ses violences, il la reléguait hors de l'état. Son industrie à lui, c'était la gtierre; ses oeuvres, c'étaient des pillages et des massacres; les monumens qu'il laissa, ce furent des ruines, ce furent l'appauvrissement et la dépopulation de l'univers '. Sans lui peut-être nous
( i) Avant les Romains , « Tltalie , la Grèce , la Sicile, TAsie- Mineure , TEspagne , la Gaule , la Germanie étaient pleines de petits peuples et regorgeaient d'habitans... Toutes ces petites républiques furent englouties dans une grande^ et Ton vit insensiblement Tunivers se dépeupler... «On me demandera ^ a dit Tite-Live, où les Volsques ont pu trouver assez de soltt dats pour faire la guerre, après avoir été si souvent vaincus, ce II fallait qu'il y eut un peuple infini dans ces contrées, qui ne useraient aujourd'hui qu* un désert, sans quelques soldats et (c quelques esclaves romains. Les oracles ont cessé, dit Plu'*^ « tarque , parce que les lieux où ils parlaient sont détruits : à.
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n'aurions pas eu les débris d'un Panthéon y d'un Colysée ; mais qui sait ce qu'aurait transmis à la postérité l'industrie libre et féconde des nations vaincues y par les mains de qui^furent érigés ces fastueux édifices? Il y a tout lieu de croire que sans ce peuple la civilisation aurait été beaucoup plus en mesure de se défendre contre la barbarie lorsque les hordes errantes du nord de l'Europe vinrent exercer leurs effroyables dévastations dans le midi; et l'on peut justement imputer à ses brigandages le long retard que d'autres brigands purent, après lui, mettre aux progrès de Tespèce humaine'. i
Il s'en faut bien d'ailleurs que les arts eussent fait de vrais progrès chez les Romains, au moins tant qu'ils étaient demeurés fidèles au principe
a peine trouiferait-on aujourd'hui dans la Grèce trois mille « hommes de guerre. Je ne décrirai point, dît Strabon, TËpîre ft et les lieux circonyoîsins , parce que ces pays sont entière^ «ment déserts» Cette dépopulation, qui a commencé depuis fclong-temps, continue tous les jours: de sorte que les sol~ « dats romains ont leur camp dans les maisons abandonnées, n Strabon trouve la cause de ceci dans Polybe , qui dit que Paul Emile, après sa victoire, détruisit soixante et dix villes de l'ëpire , et en euuenà cent cinquante mille esclaves. » (Montesquieu, Esprit des lois y lîv. 23, ch. i8 et 19.)
. (1) « On eût dit quMl n'avait conquis le monde que pour l'affaiblir et le livrer sans défense aux barbares. » ( /&., ch. 23.)
de leur institution. Ils restèrent barbares tout le temps qu'ils furent purement militaires , et ils ne commencèrent à civiliser le n;ionde qu'après l'avoir pillé et asservi. Rome, à l'époque où les Gaulois la brûlèrent, c'est-à-dire, 364 ans après sa fondation , ne renfermait encore que dea cabanes couvertes de chaume '. Rebâtie alprs , elle le fut d'une manière un peu plus solide, mais non pas plus régulière. Il n'y avait pas de rues , les maisons étaient confusément éparses, et elles furent si grossièrement construites que, du temps de Pyrrhus , à plus d'un siècle de là , elles n'étaient encore couvertes que de lattes et de planches S et qu'au commencement de l'empire; la plupart étaient encore en bois^. On peut juger par là de l'état où l'industrie devait se trouver sous d'autres rapports. Ce ne fut que sous le règne d'Auguste que la villjs éternelle commença à posséder de beaux édifices , et après avoir été incendiée par Néron qu'elle fut bâtie avec une véritable splendeur *. Les lettres ne commen-
(i) Antiquités rora. d'Adam, t. II, p. 389 de la trad. fr.
(2) Id. , ibid.
(3) Ibid.
(4) Id., p. 389 et 390.
CfiAP. Yï. LIBERTÉ
cërent à fleurir que vers la fin de la république; elles ne' brillèrent d'un grand éclat que sous le^ premiers empereurs; enfin les sciences et les arts utiles ne furent cultivés avec un grand suc^ ces à aucune époque. Il n'j a pas la moindre comparaison à établir entre les progrès qu'ils avaient faits chez eux et ceux qu'ils ont faits parmi
nous ; entre l'agriculture des Romains et la nôtre,
leurs manufactures et les nôtres, le commerce qu'ils faisaient et celui que nous faisons \ Ce que le monde a gagné depuis en lumières, en richesses est incalculable : les plus simples bourgeois de Paris ou de Londres ont des habitations
(i) Quand je parle des manufactures des Romains , je leur fais beaucoup d'honneur. Les Romains n^ayaient pas de manufactures. Ils n'ayaient pour ainsi dire qu'une industrie de ménage , et chacun faisait fabriquer chez soi , par les mains de ses femmes et de ses esclaves , les produits ordinaires de sa consommation. Auguste , suivant Suétone , n'avait d'habits que ceux que lui disaient ses femmes et ses filles. A prendre le mot de manufacture dans l'acception étendue que lui ont donnée les peuples modernes, on peut dire qu'iln'y a eu de manufactures dans aucuâ état de Pantiquité. « Je ne me souviens point , dit Humei d'avoir lu dans les auteurs anciens un seul passage où la prospérité d'une ville soit attribuée à rexistence de quelque genre de fabrique; et, quant au commerce , il se bornait presque , là où l'on dit qu'il a le plus fleuri, à. l'échange des productions propres au sol et au climat de chaque contrée. » [essais ^ 1. 1, 2« part.; Essai XI, p. 4340
plus agréables, des ameûbleniens plus commo^ des, des vêtemeûs plus riches et plus élégans que les plus riches patriciens de Rome '. Enfin, si le progrès des mœurs n'a suivi que de loin lé progrès des arts, si nous avons moins de vertu que d'instruction et de bien - être , il est toutefois impossible de nier que nous ne vivions mieux que ne faisaient lés Romains, que nous ne sachions Xaire un usage plus juste et plus. modéré de nos forces. On sait que les mœurs de ces maî-
(i) hes Romains n'avaient pas de chemise, et portaient, comme chacun sait, la laine sur la peau. Les étofifes de lin étaient chez eux très rares et du plus haut prix. Il n'y avait pas de vitres aux fenêti*es des maisons; on les fermait avec<]u filet, de la toile de lin , delà coiiie du de la pierre transparente. Il parait que la même pièce (atrium) servait à la fois de cuisine, de salle à manger, de saloa de compagnie, d'atelier, de galerie. On y étalait simultanément la vaisselle , les images des dieux, les portraits des aïeux, les objets fabriqués, etc. La lujnière y pénétrait d en-haut , et comme il n'y avait pas de cheminée, tout y était ordinaiijement très enfun^é. Les Romains n'avaient pour écrire que l'écorce de Farbre appelé papyrus; ils ne commencèrent à faire ^ usage du parchemin que vers la fin de la république et ne connurent jamais le papier. Un poinçon de fer ou un roseau taillé leur servait de plume ; ils n'écrivaient qu'en lettres majuscules; ils ignoraient absolument Fart de multiplier les copies par l'imprimerie. Ils n'avaient aucune idée de l'établissement des postes et faisaient porter leui^s lettres par des messagers. La plupart de leurs arts étaient dans l'état d'en-^ fance le plus complet. ( Voy. les Àntiq, rom* d'Adam.)
204 CHAP. YI. LIBERTÉ
très du monde^ d'abord horriblement violentes, devinrent ensuite horriblement dissolues^ et que le plus inique de tous les peuples finit par se montrer le plus dépravé. De quelque manière donc qu'on les considère, on est conduit à reconnaître qu'ils avaient moins de vraie civilisation et par suite moins de vraie liberté que nous.
5. Non-seulement le peuple romain n'a pas été industrieux, éclairé , moral et libre par conséquent au même degré que nous le sommes , niais il n'était pas même possible qu'il le fût. L'obstacle était dans le genre de vie qu'il avait adopté , et dans l'état social qui devait en être la conséquence. Il était naturellement'^impossible qu'un peuple qui avait fondé son existence sur le pillage et l'asservissement successif de tous les autres pût croître beaucoup en civilisation et jouir jamais d'une liberté bien grande.
Une telle manière de subvenir à ses besoins demandait une guerre perpétuelle; elle était dans l'objet de l'association ; elle tendait d'ailleurs à se perpétuer d'elle-même, et quand lès Romains ne l'auraient pas faite pour* renouveler ou accroître leurs provisions en denrées et en es-
DES PEUPLES A ESCLAVES. 2o5
claves , ils l'auraient faite pour aller au-devant des vengeances et des représailles dont ils étaient perpétuellement menacés '.
Voués ainsi à une éternelle guerte, il fallut que leur état social s'assortît à leur destination. La population en masse reçut, dèslecommencernent, une organisation toute militaire. Elle fut divisée en tribus , curies , décuries ; puis en classes et centuries ; et ces divisions , toutes militaires , furent commandées par des tribuns , des curions, des décurions, des centurions qui eurent sur elle toute l'autorité de chefs militaires'. Le sénat , composé des officiers les plus riches et ' les plus distingués , fut en quelque sorte l'étatmajor général de l'armée; les consuls, choisis parmi les officiers supérieurs , en étaient les généraux en chefs; les soldats, c'est-à-dire presque tous les citoyens , juraient aux consuls de se rassembler au premier ordre et de ne jamais
(i) Depuis le règne de Numa jusqu'à celui d'Auguste, dans un intervalle de sept cents ans , le temple de Janus ne fut fermé que deux fois , la première, sous le consulat de Msgilius , à là fin de la première guerre punique , et la seconde sous Auguste même, après la bataille d'Actium. ( 7V7.-LiV., I, lo.)
(a) Denis d'Halicarnasse , liv. 2, ch. 3, § i'. — Tite-Live, I,
i66 CHAP. VI. LIBJBETÉ
quitter Farmée sans permission V. Ce! serment était peat-éfre moins énergique que celui des Tartares ; mais il notait pas moins obligatoire , et de fait il subordonnait inviocibliement le peuple à ses chefs.
Celte subordination fut encore afFermie par rétablissement des patronages et des clientelLes* /Tous les citoyens furent obligés de se choisir dans la caste patricienne des protecteurs qui de-yaient défendre leurs procès en justice > mais auxquels ils s'enchainaient par les noetuds les plus étroits; de sorte que chaque individu , déjà surbôrdonné comme militaire^ le fut ejucore comme client.
Une dépendance epcore plus rigoureuse^ s'établit au sein des familles. Chaque maison , domrtSy fut une domination ; chaque chef de maison y do^ minus ^ fut investi d'un pouvoir sans bornes. Le père était à la fois le pontife , le souverain , le juge de toute sa famille. Il pouvait condamner ses enfans à la prison ^ au fouets à Texil^ i Tesclavage, à la mort. Enfin ce pouvoir, que rien ne limitait^ et auquel on ne pouvait se dérober durant la vie du père^ s'étendait à la fois à la
(i) Tite-Live, III, 20; XXII, 38.
mère 9 aux enfans/aux petîts-enfans ^ à toote la postérité. La feinoie , en se mariant^ devenait en quelque sorte la fille de son mari et la sœur de ses pr<>pres enfans. Elle perdait la possession de tout ce qu'elle avait ^ et ne pouvait rien acquérir qu;L ne fiit acquis au noiari : tout^ dans la maison^ tombait sous la puissance du père de faîmillè.
Puissamment fortifiée par Tinstitution du patronat et de la puissance paternelle ^ la subordi* nation militaire établie entre les Romains fut en-* core affermie par rétablissement des censeurs , officiers d'un grade élevé , que Ton chargea spécialement de faire le recensement de Farmée et d'y maintenir la rigidité des mœurs et l'inflexibilité de la discipline '. « Entre autres pouvoirs , dit Plutarque , un censeur a loy d'enquérir sur la vie et de réformer les mœurs d'un chascun; parce que les Romains ont estimé qu'il ne fallait pas qu'il fût loysible à chascun de soy marier , vivre chez soy en privé, ni faire banquets et festins à sa fantaisie '. » Outre ces pouvoirs extra-
(i) Les censem*s étaient d'î^nciens généraux qui avaient passé par tous les grades de Farmée. Ils étaient piis ordinairement dans les familles consulaires. ( Tite^-Lwe^ IV, 8 ; VII ,22.)
(2) Hommes illustres de Plut. , vie de Marc. Cat.
GHAP. YI. LIBERTÉ
ordinaires sur la vie privée , les censeurs en avaient d'immenses sur la vie publique. Ils pouvaient expulser les sénateurs du sénat , les chevaliers de Tordre équestre, et rayer les simples individus de la liste des citoyens "•
Ainsi constitués pour la^ guerre , les Romains ne purent s'occuper d'aucun travail inanuel. Les professions industrielles, que l'on qualifia de sordides (sordidœ artes) , leur furent sévèrement interdites; et dans le même temps le service militaire fut pour eux d'obligation si étroite que le citoyen qui aurait refusé de prendre les armes, ou qui seulement aurait négligé de se faire inscrire sur les livres du cens , aurait été dépouillé de ses biens, battu de verges et vendu comme esclave au-delà du Tibre \
(i) Senaiu ejiciebant, equum adimebant, tribu moifebant^ œrariumfaciebant, (Tite-Live.)
(2) Cic» pro Cœcina^ 54. — Tite-Liv., IV, 53." Pour avoir la clof des institutions politiques des Romains ainsi que des Grecs^ il faut considérer que ces peuples, à Tépoque où s'était formé leur état social, étaient encore à cet âge de la civilisation où rhomme fonde principalement sa subsistance sur la spoliation et lasservissement de ses semblables. On a souvent remarqué que leur existence était toute guerrière; mais on n'a pas assez pris garde que leur état social avait du naturellement s'accommoder à cette manière de vivre, et que toutes leurs constitutions étaient celles des peuples voués à la guerre
DES P^UPi.QS A, BSiQJ^y£S. ftog
. 6. Quç , dao$ oel étftt , h nWioii romaine 6ê trouvât très fortement org^ani&ée pof^p la domirr oatioja ^ je Taccorde. A^ais 4e quelle lij^rlé étaitelle susceptible ? Oja i?oit d'afeord.qu'ellç w pouvait jouir de celle quç 4ooQe le dé¥elop{>eme«it de ^intelligence et de rindustrie* Ce développiez ment n'était pas compatible avec le genjre àe vie qu'elle avait adopté; et d'ailleurs ^ nous Venons
par état. Du moins n'en a-t-on pas parlé de mauière â faire croire qu''on en eût cette idée. Montesquieu npus donne pour des lois de la république une multitude d^institutions de l'anticjuité qfxi étaient tout siniplement oelles dépeuples (fui avaient fondé leur existence sur la gueri-e et cherché à donnei^ à ce mode d'exislentce un haut degré d'énergie. Beaucoup de publicistes venus af^i'ès lui sont toml>é3 dans la même méprise , et Von rancentre fréquemment encore des écrivains politiques qui présentent la communauté des biens, légalité des fortunes, les lois agraires, la eeoBure, l'CMstracisme et d'airti^ kistituttoBS des anciens, comme des conditions obligées de la constitution répiiblicaikie. D'auti-es ont dit que les anciens n'attachaient d'Importance qu'à Peaier<cîcd des droits de cité, et que c'était dans l'intérêt de leur activité politique qu'ils avaient restreint ainsi leur indépendance privée (Condorcet, Sismondi, Benj, Constant), Ces complications ne paraissent jguère admissibles. D'une pairt^ il n'est pas vrai que les lois agraires, l'ostracisme ^ «te.; enbieot^ àfi njécessité , dans la constitution du gouvernement républdcaÎB ; et d'un autre côté, il n'est pas croya)>le que des peuples se soient soumis aux plus 4ures contraintes pour le aeiti plaisir d'être en république ou de prendre une pait^activ^ à rexèn;ke d» pouvoir collectif. U est à gemmer qu'ils ont «u "6^8 matiÎB plus «s^rieux et plus solides. Ils se sont soumis à «es gênes parce qu^eUes
dHAP. VI. LldERTJB
de dire qu'elle s^étaît interdit too^ les travaux qui auraient pu le faire naître. Le Romain , pour être propre à la guerre, avait besoin de. rester grossier, brutal, superstitieux. G!eût été diminuer sa capacité pour le brigandage que de le laisser se livrer à l'étude des sciences ou à la pratique des artS;, et la première attention à avoir était sans doute de le préserver soigneusement de toute culture. Aussi ne négligea-t-on rien pour le maintenir dans un favorable abrutissement. Rome, apr^s cinq cents ans d'existence, n'était guère moinr ignorante et moins farouche que sous ses premiers rois; et telle était, lorsque Diogèoes et Carnéades parurent dans ses murs, l'horreur qu'on y avait encore de toute instruction, que Gaton se hâta de proposer au sénat de congédier ces ambassadeurs philosophes , et que , dans une diatribe insensée contre les lumières , ce vieux
étaient conformes au genre de yie qu'ils avaient adopté , parce qu'elles ajoutaient à leur force comme peuples guerriei?^ parce qu'elles assuraient le succès de leurs expéditions militaires. M. Comte est, si je ne nie trompe, rëcrivain politique qui aie mieux compris Porganisation des peuples de Tantiquitë. {f^ox, dans le tome II du Censeur, Européen un article sur l'organisation sociale considérée dans ses rapports ai^ec les moyens de subsistance des peuples,)
"^ DES PEUPLES .A ESCLÀTES. '2ll
fanatique s'oublia jusqu'à traiter Socrate de bavard et de séditieux \ ,
Ajoutons que dans le temps où la vie guerrière des Romains prévenait en eux le développement de toute industrie , le régime de l'esclavage produisait le même eflPet parmi leurs esclaves , et qu'ainsi ils se privaient de la faculté de se servir eux-mêmes sans acquérir véritablement celle de se faire servir par d'autres. On sait quels
(i) Plut. , Vie de Marc. Gat. — Malgré les semonces de Caton et des vieux sénateurs qui^ comme lui , tenaient ferme pour le maintien de Fignorance et des anciennes mœurs ^ il arriva à Rome ce qui était arrivé en Oréce après une suite de guerres heureuses, c'est-à-dire que lorsquW eut battu, pillé, asservi ses ennemis, et qu'on se fut procuré par ces honnêtes moyens du loisir et des richesses, n'ayant rien de mieux à faire, on eut le désir d'étudiet*. Mais comme la manière de vivre resta la même , que Ton conserva le même méprîs pour les travaux de l'industrie, les effets de cette passion nouvelle ne furent que très médiocrement avantageux. On étudia, comme on le faisait en Grèce, par passe-temps , sans aucune vue d'application utile , on. seulement dans des vues d'ambition. On apprit la rhétorique, la dialectique; on disputa sur le souverain bien; on s'exerça à séduire la multitude par l'artifice du langage et des discours étudiés; on eut des légistes, des orateurs , des sophistes, des poètes, des musiciens ; mais pour des hommes vraiment éclairés et capables de faire d'utiles applications de leurs connaissances, il ne pouvait guère s'en foraier : ce n'est que chez leis peuples industrieux que les études, bien dirigées, peuvent produire de véntables lumières et qu'elles conduisent a d'heureuses applications, {f'^oy, ch. IX.)
211 s CHkP. TI. tiIfiËft'TÉ
sont sur l'hotndie assetvi leseflPets de la servitude; si elle abrutit le maître , elle abrbttt bien {liiis sûremeat Tesolave s TiiDmiiie n'a dans l'esclavage presque aucun intérêt à dérelop^yer ses forces; la crainte du châtiment^ loiii de l'exciter à mon-^ trer sa: puissance lui conseille au contraire de la déguiser t k il se mettrait à Famende par une œuvre de suréro^tion; il ne ferait» en montrant sa capacité, que hausser là mesure de ses de-* voirs ordinaires. Il s'établit donc une ambition inverse, et l'industrie aspire à descendre plutôt qu'à «nonter \ »
Aussi partout où les Romains substituèrent des esclaves à des hommes libres la vit*-on dé^ cliner très rapidement. L'agriculture fut également en décadence w Toutes les fois , dit Hume » qtie les agrû nomes de Tàntiquité se |)laignetildëlâ diminution du blé en Italie, ils ne manquent pas d'aitribuet c^è déôroissement de richesse territoriale à l'introduction de l'exploitation servile \ L^esclavage eut à cet égard de tels effets que l'I^talie finit par devenir presque aussi improductive que l'est au)ourd'hu:i la campagne de Rome >
(i) Bentham, traité de législation, t. II, p. i83 ctsuiv. (p) Essai XI , p. 5o4.
DES JIPfiU»l4SS. ▲ Bft€il4pVES. ^10^
et qu'au iijeu déporter du falé, oomnile elle Ta^vait fait pendimt quelque lempSi elle fut obligée de-compter- pour sa subsistaoce aur les moîs^ous de la Barbarie, de FËgjpte et de la Sicile \ ■• ■ Les effets de Ve&cla'rage ne s'aFrêtèvant pas' là. La population déclina nop ipoinsrapidem/eiitqute les moyens de subsistance. Les légions romaines avaieut beau faire la traite et envoyer en Italie des nations entières réduites en servitude , elles ne pouvaient suffire à l'effroyable consommation d^hommes que faisaient resclavage et la misère, et le nombre des artisans et des cultivateurs allait sans cesse en décroissaat. Il en ét^it de même des boinmes libres : il fallut tirer des citoyei» du dehors comme on en tirait des denrées etdeis esclaves ; et le peuple - roi , recruté d^abord en Italie , le fut ensuite dans les provinces et ensuite chez les Barbares, fc X/a natioa tout eqtière» dit un publiciste, disparut peu à peu par l'effet de cet odieux régim^^ On m trouvait plus de Romains qu'à Rome > d'Italiens que dans les grandes villes. Quelques esclaves gardaient encore quelques troupeaux daii9 les caiâpagoe^^.
(i) Antiquités romaines, tall, p. 4^9.
mais les fleuves avaient rompu leurs digues , les forets s'étaient étendues dans les prairies ^ et les loups et les sangliers avaient repris poss^sion de Fantiqûe domaine de la civilisation '. »
Voilà quels étaient y relativement à Tindustrie^ à la richesse , à la population ', les effets de la guerre et de l'esclavage.
. ' far
7. Joignez que ce système , si contraire à l'industrie des Romains, n'était pas moins funeste à leur morale.
Je sais que les peuples qui fondent leur exis-
(,i) Sismondi, uouv. pnnc. d'éc. pol., t. I, p. ii3. — Des enquêtes faites par les soins de TAugleterre nous monti*ent à quel point Fesclavage est funeste à la population dans les colonies. A Tortola, à Démérari, à la Jamaïque, la population noire diminue continuellenlent et ne peut être maintenue au même niveau que par la traite. La perte moyenne^ pour toutes les colonies anglaises, moins la Barbade et les îles de Baharoa , est de dix-huit mille esclaves tous les trois ans. Et la preuve que ce décroissement de la population noiie lient uniquement à son état de servitude , c'est qu'elle, fait des progrès considérâbles à Haïti depuis qu'elle y est affranchie. Au commencement de la révolution française , la population totale de cette dernière île n'étais que de six cent soixante-ciuq mille âmes , et malgré la suite d'expéditions sanglantes qui l'ont dévastée depuis cette époque jusqu'en 1809 où l'expédition française a été expulsée, la population s'y élève maintenant à plus de neuf cent trente-cinq mille âmes. ( Voy. VÊdimhurg review de juillet 1875.)
DES FBTJFXiES A ESCLAVES* 21$
tente snr la spoliation et rasserVissement des autres nations ^ peuvent concilier quelqtiefbis une grande rîgidité de mœurs avec le got i» du brigandage. Tantqué ces peuples ont affaire àdés populations pauvres ^ qui ont peu de choses à leur donner^ et qui savent défendre énergiquement ce qu'elles possèdent , il faut bien de nécessité qu'ils s'accoutument à vivre de peu. Mais cette frugalité n'est pas ordinairement une vertu bien méritoire ; elle ne dure qu'autant qu'elle est forcée '; et si les mêmes peuples parviennent à subjuguer des nations opulentes ^ et à se placer datis une situatidn où ils puissent jouir avec quelque sécurité du fruit de leurs rapines , on les
(i) Yoîci ce que dit un habile peintre de mœurs, parlant des montagnards d'Ecosse , à une époque où la guenV était encore leur principale industrie : «Waverley ne pouvait en croire ses yeux, il ne pouvait concilier cette singulière voracité (des montagnards) avec ce qu^il avait entendu dire de leur vie frugale; il Ignorait que leur sobriété n'était qu'apparente et forcée , et que, semblables à certains animaux de proie, les montagnards savaient jeûner au besoin, se réservant de se dédommager de cette abstinence lorsqu'ils en trouveraient l'occasion. » [If^averley, ou V Ecosse il y a soixante ans,) Voilà la frugalité que nous admirons chez les premiers Romains et dans les temps héroïques de la Grrèce ; c'estce que nous appelons du beau antique. Les mœurs que décrit ici Walter-Scolt sont toul-à-fait dans le goût de celles des héros d'Homère.
Ai6 QBAf» Vl.liilBBBVÉ
vei:ra se Uwtev à, à^ profMMWS ^ à des' oii^îes , à 4es débauches incroyables» Voilà co.cpie inan4 ttent toutes lea ^toipesdç raee&iiiiUtairés 9 et la RôQ^ainè plus qu'auenoe autre. Les Aoiabaîcis furent des modèles de tj^mpéi^aQoeret mémfi d'aa$* térité, tant qulls u'eur^ut è combajttre: que les Equeâ^.le^ Yolaque^, lé$^ Labtn^, lès §aini»tas ) qui , s^as cesse dé&its> i^eveaaieiit «ans éeâse à la chfivgfi , ^t qui 1 eur veadaieDl tr ë$ duer des vie* toires qui ue pri^duisaieut rien* Mais quand. ^Qr fin ils eurent soumis ritaUe^ quand ils^ eurent vaincu Cai'thage , quapd ils n'eurent plus d'enn^ nais capables de leur résister , qulls furent tranquilles sur leur puissance et qu'ils 0ureât con^ duit à Rome les dépouilles de la terre , ils tombèrent dans une horrible dissolution de mœurs. Ces désordres étaient la conséquence toute natu« relie de leur mode d'existence. Ce ne furent pas leurs richesses qui les corrompirent ^ comnae oa Ta tant écrit, et comme on le répète encore; ce fut la manière dont ils se les étaient procurées» Les hommes ne jouissent avec modération que des biens qu'ils ont acquis avec honneur. U en est du butin fait à la guerre comme de Targ^it gagné au jeu , comme des sommes extorquées
D]ç;s ]>cvpi;hs a esctlaves. 217
aux nàtioDs qu'on opprime : on jdi^sîpe presque tQtt}oor9 d'ooe iBaiiière bonteose ce qu'on s'est procuré d'une manière honte^ise. Il n^esi pas possible que des hommes^ assez dépravés pouk* fonder leur esistence sur le pillage ^ le vol ^ là leyée detributs illégitimes^ soient en même temps àssee purs pour faire un usag^ moral de bieiié anssi tnnnoralemê nt acquis.
Le genre de vie des Romaihs ne faisait donc pas d'eux seulement des hommes igfiorans^ il tendait à en faire aussi des homines dissolus ^ el l'on comprend a^sez qu'il ne pouvait leur procurer l'espèce de liberté qui naît du bon emploi qu'on fait de ses fMultés par rapporta soi-même.
8. Enfin il leur pouvait encore moins donner celle, qui résulte pour les hommes de l'usage in* offensif qu'ils font entre eux de leurs facultés.
Bien loin d'user ainsi de leurs forces y les Ro* mains en faisaient l'usage le plus injuste et le plus agressif. Leur objet même était la spoliation et l'asservissement du monde. Qr il n'était pas pos* sible qu'ils fissent ainsi violence à tout l'univers; sans se placer eux-mêmes dans une situation extrêmement violente.
dl8 CHAP. YI. LIBERTÉ >
On a vu de^quelle manière ils avaient besoin de s'ordonner pour faire la guerre avec succès; Voulant asser.vir les autres > ils étaient obl^és de coromeneer par s'enchaîner etix-inêmçsi II leur fallait^ comme dans une armée ^ se classer^ s'enrégimenter , se subordonner rûh à Taiitre , niiuU tiplier au-dessus d'eux les pouvoirs arbitrsûres et illimités^ renoncer à toute indépendance individuelle^ n'exister en quelque sorte qu'en abstraction et comme membres de la masse organi-^ sée dont ils faisaient partie^ se soumettre enfin aux plus tjranniques volontés de cette masse d'hommes y OU plutôt àscelles des ambitieux qu'elle se donnait pour directeurs et p^nr maîtres. >
Voilà à quel prix les Romains pouvaient dépouiller et asservir les autres peuples. Plus ils voulaient être forts pour la domination , moins ils pouvaient avoir de liberté. La liberté n'entrai!, pas dans l'objet de leur institution ^ elle n'était pas possible; elle aurait même été funeste; car elle aurait affaibli l'esprit guerrier et relâché le nerf de la discipline. Il eût été contre nature 'de vouloir donner de l'indépendance aux individus dans un étal social où les individus y toujours engagés dans des expéditions militaires , avaient ]>€•
soin y par cela même ^ déformer une masse compacte et très fortement cbnstituéç. ^
J'ai parlé des pouvoirs exorbitans que là nécessité de la <]iscipline avait fait établir; mais aije énuméré les actes arbitraires et violens qu'elle faisait commettre? Un père exilait ses enfans-, il leur infligeait les travaijx forcés dès esclaves ^ il les condamnait à périr par la main du bourreau. {Jn censeur dégradait saiis foi^malité un sénateur^ un chevalier y un citoyen ; il s'ingérait dans tous les détails de la vie privée , et défendait les actes les plus innocens ou en commandait qui moralement n'avaient rien .d'obligatoire. Les derniers rangs de l'armée tombaient-ils dans le dénùment? on procédait à des expropriations pour rétablir entre les fortunes une égaliflé impossible ; on décidait que nul ne pourrait posséder au-delà d'une certaine étendue de terrain , et on enlevait l'excédant à ceux qui en avaient pour le distribuer aux citoyens pauvres. La guerre , l'esclavage, le vice , la misère réduisaient-ils le nombre des citoyens et des soldats? on rendait 'des lois ridiculement vexatoires pour contraindre les gens à se marier et à procréer beaucoup d'enfans. Une fois , on réglait comment on pourrait voyager;. une autre
QUAP. YI. I^IMIiTE
fois , ceniment on aérait Vêtu ; uiae a«tro Ibis , la dépense qu'on pourrait faire pour sa table ellp nombre de convives qu'il serait permis d'y recevoir. IL n'y avait réellemeat ni propriété, ni ââ-r reté, ni liberté; on ne tenait point csompte de cela ; tout était sacrifié au maintien de )a di9cipline.et à la boniie constitution de l'armée.
£t ce n'était pas seulement a cause de eetarbittraire que les Romains étaient peu libres. Remar^ quez qu'en se soumettant à ce dar régime le gros del'armée n'^m retirait presque aucuft profit^Dans cette doudination , comme dans toutes , lesagens aubalÉernes n'obtenaient qu'une très petite pari de richesses et d'autorité. Les dépouilles des en- ^œmis vaincus étaient distribuées là ^ comme ailr leurs les contributions levées sur les peuples : les gros lots étaient pour l'état- major de l'armée, pour lès consuls , le sénat , les patriciens ; le peuple , les soldats recevaient à peine .de quoi vivre. On eût craint sans doute, en les enrichisyant , d'affaiblir en eux cet utile amour des conquêtes et du pillage d'où dépendait la fortune des classes élevées. Jamais aristocratie n'a fait dç «on ascendant un usage plus dur, plus inique, plus hautain que l'aristocratie romaine. Tel était l'abais^
DBS PfiUPLSS A ESQLÀVES. jftSl
semenloù elle tenait le peuple que les mariages etitre les personnes de laclasse patricien&e et de la dassè piébéienoe ataient fiai par être r^|«r«dés comme dtfô uoions- contre nature; et que lorsque ces sortes d'alliances furent autorisées , on prétendit qu'il en sortirait des monstres ' . Telle était la hauteur des cheis , même du temps de la république^ que lorsqu'un consul téftaita passer*^ t09t citoyen devait s'écarter de la route , se dé^ couvrir la tête ,■ se lever de son isiége ou descefi^ d^e de chevaU Quiconque eût négligé de luidoiw ner ces marques de déférence et de respect eût éVé protnptement rappelé à son dev(nr par les liôteurs ; le préteur LucuUus ne s'étani pas levé , dans un moment où il rendait la justice > devant le consul Acilius , celui«-ci fit brber à Hnstant sa dka&Ere curule \ Il n'est peut-être pas de pays ^ une autorité plus arbitraire se soit ei^ercée avec ^es formes plus dures et plus impérieuses. G^était proprement le régime d'un camp de Tar** tareaM-
Dépeodatts sous miile rapports i^omme indivis dns» lesHamainsa'étaientpasmêmelibrescomme
(i) Proies secum ipsa discors (Tile-LÎTe).
(2) Antiquités rom. d^Adatn, 1. 1, p. i63 et r64-
222 GHAP. YI. LIBBHTÉ
corps dç natioo . Leur existence sociale était perpétuellement menacée , au dedans par les escla* ves et les prolétaires , au dehors par les ennemis que ne cessait de soulever leur ambition.
On saitce que la république avait à craindre des esclaves. Le désespoir leur donna souvent des armes , dit Gibbon y et leur soulèvement mit plus d'une fois l'état sur le penchant de sa ruine. On les jugeait si redoutables qu'on n'osa pas les distinguer par un habit particulier. On pensa que le jour où ils pourraient s'apercevoir de leur nombre, leurs maîtres seraient exposés aux plus grands périls'. Il fallut faire des lois terribles pour se mettre à l'abri de leurs entreprises et agir aveceuxcommeavecdesénnemismortels. Ils purent être,j)Our de légers manquemèns> torturés, fouettés , marqués au visage d'un fer chaude condamnés à tourner la meule \ On établit que si un maître était tué dans sa demeure , et que le meurtrier ne fût pas découvert ^ tous les esclaves pourraient être mis à mort ; et Tacite parle djmx cas où quatre cents esclaves furent exécutés par cela seul que leur maître avait péri et qu'ils n'avaient
(i) Hisl. de la décad. de Teinp» rom., 1. 1, ch. 2. , (q) Ibid. — Ant. rom., t. I, p. 56.
D£S PBUPLBS A SSGIiAVES. 2^5
pito fait connaître Fauteur du meurtre '. Voilà à quelles extrémités on en était réduit. On sent que de telles atrocités , loin d'augmenter la sûreté des citoyens, devaient achever de la détruire; ce fut, observe Montesquieu, lorsque les Romains eu* rënt perdu pour leurs esclaves tous les sentimens de riiumanité que l'on vit naître ces guerres servies que l'on a comparées aux guerres puniques *• La sûreté du^euple romain , si gravement menacée par ses esclaves , l'était plus encore par ses prolétaires. Quoique dans l'origine les terres eussent été assez également partagées, il s'établit bientôt entre les fortunes cette inégalité inévitable, que nulle bonne institution ne pourrait entièrement prévenir ' , mais que favorisent presque toujours des institutions iniques; et l'on vit à Rome , comme ailleurs , et d*une rtxanière beaucoup plus tranchée qu'ailleurs, la population partagée entre un petit nombre de gens riches et une masse de citoyens misérables. Dans un pays où les arts utiles n'eussent pas été avilis et abandonnés à des esclaves , cette dernière-'classe d'indi-
(i) Annales XIV, 42- > ^
(2) Esp. des lois, liv. i5, ch. 16. ,
(3) Voy. plus loin, ch. X.
2^4 GHAP. YI. LIBERTÉ
yidus nuraitpu trouver dans l'iadtistrie une i^es^ scHirce coûtré rmdigeocQ^ et eu détenant moins à plaindre elle eut été moins à redouter. Mais Dépossédant rien et ae sq livrant à aucun travail^ cçtte populace gneu^ 6t fière ne pouvait loan^ quer de se rendre à la fin li^ redoutable. Elle ne cessait de contracter des dettes qu'elle n!avait aucun moyen d'acquitter, et qui devenaient entre eUe etsescré^nciers une source inépuisable de démêlés violens* On était obligé > pour étouffer ses clameurs^ de lui faire régulièrement des aumônes qui ne servaient qu'à Faccroitre et à la rendre de plus en plus tnenaçante. S^ns doute « dans l'état de dénûment où elle se trouvait, et où s'efFor* çait peut-être de la retenir une politique ayatie et cruelle, elle offrait à l'ambition des sénateurs un puissant levier pour la conquête et l'oppr^sion du mondes mais aussi quel point d'appuicQn* tre la république ne présentait-elle pas aux ambitieux mécontens? On pouvait s'en servir pour la guerre civile comme pour la guerre étrangère ; elle était l'instrument des brigues , des CQujura*tionSj des discordes; « elle devint l'auxiliaire soldé d'un Marius et d'un Sjlla, d*un César et d'un Pompée, d'un Octave et d'un Antoine; » et
après avoir soamis rnmvers à Rome, elle finit par mettre Rome sous les pieds des jiltts exécrables tyrans.
Enfin , tandis que le système des Romains enti'etenait parmi eux deux classes d'eûn^emis si Redoutables, il ne cessait de leur susciter au dehors des ennemis encore pi us dangereux:. LèsRômains, dit Montesquieu , étaient dans une guerre éter* nelle et toujours violente; ils n'avaient pas le temps de respirer; il leur fallait faire un continuel effort; exposés aux plus affreuses vengearlces s'ils étaient vaincus, ils s'étaient imposé la terrible obligation de toujours^ vaincre ; ils ne pouvaient feite la paix que vainqueurs; ils étaient obligés à des prodiges de constance '. On peut juger de la violence de leur situation par celle des lois qu'ilsavaient rendues contre quiconque sedérobaitau service militaire.... Enfin, après avoir été constamment, pendant le long cours de leurs triomphes, sousl'oppiession morale depérils toujours imminens , ils finirent par subir à leur tour autant de violences matérielles qu'ils en avaièÊil fait souffrir à d'aulf es. Vainqueurs du monde ci*
(i) Causes de la grandeur et de la décadetice des Romains, passim*
226 GHAP. VI. LIBBATÉ
vilisé; Us ne surent que le livrer au joug des barbares. Rien n'égala la dégradation^ la honte > et le malheur de leurs derniers momens.
9. Voilà comment furent libres les Romains , ces modèles^ suivant Rousseau , de tous les peuples libres. Nous voyons en nous résumant que le système de la guerre et de Tesclavage sur lequel ils avaient fondé leur subsistance s'opposait directement aux progrès de leur industrie et de leurs idées ^ qu'il tendait non moins fortement à la dépravation de leurs mœurs, qu'il les obligeait de se soumettre au régime social le plus dur'et le plus arbitraire, qu'il leur suscitait au dedans et au dehors les ennemis les plus dangereux; qu'enfin, après avoir rempli leur existence de trouble, de corruption et de violence, Vil finit par amener leur totale destruction.
10. Il me serait aisé, si je voulais insister sur le sujet que je traite ,. de montrer que l'esclavage avait été d'abord aussi funeste aux Grecs qu'il le fut ensuite aux Romains. >,
Les citoyens des villes grecques, pourvus par des esclaves^des choses nécessaires à la vie, et
affranchis à cet égard de tout travail ^t de tout soin, employaient leur temps àla guerre, à l'exercice des droits de cité , à la poursuite des magistratures , à des luttes d'ambition , à des querelles intestines ; pu bien ils partageaient leurs loisirs entre les exercices de la gymnastique et l'étude . des sciences qu'ils appelaient libérales , c'est-àdire, de la grammaire, de la rhétorique, de la philosophie , de la musique , et de quelques autres arts, qu'ils ne cultivaient que par forme de passe-temps et seulement pour leur plaisir.
Cette manière d'être , qui forma d'abord des guerriers et plus tard des rhéteurs, des sophistes, des poètes, des artistes, opposait d'insurmontables obstacles au vrai développement des peuples qui l'avaient adoptée. Elle était destructive de toute paix et de tout ordre; elle ne comportait le progrès ni de la population , ni de la richesse, ni des mœurs , iii des arts utiles , ni des connaissances véritables. Aussi les Grecs n'acquirent-ils jamais que d'une manière fort imparfaite ces élémens de force et de liberté. Ils consumaient leur vie en querelles ou en vaines disputes. Ils furent d'abord tout militaires, et puis, quand la guerre les eut enrichis, ils se li-
vrèrent à de dangereux plaisirs et à de frivoles €xerciees, dans lesquels ils perdirent leur ancieune énergie guerrière, sans acquérir la force, Finstruction , la richesse, les bonnes habitudes morales que leur eût donné la pratique de l'industrie. Voilà ce qui explique en partie leui* chute et celle de la plupart des peuples de l'antiquité. C'est l'histoire de toutes les sociétés militaires \
1 1 . Une circonstance empêche que l'esclavage ne soit aussi funeste en Amérique qu'il le fut en Europe, dans l'antiquité; c'est la manière dont
(i) Rien de si étrange que la faveur dont jouissent auprès des classes industrieuses de nos sociétés modernes ces fiers républicains de Tantiquilé, dont le premier principe politique était qu^il fallait tenir dans Tesclayage tout homme livré à Vindus-trie. Ces classes ne feraient-elles pas mieux de se passionner pour les seigneurs féodaux du moyen âge? La méprise, à mon avis, serait moins forte. Ces seignem's, il est vrai, n'étaient pas aussi beaux parleurs que les nobles citoyens d'Athènes au temps de Périclès , ou de Rome à la fin de la république ; mais ils n'étaient peut-être pas aussi ennenlis des classes laborieuses; ils ne les tenaient pas aussi abaissées , ils ne méprisaient pas autant leurs travaux; je ne sais s'ils avaient au même degré les^ préjugés de la barbarie. Il y a dans la politique du citoyen Aristote et dans la république du philosophe Platon des principes que n'oserait pas avouer l'aristocrate le plus renforcé de nos monarchies les plus absolues. Ceci soit dit sans préjudice pour les Grecs modernes, qui ont pasdé plus de trois siècles dans
DES PBÙPLES A ESCLAVES. 2ZQ
on s'j procure les esclaves. On les obtient par le commierce et non par la giierre ; ils sont aclieté» et non pas conquis. Les créoles ne sont pas y comme le furent les Grecs et les Romains , des peuples militaires , voués au brig^andage et à la domination ; leur titre est celui de planteurs ^ de colons; ce sont des entrepreneurs d'industrie 5 seulement , leurs ouvriers sont des esclaves achetés à des rois d'Afrique, qui font la guerre pour eux.
Cette manière de vivre est moins mauvaise que celle des anciens. Il y a de moins la guerre extérieure et les discordes intestines que l'ambition devait continuellement susciter parmi des hommes à l'activité desquels il n'y avait , dans chaque état, qu'une seule carrière d'ouverte, celle du gouvernement. Cependant l'esclavage a encore dans les parties de l'Amérique où il existe des conséquences fort graves. Il est pour les habi-^ tans une cause d'inactivité, d'insoucianee,, d'incapacité ; il corrompt leur niorale ; il compromet leur sûreté ; enfin , il a ceci de particulier et de
tin esclavage ^re^^we aussi dur que celui que leurs aïeux firent longrtemps souffrira d^autres peuples, et qui fonderont surement.le nouvel état social de la Grèce sur les principes d'iine^ po>li tique plus humaine et plus éclairée..
GHAP. VI. LIBBRTIÊ
terrible , qu on ne sauvait trop comment le détruire et que cette plaie honteuse de U Amérique semble être à jamais incurable. L'abolition graduelle de Fesclavage eût été facile chez les anciens , où les maîtres avaient pour esclaves des hommes de leur couleur ^t de leur race; mais que faire là où les esclaves sont d'une autre race et d'une autre couleur? Les éloigner en les affranchissant? cela, dans bien des cas, serait im-* praticable : il est tel pays de l'Amérique où ils forment la presque totalité de la classe ouvrière et le fond de la population. Les affranchir et les >^ garder? mais quel serait, aU milieu d'un peuple de noirs délivrés des liens de la servitude et devenus graduellement propriétaires et citoyens, le sort du petit nombre de blancs qui auraient été leurs maîtres, surtout si ces blancs craignaient de se dégrader en s'alliant à eux , et ne voulaient pas souffrir le mélange des races ' ? On tournera long-temps dans les difl&cultés de cette question' avant de trouver un bon moyen d'en sortir. Elle fiait le désespoir des hommes d'état'les plus éclairés de l'Amérique septentrionale.
(i) roy. Les noies de M. Jcffcrson su^' la Yh-ginie, p. aia.
DES Peuples a esolàyes. 23i
1Î2. Je ne suivrai pas les effets de Fesclavage dans tous les pays où il a existé. Comme il ne s'est pas établi dans des circonstances semblables et n'a pas été partout le même ^ on sent que ses résultats ont dû beaucoup varier. Mais l'esclavage a des effets généraux qui se reproduisent également partout; partout il a pour effet d'abrutir et de dépraver les populations qu'il fait Vivre , de s'opposer aux progirès de leur industrie, de leur morale privée, de leurs habitudes sociales , et de prévenir ainsi chez elles le développement des causes d'où nous savons que découle toute liberté.
« Dans un climat chaud, dit M. Jefferson , nul homme ne travaille s'il peut en contraindre un autre à travailler pour lui. » Cela est vrai dans tous les climats possibles. Partout où des hommes peuvent en contraindre d'autres à travailler pour eux , il est fort rare qu'ils s'instruisent, qu'ils deviennent industrieux , qu'ils se rendent capables de quelque chose d'utile. L'inactivité de l'esprit, comme l'observe M. Saj, est la consequence.de celle du corps ; le fouet à la main , on est dispensé d'intelligence.
J'ajoute qu'il n'est pas plus facile à ces hom-
852 , GHA?* y^* lilBBATÉ
mes d'a.çquétîr des «no^rç^que d?, Findustrie. Ils sont dans une position: qui tend directement à eottomppe leur moçale. V^ maître pei^t abuser kopunément des femmes qu'il tient eu s^ervilude : commeut serait-il continent? Ce qu'il récolte ne Iqi a coûté aucmn effort; comment en nserait-il avec jiûfesure ? Il vil dans. un état habituel d'oisiveté ;. comment n'auraitril pas ;les vices, qu'eng!endrent l'indolence et le désœjivremçnt?
Enfin s'il eil; difficile dans ^ne telle situation de contracter de. bonnes habitudes personnelles^ il l'est peut-être plus encojpe de se former à de bonnes habitudes sociales, w Le commerce entre i^ maître et l'esclq^Oj^ ditJefferson \ est un exercice con tinuel de^ plus violentes passions de lap^irt de celui-là et delà soumission la plus abjecte delà part 4^ celui-ci \ No$t ènfans qui ont ce spectacle
•( I.) Note sur la Virginie , p. 2 12.
(2) La cruauté des traitemens qu^on a prescpie toujours fait subir' aux hommes asservis tient à la'natuVe particulière de cette espèce de serfs , beaucoup plus généreux et plus difficiles, à squ-> mettre que les autres animaux voués à la servitude domestique. A la rigueur, un maître peut traiter humainement son cheval, son chien, son âne : il n'a pas à craindre que ces esclaves-là se concertent et se révoltent; mais il ne saurait êti^e aussi tj-an^ quille sur la soumission des êtres semblables à lui qu'il tient dans rasseryissement; comme leur nature est plus noble, il sent qu'il
DES PEUPLES A ESGliA¥£$. 233
SOUS les yeux suivent bientôt l'exemple qu'on leur donne. Le chef de famille s'emporte contre son esclave : l'enfant l'observe; il imite dans, les mouvemens de son visage les traits du maître irrité et prend bientôt le même air dans le cercle des jeunes esclaves qui l'entourent. Il apprend ainsi à lacber la bride 4 ses plus dangereuses passions; et élevé dans la pratique de rinjustice, exercé journellement à la tyrannie, il demeure pour ainsi dire marqué de leurs traits les plus odieux. L'homme placé dans de telles circonstances serait un prodige s'il conservait la bonté de son caractère et de sa morale. »
En somme, ignorance, incapacité, mollesse, faste , iniquité , violence , voilà ce que l'esclavage tend naturellement à donner aux populations qui en font leur ressource.
i5. Et pourtant il est vrai de dire que lorsque ce nouveau mode d'existence vin t à s'établir parmi
a plus à faire pour les subjuguer, et il les traite avec inhumanité précisément parce qu'ils sont des hommes. Il est tel propriétaire d'esclaves qui passerait avec raison poui* un fou furieux , digne d'être à jamais interdit, s'il s'avisait de traiter ses bêles comme il lui arrive de traiter ses gens.
les hommes^ on fut plus près de la liberté qu'on ne Tayait été aux époques antérieures , où l'usage le plus général était encore de massacrer les pi^isonniers; Les esclaves, servi y étaient, comme le mot l'indique , des hommes conservés , servait^ et l'action de faire des serfs , qui nous paraît avec raison la chose du monde la plus sauvage, fut dans l'origine un acte d'humanité et un trait de civilisation.
La destination donnée aux ^esclaves rendit ce trait encore plus favorable à la liberté. A l'âge jàe la société que je décris, l'homme de guerre ne conserva pas ses prisonniers pour les associer à ses brigandages ou pour en faire de simples gardeurs dé troupeaux, il les conserva pour les appliquer à la culture du sol , à l'exercice de divers métiers et peu à peu à tous ces travaux d'où est sortie avec le temps la civilisation de l'espèce humaine.
A la vérité ces hommes ne travaillaient pas pour eux ; ils ne travaillaient que contraints ; mais il valait encore mieux qu'ils fussent asservis que s'ils avaient été tués et que tout fût resté comme auparavant dans le brigandage. Au sein d'une telle
barbarie , rintrodiiction de Fesclavage était une innovation heureuse, et Tusage de condamner les vaincus au travail fut, sans contredit, un grand acheminement à la liberté. L'essentiel était que , de manière ou d'autre , l'industrie devînt la principale ressource * .
Sans doute, il eut encore mieux été qu'on cessât de faire la guerre , et qu'on s*assujétît soimême au travail plutôt que d'y contraindre son semblable; mais il n'était pas dans la nature de l'espèce de faire tout à coup de si grands progrès; un tel changement était bien loin encore d'être possible; c'était beaucoup que l'on cessât d'exterminer les prisonniers et que l'on s'avisât de les réduire en servitude. Aussi paraît-il que l'on commença parJà; et, comme je l'ai dit dès le d^but de ce chapitre , on ne connaît pas de peuple qui, en passant de la vie errante à la vie se-
(i) Non-seulement, par rînstltutîon de Fesclavage, il y eut des^ hommes utilement occupes; mais ces hçmimes purent travailler avec quelque sécurité, sous la protection de leurs maîtres» qui, en les opprimant pour leur compte, furent pourtant intéressés à les préserver de tout trouble étranger. En outre, par l'effet de cette protection et de la fixité des établiâsemens , quelques accumulations devinrent possibles , et ceci prépara beaucoup d'autres progrès.
236, CHlP. VX. LIBERTÉ .
dentaire I n^ait eu d'abord des esclaves pour le servir. ^
Ces esclaves qui d'abord ne travaillent que pour autrui travailleront un jour pour eux. Us sont faibles , ils deviendront forts; ils sont aux sources de la vie, de la lumière, de la richesse, de la puissance : il ne faut que leur iospirer le désir d'y puiser , et les maîtres eux - mêmes sentiront un jour le besoin de leur inspirer ce désir. Voulant stimuler leur activité, ils relâcheront un peu leur chaînes; ils leur laisseront une part delà richesse qu'ils auront créée. Ceux-ci conserveront ces faibles produits; ils les accroîtront par le tra* vail et par l'épargne ; et quelque jour les fruits lentement accumulés de leur pécule étouiferont ceux de la violence et de l'usurpation. Esclaves . dans l'antiquité, les hommes d'industrie ne seront plus que serfs tributaires dans le moyen âge; puis ils deviendront les affranchis des communes; puis le tiers-état; puis la société tout entière.
C'est ici, c'est chez les peuples entretenus par des esclaves , c'est au sein, même de l'esclavage que commencé réellement la vie industrielle , la seule , comme on le verra bientôt , où les hommes puissent donner un grand essor à leurs fa^
DES PBUPLBS A ESCLAVES. 257
cultes y acquérir de bonnes habitudes morales ^ prospérer sans se faire mutuellement de mal; la seule ^ par conséquent , où ils puissent devenir vraiment libres.
238 ' LIBEBTÉ DBS PEUPLES
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Da d^ré de liberté qui est compatible arec la manière de Vivre des peuples qui n^ont pas d^esclaves , mais chez qui tout est privilège. '
1. Le monde ^ d^os son adolescence , n'a pas connu d'état social plus avancé que celui dont je viens d'oflRrir le tableau. Par toute la terre , jusqu'au moyen âge,, l'espèce humaine est restée partagée en deux classes : ceUe des vainqueurs, qui d6miuaient dans Toisiveté ; celle des vaincus, qui travaillaient dans la servitude. On avait bien vu,. dans les temps anciens, des affranchis^mens particuliers ; on n'avait jamais vu nulle part l'abolition de l'esclavage. L'abandon de cette brutale injustice était réservé à un autre temps. L'idée n'en avait pas pu venir aux nations anciennes. A l'époque où ces nations avaient vécu , il n'y avait pas encore assez de peuples attachés au sol, il n'était pas assez difiRcile de se procurer des esclaves pour que l'esclavage pût cesser. Nous lisons que , sous les Romains , il y avait une per-
A PRIVILEGES. GHAP. VII. 239
pétuelle afiluence d'esclaves sur les marchés- de l'Italie; qu'on en envoyait des provinces les plus éloignées ; qu'il en arrivait de la Syrie, delaCilicie, de la Cappadoce, de l'Asie-Mineure, de la Thrace et de l'Egypte '. L'abondance quelquefois en était telle qu'ils se donnaient pour presque rien : Plularque nous apprend que dans le camp de Lucullus un esclave fut vendu quatre drachmes, environ trois livres dix sols % On conçoit que dans des temps où les esclaves étaient à ce prix , il ne pouvait guère être question d'abolir ou même de modifier l'esclavage. Moins la dentée était chère et plus on devait s'endur.cir dans l'habitude qu'on avait prise d'en user et d'en abuser.
2. Mais quand l'empire romain eut été détruit par les barbares ; que plusieurs de ces peuples eurent réussi à s'établir dans le midi; que^ par l'impossibilité de les déloger , les hordes qui les
(i) f^oj-, les Essais de Hume, 1. 1 , 2« part. , Essai XI, p. /^o6, Strabon , parlant de la ville de Délos en Gilicie , dit qu'il n'était pas rare qu'il se vendit sur le marché de cette ville jusqu'à dix mille esclaves par jour pour l'usage des Romains. (Liv. "XJV» cité par Hume , ib . )
(2) Hommes illustres , vie de Lu<îullus.
3^0 GHAP. VIl/LiBBKTÉ
rairirent se furent ^ à leur tour^ fixées plus au nord ; qu'il j eut partout des nations sédentaires^ et q^e chacune de ces nations se trouva réduite pour* Texécution de ses travaux aux seuls esclaves qu'elle avait sous la main , alors les esclaves devenant beaucoup plus précieux et plus rares , il fallut commencer à les ménager , l'esclavage dut nécessairement s'adoucir.
Je ne sais pas si ce grand changement a jamais été rapporté fi sa véritable cause. Ce nfe furent, à ce qu'il me $emble, ni l'influence du christianisme^ ni la prétendue générosité des mœurs germaines , ni le progrès des lumières et de l'industrie qui d'abord le provoquèrent : ce fut simplement la nécessité des circonstances nouvelles où le monde se trouvait placé. On commença à renoncer à l'esclavage comme on avait achevé de renoncer aux courses et aux brigandages de la vie pastorale , par force. Aucune révolution importante dans la manière de vivre des hommes ne s'est opérée autrement. Ne faisons pas le roman de notre espèce. Il n'evSt pas, que je sache, d'iniquité monstrueuse dont elle se soit spontanément désistée. Une chose , de sa naturç»
a [beau être odieuse , tant qu'elle est reçue et
DES PJBITFI^ES A ipRIFILÉGES. 24^
posdibie^ la religioQ et la latoral^ humâmes trouvent toujours le moyen de s'y plier. Le christianisme, qui a, dit-on , aboli Tesclavage en Europe dans le moyen âge , le tolère depuis trois siècles dans le^ colonies. Il arrive pa^xni les chrétiens; on ne le voit que trop, ce qui arrive parmi tous les. hommes : on y fait durer le plus qu'on peut l'iniquité à laquelle on croit trouver son compte ; on y attend obstinénient pour abandonner une injustice qu'il ne soit plus possible de la commettre avec impunité , ou même qu'il soit absolument imposisible de la commettre. M aisre;venons à notre sujet.
Je dis donc que dan$ le moyen âge , lorsque la plupart des peuples errans eurent formé des établissemenSfa. fixes , Ift condition des hommes asservis dût nécessairement devenir moins dure. Ce n'est pas que les dominateurs de cet âge de fer fussent plus doux que ne l'avaient été les républicains de Sparte bu de Rome ; mais c'^st qu'ils se trouvaient dans une situation où ils avaient un intérêt beaucoup plus grand à^ épargner leurs esclaves, parce qu'il était devenu infiniment plus diflicile de s'en procurer de nouveaux '.
(i) Voilà ce qui détermina d'abord; les sentimens religieux
tV.
2^2 ^HAF; VII. i;iB£RTÉ
On commença donc à les traiter d'ime Ëioon un peu moins inhumaine. Dan» les viUes et les
n agirent qu ensuite. Il arriva ce qui arriverait aujourd'hui dans les colonies, si la traite devenait décidément impossible, et qu'on se vît pour jamais réduit aux seuls esclaTos qu'on possède en ce moment. On céda à Tintérét pressant qu'on avait de ménager des esclaves qu'il n'était plus possible de remplacer. Le sort des esclaves devenant plus doux, les progrés létic furent plus faciles; avec la force vint la dignité^ on sentit, plus vivement le besoin de l'indépendance, et il éclata des insurrections qui firent beaucoup de mal aux oppresseurs. Alors s'éveilla le remords; aloi^s naquirent les scrupules, et les terreurs sc^erstitieuses se mêlèrent aux divers motifs qui dictèrent des chartes d'afifranchissement. Mais si les classes laborieuses étaient* toujours restées faibles, il y a iieu de croire qu'elles seraient toujours restées serves, et que les dominateurs auraient très bien su accommoder leur religion avec le maintien de la servitude : témoin la facilité avec laquelle on a su la concilier depuis avec la traite et Tesclavage des noirs. On dit souvent que. le christianisme nous a civilisés : il me paraîtrait plus exact de dire que la civilisation a épuré notre christianisme. Sftns doute, la lettre des. Evangiles n'a pas changé ; mais nous avons beaucoup changé dans notre manière d'entendre l'Evangile; nos sentimens et nos principes religieux ont suivi la marche de tous nos sentimens et de tous nos principes; ils sont devenus plus purs et plus raisonnables à mesure que nous avons été plus cultivés. Les Chrétiens d'aujourd'hui ne le sont pas à la manière de ceux du temps de la ligue. Notre religion, qui souffre ^coî'e que nous trafiquions du sang et de la vie des Africains, deviendra peut-être plus humaine, lorsque la dure expérience nous aura mieux fait comprendre tous les dangers de cette iniquité; maïs • si les' progrès de la religion no viennent qu'avec tous les autres^ comment seuirit-on fondé à dire qu'elle les a tous précédés et tous provoqués? / *
DES PSUVLEi» A I^RITitéGES. §4.5
eHB^gnesy ils ^Jevinrent pe» à ^u de J^evts propremeat dits des serfs puremetit tiil)i]tait*éSf A la vérité ', dans cette condition nouvelle^ ils dapeadaient eneore beaucoup ; ils tenaient en q^Qielque sorte à la terre ; ils passaient de main en mainayec la propriété du sol sur lequdils étaient nés ; ils étaient obligés aune multitude de devoirs onéreux et serviles; ils avaient de forts tributs à payer etbmucoop d'avanies À soui&ir. Mais enfin la dépendance n'était plus aussi entière ; ils jouissaient d'un peu plus de séeurilé ; il leuT,éla^t un peu moins diâicile de faire des épaifgiies y ils avaiqut à eux des marchandises^ des animaux^ dj$ t'argent » et ils parvenaient ^ surtout daii3 les viHe$ 9 h s^ .composer inseqsiblemeiit de petites |€|rlu»es'.
Tel était l'état des esclaves sous la dominatic^n tonte militaire à laquelle on a <}onné le iiom de régime féodal ; ce régime ne diffère pas as^ëz du préciédei|.t poiir que jem'en occupe d'une maniçre «f)éakale. On n'j saurait guère voir^ comme dans les républiques de l'antiquité , que des associa-*
(i) Montlosier., de ^a Mo;q. fr. t. I> p. ^, iq3, jo4# J^Af-f 1^7, i4^ et i49' *"" Robertson, hist. de Charles V, t. II, notef 9 et ii6, p. 62 , 109 et suiraiites de la trad. fr. , éd. in-is*
244 GHA.P. VII. iilBBETi
tions d'honuBM de gucorre, qui se font nourrir par :des hommes asservis. Je ne m^y suis un instant arrêté queiparce.que la condition des esclaves y étaitdevenue lin peu meilleure^ etqu^l a setvi^de tranâiton de la pvire servitude au rér gînte des privilèges dont ye dois parler maintenant.
3. La^crisequi amena ce nouveau moded'existénce commença vers te douzième siècle. A-celte époque , les classes laborieuses étaient e^oore dans la deon-servitude que j^aî décrite il o'j a qU'Un instant. Cependant ^^lles^ avaient* £uit des progrès assez consîdfciraUes ; elles étrEMkit<înfi7 niment plus pui^ntes- qu^ellei» ne Feassent jamais été dans Fantiquité; et, favorisées par des circonstances' heureuses y elles se crûrent assez fortes pour acl^îver de sortir de leur ancien état de dépendance et d'abaissement. Par toute FEurope , elles se mirent à' former des ligues, des assôcktions, pour s'affranchir tout*à«fait de la domination des gens de guerre.
On sait quel fut Feffet immédiat de ce vaste mouvement. Il partagea en quelque sorte les populations en autant d'agrégations d'honmies qu'il
DBS PBUPLBS A PRIViLÉGËS. 24?^
y avait de villes , de commuDauféav de prjûfes^ sioos qui entreprenaient de $e déli«reit«
Long-temps cette organisation fut p«iFemèiit défensiye ; elle prit pliss tard un caractère agressif : les hommes cpat s'étaient ligiiÀ pour Tiodépeadaiice du travail finirent par en vouloir £ftire le monopole ^ et par imiter à leur manière, l'esprit dominateur de ceux qui les avaient opprimés. Il n^y eut plus en quelque ^orte tl'esdiaves ni < de demi*- esdaves ; attcune <ja3$« . n'était la profrriéêé matérielle d'aucune 9utre ; mais cha* cnne-, à l'ex^iusion ^^ toutes^ voulut s'emparer de quelque mode spéaal d'activité ^ de^quelque bcancliepartftûuHèrede fofluetions ou de faravaux ; et, .av#e le tm(ip9> on vit sortir de ce conflit de préteptions injustes un état de choses dans le-^ quel la masse entière desvindividuase trouva partagée en un certiÂnnombrerde classe»» d'ordres^ de corporations qui eurent tous leurs intérêts séparés» leurs lois particulières » leurs privilèges (pmvatm le^s), et dont chacun exerçait sur tout le reste quelque genre de tyrannie.
Je suis arrivé tout d'un coup au bout de cette grande révolution. Il serait hors de mon sujet d'en exposer ici le détail et la suite. Je n'ai besoin
t4â GHIF^ TII. LlBlftfi
€pM d'en tnoBtter les conséquences , ôt de bien faire coniiallra VéUH social qui M mdtiifedlà lorsqu'elle- ftit pleinement accom^rHe.
4. D'abord lès gens de guerre, en vôjâùt It^s boitiines d'iadiistnie élevés à h tbtidiûôh d'hôm* mes libres > s'étaient fbrtnés ed état séparé sous le ikom àe N&Uesse. Les ^ens d'églii^e ^'étaient isolés à leur tonr sons^ le nom de Cttrgéi Les légisteSi 1^ offieier» de justice^ les sa vans, lésaW tisdQs y tons les hottmés^ vdnés aux profes^biij^ dites libérales on merc^aiitileS) arvaient formé thn trcûième état sons le nom de 7%ers.
Chaenne de ces grande» divisions ^étâii snbdivisée îem^nite en corporations oombreusis^. lot noblesse avait ses ordres militaireë ^ie tter^é , ses ordres religieuit ; le barr^an > ses léompagnie^ ; la science^ ses facultés; Findustrie^ ses jurandes.
L'esprit général des trois ordres était Une vive émulation de haine et deméptds les tins ponï" le^ antres; lé même esprit avait pénétré daâs FiMtérieur dés corporations. On avait partout alPeèCé d'établir des hiérarcbies âictices : la ^ieâdè aVàit ses degrés comme la tiofalesse } l'industrie cobM^ la scieace; et de métne que, parmi \m oables,
DES TttPVÉS A t'aitltiâOBS. i^f
oh s'était distingué p^ lès gVàd^ê à^ébnjtt et clé chevàliei' y de iiiéme ùh dtôit Vdtllu se dijstinfgber, partni les savans , par ceux de bâcheHei^ et dé )i^ ceticiê ^ et pàrîxli les ërtisâiis , par béux de ëd£b[<L pagUon et de tdaltre.
Enfin tin esprit tinivel^feel d'êxdùsion ^étëit emparé de toutes les ddssés , de toutes les agrégations. C'était à qui obtiendrait le plus de privilèges odieu le , le pfiîs d*itf jtisiet préférexteésrlA noblesse avaif le moniepole dtf service publie; lé clergé 9 celui de Fenseignetnént et déà doctrines; le tiers-étaé, celui de^ tratàùx ihdusttiels. Dans ce troisième ot^di^e, le^ arts libérant étaient dë^ venus Fapàtiâge d'clâ èeftàià nombre dé ^dhïp>ftgniés; divers coftps de xntarcliâtidâ avaient' ed^ taki lé tiégocé; les att^ mécanique^ étaliectt tombés au pouvoir d'autant de coihnitfnautés qu^oii avait pu distinguer de genres diffl^reits de febriéatioh.
Les rois avaient favorisé^ à prix d'àrgëtft, tàtiiëà ces usurpations criantes. Ils ité cessaient oe vendre à des coi^ps ou à des inclitidui déisiigriés cb qVi était le droit naturel de chacun et dé là masse. Wi vendaient la noblesse , c'est-à-dire Faptitude au service public ; ils veodaieAt lé àteHk dé rèddre
2^8 GHAF. YII. Ll^SRTÉ
la justice; ils vendaient jusqu'au droit de travail- 1er : le travail ^ que daa^ les âg:es précédens on renvoyait dédaigneusement aux esclaves^ était devenu^ on ne sait comiqent, une prérogative de la couronne y un droit rayai et domanial ' ^ qu'on n'exerçait que par délégation du c&ef de l'état qtjQiojennant finance. Nul ne pouvait, saps payer, gagner honnêtement sa vie ; et quelquesnos, en payant, aoquéraient je droit de faire seuls ce que nalurellement tout le txy^jkà^ aurait dû .avoir le droit de fak^e.
Ekifin ce mouvement ne s'ét^tit pas arrêté à des individus, à des compagnies. Les villes avaient voulu avoir leurs privilèges comme lés corporations ; les provinces, comme les villes \ les royaumes , comme les provinces. Il y avait des ports francs, qui avaient, à Texolusiôn detousautres, le droit de faire librement le commerce maritime. Certaines villes manufacturières étaient en possession de fabriquer seules de certains produits. Il existait des provinces à qui appartenait , par privilège exclusif, l'exploitation de certaines branches de commerce. Enfin il n'était pas
(i) Edit de fitenry III, de i58i.
DES PEUPLES A PAIVIIiÉGES. 2^9
de pays qui n'eût vpulu avoir un accès libre sur tous les marchés étrangers , et qui cependant-ne prétendît écarter de ses marchés toute concurrence étrangère. .Depuis les plus petites cotnûiU'nau tés jusqu'aux plus vastes états , c'était une man^B .générale d accaparement 9. un débordement universel de prétentions exclusives et iniques.
5. Dans ce nouveau mode d'e;2dstence, chacun dpnna le nom de liberté aux privilèges dont il jouissait au détriment de tout le reste. Ainsi la noblesse appela ses libertés son droit exclusif aux faveurs de cour , son monopole des fonctions honorifiques et de la plupart des fonctions lucratives^ ses exemptions d'impôt , ses bannalités, ses droits de chasse^ et une multitude d'autres droits plus oii moins oppressifs, qu'elle avait sauvés du naufrage de ses anciennes tyrannies. Les libertés du clergé, ce furent le droit d'imposer les croyances, le droit de lever la dîme , le droit de ne pas payer de taxes, le droit d'avoir des tribunaux particuliers ; celles de chaque communauté d'artisans, le droit exclusif de fabriquer de certaines marchandises et de faire la loi aux marchands^ celles de chaque corps de marchands, le droit
2&é CÉAP. Vil. LtdBA'fÉ
de vendre seul de certàiDes denrées , et de fti^e sur les eottsommateurs des profits illé^tîtcie^. It n'y en avait {)î'es(}Ue point qui ne coïisistàssèiit en injûstiees, en e:&actions , en violences.
6. Il semble qu'adctine véritable liberté ne de^ vait pduvoîr se concilier avec des libertés pfà^ reilles ; et, en effet , nous verrons bientôt qu'elles opposaient le plus gtaiid ôbstAtile an développement de l'intelligence et de Tindustrle ; qu'eflles étafient la soutee des désordres les plijrs ^raves^ étqtre, de tbute manière, la liberté tiè potiv^it qu-en beaucoup soufflir. Cependant, comparées aux excès de l'âg^ précédent , elles lui étsÉieât certainement favorables , et il n'est pé^ douteux qu'elle ne pût prendre plus d*extension sous le régiihe des privilèges, qu'elle ùe Vivait fait sous celui de l'esclavage proprement dit.
• Par cela seul que , dians ce nouveau régime ; une moitié de la population avait cessé d'être la propriété matérielle de fautré , il est visible qu'il devait y avoir plus dé liberté. D'abord Frndtrstri^ humaine y pouvait prendre plus (fessor : lés anciens domiiiateurè, ne fondant plus uniquement leirr subsistance sur lés produits êe là guerre et
DES i»CUPLEl5 A PRIVILÈGES. â5l
le travail dès hommes vaincus , devaient cam* mencer à faire quelque usage' àe leuis facultés productives; et^ d'da an Ire côté, les liommès àneieùD^mcmt asservis 9 travaillant maiatendol pour éux-mémes , devaient se livrer au travail avec plus de zèle > de suite et d'acthrité. Chacun ^ il est vrai> se trouvait encore comme emprisonné dans le cadre où le haaard Favail fait nallre ; ce n'était qu^aviec laplus^rande peine qu'on pouvait abandotmer î'éiat de s)es parens pour embrasser celai auquel on se séiKtaii plus p$rticdlièt*eftient irp^ pelé. Mais du moins ^ chacun , dans la condition où il était né, pouvait jusqu*à un certain point user de ses forces pour son propre compte et commencer à accutotilei* les fruits de Son trîsttail. Pour reconnaître que cet ordre social ne rendait pas tout développement impossible , il! î^uffit de faire attention que c'est au sein même de cet ordre qu'ont commencé à s'étendre , à s'élever, à prendre de l'importance , ces classes si diversement laborieuses , à qui les nations de notre âge sont redevables de presque tout ce qu'elles possèdent de lumières et de bien-être , et que la nature des choses appelle hau tetnent à devenir les premières dans l'ordre politique , comme elles le sont de-
puis long-temps dans toutes les autres branches de la civilisation '.
Il faut ajouter que ce mode d'existence, plus favorable que les précédens aux progrès de l'industrie et des lumières y Tétait aussi aux progrès des mœurs. L'homjne de guerre, ne comptant plus autant sur le pillage pour entretenir ou accroître sa fortune, devait un peu mieux sentir la nécessité de la dépenser avec discernement ^t modération. L'homme d'industrie, devenu plus maître de lui-même et des fruits de son travail ,
(i) Rien n'oppose de plus grand obstacle au dëTelQppement des classes laborieuses que le défaut de capacité politique: je ne dis pas le défaut d*ambîlion , la répugnance à cberclier dans l'intrigue une foituue qu*on ne serait pas capable d'acquëri^r par le travail ; mais le défaut de zèle à s'occuper des affaires publiques et d'aptitude à juger les opérations du gouyei^ement. Les bommes d^dustrie ne sauront que la moitié de leur métier tant qu'ils ne seront pas capables de considérer d'un point de vue général les intérêts de la société industrielle, tant qu'ils ne pouri'ont pas juger sainement de ce qui. est favorable ou -nuisible à ses divers travaux, tant qu'ils ne seront pas disposés à erapêcber que les pouvoirs établis ne fassent rien qui lui soit contraire. Cette capacité est tout-à-fait dans Tordre de leurs professions; elle s'y lie de la manière la plus étroite; elle est une de celles qu'il leur importerait le plus d'avoir pour les exercer avec succès et avec fruit. Malbeureusement, elle est encore une de celles qu'ils possèdent le moins; mais elle ne peut manquer de naître après les auti^es ; elle en sera la conséquence nécessaire et tout à la fois le véhicule le plus puissant.
DES PEUPLES A PUIVILÉGES. 255
avait acquis un intérêt plus grand à se bien con*duire. Sûr d'augmenter son bien-être par Inapplication ^ récônomie, l'ordre, la régularité, il était naturellement excité à contracter l'habitude de ces vertus. Il devenait moins intempérant par cela même qu^il était moins misérable : il était moins excité à chercher dans la débauche un dédommagement à des privations qu'il n'éprouvait pli|s : ses goûts devenaient plus . délicats à mesure qu'il avait plus de quoi les satisfaire; et, croissant en instruction et en richesses, il devait croître nécessairement en bonnes mœurs.
Enfin tandis que dans ce régime les hommes apprenaient à mieux user de leurs facultés à l'égard d'eux-mêmes y ils en faisaient aussi , des uns aux autres, un usage moins violent et moins agressif. Quelles que fussent les rivalités des corporations et des ordres , il ne pouvait pas , à beaucoup près, régner entre eux autant d'animosité qu'il y en avait eu précédemment entre les maîtres et les esclaves. Quelles que fussent les jalou* sies commerciales qui divisaient les nations, leurs haines mutuelles ne pou vaien t pas avoir l'énergie de celles qui avaient existé entre des peuples acharnés à se piller et à s'asservir. Dans le nouvel
254 C«AP. YII. UHUBTP
ojsàre social , TopposUiOfi des intérêts ét^it yisi-bJL^xaept moins forte : la gtiarr? iotestiae #t eictérieure d^^vait donc être moins ardente , et pu? eela mêtne , ses cooséquences ae poumeot pas être aussi fatales à la liberté. D'une lairtre part > Tesprii de domination étant affaiUi , l'organisa^ lion sociale n'avait pas besoin d'être aussi tendue; les gpens de gperre pouvaient relâcher un peu les liens de l'ancienne discipline > et dontier quelque liberté à lears moû vemens ; les gens d'industrie en acquéraient^ par cela seul , davantage ; enfin, tandis que le pouvoir ne pesait plus i^âr eeu^rci avec la même intensité , leur ordre intervenait de plusieurs manières dans son aqtion et pouvait encore en teeopérer l'exercice.
U y avait donc, soqs le régime du privilège., progr^ incpnlêsUible vers la liberté. Les (buttés bumaines y prenaient plus de développement; les hommes s'y couduisaie^t mieux envers w^^i^-mes; ils ne s'y faisaient pas mutuellement autant d^ mal. Il suffit, pour se qonvaii?icre 4e la JMStes^Q de ces remarqï^es ^ de comparer les peuples de cet ige avec ceux de l'âge précéd/çut , mêm^ avec Cpux qu'oa dit avoir été les plus libres. Il ti'y a pas le moincbre doute , par? exemple , qu'on
DBS PISfJf^ËS A PRIYIJLSOES. %66
n^eût en France , avant la ^évolution et aous le régime 4€is porporatipn^ ^tdes ot^resy iqfiniiuept plus d^ vraie liberté iiU'ùa n'en ^sséda jamais à Sparte ou à Rome dans les {dus beaux temps de ces républiques \
y. Cependant , ai le régime du privilège était
(i) Qua^d nous paHons des peuples anciens, noas ne voyons j^inai» <|U6 le pe|ît iiombre 4'bofnipes qui forjnaî^nt le corps politique, c'est-à-dire, les citoy^s, 1q$ dominateurs, les maîtres; et nous ne tenons aucun compte des esclayes. La classe des Q^layestfTStpOtirtfnt^eUe qa^î} Bp9is faudrait surtout eoa^dërer quand nous nous comparons aux anciens peuples , et que nous voulons juger des progrés qu'a faits la société. Cette classe, en effet, était celle qui formait le fottd de b population, celle qui nourrissait la société, celle qui répoD4^if ai|x classes laborieuses de nos temps modernes et à ce que nous nommons aujouixl'httt le peuple, la nation. Or, )e demande si jamais elle fut au^ U)>|*e que l'étsiit devenu, sous le régime des privilé^a, le peuple de nos sociétés modernes? Non-seulement, du temps des privilèges , le peuple , parmi nous , était beaucoup plus libre ip^ ne le fureni ja^iais les 4;^ssei Iajbai*ieK!|e«'dans rantiqniié, mais il Tétait même plus, à beaucoup d'égards, que ne Tavaient été cbez les anciens les classes dominatrices. Il y avait sûfs» ment dans notre tierft-éitot, avant la rétolatiQn, plus de savoir, d'lla|^ileté , ide rickesae , de mocale et de vraiaéléinena de liberté qu'il n'y en avait eu à Rome, sous ia république, dans le corps des citoyens et des bommes libres. Seu^ment, du cdté de no« bourgeois la capacité politique était moins grande; le tiers«4tat ne s'appartenait pa^i mitant que s'était appartenu le peiiqtle romain; il ne décidait pas des intérêts de Vinditstrie comme le
256 GHAP. TII. LIBERTÉ
favorable à la liberté ^ ce n'était que par comparaison avec celui qui Pavait précédé ; car , envisagé en lui-même ; il lui opposait encore d'immenses obstacles.
8. On ne pouvait d'abord , sous ce régime , jouir que très incomplètement de la liberté qui résulte du progrès de nos facultés industrielles et productives. Il ne comportait pas le plein développement de ces facultés; il le rendait au contraire impossible^ et il retenait les arts et les sciences dans un véritable état d'imperfection^ comparativement du moins à ce qu'ils peuvent devenir dans un ordre de choses plus naturel et plus raisonnable.
Le trait caractéristique de cet état social , c'était que la profession de chacun était déterminée par sa naissance. On était ce qu'on était né; on faisait ce qu'avaient fait ses ancêtres '. Il n'était
citoyen romain avait décidé de ceux de la guerre. On ne peut nier que, sous ce rapport, il ne reste encore aujourd'hui beaucoup à faire aux classes industrieuses : elles ont à effacer les dernières traces de la conquête , c'est-à-dii^ à devenir complètement maîti'esses d'elles-mêmes , à se gouverner dans les intérêts de Findustrie.
(i) Il est tout-à-fait dans la nature des choses qu'un fils suive
la carrière de son père : c'est celle dont l'accès lui est plus facile.
DES MUPLÉS A PRIVILÈGES. ^87
pas absoluraent impossiblie de changer d'état; mais cela du moins était fort difficile : la tendatiee la plus énergique de toute corporation était de repousser les étrangers de son sein , et de réserver pour les siens la place vacante. '
L'emploi des forces humaines^ dans cet état, se trouvait donc déterminé par une circonstance absolument étrangère a la véritable vocation des hommes. Tel était avocat ^ que la nature avait fait médecin ; tel autre maçon, qu'elle avait destiné à être statuaire. Ce n'était en quelque sorte que par hasard que l'on était à sa place. Une multitude de capacités se trouvaient détournées de leur véritable application. De là une immense déperdition de forces, et par conséquent un très grand retard mis aux progrès de l'humanité. '
Tandis qu'une masse de forces considérable ' était mal employée, une masse encore plusgrande peut-être se trouvait perdue faute d'emploi. C'était la suite toute naturelle de la tendance des corps à se réduire , à diminuer , dans chaque car-
celle où il a le plus de chances de succès. Maïs H ne 'suit pas de là qu'il faille lui fermer les autres voies yers lesquelles pour-' rait Tentraîncr son penchant naturel. Or c'est ce qui avait lieu sous le régime dés corporations et des privilèges.
^58 CHAP. Y II. UBERTÉ
pi^re y le nomt^r^ des çoippéUteurs^ Il r4$i>ltait de i9 qH'poe |9iul|itude d'hoauGoçs, $urlQvt dans les rang^inférieurs de la société^ restant, toulq ieqr vie saas. profession » et laqgnissaient; dans un 4t4t misérable, où leurs facultés ne pouvaient pren-* dre gifÇQii esspr. Il y £|vait 4o<ic oncojfe , soi^s ce rapport , perte de talens j, de <^pacUé$ , do force^^ 4'oii ré^ult^ait vbibl^meqt xkx^ nouveau rfit^rdd^^ le pro|^rès des lacuJltés de respèce*
Cétait peu de diminuer la n^ass,e des bçmni^& actifs ; c'était peu d'empéche? que les hoipoies occupés le fussei^t. de la cho^e à laquelle ils auraient e^ le plus d'aptitude; lesjstèusie des corpo- 1:9^01^ avait encoire pour effet d'empêcher que dans F^at qu'on exerçait on fît toiit^^e qu'on eût été capable de faire> Je ne dirai pas qu'il détruisît entièrement Fémulation; mais qui pourrait nier qu'il ne l'apiiortit d'une manière sensiMe. S'il est vrai que , plus on a de rivaux dans une profes^ sion y plus il faut travailler , s'éf ertuer pour ob« tenir la préférence , il est dair qu'un système qui délivrait de beaucoup de concurrens dispensait par ç^la ménu^ de beaucoup d'efforts , et devait laisser beaucoup de forces inactives. C'était donc , de la part de ce systè;n^e, une nouvelle manière
I^ES PBVnXS A ^PRIVILiOES. 25g
de idîimDtier les travaux de loate espèce ^ et par ooDséqoettt de retarder les progrès de la eult&re et de la liberté.
ÀvaBt d'arriver à la maîtrise ^ dans toute pro*fession^ il fallail! dépenser infroctueuseiiïéTit un ^temps et des sommes considérables. Quand on y était parvenu y il fallait en dépenser encore da* vdBtage pour défendre eofutre toute usurpation le privilège qu'on avait acquis. Enfin ^ -eomme tout privilège était une injustice criante, et qui ne pouvait se maintenir d'elle-même , il fallaàt , pour en jouir sans trouble , avoir l'appui de l'aulortté^ et l'autorité faisait payer cher cet appui. Cétaât donc encore une masse considérable de capita!»x, de temps , d'activité qui était dér<:^e au travail utile, et dépensée, non-seulement sans fniit , mais d'une manière très-préjudimble au progi^ès des facultés et de la liberté.
J'ai dit que les privilèges affaiblissaient l'émuiation; ce n'est point assez : sous un certain rapport, ils rendaient les progrès impossibles. Toute découverte relative à un art , faite bors de la cornmunauté qui en avfiit le monopole, restait sans application : la commiinauté ne souffrait pas* que
â6o GHAP^ TIt. LtBBltTÉ
rinveûteur en profitât à son préjudice ' ; et toute découverte faite dans le seia même d'une corporation était également perdue : les membres à qui elle n'appartenait pas^ sentant qu'elle né pouvait que nuire au débit de leurs propres produits , la traitaient d'innovation* dangereuse , et ne négligeaient rien pour la faire avorter^. L'emploi de tout nouveau procédé se trouvait donc comme impossible. Dès lors, on n'^avait plus aucun intérêt à rechercher les meilleurs , et pendant des siècles, les sciences et les arts se trafnaient péniblemeut dans la même ornière»
J'ai parlé dés efforts qu'on faisait pour écarter la concurrence des homihës ; ou n'en faisait pas moins pour se débairrasser de. celle des choses. Les communautés travaillaient à' l'envi l'une de l'autre à repousser de leur territoire les marchandises des forains. Il en résultait que l'action du
( 1 ) ^«c^*. les exemples que cite M. Say , dans sOn Tnlié d'ëco* nomie politique, 1. 1, p. ^^6 et 247*
(p) Les moyens, à une certaine époque, ne manquaient pas. Çolbert avait soumis .la plupart des fiinications k des régies dont il était strictement défendu de s'écarter. Nul ouvrier ne pouvait, sous peine d'amende et de confiscation, se permettre de mittux faire qu'un autre. (Ordonnance du mois d'août 1669.)
DBS rSUriâBS A PRI*VILBG£S. %6i
commerce, commecelle de la fiibricatitoy setrcraysài ressevtée dans les bornes lés phi s étroites ; que chacun vivait dans l'isolement; que partout on était réduit à sa propre expérience; qu'une découverte faite dans un lieu ne servait d^ rien au r;este de l'humanité, et qu'un bon procédé, pour devenir général , avait besoin en quelque sorte d'être autant de fois inyenté qu'il y avait de peuples qui s'entouraient de barrières, et qui> en repoussant les produits^e l'étranger, s'ôtaient la ressourcer si précieuse et siconmiode de l'ion-' tation» ^ , ^ . ',
Jene finirais point si je voulais montrer decom«^ bien de manières le système des privilèges nuisait au développement de l'mtelligence et de Fin* dustrie* Les faits, à cet égard, en disent plus que tous lesraisonnemeQS. Les faits montrent avec évidence que partout où l'on apu discuter et travailler sans contrainte, les sciences et les -arts ont fait de rapides progrès ; tandis qu'ils sont restés plus ou moins station naires partout où quelques hommes ont eu le monopole des doctrines et de l'industrie. Le gros de la population est fort ignorant en Espagne , où le clergé a depuis plusieurs siècles une juridiction, illimitée
a68 GHAPi. VII. JLIBSHTS
5ur le^ travaux -de Tesprit; riotiructiao efi( plus caimouuo ^i) France , où cefi travaux ont joui d'une latitude plu^ grande ; et beaiiG0iij[> pins camuHiDe.ea Aoglelerr e> où, depub long^-t^nips, ils ne août plus su jets à aucu^i obstacle préventif. Ou a vu en Angleterre les villes qui avaient d«s corps de méliers croître d'une manière beau« çoqp ujoIqs prompte que celles qui n'en avaient pas* Yorckp Bristol .ji (jMAovhéry, soumis; au régime des corporations, ont perdu > observe M. Saj> le rang qu'ils tenaient anciennemeat ; et, sous le rapport des richesses et de la population* Us oe viennent plus que fort après les villes de jManchester, de Birmiùgbam et de Liverpool f >qui «'étaient que des bourgades ii'y a deux siècles , mais qui avaient l'avantage de ne point avoir de corps de métiers ' . A Londres > la ville du centre^ où l'indusirie est sujette aux règiemens, a dimi-' nue de population ; tandis que les faubourgs » où elle est libre , ont envahi la moitié du comté de Midlesex, et s'étendent chaque jour davantage';
(i) Traité d*écon. pol., t. ï, p. 245.
(a) Là population de la cité , â Londres , fci'est plus maintenant que les deux cinquièmes de ce qu^élle était au cominencqment du dix-huitième siècle (Cb. Dupin, Voyage dans la Grande Bretagne, Jbr ce commerc.y t. ÎI, p.*3). M. Dupin attribue ce
DES ï>ÊtJJ^I.dS A PRIVILÈGES. âtffê
On s*it t}ti*è Pâi*i^ > s^ë TàîAdeii té^itùé '^Viûàùi^ trie était in€Otii{iarablement plus avà«ieée (ehiM là partie de la ville oh elle ù'éùàt poiàt géfiéè qàe dâds celle oÛ elle se trmiVàil éous ^fé^^ dei maîtrisés '• II n'y aurait enfin smcfùYie^^Agé^ raliôfi^ dire que l-indûstriie , tnalgrë lés fiHdilhl^ et lés gùei^res de Ib l'ëvoltilit^n^ a pln^ ^l depi^dgrès en Ftance, datts les trenté^éittq abs (Jâi ste totot ëcooié* dejAiis Faboïidon dés ^iVil\^g^> t{U'eIlén'éri avait feit, en plttJiéUr S siècles ; sé^ ^ancienne monarchie. ' ' '-■
9* Si le régime ^es privilèges nuifKiitaiix progrès des arts, il n'était p^ moin^ cbâlrairé à celui des mœurs, etlaliberté, sous ce rapport,, ep recevait eucoi^ dé graves atteintes. Lefs mœwrs sans doute avaient beaucoup gagné à rabalition de Tesdavag^; lïiais combien n'avaient*-eUés^^s encore à soqfirir; des privilèges des ordres^ et
décroiss^iHent.de population à des eauiiss qm ont pu influer, mais cjui nWt pii agi seules • Il n^est pasjdouteufc c|U€ les treolf- ;deux compagnies eaclusires de la^ ville du oentre n'aient aussi contribué à la feîre déserter. P'oy, ce ^e dit à ce sujet us éciivain anglais^ cité par M» Say, 1. 1, p» a4^^ de sou Traité, d'é-, àoHomie poiUiquex. .,
(i) M. Say, ibid. /
4^coi*parali0ii&? Sam rappeler, ti$l: 4^ cesf privi- JLégios f qui > dans des temps reculés , avait fait en '0(Nrtaias cas , fpàor.certainsthottimés, undroit do tÎiqIi et de i'aidnitève , il gn. subsistait encore de iort coiyrupteurs. Tel était notamment le priviiéjg^'de3.1l4LQ^S;c)fisseSi de conserver la noUesse dans>l!oi$ivei(é, ou pluirôt/lfd privilège, qui faiisait pq^r.elles, 4^ l'oisiveté^ . une condition de la no*bles$0/$; lel^ le pji^ivilége'deces aînés de «famille q^^; leup titre, dispensait; pour; être riqlies>'< de toutes les qualités nécessaires pf^ljracquérjirj^/ie
(i) Il n'y eut, long-temps, comme on sait, d'exercices permU'à ii noblesse que les exerc^ûédipi*ôp#es à la. domination, les eiQj^lqiSfjiagijipiTG, l'escrù]^, etc.^^£^Jl^|]e pouyait^'sans.déroger, exercer aucune professidn utile. Montesquieu, qui voit îàr raison ,dje tbùlè^cboSes dans la forme du gouvernement',' dît
,4|tt':^l<^,'fi^ai|ait pas lé comnierce^* parçfe^ qi^e^eût ét^ coofcaîre à Vespriède la monarchie; ce n'est pas cel£(. La noblesse ne fai-
' saîtr^as lé commerce par la niéme raison ^ûé lés Grecs , queiés
('AaniBiii&« ^e Içs Germains ne.lVTMQnt p^s^ faî^y^ par la, même i^son que les Turcs ne le font pas : parce au^il n'est psis dans l'esprit des races militaires ;pai'ce qu'il répugne à la barbarie; parce qu'il affaiblit le penchant à la gUerre et Tamour de la do'miuatioiQ^ La raispn^^de^sesiBoeArs à4iet égoiijd^ta^l dan's^M^ntoiÂgiiie tant soit :peuisati?age. On' sait iqoe l^s> Germains*, fiu dire -de César et de Taoïfee-, ayaieull iiike<teHet|ieiir de.pi»npire-le:goût de l'agriculture, et de perdre celui -du brigandia^ef qu'ils laisaieot tous les ans un xWmveiiu partage du'^ol : c'était par uii:iicste de cet esprit que la noblesse s'était toujours abstienne de faire le commerce.
DES P£UPIiBS A PIUVILÉGES. 365
fortune,. et que Jeur position particulière appelait: souvent à dépenser^ follement et licencieuse- .nuent celle qu'ils avaient; tel, le privilège de ces propriétaii^s.de biens substitués, qui pouvaient ^'abîmer de dettes sans courir le risque de grever ces biens et d'appauvrir ceux qui devaient en ;hériter; tel encore, le privilège de ces hommes dieoour qui, visant à accroître leur fortune, pouvaient commencer par la dissiper , assurés qu'ils étaient de raUns^er-ipar des >dons et des grâces encore plus de biens qu'ils n'en détruisaient par leurs profusions '.
Maïs, outre que certains privilèges tendaient immédiatement à corrompre l^s mœurs , ils y tendaient tous d'une manière plus éloignée, en s'opposant., comme je Fai dit , au développement .du travail, de la richesse et des lumières* Tout ce qui met obstacle aux progrès de l'instruction quit essentiellement à la morale, qui est le fruit
(i) Montesquieu dit, en paiiant de la noblesse : « Cette noblesse toute guerrière , qui pense q^en quelque degré de ri^ jçàesse que l'on saùty iljautjaire sajartune^ mais qu' il est
HOlTTECTJCJD'AUGilENTE&SONBIRN, SI l'oN ME COMMENCE ?AR LE DIS- SIPEE, etc. >i (Esprit des lois, 1. 20, cb. 23.) On sait d'où lui v,enaient,ces belles maximes : elle n'aurait pas tenu si fort 4 honj^i^e^r de commencer par se ruiner, si elle n'aralt eu, pour s'enrichir^ que les moyens ordinaire s.
266 CHAK VII. LIBËUTé
da bon sens autant que de$ bons seatîMeas. Tojit ce qui s'oppose aux progrès de la richesse ûm% également aux bonnes mœurs , qui Viennent à la suiie de l'isûsânee , au lieu que le dénûmeiit; et la misère marebent presque tôfrjours escortés de la dépravation. La morale enfin est directe^ ment attaquée par tout te qui gène le travail ; puisque Toisiveté est mère du vice et qu*à l'indigent qu'on empéicbe de travailler ii ne reste que le vol ou la mendidté pour ressoiiree '•
(i] S'il est une chose qui dût paraîti^e désirable , surtout après une révolution qui aurait soulevé beaucoup â« j^à^siônr aÀibî^ tieuses, ce serait sans doute de voiries citoyens tourner leur activité vers Tindustrie, se livrer à des travaux utiles et paisibles. Il est clair que i*ien né serait aussi propre à délivrer le pbiivoir d'enntemis dangereux, à cdmer les têtes efferr^04lH<es, à '.ramener la paix , à épui'er les mœurs , à faire naître la prospérité générale. Que penser donc d'administrations qui, loin d'exciter une tendance atlssi favorable ^ s'appliqueraient dé leittps eki temps à la cootrarier; qui, non contentes de fermer aux partis qui leur seraient opposés l'accès des fonctions publiques , prétendraient leur îhterdire encore l'exercice des professi()ns privées; qui, par vei^eance, probiberaient le travail , l'étude ; qui cbasseraient des jeunes gens des écoles , qiti défendraient de prendre un étal; qui érapêicberaient de devenir médecin, avocat, avoué, notaire, profélsseur, maître de pension, iiùprî'meur, libraire, marcband de Vin, que sais-je? qui réduiraient, pour ainsi dire, un bommè à r^lternalive de mourir dfe faim 6u de vivre par des moj^ens condamnables?... Voilà pbiiitàht ce qui s'est Vu et qu'on ne sait comment qualifier .'Lès ëiprt^éîoAs manquent pour flétrir, comme il conviendrait dé le ftiiré , uh
DES PEUPliiSS A PRIVILÈGES. 367
Si Ton veut juger à quel point la morale souffrait du ragiiue <]^s privilèges , il o'y a qu'à considérer le nombre de personnes qu'il dispensait de toute honnête occupation dans les rangs élevés de j^a société^ et le nombre encore plus grand de celles à qui il iqterdisait toute industrie dans les conditions inférieu^ess ; il xvj a qu'à regarder un peu tout ce qu'il faisait naître dans le monde dé dissipateurs, d'intrigans, d'oisifs 9 de valets ^ de mendians.
. Ajoute^ que ce sjstèipe ne dépravait pas seulemeatj^s hommes des dernières et dea premières classes; mrais encore^ bien qu!à un moindre der gré, ceux de l'ordre intermédiaire des citoyens. Il y avait en effet dans leur prospérité quelque chose de violent et d'illégitime ; elle n'était pas seulement le fruit du travail; elle était aussi celui du monopole > et ui^e partie de leurs profits venait toujours de ce qu'ils pouvaient réduire > d'autorité , le nombre de leurs concurreôs, G'étaitméme à écarter les rivausc, beaucoup plus qu'à les surpasser en mérite, qu'était dirigée leuracti-
ïé\ mélange d'absurdité et de tyrannie. Tout ce qu'on peut dire, o eât qu'il n'est nen de plu£^ irritant qae de tels excès, si ce n'^st pourtant la mollesse d'un public qui consentirait à les souffrir sans se plaindre.
268 CHAP. TH. lilBfiaM'
vite, et leur esprit^ dans ce système , était continuellemept préoceupé dldées injustes et tjran* niques.
lo. Enfin tandis que le même régime pervtertissait ainsi les nkeurs , il troublait violemment la paix; il mettait de toutes pak^ts les hommes aux prises , et c'était surtout par là qu'il était funeste à la liberté.
Je Tai déjà dit^ depuis les plus petites communautés jusqu'aux plus vastes états y il n'était pas une agrégation qui n'exerçât en dehors d'elle quelque germe de despotisme; mais il n'en était pas une, en revandhe, qui ne souflPrît une multitude d'oppressions. Si chacun faisait la loi , chacun à son tour la subissait. Tel ordre d'artisans demandait-il le monopole de tel genre de fabrication ? tous élevâient.des prétentions analogues ; et , pour vouloir accaparer tine industrie, on se faisait interdire toutes les autres. Telle classe de inarchapds voulait-elle avoir le privilège de telle branche de commerce? toutes prétendaient rendre leur commerce privilégié ; et, pour faire plus de bénéfices dans ses ventes , on s'exposait à être surfait dans tous ses achats. C'était une société
de fripons dans laquelle tout le mondé était plus ou moins dupe. Repoussiez -vous les marchandises des forains ? tous les forains repoussaient vos marchandises. Vous refusiez de souffrir la concurrence des étrangers? nul étranger ne vou*» lait souffrir votre concurrence. Non -seulement dans ce système les hommes placés hors dès corps qui avaient accaparé les divers modes d'activité et d'industrie se trouvaient injustement dépouillés de l'usage innocent de leurs facultés , mais entre les accapareurs même il n'j avait que vengeances et que représailles^ qu'injustices souffertes pour des injustices exercées : c'était un véritable état de guerre^ et de guerre universelle.
A la vérité cette guerre n^entraînait pas partout l'effusion du sang. Les petites corporations , au sein de chaque peuple , étaient ordinairetnent contenues par l'ascendant des grands corps entre les mains de qui résidait la puissance publique. Mais si les rivalités des basses corporations se manifestaient rarement par des meurtres , elles ne cessaient d'éclater en procès , et la violence mutuelle qu'elles se faisaient par leurs droitis exclusifs était perpétuellement agravée par des dé-
2^70 CHJLP. TII. tlBERTÉ ' '
mêlés judiciaires. On a vu des communautés plaider, durant des siècles entiers^ contre d'autres Communautés : les tailleurs par exemple t^ontre les fripiers , pour établir la ligne de démarcation entre un habit tout fait et un vieil babit ; les cordonniers contre les savetiers, pour ôter à ceuxci le droit de faire leurs souliers et ceux de leurs enfans et de leurs femmes '. Les communautés de Paris, suivant un babile financier, dépensaient près d'ttto milHon tous les ans en frais de procédure*.
Et ce n'était pas seulement ainsi que se cornbattaientlescorpsinférieurs. Chacun voulait avoir la grande corporation des gouvernans pour auxiliaire, et s^eflFbrçait de la rendre complice de Tîniquité de ses prétentions. On allait effrontément la supplier de prohiber telle industrie dont on recloutait la concurrence; on ne demandait pas mieux que de recevoir d'elle des chaînes, que ; de lui payer des tributs , pourvu qu'elle daignât
(i) M. Say, Cours d'ëcon. pol. à TAthénée; vqy. une bro- ^bure de M. KHei^Will, intitaUe : Réponse à. M. Lwaeker- Duplessis.
(2) M. Vîtal-Roux, Rapport sur les corps d'arts et métiers, i8p5, imprimé par ordre de la Chambre du commerce.
DES PEUPLES A PAITIlJSGES. Iji
concéder de tjranDique$ privilèges. On a^épuiaait en frûsy en StoUicitatiqn^ , en prière&j et toutes w^ b^ses^iès , OD le$ commettait pour ol> tenir fet drqit d'être injuste : et onrnm sefviliter prodomination^.
(f Iiorsqu'oa commeaça à fabriquer des coto^ nades en France, dit M. Saj, le commerce tout entier des villes d'Amiens , de Reims , de Beauvais se mit en rédamation, et représcKata Tindustrie de ces villes comme détruite... • Ce fut biea pis quand la mode des tpiles peintes vint à s'inx^^ troduire : toutes les chambres de commerce se mirent en mouvement. De toutes parts il y eut des convocations^ des délibérations et beaucoup, d'argenft répandu. Rouen peignit à son tour la ipisère qui allait assiéger ses portes, les fem* qpies j^les vieillards, les en fans dans la désolation, les terres les mieux cultivées du rojaume restant en friche , et cette belle et riche province devenant uo désert. La ville de Tours fit voir les députés de tout le royaume dans les gémissemens , et prédit une commotion qui occasionnerait une convulsion dans le gouvernement politique. Lyon ne voulut pas se taire sur un projet qui répandait la terreur dans toutes les fabriques. Paris ne s'é-
272 GHAP. YII. LIBERTE
tait jamais présenté au pied du troue , que le commerce arrosait de ses larmes , pour uoe attfaire aussi importante. Amiens regarda la permission des toiles peintes comme le tombeau dans lequel toutes les manufactures du royaume devaient être anéanties. Son mémoire ^ délibéré au bureau des marchands des trois corps réunis , était ainsi ïer^ miné : «Au reste il suffît, pour proscrire à jamais Fusage des toiles peintes^ que ton t lé royaume frémit d'horreur quand il entend annoncer qu'elles vont être permises : vqx populi , vox dei '. »
Ces réclamations , dans lesquelles la sottise le disputait à Tiniquité "* ; ces demandes odieuses et sans cesse renouvelées de privilèges pour soi et d'interdiction pour les autres n'étaient pas toujours écoutées; maison sent quel ascendant elles devaient donner à l'autorité sur les professions
(i) Traité d'écon. poL, t. I, p. 181 et suiv,
(2) Ce qui constituait la sottise de ces réclamations , c est qu'elles étaient dii*ectement contraires à Tintérêt de ceux-là même quil^s formaient. En ejQet, l'introduction de toute industrie nouvelle crée une nouvelle main-d'œuvre , provoque un surcroît de richesse et de population , fait naître des consommateurs avec des moyens d'échange , et ouvre ainsi de nouveaux débouchés aux produits des industries déjà existantes. Le plus mauvais service qu'on eût pu rendre aux pétitionnaires,, dans les cas cités par M. Say, c'eût été d'écouter leurs. demandes; c'est ce que Texpérience ne tarda pas à faire voir.
qui les faisaient entendre ; on sent combien il devait être aisé d'asservir, de rendre tributaires des corps qui demandaient sans cesse à faire échange de la liberté contre la domination. Aussi , en leur accordant des droits abusifs, ne leur épargnaiton ni les charges , ni les réglemens , ni les maîtres. Chaque corporation , déjà opprimée par les privilèges de ses rivales , encore opprimée parles procès qu'elle avait à soutenir pour la défense de ses privilèges particuliers , Tétait d'une troisième, d'une quatrième, d'une cinquième manière par les taxes qu'on lui faisait payer , par les entraves auxquelles elle était soumise, par l'abus que ses membres en dignité faisaient d'un pouvoir déjà vexatoire dé sa nature , enfin par la domination que le'gouvernement exerçait sur elles en dominant les chefs qu'il lui avait donnés.
Si les privilèges des corps d'industrie et de commerce n'amenaient ordinairement que des procès, ceux des ordres supérieurs provoquaient des dissentiôns beaucoup plus graves. Ce que ces ordres avaient à souffrir du système général des corporations n'était rien en comparaison de ce qu'ils en retiraient d'avantages. Leur part, dans ^ cette distribution de tyrannies de toute espèce,
2^4 CHAP. VII. LIBEATÉ
était manifesteiDent la meilleure* Ils recevaient bien sans doutq quelque dommage des privilèges des ordres inférieurs; mais le tort que chaqae communauté pouvait leur faire ^ à la faveur du monopole dont elle jouissait^ était amplement compensé par tout ce qulls retiraient de Tordre établi 9 en droits seigneuriaux ^ en immunités pécuniaires 9 en honneurs y en traitemens , en pensions ^ en gratifications^ en grâces de cour de toute espèce. Aussi ^ dans Fimpuissance de rétablir leur ancienne domination , étaient-ils grandement partisans d'un système qui^ confinant pour ainsi dire tous les citoyens des ordres infé*' rieurs et secondaires dans Teiercice des professions privées^ leur livrait par cela même le monopole du service public et de tout ce qu'il donnait de richesse et de lustre.
Mais plus les privilèges des ordres supérieurs étaient grands et plus la jalousie qu'ils excitaient était violente. Le clergé , la noblesse ^ la judicature étaient l'objet de l'universelle animad version des corporations inférieures. Ces corporations-, dans lesquelles on jouissait sans scrupule de droits extrémementodieux>nepouyaientsouffrirqu'au" dessus d'elles on en eût de plus considérables et
DES PEUPLES A PHITILÉGES. 2^5
tféplus odieux encoWe; et telle eomimïnaiité d'ât** tisans on de marchands, telle compagnie de ïéttrès ou de légistes, qui auraient âcca|)aré volontiers tout ce qu'il y avait au monde de procès, âe savoir, d'industrie, de commerce, frémissaient d'indignation en voyant une classe d'hommes appelés nobles prétendre de leur côté au mono- ^o\e de certaines places, à l'exemption de certains impôts , etc. On sait assei; , sans que je le dise , ce /que les rivalités de la noblesse et du tiers-état ont produit de troubles et de dissentions dans* la plupart des contrées de l'Europe , et loi^t ce que ces ordres, datis leurs querelles, se sont mutuellement fait souffrir de violence^ et d'oppressions. Le régime soûs lequel ils vivaient était donc poUi* chacun d'eux une source féconde de maux et de servitudes.
Ce régime, qu'on û présenté comme une source d'ordre , parce que les hommes y étaient arrangés avec u rte sorte de symétrie , n'avait donc tout au plus de l'ordre que les apparences , et recelait, en réalité, une profonde anarchie. Depuis la base du àyslème jusqu^à son sommet, tout le monde y était en ëtat d'hostilité ; et c'est prédsément dans ce qu'on représente comme
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une source de paix qu'était le germe de cette universelle discorde, Cest parce que d'avance la place de chacun j était arrêtée, que nul n'y était content de sa place ; il divisait les honimes , parce qu'il les classait arbitrairement; il, les excitait à se jalouser 9 parce que le bien-être j était le fruit de la faveur et non du mérite; il rendait, à tous les étages, les rangs inférieurs ennemis des supérieurs , parce qu'il donnait partout aux supérieurs le moyen d'être injuste envers les subalternes.
Enfin , tandis que ce régime entretenait ainsi la division parmi tous les ordres de la société , entre la classe ouvrière et le corps des maîtres , entre les corporations, et les corporations ; entre les ordres inférieurs et les classes supérieures , il était surtout une cause de guerres de nation à nation. Personne n'ignore le rôle que les jalousies commerciales ont joué, depuis trois siècles, dans les guerres de l'Europe, et les maux horribles que les peuples de ce quartier du globe se sont faits pour s'exclure mutuellement du champ du commerce et de l'industrie , pour accaparer, chacun de leur côté , toute l'activité industrielle et commerciale. Il y a eu pour cela, on le sait
bien y des millions d'hommes égorgés , des fleuves de sang répandu.
Le système des ordres et des corporations, très préférable à celui de Tesclavage , était donc encore , sous beaucoup de rapports , excessivement contraire à la liberté. Il s'opposait au plein développement de l'industrie , de la richesse et des lumières; il entretenait une profonde corruption dans les mœurs ; il fomentait violemment la guerre civile et la guerre extérieure... Hâtons-nous d'avancer vers un meilleur étet..
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Du degré dç liberté qui e^t oompalible ayec la vie des peuple^ qui n*ont pas de privilèges, maïs chez qui tout est emporté wrs la redicrche des places.
I . Une grande révolution, opérée en France il y a trente-cinq ans, y détruisit, à peu près radicalement , l'ordre social que je viens de décrire. Toutes les distinctions^ d'ordre furent effacées , toutes les hiérarchies artificielles abolies , toutes les influences subreptices annulées, toutes les corporations oppressives dissoutes.
Il ne faut pourtant pas dire , commç on l'a fait si souvent et si faussement , que Ton passa le niveau sur les têtes. Il ne fut sûrement pas décidé que les hommes de six pieds n'en auraient que cinq , que la vertu serait abaissée au niveau du vice , que la sottise aurait sa place à côté du génie , que l'ignorance et le dénûment obtiendraient dans la société le même ascendant que
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la richesse et les lumières : bien loia de cher-» cher à détruire les inégalités naturelles , en voulut , au contraire, les faire ressortir, en ôtarit' les inégalités factices qui les empêchaient de se produire.
C'étaient les homo^es du régime précédent;^ c'étaient les apôtres du privilège qui avaient été de vrais niveleurs. Dans leurs classifications arbitraires et immuables 5 ils ne tenaient aucun compte des prééminences réelles, et ils voulaient que Ton fût grand ou petit, bon ou mauvais, habile ou sot, par droit de naissance. C'est contre cette égalisation absurde et forcée que fut d^r rigée la révolution. Elle brisa le niveau que des mains.oppressives tenaient abaissé sur les masses; et y sans prétendre assigner de rang à personne, elle voulut que chacun pût devenir tout ce que légitimement il pourrait être , et ne fût jamais dans le droit que ce qu^il serait dans la réalité* Pour cela, il fut simplement décidé que nul ne pourrait être gêné dans Tusage inoffensif de ses facultés naturelles; que toutes les carrières pai-* sibles seraient ouvertes à toutes les activités; que toutes les professions, tous les travaux , tous^ les services légitimes seraient livrés à Ja concur-
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rence ooiverselle. C'est eo cela que consistait le ' nouvel ordre social quWle proclama '.
3 . Que la liberté existât wrtuellement au fond d\in tel ordre de choses , c'est ce qui ne parait pas pouvoir être mis en doute. Cet ordre nouveau permettait^ en quelque sorte, aux facultés humaines de prendre un développement .illimité ; il assurait le progrès des mœurs y par cela mêoie qu'il assurait celui des lumières et du bien-être ; il excluait enfin toute violence; mais en même temps il froissait trop d'intérêts illégitimes pour qu'il pût aisément s'établir; et d'ailleurs il y avait dans les mœurs publiques une passion ^ parmi beaucoup d'autres, qui seule aurait suffi pour Tempécher de se fonder, quand même il n'au-
(i) Il n'y a que cet ordre de raisonnable , onn^saurait trop le répéter. Ce n^est que par le libre concours de tous les citoyens à tous les genres de services que les bommes parviennent à se classer, ainsi que le demandent la justice et Futilité commune* On ne peut fixer des rangs qu'entre les membres du gouvernement 't il est matériellement impossible d^eii établir dan$ la société. Rien de moins stable que la grandeur, le talent^ la moralité , la richesse et toutes les qualités qui pourraient motiver d'abord un pareil arrangement. Ces qualités se déplacent sans cesse; et vouloir assigner dWance et à perpétuité un certain rang à de certaines familles , ce serait assurer pour toujours un avantage à qui peut-être n'y aurait bientôt plus autun droit.
DBS PEUPLES A PLAGES. 28 1
rait pas rencontré dans celles; qu'il compriniait une aussi grande résistance* Je veux parler de l'amour des places et de cette tendance presque universelle qu'on avait contractée de chercher l'illustration et la fortune dans le service public.
Que le public eût considéré le gouvernement , la police du pays y son administration , sa défense comme une chose qui intéressait tous les citoyens, qui les regardait tous et sur laquelle il importait qu'ils eussent tous les yeux ouverts; qu'il l'eût envisagé comme une entreprise d'intérêt public, qu'il fallait adjuger aux plus dignes et aux meilleures conditions possibles , comme tous les travaux publics , ce n'est pas là qu'eût été le mal , et ce n'est pas la chose que je signale.
Mais en pensant qu'en effet on devait, sans nulle distinction de naissance, adjuger le service public aux meilleurs citoyens et aux conditions les meilleures pour la société, chacun songeait un peu à y prendre une part directe et aux meilleures conditions pour soi; chacun, à l'imitation des classes qu'on en avait dépouillées, était assez^ disposé à l'envisager comme une ressource ; chacun voulait y puiser quelque chose de la richesse et du lustre qu'il avait toujours répandus sur ses
CHAP. TIII. LIBBRTÉ
|KMAesMiirs. Toutes les professions étaient déda^ nées libres ; mais c'était vers celle-là , de préfé* renée ^ que se dirigeait ractivité; la tendance dès idées et des mceurs était d'en faire eau quelque sorte un fùojen général d'existence/ une carr rière immense^ ouverte à toutes les ambitions. Or c'était cette tendance qui seule aurait suffi pour dénaturer le nouvel ordre social^ quand toutes les passions de l'ancien régime ne se se^ raient pas liguées pour le détruite \
5. On sait d'où était venue cette disposition. Quoique les classes laborieuses eussent acquis diverses sortes de privilèges , la position soctalfe des classes gouvernantes était restée , coitnme je
. (i) J'espère que ceci ne donnera lieu a aucune ^quivoquje. On voit assez ce que je blâme. Ce que je blâme, ce n'est pas Tactivité politique, comme quelques personneà ont paru le <sroire; ce n'est paa la disposition 4 surveiller la gestion des ix^ téréts généraux de la société ; ce n'est pas même le désir de devenir l'homme d'affaires de la société ; pourvu que ce soit de son consentement et à des conditions librement débattues avec ellie ou avec ses délégués loyalement élus : le vice politique que je signale, c'est la disposition à vivi'e des ressources du pulDlic, à accepter des places sans être sûr qu'elles lui sont utiles ^ et.des bonoi*aires sans trop examinei* si, dans un marché libre et éclairé) il consentirait à donner des services qu'on prétend lui rendre le prix que Ton consent à en recevoir. '
l'ai dit, ioconiparablement la meilleure^ Leurs professions étaient celles qvi conduisaient le plus sûrement et le plus rapidement à la fortune ; eiles étaient les seules d'ailleurs qui donnassent l'illus^ tration* L'industrie, en passant dans le domaine rojal, n'avait pas cessé d'être roturière : c'était déroger que de faire le commerce ; il n'j a^ait de nobies que les Iravaùx de service public. Ainsi l'avaient décidé les classes<[ui s'en étaient réservé * le monopole ; et, à cet égard comme à beaucpup d'autres , c'était d'elles encore que le public re^ cevait ses idées. Il y avait donc toute raison pour qu'on préférât le pouvoir à l'industrie. Aussi, la tendance avait-elle été , de tout temps , d'abandonner le travail pour les places; Les classes laborieuses n'étaient pas encore assez avancées pour comprendre que la dignité véritable est dans l'exercice des professions utiles à la société; elles ne voyaient de gloire qu'à se rapprocher des clas^ ses dominatrices , qu'à leur appartenir, qu'à participer à leurs privilèges ; il était fort peu d'hommes, parmi elles , qui ne fussent prêts à troquer contre uni titrç, un brevet, un emploi public la fortune qu'ils avaient péniblement acquise dans l'exercice des professions privées; on allait de
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toutes parts au devant de ces sortes d'échaDges y et le pouvoir avait beau multiplier les offices y il ne pouvait suffire à TempresseiDent des solliciteurs : « Le roi 5 disait Golbert , ne peut pas créer une charge^ que Dieu, tout aussitôt, ne crée un sot pour Tacheter. »
ce Où Fabus des places s'est-il étendu plus loin qu'aujourd'hui en France ? écrivait le marquis d'Argenson , il y a près d'un siècle. Tout y-est emploi, tout sf'en honore et tout vit des deniers publics. Gens de finance et de robe, administrateurs , politiques , gens de cour , militaires , tout prétend satisfaire son luxe par des emplois et des emplois très lucratifs. Les jeunes gens ne saVent que faire s'ils n'ont pas de charge. Il faut donc que tout le monde se mêle d'administration : parlà l'état est perdu. Chac^un veut dominer le public, rendre service, dit-on , au public, et personne ne veut être de ce public. Les abus sensibles de cette vermine augmentent chaque jour , et tout dépérit ' . »
Le marquis d'Argenson faisait ces remarques en 1735, quelques années avant qu'il fût appelé
(i) Mémoires inédits.
au ministère. Depuis y l'abus dont il se plaignait ne fit que croître. A mesure que le tiers-état devint plus puissant et plus riche ^ les fonctions publiques furent plus convoitées^ et chaque jour on conçut plus d'aversion et de jalousie contre les privilèges des classes qui en faisaient le monopole.
4. On conçoit donc avec quelle impétuosité la multitude dut se porter vers le pouvoir , lorsque la révolution vint renverser les barrières qui en défendaient l'approche au grand nombre , et le déclarer accessible à tous '. Il était odieux^ il était criant que quelques familles eussent joui seules jusqu'alors de ses avantages. La justice voulait que tout le monde y eût part; et au lieu de le considérer, ainsi que le prescrivait la raison , comme une chosejndispensable sans doute^
(1) C'est ce qu'ont fait toutes nos constitutions , depuis celle de 1791 , jusqu'à la chaite de i8i4 et à l'acte additionnel de 181 5. Il n'est pas un de ces pactes sociaux dans lequel Tëgale admissibilité de tous les citoyens à toutes les fonctions publiques n*ait été expressément stipulée ; tandis qu'il n'en est pas un, si j'ai bonne mémoire, où l'on ait consacré la liberté de l'industrie : preuye malhem^eusement trop claire que , jusqu'à ces derniers temps , on a plus tenu à la faculté de parvenir aux places qu'à celle de n'être pas gêné dans son travail.
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mais naturellement onéreuse , et a laquelle il était désirable que la société n'eût à appliquer que le moins possible de son temps > de son ac* tivité et de ses ressources ^ on fut réduit à l'en* TÛiager comme une source commune de béné*^ fices^ où cbacun devait pouvoir aller puiser^ et d'où en eflPet un nombre immense de personnes voulurent bientôt tirer leur subsistance '.
r « Du sein du désordre et de Fânarchie , dit un publici&te , on vit sortir uûë nuée de petits ad- .
ministrateurs despotes , couverts de l'encre et de la poussière des dossiers > la plume sur l'oreille^ le considérant à la bouche. Cette armée di^essa ses bureaux en manière de tente sur toute la sur*face de la France. Gest à tort qu'on en attribue la création à Napoléon ; lorsqu'il parut elle était déjà en pleine activité*. • Mais Napoléon n'eut
(i) Je ne voudrais pourtant pas dire que la révolution fat entreprise dans des vues d'ambition. Je crois que ce qu'on, voulait avant toute chose , c'était la réforme des abus ; mais je crois aussi qu'à cette baine g^nér<euse contre les abuÉi se joignait , dans Tesprit public, une propension très ancienne et très forte à parvenir aux places ; penchant qu6 la destruction de beau^ coup d'industries privées , la défaite et Pémigration des classes anciennement gouvernantes , la nécessité de reformer un gouvernement, celle de défendre la révolution et d'autres circonstances encore, excitèrent bientôt au plus haut degré.
DBS PEUPLES A PI ACES. 287
garde de détruire un ordre de choses qai ser^ yait merveilleusement la centralisation du ppuyair^ et paralysait toutes les indépendances particulières '. »
. ffien loin de combattre les passions ambitieuses et cupides^ le chef du gouvernement s'appliqua à les enflammer ; il en fit son principal mojen * d'élévation et de fortune; il agit constamment comme si la nadon ^ en proclamant l'égale admissibilité de tous les citoyens à tous les emplois^ n'avait voulu qu'étendre à tous le droit de tirer sa fortune du public^ qui avait été précédemment le patrimoine d'une classe. Il est vrai qu'on n'était que trop disposé à sentir ainsi l'égalité ; on l'a encore été davantage après la chute de l'empire. Nous avons vu le plus libéral de nos ministères^ le ministère de 1819, entreprendre de justifier l'énormité des dépenses publiques ^ en disant que l'égalité politique devait nécessairement enchérir le gouvernement '. Nous avons
(i) M. Alex, de Laborde, De l'Esprit d^association^ p, 43, prem. édit.
(a) Yoir daDs le Moniteur du mois de juin 1819, séances'de la Chambre des député^», les discours de MM. Decazes et de Saint-Aulaire , dans la partie de la discussion du budget relatif aux traitemens des préfets..
VU les écrivains les plus recommàndables excuser et presque défendre la disposition ^a public à prospérer par l'industrie des places. Qu'importe; après tout y semblaient-ils dire , que lé personnel du gouvernement soit plus ou moins nombreux, que son action s'exerce avec plus ou moiiîs d'in- • tensité et d'étendue , que ses dépenses soient plus ou moins considérables , si d'ailleurs il est conforme à l'esprit de la société 9 si sa conduite est droite et dirigée au bien public ? « La véritable économie ne se laisse pas toujours réduire en chiffres. H y en a beaucoup à élire ses députés , à discuter ses lois ,. à jouir de la sûreté des personnes et des biens , de la liberté de la presse, lors même que la machine qui procure ces as^antages coûte fort cher '. »
5. Les objections se présentent en foule contre cette doctrine. Je vais m'attacher à une seule qui les renferme toutes. Il y a écononiie, dit-on, à dépenser beaucoup en frais de gouvernement , si l'on obtient, à la faveur de cette dépense, la sûreté des personnes et des biens, la liberté de
( I ) M. Guizot, Des moyens de gouvernement et d* opposition.
l'industrie et de la pensée. Mais la question est justement de savoir si, lorsqu'un gouTernement coûte fort cher , il peut procurer ces avantages, s'il n'est pas contradictoire de vouloir à la fois être libre et dépenser beaucoup en frais de gouvernement. C'est ce que n'examinant pas les publicistes dont je parle , et c'est pourtant ce qu'il serait essentiel d'examiner. C'est aussi la recher* ché que je vais faire. Mon objet ici est de savoir quelle est la liberté dont peut jouir un peuple qui a aboli tout privilège, déclaré toute professioiK libre , mais dont l'activité reste particulièrement tournée vers l'exercice du pouvoir, qui dépense en frais d'administration et de gouvernement une portion très considérable de son temps, de ses capitaux, de son intelligence et de ses forces.
6. J'accorderai V volontiers que cette nouvelle manière d'être comporte plus de liberté que celle qui a été décrite dans mon dernier chapitre. Par cela seul que toutes les distinctions de. caste y sont abolies , que nulle corporation n'y fait le monopole'd'aucune sorte de travaux, que toutes les professions j sont livrées à la concurrence ,
2gO GHAP. YIII. LIBERTÉ
il est aisé d'apercevoir que les facultés humaines y doivent prendre plus d'essor, quelles mœurs y doivent devenir plus pures , qu'elles y doivent être moins violentes , que par conséquent il y doit avoir, de toute manière , plus de liberté. ^ L'état de la France depuis le commencement de la révolution offre de<îeci des preuves éclatantes. Ce qu'elle a gagné en industrie , en lumières , en richesses , par le seul fait de l'aLplition des corporations et des privilèges et malgré les obstacles qu'ont mis à ses progrès là passion des places et le régime dispendieux et oppressif qu'il est dans la nature de cette passion de faire naître, est véritablement incalculable. Elle a donc fait, sous ce premier rapport , de grands progrès en puissance et en liberté.
En même temps que ses habitans ont acquis plus de lumières et de bien-être, ils ont pris de meilleures mœurs. C'est un fait que tout observateur impartial sera disposé à reconnaître, ir n'est pas d'homme de bonne foi qui, ayant vu les Français sous l'ancien régime et les comparant à ce qu'ils isont devenus depuis la révolution, ne convienne qu'ils sont aujourd'hui plus occupés, plus actifs, plus soigneux de leurs affaires, mieux réglés
dans leurs dépenses, moins livrés au libertinage, au faste, à la dissipation, plus capables en urt mot de faire par rapport à eux-mêmes un usage judicieux et moral de leurs facultés* Ils sont donc encore sous ce rapport devenus beaucoup plus ' libres.
Enfin, ils sont devenus plus libres aussi parce qu'ils s^ sont fait réciproquement moins de violence, parce que des uns aux autres ils ont usé , plus équitablement de leurs facultés. 11 n'a plus été au pouvoir d'un homme d'empêcher qu'un autre ne pût gagner honnêtement sa vie. Nul n'a élevé la prétention de faire exclusivement ce qui ne nuisait à personne, et ce qui, par cela même, devait être permis à tous. Ce que ce changement a fait tomber d'entraves; ce qu'il a fait cesser d'oppositions , de haines , de rivalités , de procès , de guerres intestines; ce que , par cela même , il a mis de facilité et de liberté dans les actions individuelles et dans les relations sociales ne pourrait être que très difficilement et très imparfaitement apprécié.
Il n'est^donc pas douteux que, depuis l'abolition des privilèges et des monopoles , on n'ait fait en général de ses forces un usage plus étendu
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et mieux réglé > et qu'on ne soit devenu par codséquent beaucoup plus libre '•
f i) Je pourrais donner de la vérité de ces résultats des preuves innombrables. Mais d'abord les progrès de notre puissance industrielle sont si patens que nul ne songe à les contester; et quant à ceux de nos mœurs , sont-ils moins évidens parce quW est plus disposé à les mettre en doute? Il est des traits auxquels on les reconnaît aisément. Que sont devenus tous ces poètes licencieux qui faisaient autrefois les délices de la meilleure compagnie? Pourquoi les Bouf&ers, les Pamy, les Bertin , les Gentil- Bernard n'ont-ils pas un successeur dans nos jeunâs poètes? c'est que le libertinage n'est plus de bon ton.. Les liens de famille sont plus forts , plus respectés : il n'est plus plaisant de porter le désordrç dans un ménage ; on rit moins des maris trompés ; on méprise davantage les suborneurs ; qui cherche aujourd'hui à passer pom* un homme à bonnes fortunes? D'une autre pai*t , les dépenses sont plus sensées : si l'on n'a pas encore une probité politique bien sévère , si l'on n'est pas très délicat sur les moyens de tirer de Targent du public\ du moins dissipet-<on moins follement celui qu'on lui vole. Tout possesseur de sinécures songe à économiser; les courtisans font des épargnes; on ne bâtit plus de grands châteaux ; on démolit beaucoup de ceux qui restaient. Les grands seigneurs ne traînent plus à leur suite cette nombreuse valetaille qui débauchait par passe-temps les paysannes de leurs terres et dçs auties lieux où ils passaient. La dépense pour le logement, la table, les vétemens, le service domestique est infiniment mieux entendue. Ybilà pour ce qui est des habitudes privées. Quant à la morale de relation, les progrès ne sont pas moins manifestes. On est peut-être moins cérémonieux, moins complimenteur; mais on se respecte mutuellement davantage ; les hommes de tous les rangs ont plus de valeur ; on méprise et on maltraite mioii^ les classes inférieures; de beaux messieurs ne s'aviseraient pas aujourd'hui de distribuer des coups de canne à des cochers de fiacre, comme
7. Mais^ eu même temps, il faut reconnaître que Famour des places a beaucoup diminué les effets de cette grande réforipe, et en général qu'il y a dans cette passion , surtout lorsqu'elle est devenue très commune, dlmmenses obstacles à la liberté. Cpmipençons par observer le cbangémeut qu'elle produit dans Péconomie de la société , et l'ordre de choses tout nouveau qu'elle tend à substituer à l'ancien régime des privilèges.
Dans ce nouvel état social, il n'y a plus dé classes, dWdres, de corporations , de commu*
il était de bel air de le faire, et comme on le faisait impunément, à Paris, avant la révolution. Personne , il y a quarante ans , n^eût osé prendre le costume d'un état supérieur au sien ; un notaire n'était pas reçu dans les bonnes maisons ; à peine un homme riche admettait-il son médecin à sa table; Tagent de change du trésor royal n'osait se permettre le carrosse et allait en voiture de place, quoiqu'il fût riche à millions, etc., etc. Tout cela est bien chaugé. Nous sommes tous vêtus de la même manière; nous recevons tous la même éducation : le fils du prince du sang et celui du riche épicier fréquentent les mêmes écoles, et concourent pour le même prix. Aucune classe, aucune profession n'est tenue dans un état de dégradation systématique ; nous ne distinguons plus les hommes que par le degré de culture. Sans doute l'homme riche ne fait pas sa société du crocheteur, du porte-faix; mais ce n'est pas que leur travail lui semble méprisable , c'est que leurâ esprits sont différens , c'est qu'ils n'ont pas les mêmes mœurs, le même langage. Il n'est4>as d'utile profession qui ne paraisse honorable, exercée par des hommes capables de l'honorer.
204 CHAP. TIII. LIBERTÉ
nautés ^ mais , à la place de ces agrégations diversement privilégiées, la passion que je signale va élever une administration gigantesque qui héritera de tous leurs privilèges; ce qui était affaire de corps deviendra affaire de gouvernement; une multitude de pouvoirs et d'établissemens particuliers passeront dans le domaine de Tatitorité politique ' . Cet effet est naturel , il est inévitable, on Fâ assez pu voir chez nous. A mesure que les passions ambitieu ses ont attiré plus d'hommes vers le pouvoir, le pouvoir a graduellement étendu sa sphère. Il a multiplié non-seulement les emplois mais les administrations. On compterait diflScilement le nombre de régies qu'il a créées pour ouvrir des débouchés à la multitude toujours croissante des hommes zélés et surtout désintéressés qui demandaient à se vouera la chose publique : régie des tabacs, des sels, des jeux, des théAtres, des écoles, du commerce, des manufactu-
( i) C'est ainsi , par exemple , qu'après avoir détruit les corps ' enseignans et les collèges particuliers , on a créé des écoles, publiques avec une direction centrale à Paris , et que les hommes livrés à renseignement^ d'hommes privés qu'ils étaient, sont devenus des fonctionnaires. Il serait aisé de citer d'autres exemples, et de montrer comment^ par l'effet de la passion dominante, une multitude d'états particuliers ont été transformés en 'oiBccs publies.
DES PEUPLES A PLACES. 2q6
res^ elc. Il a peu à peu étendu son action à tout; il s'est ingéré dans tous les travaux avec la prétention de les régler et de les conduire. On n'a plus trouvé sur son chemin les syndics des corporations; mais on a eu devant soi les agens de Tautorité. Dans les champs^ dans les bois^ dans les mines, sur les routes, aux frontières de l'état, aux barrières des villes , sur le seuil de toutes les professions, à l'entrée de toutes les carrières, on les a rencontrés partout. Le premier effet de la passion des places a été de les multiplier au-delà de toute mesure : cette passion a fait prendre à l'autorité centrale des développemens illimités. ..
Cet effet en a entraîné d'autres. Plus les attributions du pouvoir se sont étendues et plus les dépenses ont dû s'élever. En même temps que le personnel de toutes les administrations s'est augmenté , les frais de tous les services se sont accrus. Il serait long de considérer ces. accroissemens de dépense dans tous leurs détails; mais observons-les dans leur ensemble. C^est sûrement une chose curieuse que de suivre la filiation des lois de finance depuis le commencement de|ce siècle, et de voir comment, d'un budjel énorme, il est né tous les, ans un budjet un peu
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plus colossal. De 1802 à 1807, les dépenses se sont élevées de 5oo millions à 720; elles ont été de 772 en 1808, de 788 en 1809, de 796 en 1810; elles ont atteint un milliard en 1811 ; elles Tont passé de 3o millions en 1812 y et de i5e millions en i8i5. En i8i4, la France^ fendtie à la paix et à ses anciennes limites^ n*a pas pu ne pas réduire ses frais de gouvernement; cependant, ces frais sont restés proportionnellement plus considérables , et le budjet a toujours continué a suivre son naouvement de progressioq : de 791 millions en 181 5 , il a été de 884 ^n i8i6, d'un milliard 69 millions en 1817 , et a touché à i,iôô millions en 1818. Rendu alors, par le départ des étrangers , à des proportions moins effrayantes , il est pourtant resté beaucoup plus fort qu'il ne Tétait avant leur arrivée: et, tandis qu'il ne s'était élevé qu'à 791 millions en 181 5, il s'est trouvé de 845 en 1819, de 876 en 1820, de 896 en 1821, de plus de 912 en 1822 , et voilà qu'il dépasse encore un milliard; c'est-à-dire. que les dépenses sont redevenues aussi fortes qu'elles l'é^ taienten 1812, lorsque la France mettait l'Europe à contribution , qu'elle était d'un grand tiers plus étendue , qu'elle touchait à Lubeck et à Rome ,
qu'elle avait six cent mille hommes soiîs les armes et faisait la guerre sous Cadix et à Moscou \
(i) Un publicis te allemand, Frédéric Gentz , a entrepris d'exr pliquer et de justifier les rapides progrès que font les dépenses de gouvernement dans toutes les contrées de l'Europe, et sui^ tout dans les contrées riches. «Cet accroissement, dit*il, tient au progrès même de la richesse, qui, en même temps qu'elle crée une multitude de nouveaux besoins , fait hausser le pnx de toutes les marchandises. Chaque homme veut dépenser davantage, et, avec la même quantité d'argent, à peine peut-il avoir la moitié de ce -qu'il obtenait il y a cinquante ans. Le gouvernement, comme pecsotine collective , se trouve dans la même position que les individus. A l'exemple de tout ce qm l'environne, il faut qu'il étende la sphère de ses dépenses, et d'année en année, il est obligé de payer plus cher tous les^objet^ de son immense consommation.» (^Essai sur l'administration des finances et de la richesse de la Grande-Bretagne ^ p. i2
Ces remarques, toutes spécieuses qu'elles sont, ne justifient point l'extrême accroissement des dépenses publiques. S'ily a des raisons pour qu'elles augmentent , des raisons bien meil«leures devraient les faire diminuer. Il n'est point exact de dire d'abord que toù^ augmente de valeur. Le progrès des arts a fait, baisser au contraire le prix de bien des choses. Ensuite, on ne peut nier que le gouvernement, qui est aussi un art, ne fût, eomme tous les autres , si cei^ains hommes le voulaient , susceptible de se simplifier, et par cela même de devenir moins cher. Toute manière de faire la police et d'administrer la justice n'esl pas également bonne. A cet égard , comme à tout autre , les méthodes seraient susceptibles d'amélioration. Joignez que les besoins publics dont je viens de parler, les besoins de police et de justice, deviennent, à mesure que nous nous civilisons, plus, faciles à satisfaire : il faut sûrement moins de peine et de dépense pour maintenir l'ordre au sein d'un peuple laborieux et
298 CHAP. YIII. LIBERTÉ
Où le chapitre des dépenses croît ainsi , on sent que celui des voies et moyens resterait difficilement stationnaire. Il n'j aura pas d'expédient dont on ne s'avise pour tâcher de soutirer tous les ans au public un peu plus d'argent. Aucune source ne paraîtra assez impure pour qu'on rougisse d'j puiser; aucun impôts assez immoral pour qu'on craigne de le fonder ou de le main- , tenir. Toutes les denrées, toutes les industries, toutes les transactions, toutes les jouissances, tous les mouvemens, pour ainsi dire, seront soumis à quelque genre de rétribution. On imaginera de se faire une ressource de l'arriéré et d'enfler ses dettes pour pouvoir accroître ses
cultivé qu'au milieu d'une troupe de barbares. Enfin il est une multitude de choses, cela devient chaque' jour plus patent, que Fautorité pourrait, avec grand profit pour le public, abandonner aux efforts de Tactivité particulière.
Ainsi, en admettant que les services politiques, comme tous l^s autres , doivent être mieux rétribués aujourd'hui qu'ils ne l'étaient il y a cinquante ans , il y aurait encore de bonnes et nombreuses raisons pour que les dépenses publiques dussent baisser; et si, tout au conti'aire, elUs s'élèvent, cela tient, comme je le dis, au penchant dépravé qui pousse les populations à prendre part aux exactions exercées sur elles , à la sottise qui leur fait souffrir ces exactions alors même qu'elles n'y peuvent point participer, et à la disposition toute naturelle de vieux gouvernemens corrompus à profiter de uos erreurs et de nos vices pour maintenir et accroître de vieux abus.
bES PEUPLES A PLAGES. 299
dépenses; on percevra, sous divers prétextes^ des rétributions qu'aucune loi n'aura autorisées. Le géùiedela fiscalité , pour surprendre les revenus du public, revêtira successivement toutes les formes. Non content d'épuiser les revenus , il se mettra, par des emprunts^ à attaquer les capitaux, et l'on pourra voir, en pey d'années, croître de plusieurs milliards la dette nationale '. Ce n'est pas tout. A mesure que les passions cupides étendront ainsi les empiétemens et les dépenses, elles voudront, pour se mettre plus à l'aise , pervertir toutes les institutions. Plus elles tendront à rendre l'administration fiscale , et plus elles seront intéressées à rendre le gouvernement despotique. On les verra, à chaque nouvelle révolution, à chaque changement de régime, s'efforcer de corrompre ou de fausser tous les pouvoirs , créer des lois d'élection frauduleuses, interdire la discussion aux corps délibérans,
(i) Au mois d'avril i8i4) ia dette publique était, en compte rond, de 61 millions ; maintenant elle est de 197. Elle s'est donc accrue de i36 millions c[ui, au taux où est aujourd'hui la rent&, font une dette capitale de près de 3 milliards , dont la France a été grevée depuis dix ans. Il est juste d'observer qu'u^e partie de cet accroissement provient du fait des administrations précédentes.
5oO GHAP. TIII. IiIBBRTÉ
ôter la publicité à leurs séances, transformer les jurys en commissions, substituer des juges pré- Totaux à la justice régulière , livrer l'élection des conseils généraux et n)unicipaux aux fonctionnaires responsables que ces conseils doivent surveiller, ne pas se donner de relâche enfin qu'elles n'aient subjugué tous les corps destinés à protéger les citoyens , et ne les aient convertis en instrumens d'oppression et de pillage.
Ajoutons, pour compléter le tableau de ce régime, qu'avec lui et par lui se fortifieront les passions qui l'engendrent , et qui sont les plus propres à le perpétuer. Plus s'agrandit la car* ' rière de^ places , et plus les places sont avidement recherchées. Il arrive à cet égard ce qui arrive à l'égard de toute branche d'industrie qui vient à ouvrir de nombreux débouchés à l'activité générale. : la foule se tourne naturellement de ce côté. Il y a même une raison pour qu'on se porte vers le pouvoir avec plus d'empressement qu'on ne ferait vers aucune autre profession. Il faut, pour se pousser dans les voies de l'industrie , des talens et des qualités morales qui sont • loin d'être également indispensables dans les voies de l'ambition. Le hasard, l'intrigue, la fa-
DES PEUPLES A PLAGES. 5oi
veur, disposent d'uû grand nombre d'emplois.
Dès lors f il n'est plus personne qui ne croie pou« voir en obtenir ; le gouvernement devient une Loterie dans laquelle chacun se flatte d'avoir un bon lot; il se présente comme une ressource à qui n'en a point d'autre; tous les hommes sans profession prétendent en faire leur métier^ et une multitude presque innombrable d'intrigans , de désœuvrés , d'honnêtes et de malhonnêtes gens se jçttent pêle-mêle dans cette carrière, où bientôt il se trouve mille fois plus de bras qu'il n'est possible d'en employer.
Enfin , tandis que ce régime va fomenter dans tous les rangs de la société la cupidité qui Ta fait naître , il détruit partout le désintéressement et le courage qui seraient capables de le réformer. Ne cherchez ici ni esprit public, car il n'j a pas de public ; ni esprit de corps , car il n'y a plus de corps; ni indépendance individuelle; car que peuvent être les individus devant le colosse formidable que l'ambition universelle a élevé? De même que tous les corps se sont fondus dans une corporation , toutes les volontés semblent s'être réduites à une seule. Il n'y a de personnalité, d'existence propre que dans Tadministration.
3o2 GHAP. YIII. LIBERTE
Hors de là , rien qui vive , qui se sente > qui résiste : niindividus > ni corps constitués. N^espérez pas que- des pouvoirs élevés , n'allez pas croire qu'un Tribunat, un Corps Législatif , un Sénat, mettent à défendre les intérêts du public le courage que, dans d^autres temps , les corporations les plus faibles et les plus obscures mettaient à garder leurs privilèges particuliers : Fesprit de sollicitation qui a envahi les derniers rangs de la société règne dans les ordres supérieurs avec encore plus d'empire; électeurs, députés, sénateurs, tout est descendu au rôle de client, et les postes les plus éminens ne sont envisagés que comme des positions particulières où Tintrigue a plus de chances de fortune et pu les bassesses sont mieux pajées.
Voici donc ce que la passion qui a été de nos jours la plus populaire , la passion des places , tend naturellement à produire : sous le nom d'administration , je ne sais quel corps monstrueux , immense, étendant à tout ses innombrables mains, mettantdesentravesàtouteschgses, levant d'énormes contributions, pliant par la fraude, la corruption, la violence, tous les pouvoirs politiques à ses desseins, soufflant partout l'esprit
DES PEUPLES A PLACES. * 3o3
d'ambition qui le produit , et l'esprit de servilité qui le conserve. • .Une s'agit plus que d'examiner ce que> sous l'influence de ce corps et des passions qui l'ont créé et qui le font vivre , il est possible d'avoir de liberté; ce que peuvent être l'industrie , les mœurs , les relations sociales , et en général toutes les choses d'où nous savons que dépend l'exercice plus ou moins libre de nos facultés.
8. Je reconnaîtrai de nouveau que l'industrie ^ est ici moins comprimée quesaus le régime dés privilèges : le pouvoir ne lui oppose pas autant d'entraves que lui en opposaient les corporations ; il n'est pas aussi porté à resserrer ses mou- ▼emens et n'y met pas le même zèle. Cependant que d'obstacles ne trouve-t'-elle pas encore dans ce nouvel état !
Observez d'abord que plus ici l'esprit d'ambition est fort et plus l'esprit d'industrie y doit rester faible. Ces deux esprits ne sauraient animer à la fois la même population ; ils ne diffèrent pas seulement, ils sont contraires : le goût des places exclut les qualités nécessaires au travail. On n'a pas assez remarqué à quel point l'habi-
5o4 * CHAP. YIII. LIBBHTi ^
tude de vivre de trailemeos peat détraire en nous toute capacité industrielle* J'ai vu des hommes remplis de talent et d'instruction pratique s'affecter profondément de la perte d'un emploi qui était loin de leur donner ce qu'ils auraient aisément pu gagner par l'exercice d'une profession indépendante* La possibilité de se créer une fortune par un usage actif et soutenu de leurs facultés productives ne valait pas, à leurs yeux, le traitement exigu , mais fixe et assuré, qu'ils avaient perdq. Ils ne supportaient pas Viiée d'être chargés d'eux-mêmes, de se trouver responsables de leur existence, d'avoir à faire les efibriis nécessaires pour Tassurer; et avec des facultés réelles et puissantes , ils ne savaient de quoi s'aviser pour subvenir à leurs besoins. Os étaient comme ces oiseaux élevés dans la cap-* tîvité , et qui n'ont jamais eu à s'occuper du soin de leur nourriture : si on leur donnait la liberté, ils ne sauraient comment vivre, et seraient exposés à périr au milieu des moissons.
Le goût des places altère donc profondément les facultés industrielles du peuple qui en est infecté. Il détruit en lui l'esprit d'invention et d'entreprise, l'aclivité, l'émulation, le courage, là
DES PEUPLES A PLACES, 3o5
patience,' tout ce qui constitue l'esprit dlndustrie.
Il est, sous ce rapport, d'autant plus nuisible qu'il domine principalement les classes supérieures , et qu'il prive ainsi les arts utiles du concours des hommes qui pourraient le plus contribuer à leur avancement.
Et il ne leur nuit pas seulement en leur enlevant le secours des classes que leur fortuné et leur position sociale mettraient le mieux à même de les servir; il leur fait un tort encore plus grave peut-être, en ce sens qu'il détourne d'eux une portion beaucoup trop considérable de la population '.
Joignez qu|yles hommes dont il les prive sans nécessité ne sont pas seulement annulés, mais
(i) Non-seulement, par Teffet de ce penchant, on a créé chez nous le plus d'administrations qu'on a pu, mais Ton s'est ari;angé pour que, dans chaque administration, il y eût le pliis d>mplois possible. L'égalité voulant que tout le monde participât aux bénéfices du pouvoir, on a pensé qu'il fallait moins rétribuer les fonctionnaires et créer un plus grand nombre de fonctions. C'est ainsi qu'on a porté le nombre des juges à cinq ou six mille, et borné à 60 louis le traitement de la plupart de ces oflBlciers publics II n'est pas une administration en France qui ne rende témoignage de ces efforts pour multiplier les
places.
So6
GHAP. Vni. LIBBRTB
rendus nuisibles : leur activité n'est pas uniquement dérobée à.Findustrie, elle est dirigée contre elle. Gomme les offices nécessaires ne peuvent suffire à les occuper, il en faut créer d'inutiles, de vexatoires, dans lesquels ils ne font que gêner les mouvemens de la société , troubler ses travaux et retarder le développement de sa richesse et de ses forces. •
C'est peu de leur enlever les hommes , il leur fait perdre aussi les capitaux. Chaque nouvelle création d^emplois entraîne une création correspondante de taxes nouvelles , et l'industrie , déjà privée des services des individus que l'ambition jette sans nécessité dans la carrière des places, est encore obligée de faire les fonds nécessaires pour entretenir ces individus dans leur nouvel emploi.
Notez encore que ces fonds , de même que ces individus , ne sont pas seulement perdps pour l'industrie , mais employés contre elle. Jls servent à gager non des oisifs , non des possesseurs de sinécures (il n'j aurait que moitié mal); mais des hommes à qui on veut faire gagner leur argent , et dont Inactivité s'épuise en actes nuisibles; de sorte qu'elle est dépouillée de capitaux con-
DES PEUPLES A PLAGES. So?
sidérables et qui contribueraient puissamment à ses progrès, pour voir, en retour, son dévelop* ^ pement contrarié de mille manières.
Enfin, comme de lui -même un tel ordre aurait quelque peine à se maintenir, il faut, pour le mettre à Fabri de toute réforme , arrêter autant que possible Fessor de la population ; détruire en elle toute capacité politique, tout esprit d'association, toute aptitude à faire elle-même ses affaires; empêcher, du mieux qu'on peut, qu'elle n'apprenne à lire , qu'elle ne s'instruise , qu'elle ne parle , qu'elle n'écrive ,• et l'industrie , déjà frès affaiblie par l'argent qu'on lui prend et les fers qu'on lui donne , se trouve encore privée de ce que l'activité de l'enseignement, celle des débats publics^ et l'esprit d'association sous toutes ses formes pourrs^ient lui communiquer de force et de liberté.
Je ne prétends point donner ici une idée complète du dommage que cause à l'industrie la fu- , reur des places. Il faudrait pour cela connaître la quantité d'hommes qu'elle détourne inutilement de ses travaux, et pouvoir dire en même temps ce que ceux-là mettent d'obstacle à l'activité de tous les autres. Il faudrait savoir ce qu^ils
3o8 CHAP. TIII. LIBERTÉ
leur enlèvent de fonds ^ ce qu'ils leur imposent de gênes, ce qu'ils leur font souffrir de violences. U faudrait pouvoir estimer le temps qu^ils leur font perdre, les distractions qu'ils leur causent^ le découragement et les dégoûts qu'ils leur inspirent. Tout cela n'est guère susceptible d'évaluation ; mais quand je dirais que , par Tensemble des' lois fiscales et des mesures compressives que la passion que je signale a fait établir en ce pajs , la puissance productive de ses habitans^se trouve réduite de moitié , je ne sais si je ferais une estimation bien exagérée du mal que sous ce rapport elle lui cause.
9. Si tel est le tort que cette passion fait aux arts , elle n'est guère moins funeste à la morale. Quand elle n'aurait d'autre effet que de retarder les progrès de la richesse et de l'aisance universelle , elle serait déjà un grand obstacle au progrès des mœurs; mais elle va directement à les corrompre ; parce qu'elle enseigne de mauvais -moyens de s'enrichir. Des citoyens elle fait des courtisans ; elle étend les Tices de la cour à la population presque entière; où devrait régner lindustrie elle fomente l'ambition; à l'activité
DES PEUPLES A PLAGES. 3o^
du travail elle fait succéder celle de l'intrigoe; un ton obséquieux, des habitudes uniformémeot ministérielles se communiquent à tous les rangs de la société : flatter, solliciter, mendier n'est plus le privilège d'une classe, c'est l'occupation (Je. toutes; plus il y a de gens qui se vouent à ce métier, et plus, pour l'exercer avec fruit, il j faut déployer de savoir-faire : on met de l'émulation dans la bassesse; on s'évertue à s'avilir, à se prostituer. Les mœurs, sous d'autres rapports , ne sont pas meilleures ; à la servilité des courtisans, on joint leurs habitudes licencieuses, leiir goût du faste et de la dissipation ; la débauche se propage sous le nom de galanterie; le luxe accompagne la luxure; on est guidé dans ses dépenses non.par ce désir éclairé d'être mieux, c'està-dire plus sainement , plus commodément, plus confortablement^ qui naît des habitudes laborieiises et qui les encourage; mais par le vain désir ^ de briller, d'en imposer aux yeux :. on n'aspire pas à être , mais à paraître. Il a été aisé d'obser-r ver la plupart de ceseffets du temps de l'empire, à cet âge classique de l'ambition , où l'amour des places régnait sans partage ; où chacun voulait être quelque chose , et où Ton n'était q.uelque
3lO GHAP. VIII. LIBERTÉ
chose que par les places ; où la recherche et Texploitatlon des places étaient la principale industrie du pays 9 la véritable industrie nationale. On a pu voir alors ^ dis-je, ce que cette industrie peut mettre de frivolité, de corruption et surtout de servilité dans les habitudes d'un peuple : notre caractère retient encore, à plus d'un égard, les lâcheuses empreintes qu'il reçut en ce temps, et il faudra plus d'une génération pour qu'elles s'effacent.
lo. Autant enfin la passion dont j'expose ici les effets peut introduire de dépravation dans les mœurs , autant elle porte de trouble dans les relations sociales» Où domine l'amour des places , les places ont beau se multiplier , le nombre en est toujours très inférieur à celui des ambitieux qui les convoitent. Dès lors, c'est à qui les aura; aucun parti ne se croit obligé d'y renoncer en faveur d'aucun autre; bien des gens s'abstiendraient dy prétendre, si l'on consultait pour les établir l'intérêt du public, qui en veulent leur part , comme tout le monde , du moment qu'elles n'existent que pour satisfaire les ambitions privées. « Puisque la destination du pouvoir
est de faire des fortunes^ il doit faire la mienne ainsi que la vôtre ; s'il n'est qu'une mine à exploi* ter^ pourquoi ne l'èxploiterais-je pas aussi bien que vous? Allons, monsieur, vOus avez assez rançonné le public ; c'est maintenant mon tour ; ôtez*^ vous de là que je m'y mette, ..^et voilà la guerre aux places. L'effet le plus inévitable du vice honteux que je dénonce, surtout quand il est devenu très général ^ comme c'est ici mon hypothèse, est de faire naître des partis qui se disputent opiniâtrement le pouvoir; et comme. aucun de ces partis ne le recherche que pour l'exercer à son profit, un autre effet de la même passion est de rendre le public également mécontent de tous les partis qui s'en emparent , et de le disposer à faire cause commune avec tous ceux qui ne l'ont pas, contre tous ceux qui le possèdent»
Enfin la passion des places peui agrandir encore le cercle des discordes qu'elle suscite , et à des luttes intestines faire succéder la guerre extérieure. Mère de gouvernemens despotiques, elle donne aussi naissance à des gouvernemens conquérans. C'est elle quia détourné notre révolution de sa fin , quia fait dégénérer en guerres d'invasion une guerre de liberté et d'indépen-
5ia CHAP. VIII. LIBERTÉ
dance ^ qui a fourni des instrumens à Bonaparte pour la conquête et la spoliation de l'Europe, comme elle lui en fournissait pour le pillage et l'asservissement de la France. 11 suffit qu'elle élève 9 en chaque pajs , le nombre des ambitieux fort au-dessus de ce qu'il est possible de créer de places^ pour qu'elle donne à tout gouvernement qui consent à la satisfaire un intérêt puissant à étendre isa domination y et devienne ainsi ^ entre les peuples^ une cause très active de dissensions et de guerres.
II. Cette passion est donc également funeste à l'industrie, aux mœurs « à la paix, à tout ce qui facilite, affermit, étend l'exercice de nos forces. Pour apercevoir d'un coup d'œil à quel point elle lui est contraire , il n'y a qu'à considérer ce qu'elle fait perdre annuellement à l'industrie d'hommes et dé capitaux ; ce que , par cette dépense énorme et sans cesse renouvelée ,. elle apporte de retard au développement de nos richesses intellectuelles et matérielles ; ce que le pernicieux emploi qu'elle fait faire de ces moyens ravis à notre culture ajoute encore d'obstacles au développement de nos facultés,* comment, en
DBS PEITFLES A PïiAGBS. 3i5
arréiant le progrès de nos idées en général , elle arrête celui de nos idées morales ; comment , en nous forçant à rester pauvres^ elle fait que nos goûts demeurent grossiers; quel trouble elle met dans nos relations mutuelles ; combien elle soulève d'ambitions , combien elle fait naître de partis y quel aliment elle fournit à-leurs haines jalouses , quelles luttes homicides elle provoque entre eux, quelle discorde elle entretient entre les citoyens et la puissance publique , quelle extension enfin elle donne quelquefcâs aux querelles qu'elle Suscite, et comment des dissensions d'un seul. pays elle peut faire des guerres européennes, universelles.
12, Il y a deux «(lanières de sortir de Fétat social que cette passion a produit parmi nous. La première est de retourner au régime des privilèges , c'est-à-dire à un état où le droit de s'enrichir par l'exercice de la domination serait , comme autrefois, le privilège d'une classe. La seconde est d'arriver. au régime de .l'industrie, c'est-à-dire, à un état où ce droit ne serait le privilège de personne ; où ni peu ni beaucoup d'hommes ne fonderaient leur fortune surïe pil-
3l4 G9i.P. YIII. XajKE&Té
l9ge du reste de la population ; du le travail serait la ressource commune et le gouvernement un travail public, que la communauté adjugerait^ comme tout travail du même geare, à des hommes de son choix y pour un prix raisonnable et loja* lement débattu.
Le premier moyen est celui que Ton tente « Depuis 181 5 f et surtout depuis iSso, il s'agit ^ non de diminuer le budget , non de défaire les régies fiscales > non de réduire le nombre des emplois , mais de faire que tout cet établissement administratif 5 ouvrage Aes ambitions de tous les temps et des cupidités de tous les régimes y de* vienne la propriété exclusive , incommutable des classes qui tenaient autrefois le pouvoir '.
Cette entreprise dont beaucoup de gens s'alarment pour }a liberté > me parait, à moi, destinée à la servir. Il n'y a pas grande apparence qu'elle soit faite dans son intérêt, et. je crois bien qu'à la rigueur nous pouvons nous dispenser de re-
(i) On assure que la grande propriété est ititëressëe pour ti'oîs cent millions, dans la levée des cPAtributions pi4)li(|ues, et qu'elle reçoit 60 fr. pour chaque écu qu'elle yerse au trésor. (Voy. les Journaux du ÏS juillet 1821, séance de la Chambre des députés , discours tle M, de Pompières*)
DES PEUPLES A PI1À.GBS. 3lâ
connaissance ; mais je dis qu'en résultat elle la sert. Déjà , elle a commencé à produire dans nos mœurs une révolution très salutaire. En refou*« lant dans la rie privée une multitude d'hommes intelligens , actifs , ardens , que la révolution avait entraînés vers le pou voir , on a mis oes hommes dans le cas d'apprendre qu'il est quelque chose de plus noble y de plus générmix > de plus ' moral et même de plus fructueux que la domination : le travail. Il est impossible de ne pas voir que 9 depuis quelques années^ il se fait à cet égard dans nos dispositions un changement considérable ; que les passions ambitieuses nous tra** vaillent moins; que les titi'es^ les rubans ^ les places même J:>aisseat de valeur dans nos esprits ; que les arts utiles , au contraire , prennent à nos yeuK plus d'impor lance j qu'en un mot, nous cherchons davantage à prospérer par Tindustrie. A mesure que nous- nous afFermirons dans^ cette manière de vivre 9 nous en prendrons davantage les mœurs , nous acquerrons de plus en plus les connaissances qui s'y rappoi>ient ^ nous nous in* struirons surtout du régime politique qu'elle requiert, et après avoir noblement renoncé aux places inutiles, le -temps viendra , j'en aii'espé-
3l6 CHAP. YIII. LIBJBRTfi
rance^ où DOus;ne youdrons plus, les payer. Il me paraît donc évident qu'en faisant effort pour nous ramener au.régime des privilèges ; on contribue à nous pousser vers le régime de l'industrie y et qucsce not veau mode d'existence est celui où nous conduit l'époque actuelle. Ge mouvement d'esprit public est d'un si «haut intérêt qu'on me pardonnera, avant de finir ce, chapitre, de m'arréter un instant encore à le constater et à en montrer le vrai caractère, . ^
Je le répète , la réaction politique qui s'opère depuis dix ans> en France et en. Europe, en amène une très heureuse dans les mœurs. Je ne voudrais pour rien au monde approuver l'esprit qui paraît la diriger; je déplore les nombreuses infortunes particulières qu'elle à Mtes; mais je bénis sincèrement l'effet généraLqu'elle produit , effet tellement avantageu x qu'il suffit , à mon sens , jpour compenser amplement tout le mal que d'ailleurs elle peut faire* j v .
La contre-révolu lion ne vaincra pa^ la révolution : la révolution est inhérente à la nature humaine; elle n'est que le mouvement, qui la pousse à améliorer ses destinées , et qe ïnouve-
DES PEUPLE» A PEAGES. SlJ
ment est heareusement invincible. Mais là cdntre-révolution tend à changer le cours de la révolution ; d'ambitieuse et de conquérante qu'elle était, elle la rend laborieuse; elle se dirigeait de toutes ses forces vers le pouvoir, elle la contraint à tourner son immense activité vers l'industrie. Il importe de savoir précisément en quoi ce changement consiste.
Sans doute la pratique des arts, l'étude des sciences , la culture et le perfectionnement de nos facultés ne sont pas des choses nouvelles ; mais ce qui est nouveau c'est la manière dont on commence à envisager tout cela. Autrefois on se livrait bien au travail , mais c'était en vue de la domination ; l'industrie n'était qu'un acheminement aux places ; la véritable fin , la fiti dernière de toute activité c'était d'arriver aux emplois. Ce n'est pas pour cela, si l'on veut, que la révolution a été faite ; mais elle été faite avec cela : l'amour des fonctions publiques j a joué son, rôle; et ce rôle n'a pas été petit, si l'on en juge par les résultats ; car ce qu'elle a produit avec le plus d'abondance ce sont des fonctions et des fonctionnaires : nous l'avons vue inonder l'Europe de soldats , de commis , de douaniers ,
3l8 GHAP. TIII. LIBBRTÉ
de directeurs , de préfi^ts , d'intendans , de gou^ verneurs , de rois.
. Il se peut donc bien que jusqu'ici ou eut pratiqué le^ arts ; mais je dis que c'était en attendant les places , et comme moyen éloigné d'y parvenir. Le principal effet de la réaction actuelle est de changer cette tendance. Non-seulement la révolution est ramenée au travail par ses défaites; mais elle commence à Fentisager mieux : on n'en fait plus seulement un moyen; il devient la/fin de l'activité sociale ; On commence à ne plus rien voir au - delà de l'exercice utile de ses forces et du perfectionnement de ses facultés.
Je sais fort bien que cette tendance est loin d'être générale. Toutes les passions qui ont gouverné la société la gouvernent plus ou moins encore. La servitude de la glèbe a conservé des partisans; les privilèges] en ont encore dava^-* tage , et les places infiniment plus. Mais enfin il n'y a pas moyen de se dissimuler que la ten- ,dance à l'industrie devient chaque jour jplus forte et plus générale. Infiniment plus de gens cherchent dans cette voie la fortune et même Fillustration; on y applique plus de capitaux; on y porte plus de lumières ; oo y met davantage les
DBS PEVPLB» A BLACBS. SiQ
sciences positives à contribution ; les notions d'économie industrielle se propagent; avec elles se répand la connaissance du régime politique qui convient à l'industrie. Enfin ce régime passe de la théorie dans la pratique : c'est d'après ses principes que sont constitués les Etats-Unis; c'est d'après ses principes que se constituent les nouvelles républiques américaines ; c'est d'après ses principes que la monarchie anglaise réforme ses lois : l'Angleterre lève les prohibitions , di*minue les impôts , réduit le nombre des places , fait servir le gouvernement à restreindre l'action du gouvernement , et tend ainsi à se rapprocher du régime de l'Amérique. Or si ce régime a pu franchir l'océan , n'y a-t-il pas quelques motifs d'espérer qu'un jour il pourra passer aussi la Manche? N'est-il pas permis de croire que la révolution, après avoir renoncé aux places inutiles^ ne se résignera pas toujours à les payer? La révolution ne voudra sûrement pas que tous ses efforts n'aient abouti qu'à doubler' ses impôts, qu'à tripler ses entraves , qu'à lui faire payer quatre fois plus de fonctionnaires '. Plus elle se
-(i) Ea 1791 le budget des dépenses n'excédait guère 5oo millions ; le nombre desjemplois et des employés était infiniment
320 GHAP. YIII. LIB. DES PBUP. A PLAGES. '
corrigera de toute tendance à la domination j et moins elle consentira à rester tributaire d'une classe de dominateurs* Elle deviendra , j'espère , assez forte pour exiger que tout le monde vive comme elle par le travail ; et donnant au pouvoir son vrai titre, celui de service public, il y a lieu de penser que quelque jour elle s'arrangera pour avoir des serviteurs et non des maîtres.
Je ne crois donc pas me tromper quand je dis que le monde tend à la vie industrielle , et je me flatte qu'en parlant maintenant de cet état et du degré de liberté qu'il comporte, je n'aurai pas trop l'air de composer une utopie.
moins considérable; il nous restait quelques libertés municipales que nous avons perdues; nombre d'industries et de professions privées étaient moins qu'aujourd'hui ^an& la dépendance de l'autorité publique.
lilBEATÉ DES PEUPLES INDUSTItlEin^. SlSl
Du degré de libeité qui est compatible avec la vie des pieuples
purement industrieux.
, 1 . Il n'est pas d'époque , dans Thisloire de la civilisation , où l'industrie n'entre pour quelque chose dans les moyens dont l'homme fait usage pour satisfaire sesbesoins.L'anthropophage ne vit pas seulement de meurtre; le nomade^ seulement de rapine, lie premier se livre à la chasse , cueille des fruits ; se fait une hutte ^ se vêtit de la peau des bêtes farouches. Le second élève des Irou-^ peaux 9 dresse* des tentes, construit des chariots, lisse quelques éloflPes grossières. Lorsque l'homme s'est fixé au sol , le travail paisible contribue à sa subsistance dans une proportion encore plus étendue. A mesure qu'il se civilise, le nombre des personnes vivant par des moyens inofFensifs devient graduellement plus considérable. Enfin, quelle que soit encore, dans le genre
ai
GHAP. IX. LIBERTÉ
humain , là masse des hommes qui fondent leur existence sur ie brigandage et la spoliation , il est pourtant des pajs où la très grande majorité de la population vit par des moyens en général exempts de violences '. .
Cependant, quoiqu'ily ait toujours plus ou moins d'industrie dans la société , il s'en faut bien que la spciété puisse toujours être qualifiée d'mdustrielle. Il ne suffit pas que quelques hommes, dans un pays, vivent des fruits de leur travail, de leurs capitaux ou de leur terres pour que Ton puisse donner au peuple qui l'habite le nom de peuple industrieux. Il ne suffirait pas même qu'une portion très considérable des habitans y fût livrée à des occupations inoflPensives. Tant qu'une partie de la population reste vouée à la domination, tant qu'elle est organisée pour cette
(i) Je dis, en général^ parce que ces moyens ne sont encore presque nulle part complèlemcnt purs. Quelle est en effet, même dans les pays de FEurope les plus civilisés , la classe d^hômmes qui ne profite pas , directement ou indirectement , de quelque piivilége , de quelque monopole , de quelque prohibition injuste? Qui peut se rendre le témoignage que la violence ne contribue en rien à augmenter le revenu de ses fonds productifs? Gela ne serait possible que dans uu ordre de choses où rien ne limiterait la concurrence ; et nous sommes sûrement fort éloignés d'un tel état.
DES PEUPLES INDUSTRIEUX. "SiS
manière de vivre , et tant qu'elle est assez puissante pour tenir les classes industrieuses dans la dépendance et rabaissement , il a beau y avoir de Tindustrie dans la société^ la société est féo^lale, 4e;spotique, elle est tout ce qu'on voudra-: elle n*est pas industrielle.
2. J'appelle 5 politiquement parlant^ peuple industrieux ou industriel , celui chez qui les classes dominatrices ont fini par se fondre dans les classes laborieuses , ou bien chez qui les classes laborieuses ont acquis un ascendant décidé siir les classes dominatrices ] celui où ce n'est plus là passion du pouvoir qui règne ^ mais la passion du travail; où les populations , au lieu de se disputer une Certaine masse de richesses existantes, appliquent simultanément leurs forces à créer des richesses nouvelles; où le travail est le seul moyen avoué de s'enrichir, et où le gouverne* .ment hii-méme a le caractère d'une entreprise d'industrie, avec la seule diflPérence que cette entreprise, au lieu d'être faite pour le compte de personnes ou d'associations particulières, est faite de l'ordre et pour le compte de la communauté générale, qui l'adjuge à des hommes de
soQ choix et aux prix et conditions qu^eUe jug'e les plus favorables'.
Les états de rUuion ÀDgio-Américaine nous offrent un modèle à ce qu'il semble assez exact •d'une société qui a fondé son existence sur l'industrie et qui s'est organisée en conséquence. Le principe fondamental de leur institution c'est que « Tout homme qui ne possède pas une propriété suffisante , doit avcâr quelque profession , •métier, commerce ou ferme qui le fasse subsister honnêtement % » Les Américains n'ont pas voulu que Je gouvernement chez eux pût devenir un mojen de fortune. Ils ont évité de créer beaucoup d'emplois. Ils ont eu surtout la précaution <le ne pa^ les rendre assez lucratifs pour que la foule les recherchât comme le meilleur moyen de se faire une existence; et un autre principe
(i) La société adjugeant le gouvernement à des hommes de son choix! cela serait-il praticable? la société peut-elle agir collectivement? voudriez-vous qu'elle mît le gouvernement à Tenchère? La société ue peut pas agir collectivement; mais elle peut agir par des délégués , et rien sûrement n'empêcherait que, par l'intermédiaire de ses délégués, elle n'accordât ou ne retii'ât sa confiance à tel parti d'hommes d'état , à telle coalition ministérielle , actuellement en possession du pouvoir ou aspirant k Tobtenir. Non-seulement cela est praticable , mais cela se pratique tous les jours.
(i) Constit. de Pensilvanie ;, art. 56.
DJES PEUPLES INDUSTRIEUX. 3*25
de leurs constitutions , c'est qu'aussitôt que les émolumens d'une charge sont assez élevés pour exciter la cupidité de plusieurs personnes, la législature doit se hâter d'en diminuer les honoraires '.
ce II y a peu d'emplois civils en Amérique , dit Franklin, ej il n'y en a pas d'inutiles comme en Europe. Une naissance illustre , ajoute-t-il, est une marchandise qui ne pourrait être offerte sur un plus mauvais marché. Les habitans ne demandent pas d'un étranger qui il est, mais ce qu'il sait faire. S'il a quelque talent utile, il est accueilli; s'il exerce son talent avec succès et se conduit eU/homme de bien , tout le monde le respecte; mais s'il n'est qu'homme de qualité, et qti'à ce! titre il prétende avoir un emploi et se mettre à la charge du public , on le rebute et on le méprise. Le laboureur et l'artisan , poursuit Franklin, sont honorés en Amérique, parce que leur travail est utile. Les habitans y disent que Dieu lui-même est un artisan, et le premier de l'univers, et qu'il est plus admiré, plus respecté
(i) Constit. de Pensilvanie , art. 36. — Ces idées, observe Franklin (ûffi/pr. mor, etpoliL)^ ont été plus ou moins adop-- -^es, dans Torigine, par tous les états de TUmon.
326 GHAP, IX. lilBBRTB
à cause de la variété » de la perfection , de Futilité de ses ouvrages qu'à cause de Tancienneté de sa famille» Les Américains aiment beaucoup à citer Tobserration d'un nègre, qui disait : Boccarora ( l'homme blanc ) fait travailler l'homme noir, le cheval, le bœuf, tout, excepté lé cochon : le cochon mange , boit, se promène , dort quand il veut, et vit comme lï^n gentilhomme '. » Si l'on doit juger de la nàtioti américaine par ces observations de Franklin, il est difficile de ne pas reconnaître en elle le caractère d'un peuple dont l'existence est essentiellement fondéie sur l'industrie. Chez elle, tout esprit de dominatioil est honni. Tout homme^qui n'a poîrtt de propriété ne peut vivre que de son travail. Le travail est la seule ressource de quiconque veut créer , entretenir, réparer, accroître sa fortune. Le gouvernement lui-même , dépouillé de tout ce qui pourrait lui donner le caractère de la souveraineté , du domaine , n'est qu'un travail fait pour la société , par des gens délégués par elle, à ''un prix qu'elle-même détermine et qu'elle a soin de fixer assez bas pour que la cupidité n'attira pas trop de monde dans la carrière des pla-
(i) OEuvrfis iiiorales et polit. , t. II, p. 157.
ces et 'ne finisse pas par faire dégénérer le gour vernement en domination. Tel est le caractère de la société en Amérique '. Tel est celui de Fé-t tat social que j'appelle industriel. Reste à exa* miner de quelle liberté , dans cet état, Tbomme est susceptible.
3. Si la liberté me parait incompatible avec la domination , il ce manque pas d'éi^rivains qui Font déclarée inconciliable avec le travail. Dan$ les* premiers âges de la société y on reprochait à
(i)' Peut-être cependant est-ce à Tinsu de la nation améncaine. On pourrait (îroire, k de certains traitis , qu*elle n^a pas( la ccmscience de son état et sait mal le secret de éa prospérité. Non» voyons des législateurs de Géorgie invoquer en faveur de Tesclavage Tautorité des Grecs et des Romains , et faire à Té tat social d'une partie de FAmérique Finjure de le comparer à celui de peuples voués à la guerre et à la domination. — On a été chercher dans Fancienne Rome le nom qu'il fallait donner ii Fh6tel du congrès, et le« délégués d'un peuple d'artisans et de laboureurs ont voulu siéger au Capitale, comme le sénat du peuple- roi. — En Amérique , comme en Europe, les jeunes gens n'apprennent guère, jusqu'à vingt ans , que du grec et du latin» — >Le8 réputations militaires l'emportent^ à ce qu'il paraît, sm* la gloire purement civile, et la mémoire de Whasington est entourée de plus d'hommages que celle de Franklin. — Tout cela ne semblerait pas prouver que FAmérique comprenne bien sa manière d'éti*e. En faut-il conclure que son état n'est pas ce que je dis? Non , il faut dire seulement que son état vaut mieux que les idées qu'elle semble s'en faire.,
328 GHAP. IX. litBEATÉ
Findustrie de détruire la liberté en amortissant les passions guerrières et en portant les hommes à la paix '. Dans des temps plus avancés on lui a reproché de détruire la liberté en poussant les hommes à la guerre. Nombre d*écri vains modernes ont représenté l'état d'un peuple industrieux comme un état nécessaire d'hostilité. Le malheur d'nn état commerçant, a-t-on écrît-sententieusement ; est d^être condam/né a faire la guerre *. Montaigne consacre un chapitre de ses Essais à prouver que , dans la société industrielle, ce qui fait le prouffit de F un fait le dovnrmaige de Vaultre ^. Rousseau ne croit pas que, dans la société , il puisse exister d'intérêt commun. Comme Montaigne , il pense que chacun trouve son compte dans le malheur d^autrui, et dit qu'il n'est pas de profit légitime, si considérable qu'il puisse être, qui ne soit surpassé par les gains qu'on peut faire illégitimeriîent ^. Tous
(i) C'est le reproche que lui font tous les politiques de l'antiquité, et c'est par-là qu'ils prétendent justifier Texclusion de la cité de la plupart des hommes livrés à des professions industrielles.
(2J Bonald , Réflexions sur Vintér. génér, de V Europe, p- 4^*
(3) Liv. X , ch.j2i.
(4) Disc, sur rinég. , les notes,' note 9.
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. DES PEUPLES IK'dUSTRIEUX. 52Q
les jours enfin, on entend encore soutenir que « les diverses professions industrielles ont des intérêts nçcessairement opposés ^ et qu'il n'est pas d'habileté qui put réunir dans un mêmefaiseeau les classes nombreuses qui les exercent*.» Ce n^est pas tout , tandis qu'on reproche à ||îndustrie d'être un principe de discorde, on lui reproche encore d'être une source de dépravation; tandis qu'on l'acCuse de troubler la paix , on l'accuse, aussi ,de corrompre les mœurs \ Enfin, comme elle n'obtient de très grands succès que par une extrême division des travaux , oa lui a fait encore le.reproche de resserrer l'activité des individus dans des cercles extrêmement étroits, et de borner ainsi le développement de leur intelligence^ : c'est-à-dire, qu'on l'accuse tout à
(i) Journal des .Débats du 9 décembre 1820, col. 4> Il est peu d'écrits de Técole monarchique dans lesquels on ne retrouve la même idée. Elle sert de base à tous les raisonnemens par lesquels on a prétendu prouver la nécessité de diviser la société en corporations et en ordres.
(2) C'est Taccusation banale que lui adressent la plupart des publicistes de l'école monarchique , et beaucoup de moralistes chrétiens, surtout dans la communion catholique. Des écrivains d'un autre ordre , des philosophes , et notamment Rousseau , lui ont intenté le même procès.
(3) Vojr, dans le spirituel ouvrage intitulé Raison et Folie, un
33o CHAP. IX. LlBSaTÉ '
la fois d'arrêter l'essor de nos facultés et d'en ' pervertir l'usage, tant à l'égard de nous-^mémes que dans nos rapports avec nos semblables ; d'où il suivrait qu'un état social/ où l'on fonde son existence sur l'industrie , est , de toute manière , défavorable à la liberté.
Je crois peu nécessaire de faire à chacune de ces objections une réponse directe. Elles seront toutes assez réfutées par la simple esLposition des faits. Occupons -nous seulement de savoir comment les choses se passent , et voyons quels sont , relativement à la liberté, les effets de l'industrie. '
4. Trois conditions, avons-nous dit, sont nécessaires pour que l'homme dispose libnement de ses forces : la première , qu'il les ait développées ; la seconde , qu'il ait appris à s'en servir de manière à ne pas se nuire; la troisième, qu'il ait contracté l'habitude d'en renfermer l'usage dans les bornes de ce qui ne nuit point à autrui.
morceau remarquable sur Tinfluence morale de la division du travail. Voy» aussi M. Say, qui, dans les dernières Citions de son Traité d^éc. poU, liv. i, ch. 8, s'est laissé entraîner parles idées spécieuses quoique peu fondées , à mon avis , de M. Lémontey.
DË3 PSUPLES INDUSTRIEUX. 33 i
Sans doute ces conditioos ne sont pas remplies par cela seul qu'on veut donner à ses fa-^ cultes une direction inoffensive. Un homme n'a pâs développé ses facultés et appris à en régler Fusage patce qu'il a conçu le dessein de n'en faire désormais qu'un utile et légitime emploi» Il est très possible que d'abord il soit inhabile à s'en servir ; il peut très bien ignorer aussi dans quelle mesure il en faut user pour ne faire de mal nia soi, ni auK autres hommes. Mais si l'homme n'est pas libre par cela seul qu'il veut détourner sur les choses l'activité qu'il dirigeait auparavant contre s.es semblables^ il est certain qu'il peut devenir libre dans cette direction, et que ce n'est même que dans cette direction qu'il peut acquérir le degré de puissance , de moralité et de liberté dont il est naturellement susceptible *.
(i) On voit clairement quel est mon objet. En parlant de l'in* dustrie et de la vie industrielle , je ne veux pas dire que Tacquisition de la richesse soit Tunique objet digne de l'activité humaine (qui eut jamais une telle pensée ! ) ; ce que je veux dire, c'est que ce mode d'existence est le seul vraiment favorable , non- seulement au progrès de la richesse, mais à celui des sciences, des art», des mœurs, de la justice et de tout ce qui donne la liberté. C'est cette proposition qu'il faut combattre, quand on veut faire le procès à ce qu'on a semblé vouloir flétrir du nom û* industrialisme; et comme, en définitif, rhumanité ne vit que de deux manières, par le brigandage ou par le travail, consi-
332 GHAP. XX. LIBERTÉ
5. Et d'abord il est évident que c'est dans les voies de l'industrie que les facultés humaines peuvent prendre le plus de développement. Le cercle des arts destructeurs est borné de sa nature : celui des travaux inoffensifs et des arts utiles est en quelque sorte illimité* Il faut à la domination quelques hommes habiles et une multitude d'instrumens : l'industrie n'a nulbésoin d'hommes aveugles ; l'instruction n'est incompatible . avec aucun de ses travaux; tous ses travaux, au contraire t s'exécutent d'autant mieux que les hommes qui s'y livrent ont plus d'intelligence et de lumières. Le dominateur, et ses sa^tellites vivent sur un peuple de victimes qu'ils tiennent dans la misère et l'abrutissement: l'industrie ne veut point de victimes; elle est d'autant plus florissante que tous les hommes sont en général plus riches et plus éclairés. Le dominateur enfin se nourrit de pillage, et si tous les hommes voulaient se soutenir par le même moyen , l'espèce, visiblement, serait condamnée à périr : l'industrie est
dérés l'un et Fautre dans leurs mnomhrableâ modes, ceux qui ne trouveraient pas la yie indus tiiell^ assez noble accepteraient, par cela même, Tobligation de prouver que le brigandage est plus conforme à la dignité de lliomme et plus favorable à sçs progrès.
DES PEUPLES IIHDUSTRIEUX. 333
essentiellement productive; elle vît de ses propres fruits, et loin de craindre que les hommes industrieux se multiplient trop, elle voudrait voir tout le genre humain livré à des travaux utiles, et serait assurée de prospérer d'autant plus qu'il y aurait plus d'hommes utilement occupés.
L'homme , dans la vie industrielle, dirige ses forces précisément comme il convient le mieux à ses progrès . Ce genre de vie est le seul , je supplie le lecteur de ]fe bien remarquer, où il étudie convenablement Tes sciences , et où les sceinces servent véritablement. à le rendre puissant. Dans les pajs et dans les temps de domination, l'étude n'est guère qu'une contemplation oiseuse, un amusement^ un frivole exercice, destiné uniquement à satisfaire la curiosité ou la vanité \ On apporte aux recherches l'esprit le moins propre à acquérir de véritables connaissances. Déplus on ne songe point à faire de ses connaissances d'utiles applications. On tient que la science déroge sitôt qu'elle est bonne à quelque chose. Le savant croirait la dégrader et se dégrader lui-même en la faisan t servir à éclairer les procédés de l'art *• L'ar-
(l) f^Ojr, ch. VI.
(2) L'étude des sciences, chez les anciens, ne passait pour
tiste> de son côté, se soucie peu des théories scientifiques. Il rend à la sdence tout le mépris dont le savant fait profession pour l'industrie; et tandis que l'industrie est exclue, comme roturière, du sein des compagnies savantes, la science est écartée des ateliers de l'industrie, comme futile, vaine et boûné tout au plus pour les livres.
Il n'en va pas ainsi dans lès pays livrés à l'iadustrie et organisés pour cette manière de vivre. On ne voit pas là ce fâcheux di|prce entre la science et l'art. L'art n'y est pas une routine; la science une vaine spéculation. Le savant ttavailk pour être utile à l'arlisfe ; l'artiste met à profit les découvertes du savant» L'instruction scientifique se trouve unie généralement aux connaissances manufacturières. L'étude n'est pas un simple passe-temps, destiné à charmer les loisirs d'un peuple de dominateurs, régnant en paix sur un peuple de dociles esclaves; c'estle travail sérieux
libérale qu'autant qu'on s'abstenait de les appliquer et de les faire servir à quelque cliose d'utile (Aristoté, Polit,, liv. 8, ch. a, §• 3]. Il paraît qu'à cet égard nous ne sommes pas encore bien guéris des préjugés de la barbarie. On a vu récemment, dit-on, quelques membres de l'un des premiers corps savans de TEurope refuser de se donner pour collègues des bommes très distingués comme savans, parce que ces hommes avaièxitlô malheur d'être aussi li'ès distingués comme artistes,
d^hommes vivant tous également des conquêtes qu'ils font sur la nature ^ et cherchant avec ardeur à connaître ses lois, pour les plier au service de l'humanité. On sent qu'une activité ainsi di*^ rigée, des études ainsi faites, soutenues d'ailleurs par tout ce que peuvent leur donner de constance et d'énergie le désir de la fortune , l'amour de la gloire et l'universelle émulation , doivent imprimer aux travaux scientifiques une impulsion bien autrement sûre et puissante que les spécula*tions sansobjèl de dominateurs et d'oisifs, livrés à la vie contemplative* L'homme est ici évidem* ment sur le chemin de toutes les découvertes, de toutes les applications , de tous les travaux utiles. Sans doute , le régime industriel ne peut pas faire que tout homme soit instruit de toutes choses : une condition essentielle du développement de l'industrie , c'est que ses travaux se partagent, et que chacun ne s'occupe que d'un seul ou d'un petit nombre d'objets. Mais ceci est la faute de notre faiblesse , et non point celle de l'industrie, ni celle de la séparation des travaux^ qui n'est qu'une manière plus habile de mettre en œuvre nos facultés industrielles. L'eflPet de cette séparation , si propre à augmenter la puissance
de l'espèce y n'est point , comme on Ta dit , de diminuer la capacité des individus. Sans la séparation des travaux, la puissance de Tespèce aurait été nuUe y et celle des individus serait restée excessivement bornée. Chaque homme , par suite de cette séparation , est incomparablement plus instruit et plus capable qu'il ne l'eût été, si i dès l'origine j chacun avait travaillé dans l'isolement et s'était réduit à l'usage de ses seules forces individuelles. Chacun , il est vxai, n'exerce qu'un petit nombre de fonctions; mais si l'on ne sait bien qu'une chose ^ on a communément des idées justes d'un assez grand nombre. D'ailleurs, en n'exerçant< qu'une seule industrie, on peut en mettre en mouvement une multitude d'autres: il suffit de créer un seul produit pour obtenir tous ceux dont on a besoin ; et > par l'artifice de la séparation des travaux , la puissance de chaque individu se trouve en quelque sorte accrue de celle de l'espèce.
Veut-on juger si la vie industrielle est favorable au développement de nos forces ? On n a qu'à regarder ce que le monde acquiert d'intelligence, de richesse, de puissance, à mesure qu'il est plus utilement occupé ; on n'a qu'à com-
DES PEUPLES ISrDUSTEIEUX. 337
parer les progrès qu'il fait dans les pays où Ton pille et dans ceux où Pon travaille; aux époques de domination et dans les temps d'Industrie.
L'Ecosse , au milieu du dernier siècle » était encore à'c^emi barbare : comment^ en moins de quatre-vingts ans, est-elle devenue un des pays de l'Europe les plus savans^ les plus ingénieur, les plus cultivés? Un 'mot explique ce phénomène : depuis 1745 , le pillage , le meurtre et les luttes d'ambition y ont cessé; on s'y battait, on y travaille ; des partis contraires s'y dispu taient le pojivoir , ils ^y livrent de concert à l'industrie. D'où vient que l'Amérique septentrionale fait des progk^ès si singuliers , si hors de proportion avec ce qu'on voit dans , d'autres quartiers du globe? c'est qu'on n'y lève pas des milliards d'impôts; c'est qu'on n'y est pas occupé à garotter les populations pour les dévaliser plus à l'aise; c'est qu'on ne s'y bat pas pour leurs dépouilles ; c'est qu'au lieu de s'y disputer les places, on %j livre universellement au travail. Supposez que, par un miracle que le temps opérera, j'espère , la même chose arrive en Europe; que les partis, contraires , au lieu de rester face à face , et d'être toujours prêts à en venir aux mains ^ se décident
GHAP» IX. LIBEUTE
enfin à tourner sur les choses Tacûvité meurtrière qulls dirigent les uns, contre les autres ; qu'ils convertissent leurs inslrumens de guerre en. outils propres au travail ; que les classes laborieuses se voient ainsi délivrées des gênés et des vexations qu'elles éprouvent; qu'elles conservent les millions qu'on leur prend; que leurs ennemis deviennent leurs auxiliaires; que l'universalité des hommes enfin mettent au travail le génie ardent^ l'application soutenue qu'on les a vus déployer à se nuire; supposez, dis-je, un tel miracle accompli , et vous verrez bientôt si la vie industrielle est favorable au développement des facultés humaines.
6. Non-seulement l'industrie est la voie où l'humanité peut donner le plus dé développement et d'extension à ses forces ^ mais elle est encore celle où elle en use avecle plus de rectitude et de moralité. L'homme s'instruit naturellement dans le travail à faire un bon emploi de ses facultés relativement à lui-même. Comme il ne travaille que pour satisfaire ses besoins y il. . ne s'interdit aticune honnêle jouissance ; mais comme il ne se porte au travail qUe par un ef-
DES l^EUPLBS mDU^TRIEUX. 339
fort vertueux ; comme il n'accroît sa fortune qu'avec beaucoup de peine ^ il est tout naturellement disposé à jouir avec modération des biens que lui donne l'industrie.
Il va sans dire que je parle ici du véritable in-dustrieux et non de l'homme qui joue ; de la fortune lentement amassée y comme l'est presque toujours la fortune acquise par le travail , et non de celle que peut donner , tout d'un coijp > l'intrigue ou l'agiotage. Il en est de la richesse comme de toutes les forces : pour en user raisonnablement^ il faut en avoir usé quelque temps; c'est un apprentissage à faire y et cet apprentis*sage ne se fait bien que lorsqu'on s'enrichit par degrés. Tout homme dont la fortune est très rapide^ commence par faire des folies; c'est le maU heur ordinaire des parvenus. Nous en voyons , Dieu merci 9 assez d'exemples; je sais le nom de tel traitant qui a perdu quatre cent mille francs dans une séance d'écarté : il avait besoin de cela , dbait-il y pour se donner de l'émotion et se faire circu 1er le sang. On a vu y dans de certains salons, des, joueurs à la hausse démontrer mathémati-quement qu'il n'était pas possible de vivre avec soixante mille francs de rente ; et telle est l'ex-
34iO GJ9AP. IX. lilBERTÉ
travagance tlea dépenses que font les parvenus de la trésorerie el de la bourse que , pour peu que les riches d'ancienne date, cèdent au désir de l'imitation^ soixante mille francs de rente seront bientôt en effet une fortune médiocre* Mais les hommes qui pou ssent ainsi au faste , ceux quitlonnent le plus aux autres l'exemple de Testentation^ ce sont les riches improvisés dans les tripots et les anti-chambres, et non pas les industrieux qu'un long et honnête travail a enrichis. L'industrie ; que de certains moralistes affec- |ent de nous représenter comme une source de vices» l'industrie véritable est la mère nourricière des bonnes mœurs. Il est bien poissible que les peuples industrieux soient moins rigides que certains peuples dominateurs; ils n'ont sûrement pas l'austériié des Spartiates et des Romains des premiers temps de la république; mak s'ils né donnent pas dans le rigorisme qu'ont si souvent étalé des associations guerrières ou monacales , ils ne sont pas sujets non plus à tomber dans les mêmes dérèglemens ; s'ils ne se privent de rien , ils ont pour principe de n'abuser de rienf et se tenant également loin de l'abstioence et de la débauche, de la parcimonie et.de la prodigalité , ils se for-
lueot à la pratique de deux vertus privées éçtiineoiment utiles, à la tempérance et à récoflomie,^ qui ne sont que Fusage bien réglé de nos faculté^ par rapport à nous-mêmes, ou l'habitude d'useï» de tout en ne faisant excès de rien \
(i) Les sectes de stoïcieus, les moralistes ascétiques, ^c se montrent guère que dans les pays de domination , et aux époques où il ne reste plus qu^à consumer dans le faste et la dé- V Jbaucbe les biens qu'oi» a acquis par le brigandage. La moralo, devient tout k la fois moins relâchée et moins absurden^ent sévère dans les pays et dans les temps d'industrie. On ne voit là ni des Néron , qui se livrent sans pudeur aux plus sales crapules , ni des Sénèque qui s'indignent puérilement contre les hommes qui ont inventé de conserver la glace et de boire frais ^and il fait chaud \ Quest naturelles, liv. 4» ch. i3). On ré-t serve son indignation pour les vices qui énervent les iiommes , qui les dégradent, qui détruisent leurs faeultés ou épuisent . leurs ressources , et l'on se permet d'ailleurs tous les plaisiiY dont il ne peut résulter de mal ni pour soi ni pour les autres. Voilà comment la vie industrielle agit sur les moeurs. . . ^ Nous avons si peu étudié ce mode d'existence que nous ne sommes pas encore très habiles à en démêler les effets. Un journal, vqulant défendre l'industrie contre le reprbcbe que lui font des déclamateurs ascétiques de corrompre les mœurs , dit qu'il jr a quelque chose de prqfondemeàt moral dans la con>quête de la nature par l'homme. On est surprix de trouver une explication si peu satisfaisante dans un écrit aussi disir tingùé que le Globe (^07. n® i45, p. 748). Il n'y a ni moi-a*lilé ni immoralité à faire des eonquêtes sur la nature; mais Thomme qui veut s'enrichir par de moyen ne peut se passer d'activité, d'application, d'ordre, d'économie, de frugalité, etc.; . et voilà comment l'industne influe ntiiement sin-'la morale.
7* Enfin tandis que Findustrie nous fait contracter des habitudes privées si favorables à la conservation de nos forces , elle bannit toute violence de nos rapports mutuels.
On a cru jusqulci qu'il était possible de faire régner la paix entre les hommes par une certaine organisation politique, quels que fussent d'ailleurs la manière de vivre et le régime économique de la société. Les philosophes grecs commençaient toujours par poser l'esclavage en principe, et puis ils cherchaient par quel arrangement politique on pourrait assurer l'ordre public'. Certains politiques de nos jours posent d'abord
(i) C'est ce que fait Platon; c'est aussi ce que fait Aristote : « Une cité , pour être complète et parfaite ^ commence par dire Aristote , doit être composée d'hommes libres et d'esclaves » (i'o/., liv. I, ch. 2, §. i). Il ajoute que les hommes libres doivent être affranchis de tous les soins qu^exige la satisfaction des besoins de première nécessité (/&., liv. 2, ch. 6, §. 2). Il dit encoi*e que les seules occupations dignes d'un homme libre sont l'exercice du pouvoir et la vie contemplative ou l'étude des sciences libérales (liv. 7, ch. 3, §. i, et liv. 8, ch. 2, §. 3). Puis il cherche quelle est la forme de gouvernement la plus propre à tenir en paix de tels homimes. Il n'avait pas étudié, pour résoudre ce problème,' moins de cent cinquante^huit constitutions, suivant quelques écrivains, et moins de deux cent cinquante, selon d'autres. Il aurait pu en étudier bien, davantage sans être plus capable de trouver une bonne solution : la question était tout bonnement insoluble.
DES PEUPLES IirDUSTRIEUX. 345
en fait que toutes les classes d'hommes ont des intérêts nécessairement opposés; que^ par la nature piéme des choses, il n'en est pas une qui ne fonde sa prospérité sur des privilèges ou des mohopoles contraires à la prospérité des autres , et ensuite ils prétendent par leur art faire vivre en paix toutes ces classes ennemies '• D'autres nient la nécessité de cette opposition entre les
(i) C'est la prétention des écrivains monarchiques. « La subdivision de nos sociétés modernes en tant d'états et de métiers divers produit trop d'intérêts opposés, disent-ils, pour qu'aucune habileté révolutionnaire puisse les réunir dans un faisceau solide. Etablissez la liberté du commerce, vous aurez contenté Farmatem* qui veut parcourir sans gène la vaste étendue de la mer; tous plairez au consommateur qui veut acheter ù bon marché de bonnes marchandises; mais comment ferezvous partager leurs sentimens par ce fabricant qui fonde son débit sur l'exclusion des concurrences étrangères ? Partout la liberté et le monopole sont en présence dans le monde industriel, comme Tégalité et le privilège dans le monde politique. C'est donc uniquement par des illusions ^ par des fables^ par des bruits mensongers qu'on peut enrégimenter ces intérêts contraires sous un étendard commun; pour se désunir ils n'ont qu'à se regarder, » (Journal des Débats du 9 décembre 1820.) Le remède que Tautenr de ces paroles propose à cette opposition, c'est d^enrégimenter tous les intérêts analogues, de les armer et de leur donner le moyen de défendre leurs prétentions exclusives, qu^il appelle les intérêts permanens et gêné" raux de la société. Il prétend fonder l'oixlre en constituant, en rendant permanente et indestructible Tanarchie que lui-même, vient de signaler.
344 CaAP. IX. LIBERTÉ
iotérèls de3 diverses classes /et soutietineat que toQt le monde pourrait vivre sans le secours de la violence et de Tiniquité; toutefois , ils ne disconviennent pas qu'il n'y ait dans la société beaucoup de prétentions injustes , beaucoup de gens qui veulent aller à la fortune par de mauvais moyens; mais ils pensent qu'une habile organisation du pouvoir pourrait neutraliser tous ces vices et faire aller les choses comme s'ils n'existaientpas'.
On s'est autrefois beaucoup moqué des alchimistes : ne se pourrait-on pas moquer un peu des politiques qui prétendent établir la paix par des formes de gouvernement? les alchimistes se pnoposaient-ils un problème plus insoluble que ces politiques? est-il plus diflScile de produire de l'or avec d'autres métaux que de parvenir, par je ne sais quelles combinaisons , à faire sortir )a paix de l'esclavage , du privilège ou de toute autre manière inique de s'enrichir?
Montesquieu, qui raille si amèrement, dans ses Lettres persanes y les gens qui se ruinaiefita la recherche de la pierre philosophale , me sem-
(i) C'est la prétentLon de l'école libérale.
Me avoir donné dans un travers pouir le moins aussi énorme quand il a prétendu faire dé la liberté avec des divisions el des balances de pouvoir ' . Si les Anglais, à ses yeux , sont uiji peuple libre , ce n'est pas à cause de leur régime économique , et parce qu'on vit en général chez eux par des moyens^ exempts de violence. Il ne tient pas compte de ces causes; il ne cherciie pas même si elles existent; la vraie raison pour lui de la liberté des Anglais , c'est que la puissance législative est séparée chez eux de l'exécutrice , l'exécutrice de la judiciaire; c'est que la puissance publique est divisée en trois branches* qui se font mutuellement obstacle , de telle sorte qu aucune ne peut opprimer. « Voici, dit-il, la constitution fondamentale du gouvernement anglais. Le corps législatif étant composé de deux parties y Tune enchaînera l'autre par «a faculté mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice , qui le sera elle-même par la législative. Ces trois puissances devraient former un repos ou une inaction; mais comme, par le mouvement nécessaire des choses , elles seront
(ï) Voy. FEsprit des Lois.
346 GHAP. .IX. LIBERTÉ
contraintes d'aller, elles seront forcées d'aller de concert ' . » .
Voilà 9 suivant Montesquieu , par quels artifi* ces on a obtenu la liberté en Angleterre. Je doute que Raymond LuUe et Nicolas Flamel aient jamais écrit sur l'art de transmuer les métaux quelque chose de moins raisonnable.
A l'exemple de Montesquieu > la {dupart des publicistes de notre âge ont pensé que ce n'était que par une bonne distribi^tion des pouvoirs publics qu'on empêchait les hommes dé se faire mutuellement violence. L'oppression est-elle excessive en Turquie? c'est que tous les pouvoirs y sont confondus; le pouvoir est-il modéré daQ| la plupart des monarchies de l'Europe ? c'est qu'il est partout plus ou moins divisé; pourquoi la liberté ne sortit-elle pas de la constitution de 1 791 / c'est que les pouvoirs y étaient mal répartis; pourquoi la convention fut-elle terroriste? c'est qu'elle réunissait tous les pouvoirs; pourquoi le directoire fit-il le 18 fructidor? c'est que, dans la constitution de l'an 5 , les pouvoirs étaient trop séparés. Finalement il n'est pas un désordre public^
(i) Esprit (les Lois, lir. II, ch. 6.
pas une violence politique dont on ne soit toufours prêt à montrer la cause dans quelque vice organique des pouvoirs établis.
Sûrement l'organisation de ces pouvoirs est d'une grande importance; mais sûrement aussi elle n'est pas la première chose à considérer. La première chose à considérer c'est la manière dont la société pourvoit généralement à sa subsistance. Tel pourrait être, en efiet^ le régime économique de la société que l'organisation politique là plus savante ne parviendrait pas à y faire régner la paix. Dites , comme les philosophes grecs ^ qu'il faut se faire nourrir par des esclaves; dites ^
c^mmenos écrivains monarchiques >. que toutes les classes de la société veulen tavoir des privilèges et que chaque classe doit avoir les siens; supposez les hommes livrés à l'esprit de domination , de rapine ; d'exaction^ de monopole ^ et je défie qu'aucune habileté politique parvienne jamais à établir une paix réelle et durable parmi eux.
Il iaut donc, avant tout, pour avoir la paix, convenir d'un mode d'existence avec lequel elle soit compatible. Or je dis qu'elle n'est compatible qu'avec l'industrie. Non--seulement la vie industrielle est la seule pu les hommes puissent donner
un grand développement à leurs &l;iiltés^ une véritable perfection à leurs habitudes^ persoutiellés» elle est aussi la seule qui comporte de bonnes hatiitudes sociales, la seule dans laquelle il soit possible de yivre en paix.
Il y a cela, dans les pajs où l'industrie est la commune ressource des hommes , qu*ils peuvent tous satisfaire leurs besoins sans se causer mutuellement aucun dommage, sans attenter reciproquement à leur libet*té. Par cela même que chacun porte soq activité sur les choses, il est visible que nul homme n'est opprimé. On a beau se livrer chacun de son côté à Tétude des sciences , à la pratique des arts , nul ne fait ainsi yiélence à personne; on peut de toutes parts entrer da^îs ces voies et s'y donner carrière sans crainle de se heurter^ on ne s'y rencontre point, on ne s'y fait pas obstacle , même alors qu'on s*y fei^ concurrence. Cfekii qui exerce une autre industrie que moi ne me trouble point; au contraire, son travail encourage le mien ; car il m'offre la perspective d'un moyen d'échange , et la possibilité de satisfaire deux ordres de besoins , en ûe créant qu'une seule sorte de produits. Celui qui se livre au même travail que moi ne me trouble
DES PEUPLES llHDUSTiaSUX. 34.9
pas davantage ; sa concurrence y loin de m^em* pécher d'agir » me stimule à mieux faire i et si j'ai moins de succès, que lui^ je peux; m'aâUger de mon incapacité , mais non me plaindre de son injustice. Il n j a donc dans la carrière des arts producteurs que des rivalités innocentes; il n'y a point d'oppresseur ^ point d'opprimé > et il n'est pas vrai de dire que l'on s'y trouve ndturellemeut en état de guerre.
Tou te domination disparaît des lieuic où l'homfne cherche Uniquement dans le tra[v<ùl leaîmoyens de pourvoir à sa subsistance ) les rapports de mai* tre et.d'esclave sont détruits; les inégalités aptifir c^elles s'évanoiiissent; il ne reste entre les indivis dus d'autre inégalité que celle qui résulte de leur nature. Un homme peut être plus heureux qu'un ailtrcj parce qu'il peut être plus actifs plus habile ^ plus éclairé; mais nul ne prospère au détriment de sou semblable; nul n'obtient rien^ue par l'échange ou la production; le bonheur de chacun s'étend aussiloin que peut le porter l'exercice inoifensif de ses forces y celui de personne ne va au-delà»
S'il n'existait aucun moyen de prospérer sans nuire ^ il ï{y aurait , dans ce monde > ni ordre.
350 GHAP. IX. LIBERTÉ
ni paix , ni liberté praticables. Mab la, proposition que tout homme yit aux dépens d*un antre , vraie dans la domination , est Ëiiîsse et absurde dans l'industrie. Il est très yrai^^qu^en pays de tyrans et de voleurs , on ne prospère qu^en se dépouillant les uns les autres , si tant est que Ton puisse prospérer dans de tels pays. Mais il n^en est sûrement pas de même en pays de gens qui travaillent; tout le monde ici peut prospé* rer à la fois. Deux laboureurs qui améliorent simultanément leur terre , deux fabricans / deux négodans , deux savans , deux artistes qui se livrent avec intelligence, chacun de leur côté , à Fexercice deleur profession, peuvent sans con ti^ dit prospérer ensemble. Ce que j e dis de deux per^ sonnes on peut le dire de dix , de cent, de mille ; de tous les individus d'une cité, d'une province, d'un royaume , du monde entier^ Tous les peuples de la terre peuvent prospérer à la fois , et l'expérience l'atteste ; car le genre humain , considéré en masse, est certainement plus riche aujourd'hui qu'il ne l'était il y a trois cents ans, et à plus forte raison qu'il ne l'était à six siècles, à douze siècles en arrière.
n est donc vrai que, dans l'industrie, tous
DBS P£tJ[PlES INDUSTIlIfiUX. 35 1
les hommes peuvent satisfaire leurs besoins sans se faire mutuellement violence. S*il arrive que les hommes d'une même profession^ ou de p;rofessions diverses , se regardent comme ennemis , que des peuples industrieux et commerçans se font la gttwre , ce n'est pas , comme dit M on-r taigne , parce que le provjit de Vun est le dont'maige de Vaultrej mais parce qu'ils ont le maU heur de ne pas comprendre l'accord véritable que la pâture a mis entre leurs intérêts ; ce n'est pas, comme dit Rousseau , parce que leurs intérêts sont opposés, mais pjarce qu'ils ne voient pas qu'ils sont conformes; ce n'est pas, comme dit M. de Bonald , parce (jtts le commerce est un état d^ hostilité^ mais parce qu'ils n'ont pas le véritable esprit du commerce. Voilà des vérités que le temps éclaircit tous les jours, et que ne coU'testeront bientôt plus ceux-là mêmes qui se croient le plus intéressés.à les méconnaître \
(i) En un mot je ne nie pas qu'on ne puisse former beaucoup de prétentions injustes ; mais je nie que par ]a nature des choses les intérêts des hommes soient opposés. Je ne nie pas non plus qu'ils ne soient opposés là où la violence a agi et troublé le cours naturel des choses ; mais je dij» que sans ce trouble ils ne l'eussent pas été* Par exemple, dans Tétat actael des choses, il y a en France et en Angleterre des filateurs de
5Sa OHAP. IX. LIBERTÉ
Ce que je dis du caractère inoffeosif de TiiH dustrie est égalemeat vrai sous quelque aspect
tM>ton dont les intérêts sont opposes , cela n*est pas douteai. Nos SlaXe\Mr$ , moins habiles que oeux d'Angleterre, ne ponrraient se soutenir sans le secours de la violence : il faut qu'ib empêchent les filateurs anglais de nous vendre leurs produits, sans qnot force leur serait de fenner leurs maMMctores. Usas qu'est-ce qui a créé cet deux classes dUntérêls ennemis? Cest précisément Tinjuste faveur qu'on a faîte an Français qui entreprenait de filer du coton. Sans les primes accordées à sa maladresse, à son inexpénence, ^ sa paresse, il ne «e serait pas engagé dans une carrière on il' ne pouvait soutenir la concui^ rence avec de« hommes plus actifs ou plus habiles que lui, ou bien il s'y serait engagé avec les mojens de lutter, sans le se^ cours honteux de l'injustice. Il serait allé en Angleterre, il s'y serait instruit avec soin des procédés de Part qn'il voulait pratiquer; il y aurait acheté des machines, il en aurait emmené des ouvriers , et il serait ainsi parvenu à importer en France une branche d'industrie capable de s*y maintenir d'elle-même: les filateors d'An^elerre et de France n'auraient pas maintenant des intérêts opposés.
On croit qu'il n'est possible de naturaliser une industne étrangère dans un pays où elle n'a pas encore existé qu'en l'entourant dans ce payé , au préjudice des consonunateurs indigènes et des fabricans étrangers , d'une multitude de privilèges injustes. Cest au contraire par ces privilèges qu'on parvient à l'empêcher de se naturaliser dans le pays où on veut l'introduiie et où dans bien des cas elle se serait établie d'elle-même. Tel est, par exemple , d'après l'avis de l'un de nos savans les plus distingués et de nos manufacturiers les plus habiles, l'avantage de la France dans le piix de 4a plupart des choses nécessaires à la fabrication de la poterie, et notamment dans le prix de l'argile plastique, du kaoli, du sileifc calciné , et dans celui de diverses- façons et de divers ustensiles , que l'on pouinrit
DBS PEUPLES. INBUSTRIEUX.
qu'on, la considère. Que les hommes ^ dans ce mode d'existence , agissent ensemble ou isolément; reflPet est toujours le même^ et l'action collective des associations n'j est pas plus hos-
aisément en France, malgré rinfcrioritc d'industrie, fabriquer de la poterie fine aussi bonne que celle d^Angleterre, à meilleur marché qu'en Angleterre même. Cependant notre poterie fine, beaucoup moins Bonne que celle d'Angleterre^ est plus chère de vingt pour cent. D'où vient cela? Précisément de ce qu'on a prétendu faire pour l'encourager, des prohibitions qu'on lui a accordées au détriment de tout le monde. Nos fabricans , aidés des chimistes et versés dans la technologie , seraient sûrement assez insti*uits pour faire aussi bien que les fabricans anglais , surtout avec les avantages de position dont j'ai parlé plus haut.. Mais il faudrait qu'ils se donnassent de la peine , qu'ils fissent des essais longs, quelquefois infructueux^ toujours dispendieux. Or ne concourant qu'entre eux et ayant en France un débit qui leur paraît suffisant, ils n'ont aucun motif puissant de faire des efforts ; ils n'ont point à craindre la concurrence éti-angère; la prohibition les en affranchit; et le gouvernement, qui voulait servir l'industrie , lui a fait un tort grave en permettant aux fabricans de rester dans l'apathie. .
Non-seulement donc c'est la violence qui crée les intérêts opposés , mais c'est elle aussi qui fait les ouvriers mal habiles. Si les choses avaient été laissées à leur cours natiu*el , si nul n'avait pu prospérer que par son ti'avail, sans aucun mélange d'injustice et de violence , non-seulement les arts seraient plus également développés partout, mais les artisans des divers pays, plus capables de concouiûr ensemble, auraient des intérêts moins opposés : l'opposition entre les filateurs de France et d'Angleterre, par exemple , ne serait pas plus forte qu'entre ceux de Rouen et de Saint-Quentin.
354 GHAP. IX. LIBERTÉ
tiie que ne le sont les efforts isolés des individus.
Quelle que soit la direction générale c|ue les hommes donnent à leurs forces, ils ne peuvent en tirer un grand parti qu'en s'associant/et en établissant entre eux une certaine subordination. Ils ont kesoin de s'unir , de s'échelonner , de se subordonner pour la défense comme pour l'attaque, et pour agir sur la nature comme pour exercer l'oppression. Il y.a donc > dans l'industrie comme datis la guerre, ligue, association, union d'efforts.
« Aux quatorzième et quinzième siècles , dil un auteur , tout homme qui se sentait quelque force de corps et d'ame, avide de la déployer, se livrait , sous le moindre prétexte , au plaisir de guerroyer avec un petit nombre de compagnons , tantôt pour son propre compte , tantôt pour celui d'un autre. La milice était un pur trafic ; les gens de guerre se louaient de côté et d'autre, selon leur caprice et leur avantage, et traitaiept pour leur service comme des ouvriers pour leur travail. Ils s'engageaient , par bandes détachées et avec divers grades, au premier chef de leu r goût , à celui qui par sa bravoure , son
DES PEtjrLES IWDUSTHIEUX. 555
expérience, son habileté avait su leur inspirer de la confiance ; et celui - ci , de son côté , se louait /avec eux à un prince , à une ville , à quiconque avait besoin de lui '. » Voilà comme on s'associe dans le brigandage.
Il se fait dans la vie industrielle des arrangemens fort analogues. Tout homme qui se sent quelque activité , quelque intelligence , quelque capacité pour le travail, se livre avec un certain nombre de compagnons non au plaisir honteux de piller, mais au noble plaisir de créer quelque chose d'utile. On s'engage dans une entreprise d'agriculture, de fabrique, de transport, comme on s'engageait autrefois dans une entreprise de guerre. Le fermier, l'armateur, le manufacturier ont à leur solde , comme les anciens chefs de milice , un nombre d'hommes plus ou moins grand. On voit quelquefois des chefs de manufacture soudoyer jusqu'à dix mille manœuvres. Il s'établit entre les ouvriers , les chefs d'atelier, les entrepreneurs , la même subordination qu'à
(i) Recueil périodique de Gœthe sur VAri et V antiquité ^ '2^ vol., 3® cahiçr, exam. du comte de Carmagnola. P^oj^ez cette pièce, traduite de l'italien par M. Fauriel.
la guerre , entre le chef supérieur , les officiers en sous-ordre elles soldats. Finalement on voit se former dans le régime industriel des associations encore plus nombreuses et plus variées quau sein de la guerre et du brigandage.
Seulement l'objet de ces associations est tout autre, et les résultats , par suite , sont fort différens.
Le lecteur sait pourquoi Ton s'associe dans toute domination ; prenons pour exemple le régime des privilèges : il n'y a là, comme on l'a vu, aucune agrégation qui ne se propose quelque objet inique : ces marchands sont unis pour empêcher que d'autres ne fassent le même commerce qu'eux; ces nobles, pour écarter la roture du service public, et tirer du peuple, sous forme d'impôt, ce qu'ils ne reçoivent plus à titre de redevance féodale; tous les membres de ce gouvernement , pour étendre au loin leur empire , et mettre plus de peuples à contribution ; ces populations en masse, pour ouvrir à main armée des débouchés à leur commerce , et agrandir l'espace d'où elles pourront exclure la concurrence des étrangers : il s'agit pour tous de privî-
DES PEUPLES INDUSTRIEUX. SSj
léges à obtenir y d'exactions à exercer , de violences à faire.
Il n'en est pas ainsi dans Tindustrie : on y est également associé , mais c'est pour agir sur les choses et non pour dépouiller les hommes ; c'est encore pour se défendre , ce n'est plus du tout pour opprimer. Il n'y a pas une association dont l'objet soit hostile. On est uni pour la propagation d'une doctrine , pour Textension d'une méthode, pour l'ouverture d'un canal, pour la construction d'une route, on est ligué contre les fléaux de la nature, contre les risques de mer, contre les dangers de Tincendie ou les ravages de la grêle; mais il n'y a visiblement rien d'oppressif dans tout cela. Il ne s'agit pas ici, comme dans les anciennes corporations , d'accaparer , de prohiber, d'empêcher les autres de faire : loin que des coalitions ainsi dirigées limitent les facultés de personne , elles ajoutent à la puissance de tput le monde , et il n'est pas un individu qui ne soit plus fort par le fait de leur existence qu'il ne le serait si elles n'existaient pas. Aussi, tandis que les corporations du régime des privilèges étaient une cause toujours agissante d'irritation, de jalousie , de haine, de discorde, les associa-.
358 GHAP. IX* lilBEATÉ
tions du régime industriel sont-elles ud principe d'union autant que de prospérité '.
Ce que je dis des petites associations , je dois le dire égalenient des grandes , et de celles qui se forment pour le .gouvernement , comme de celles qui se forment pour quelque objet parti* culier de science, de morale, de commerce.
L'association chargée du service public n'a pas dans le régime industriel un cai::actère plus agressif que les autres. Le pourvoir n'y est pas un patrimoine; ceux qui le possèdent ne le tiennent pas de leur épée; ils ne régnent pas à titre de maîtres; ils n'exercent pas une domination; l'im* pot n'est pas un tribut qu'on leur paie. Loin que la communauté leur appartienne , ils appartiennent à la communauté ; ils dépendent d'elle par le pouvoir qu'ils exercent ; c'est d'elle qu'ils ont reçu ce pouvoir. Le gouvernement, dans l'industrie, n'est en réalité qu'une compagnie cornmerciale, commanditée par la communauté et préposée par elle à la garde de l'ot^dre public.
(i) Les corporations divisaient les homn^ de tous les métiers , sans créer pour l'industrie aucune force nouvelle. Les associations, au contiaire, créent pour le travail des forcçs immenses , sans produire entre les hommes aucune inimitié.
DES PEUPLES IHDUSTaiEUX. 56q
La communauté , en le créant , ne se donne pas à lui ; elle ne lui donne pas d'autorité sur elle ; elle ne lui confère pas sur les personnes et les propriétés un pouvoir qu'elle-même n'a point : elle ne lui donne de pouvoir que contre les volontés malfaisantes , manifestées par des actes offensifs.; elle ne lui permet à'atgiv contre les malfaiteurs qu'à raison de ces volontés et de ces actes. Du reste , chaque homme est maître absolu de sa personne^ de sa chose y de ses actions , et le magistrat n'a le droit de se mêler en rien de la vie d'un cilojen tant qu'il ne troublé par aucun acte injuste l'existence d'aucun autre. Comme le pouvoir n'est pas institué en vue d'oùvrir une carrière aux ambitieux , et seulement pour créer une industrie à ceux qui n'en ont aucune , la société ne lui permet pas de s'étendre sans motifs , et d'agrandir la sphère de son action pour pouvoir multiplier le nombre de ses créatures; elle veille attentivement à ce qu'il se renferme dan^son objet. D'une autre part, elle ne lui donne en hommes et en argent que les secours dont il a besoin pour remplir convenablement sa tâche. Elle regrette même d'avoir à faire un'tel emploi de ses capitaux et de son ac-
56o GHAP. IX. LIBERTÉ
tiyîté ; non que celte dépense , tant qu*il j a dlnjustes prétentions à réduire ^ des ambitions à contenir ou des méfaits à réprimer^ ne lui paraisse très utile et même très productive ; mais parce qu'il vaudrait encore mieux pour elle qu'elle ne fût pas nécessaire^ et qu'elle put employer à agir sur les choses le temps et les ressources qu'elle consume à se défendre contre certains hommes. Aussi y à mesure que tous ses membres apprennent à faire un usage plus inoffensif de leurs forces , diminue-t-elle par degrés celles de son gouvernement y et ne lui laisset-elle jamais que celles dont il a besoin pour la préserver de tout trouble.
Enfin ce que je dis de l'action du gouvernement sur la société, je peux le dira également de l'action des sociétés les unes à l'égard des autres. Ces vastes agrégations n'ont pas un caractère plus hostile que toutes les associations particulières dont elles sont formées. Il serait difficile , quand les individus tournent généralement leur activité vers le travail , que les nations voulussent prospérer encore par le brigandage. Il ne s'agit pas pour elles dans le régime industriel de conquérir des trônes à leurs ambitieux, des places
DES PBUPLBS INDUSTRIEUX. 36 1 ^
à leurs intrigans^ des débouchés exclusifs à leur commerce. Le temps que d'autres peuples mettent à guerroyer., elles remploient à développer toutes leurs ressources et à se mettre en communication avec quiconque a d'utiles échanges à leur proposer. Elles souhaitent la civilisation et la prospérité de leurs voisins comme la leur propre , parce qu'elles savent qu'on ne peut avoir des relations sûres qu'avec les peuples éclairés , ni des relations profitables qu'avec les peuples riches. Elles font des vœux particuliers pour la civilisation de leurs ennemis , parce qu'elles savent encore que le seul vrai moyen de n'avoir plus d'ennemis c'est que les autres peuples se civilisent. Tous leurs efforts contre le dehors se bornent à empêcher le mal qu'on tenterait de leur faire; elles se tiennent strictement sur la défensive ; elles déplorent même la triste nécessité où on les réduit de se défendre : non sans doute qu'elles soient peu sensibles à l'injure, ou qu'elles manquent de moyens pour la repousser; mais parce qu'elles saVent combien sont encore funestes les guerres les plus légitimes et les plus heureuses , et combien il serait préférable pour elles et pour le monde qu'elles pussent employer
363 CHAP. IX. LIBEATÉ
à des travaux utiles le temps et les ressources que la barbarie de leurs ennemis les oblige de sacrifier à leur sûreté. Aussi^ n'auraient-^Ues pas^ malgré la supériorité de leur puissance , de plus grand désir que de pouvoir poser les armes, abandonner leurs forteresses , relâcher l,es liens que la nécessité de la défense a formés , laisser agir en liberté Tesprit local et Findépendance individuelle^ et consacrer en paix toutes leurs forces à ouvrir au monde de nouvelles sources de prospérité '.
' (i) De cette passion des peuples industrieux pour la paix, on a conclu qu'ils devaient être peu disposés à repousser les agressions étrangères; cVst la conclusion contraire qu'il aurait fallu tirer: plus ils sentent 1& besoin delà paix, et plus ils doivent être disposés à repousser toute attaque. Il est très vrai que les hommes sont moins farouches dans les temps d'îndastrie qu'aux époqiies de domination. Les vertus sauvages , comme l'observe très bien Malthus , ne viennent qu'où elles sont nécessaires ; or, à mesure que l'on pourvoit à sa subsistance par des moyens moins hostiles , la sûreté générale devenant plus grande , chacun peut sans péril déposer une partie de sa férocité. Mais de ce que dans l'industrie on est moins exposé à l'insulte, suit-il qu'on soit plus d'humeur à la souffrir? non sans doute. L'énei^gie humaine n'est pas détruite ; elle a seulement moins d'occasions de s'exercer, ou pour mieux dire elle s'attaque à d'autres obstacles .
On fait à la vie industrielle un autre reproche : il est vrai, dit-on , que , dans l'industrie \ les hommes soûl moins opposés ; mais ils sont aussi moins fortement unis. On ne voit plus de
Les faits rendent de ces vérités un témoignage irrécusable. ïl est impossible de ne pas voir que les relations des bomnles deviennent partout d'autant plus faciles et plus paisibles qu'il* approchent plus de la vie industrielle et en comprennent mieux les véritables intérêts. Ceci est surtout évident en Amérique. Il n'est besoin aux Etats-Unis , pour obtenir la paix , ni de hiérarchies factices, ni de balances du pouvoir. On ne cherche à l'établir , ni par l'opposition des intérêts contraires , ni par la soumission violente de tous les intérêts à une seule volonté. Il n'est point question de subordonner les classes laborieuses à une aristocratie militaire , cette aristocratie à des rois et les rois à un pape. Il ne s'agit pas davantage de mettre en présence la démocratie ^
ces liaisons indissolubles , de ces dévoûmens mutuels et absolus qui donnaient tant de vie et d'intérêt aux âges barbares. Sans doute , les peuples industrieux, ne sont pas unis par le désir d'attaquer, mais ils peuvent l'être encore par le besoin de se défendre ; et quand ce besoin viendrait à cesser, quand ils n'auraient plus d'ennemis à craindre , les motifs ne manqueraient pas encore à leur union : ils seraient unis comme parens, comme amis ; ils seraient unis par le plaisir de se trouver ensemble ; ils seraient unis par l'avantage qui résulte pour chacun du rapprocbement de plusieurs ; ils ne seraient plus unis pour résister aux hommes; mais ils le seraient encore pour agir sur la nature.
364 GHAP. IX. LIBERTÉ
Vartstocratie et la royauté ^ et de faire que ces trois forces rivales se tiennent mutuellement en respect. L'Amérique laisse à l'Europe toutes ces merveilleuses inventions de sa politique; elle tend à la paix par d'autres moyens. La paix résulte surtout de son régime économique. Il suffit en quelque sorte pour qu'elle règne que l'universalité de ses citoyens ne cherche la fortune que dans le travail et de libres échanges. Par le seul effet de cette tendance^ des millions d'individus^ au milieu de l'infinie diversité de leurs mouvemens, agissent sans se heurter et prospèrent sans se nuire. Us forment les associations les plus variées ; mais tel est l'objet de ces associations et la manière dont elles sont dirigées , qu'elles ne font de violence à personne et ne sauraient exciter de réclamations. Les classes ouvrières sont subordonnées aux entrepreneurs qui leur fournissent du travail , les chefs d'entreprise aux ingénieurs qui leur donnent des conseils , les ingénieur^ aux capitalistes qui leur procurent des fonds x chacun se trouve placé par ses besoins dans la dépen- , dance des hommes dont il réclame l'aide ou l'appui ; mais cette subordination est toute naturelle, et n'a pas besoin pour s'établir du secours du bour^
DES PEUPLES INDUSTniBtJX. 366
reauy cet auxiliaire obligé des subordinatioQs contre nature. Les citoyens, soumis à l'ordre public, ne sont d'ailleurs sujets de personne. Le gouvernement, chargé de réprimer les injustices des individus , peu t à son tour être contenu par la société ; il est comptable envers elle ; et comme la vie toute laborieuse des citoyens laisse peu à faij[*e pour le maintien de l'ordre , on ne lui donne pas assez de force pour qu'il pût s'affranchir de cette responsabilité, quand même il pourrait concevoir la pensée de s'y soustraire. Enfin , la société anglo-américaine dans son ensemble n*affecte pas plus de dominer les autres peuples que ses gouvernemens ne prétendent dominer les citoyens; on ne la voit occupée ni à envahir des territoires , ni à fonder au loin des colonies dépendantes , ni à s'ouvrir par la violence des marchés exclusifs. L'union des états, leur subordination à un centre commun, leurs milices, leur armée , leur marine militaire ont pour unique objet la sûreté du pays. Et quoique , dans ce déploiement de forces purement défensives , l'Amérique reste fort en arrière de ce qu'elle pourrait, elle va encore fort au-delà de ce qu'elle voudrait. Son désir le plus ardent serait de pouvoir être
566 CBAP. IX. LIBEBTÉ
tout entière à ses affaires » à ses travaux ^ au soia de sa culture intellectuelle et de son perfectionnement moral ; et lorsqu'un jour l'activité indus^ trielle, devenue prédominante en Europe, y aura détruit enfin les ligues de l'ambition , elle sera heureuse sans doute de rompre celles que nous la contraignons de former pour sa défense , et de pouvoir offrir au monde le spectacle de populations innombrables, livrées sans partage aux arts de la paix \
(i) L'Amérique, dis-je, sera heureuse de relâcher les liens que nous Tavons contrainte de former. Ce n^est guère en effet que pour sa sûreté et à cause de Fesprit dominateur des gouvernemens d'Europe, qu'elle s'est fédérée et qu'elle reste \mie. Il ny a point dans l'industrie de motifs à des coalitions aussi vastes; il n^y a point d*entrepnse qui réclame l'union de dix , de vingt, de trente millions d'hommes. C'est l'esprit de domination qui a formé ces agrégations monstrueuses ou qui les a rendues nécessaires ; c'est l'esprit d'industrie qui les dissoudra : un de ses derniers, de ses plus grands et de ses plus salutaires effets pa« raît devoir être de municipaliser le monde.
Sous son influence les peuples .commenceront par se grouper plus natm^ellisment; on ne verra plus réunis sous une même dénomination vingt peuples étrangers l'un à l'autre , disséminés quelquefois dans les quartiers du globe les plus opposés, et moins séparés encore par les distances que par le langage et les moeurs. Les peuples se rapprocheront, s'aggloméreront d'après leurs analogies réelles et suivant leurs véritables intérêt^.
Ensuite, quoique formés , chacun de leur côté, d'élémens plus homogènes , ils seront pourtant entre eux infiniment moins op-
DÈS PEUPLES INDUSTIIIEUX. 56^
8. Autant donc la vie indu$trieUe est prôpfe , d'une part, à développer nos connaissances, e^, d'un autre côté , à perfectipnner nos mœtips , an-
posés. N ayant plus mutuellement à se craindre, ne tendant plus à s'isoler, ils ne graviteront plus aussi fortement vers leurs centres et ne se repousseront plus aussi violemment par leurs extrémités. Leurs frontières cesseront d'être hérissées de forteresses ; elles ne seront plus bordées d'une double ou triple ligne de douaniers et de soldats. Quelques intérêts tiendront encore réunis les membres d'une même agrégation , une comïnunauté plus particulière de langage , une plus {grande conformité de mœuFS , l'influence de villes capitales d'où l'on a contracté l'habitude de tirer ses idées , ses lois , ses modes , ses usages; mais ces intérêts continueront à distinguer les agré'gations sans quil reste entre elles d'inimitiés. Il arrivera, dans chaque pays, que les habitnns les plus rapprochés des frontières auront plus de communications avec des étrangers voisins qu'avec des compatriotes éloignéi^. Il s'opérera d'ailleurs ' une fusion continuelle des habitans de chaque pays avec ceux des autres. Chacun portera ses capitaux et son activité là où il verra plus de moyens de les faire fructifier. Par là les mêmes arts seront bientôt cultivés «ree «feu égal succès chez tous les peuples; les mêmes idées circuleront dans tous les pays; les différences de ïnoeurs et de langage finiront à la longue par s'effacer. Dans le même temps, une multitude de localités, acquérant plus d'importance , sentiront moins le besoin de rester unies à leurs capitales ; elles deviendront à leur tour des chefslieux ; les centres d'actions se multiplieront ; et finalement les plus vastes contrées finiront par ne présenter qu'un seul peuple , composé d'un nombre in6ni d'agrégations uniformes , agrégations entre lesquelles s'établiront, sans <;onfusion et sans violence , les relations les plus compliquées et tout à la fois les plus faciles, les plus paisibles et les plus profitables.
GHàP. IX. LIB. DES PBUP. INDUST.
tant y en troisième lieu , elle est opposée à la violence, aux prétentions anti-sociales et à tout ce qui peut troubler la paix. On voit, en somme, que ce mode d'existence est celui où les hommes usent de leurs forces avec le plus de variété et d'étendue ; où ils s'en servent le mieux à l'égard d'eux-mêmes; où, dans leurs relations privées, publiques , nationales , ils se font réciproquement le moins de mal. Concluons qu'elle est celle où ils peuvent devenir le plus libres , ou plutôt qu'elle est la seule où ils puissent acquérir une véritable liberté.
OBSTACLES A LA LIB. DAKS l'iNDUST. 369
Des obstacles qui s'opposent encore & la liberté dans le régime industriel 9 ou des bornes qu'elle rencontre dans la nature des choses.
1. GEPBirDA]:fT l'industrie a beau être favorable à la liberté^ quand Tuniversalité des.hom-% mes vivrait ainsi par des moyens exempts de violence, il y aurait dans celte manière de vivre des bornes à la liberté du genre humain^ parce qu'il y en a très probablement aux progrès dont l'espèce humaine est susceptible; et de plus, tous les hommes n'y seraient pas également libres , parce qu'il n'est pas possible qu'ils don-r nent tous le même degré de développement et de rectitude à leurs facultés.
Il faut , si nous voulons éviter les illusions et
les mécomptes , nous bien imprimer dans l'esprit
une chose : c^est qu'il n'est pas d'état social où
tout le monde puisse jouir d'une même somme
de liberté ; parce qu'il n'en est point où tout le
3^0 0BSTACli£3 A LA JLIBERTÉ
monde puisse posséder à un égal degré ce qui fait les hommes libres , à savoir Tindustrie , Faisance, les lumières ^ les bonnes habitudes pri« vées et sociales.
^k Sans doute on ne verrait pas dans le régime industriel des inégalités comparables à celles qui se développent dans les systèmes violeas que j'ai précédemment décrits. On n'y verrait pas surtout^ au même degré, Finégafité des fortunes, qui en entraîne tant d'autres après elle. Les différences révoltantes que produisent à cet égard, dans la domination, les levées continuelles de taxes énormes; la distribution du produit de ces taxes à des classés favorisées ; les marchés ruineux faits aux dépens du public avec des préteurs, destraitans, des fournisseurs ; les primes , les privilèges , les monopoles accordés à certaines classes de producteurs au détriment des autres; les obstacles de toute sorte, mis à l'activité laborieuse des classes les moins forlu* nées; les lois enfin destinées à retenir violemment dans un petit nombre de mains les fortunes "qui y sont accumulées par tous ces brigandages; les crianles inégalités de richesse , dis^je, qu'en-
DANS Ii'lHDUSTRIJBi CHÂP. X. Sjl
gendrent tous ces excès de la dominatioa , nVxisteraient pas dans l'industrie. II n'j aurait sûrement pas des profits de l'ouvrier le plus misé^ rable à ceux de l'entrepreTieur le plus opulent la même distance que , dans certaines dominations j des profits du chef des dominateurs à ceux du dernier de ses instrumens ^ et^ à plus forte xaison, de la dernière de ses victimes: la même distance , par exemple , que des profits de tel roi d'Europe h ceux du dernier fantassin de son armée, ou du plus pauvre artisan de son rojaume '.
(i) On peut se convaincre aisément de ceci en portant les yeux sur les Etats-Unis^ de tous les pays du monde celui qui «pproche le plus du mode d'exi&tence dont je parle. Quoiqu'il y ait; là sans doute la même di£férence qu'ailleurs entre les facultés naturelles des individus , il y en a infiniment moins entre les fortunes et ks divei^ degré^ de rapidité avec lesquels elles ^ font. On n'y voit pas comme ailleurs, par exemple, des traitans qui réalisent plusieurs millions de bénéfices en un jour et des ouvriers qui ne gagnait que trente sous par semaine. Pourquoi cela? parce que les traitans, s'il y. en a, n'y trouvent pas à traiter avec des gouvernemens exacteurs et dissipateurs • îparce que le travail y est la ressource commune , et que ce mode d'existence y quelle que soit la différence, d'aptitude , d'activité et de moralité avec laquelle on s'y livre, ne saurait amener un état de choses où un homme gagne des millions dans le même temps où cent mille aulves gagnemt à peine cfuelques sons.
^ S/Cepetidant qu'un peuple tourne ses facultés vers l'exercice des arts violens, ou bien qu'il les applique à la culture des arts paisibles , il s'établira entre ses membres, il n'en faut pas douter^ des inégalités fort grandes.
L'eiFet du régime industriel est de détruire les inégalités factices ; mais c'est pour mieux faire ressortir lès inégalités naturelles. Or ces inégalités , par leur seule influence , et sans que la violence y contribue en rien, auront la vertu d'en faire naître beaucoup d'autres, et de produire ainsi de grandes différences dans le degré de liberfé dont chacun pourra jouir.
Que des hommes s'associent sur le principe de l'égalité la plus parfaite ; que , s'établissant e;isemble dans un pays inoccupé , ils s'en partagent également le territoire ; que les principes de leur association leur laissent à chacun la même latitude pour le travail; qu'ils aient tous la pleine disposition de leur fortune ; que , dans la transmission qui s'en fera à leurs successeurs, elle se partage avec la plus parfaite équité ; qu'il n'existe entre eux, en un mot, d'autres différences que celles qu'on ne saurait effacer , celles que la nature a mises entre leurs organes , et cette seule
DANS L^IKDUStRIE. CHAP. X. SjS
inégalité suffira pour en produire dans tout le reste , dans la richesse , dans les lumières , dans la moralité , dans la liberté.
Je peux bien supposer , à la rigueur , que ces hommes auront , en commençant , les. mêmes ressources matérielles ; mais je ne peux pas admettre qu'ils seront tous également capables d'en tirer parti. Ils n'auront pas le même degré d'ac- , tivité et d'intelligence , le même esprit d'ordre et d'économie : leur fortune commencera donc bientôt à devenir inégale. Ils n'aurontpaslemême nombre d'enfans ; il pourra arriver que les moins laborieux et les moins aisés aient les familles les plus nombreuses : ce sera une nouvelle cause d'inégalité. Ces inégalités, peu sensibles à une première génération , le seront davantage à une seconde, à uqe troisième. Bientôt il existera des hommes qui, n'ayant plus un fonds suffisant pour s'occuper et se procurer les moyens de vivre ,. seront obligés de louer leurs services. Les causes qui auront fait naître cette classe d'ouvriers tendront naturellement à l'augmenter ; les ouvriers, en se nawltipliant, feront nécessairement baisser le prix de la main-d'œuvre. Cependant, quoique leurs ressources diminuent, ils continueront à
pulluler; car un des malheurs inséparables de leur condition sera de manquer de la prudence et de la vertu dont ils auraient besoin pour réprimer leur penchant à la propagation , pour ne pas jeter trop d*ouvrierv<; sur la place, et ne pas travailler eux-mêmes à se rendre de plus en plus malheureux. Enfin ils se multiplieront assez pour que les derniers venus aient de la peine à subsister, et qu'il en périsse habituellement un assez grand nombre de misère.
Ceci sans doute arrivera plus tard dans Fétat social que je me plais à supposer que dans un mode moins heureux d'existence : mais dans le mode le plus heureux d'existence cela finira toujours par arriver. L'absence de toute contrainte illégitime, la certitude de recueillir le fruit de son travail donneront probablement à la production, dans le régime industriel, une impulsion très vive , qui multipliera les ressources a mesure que s'accroîtra la population : mais la population croîtra plus rapidement encore que les 'ressources ; on verra prospérer un beaucoup plw* grand nombre d'hommes : mais il y en aura à la fin dont les facultés manqueront d^emploi;^' l'on aura eu beau faire, au commencement, «n
DAHS I»'lNDUSTRIE. GHAP. X. SjS
partage égal du territoire e t des autres ressou rces , et laisser à chacun la libre et pleine disposition de ses facultés , la seule différence de ces facultés amènera avec le temps et par un enchaînement inévitable un état où la société sera composée d'un petit nombre de genà très riches , d'un très grand nombre qui le seront moins , et d'un plus grand nombre encore qui seront comparativement misérables et parmi lesquels même il s'en trouvera de très misérables, absolument parlant. Non-seulement l'état social que j'ai supposé p'empéchera pas la misère de. naître , mais c'est en vain qu'en la secourant on s'y flatterait de l'extirper. Tous les sacrifices qu'on pourrait faire pour cela, en procurant d'abord le soulagement de quelques infortunes particulières, auraient pour résultat permanent d'étendre le mal qu'on voudrait effacer. Partout où l'on a établi des modes réguliers d'assistance, partout où les pauvres ont pu compter sur des secours certains , on a vu croître lé nombre des pauvres , cela n'a jamais manqué '. On sait quelle populace de mendians est habile à faire éclore autour des couvens la
(i) MalthuS) Essai sur le princ. de la pop., liv. 3 et 4. ^
charité monacale. La taxe des pauvres a éleyé^ dans Tespace de cent quinze ans^ la population nécessiteuse de l'Angleterre du dixième au ciaquiènie de sa population totale. L'institution des hôpitaux a produit en France des effets semblables : l'administration des hospices de Paris , par exemple ; a eu à assister en 1822 près de sept mille indigens de plus qu'elle n'en avait assisté en 1786 '• On a des preuves innombrables de cette tendance des secours systématiques à multiplier le nombre des malheureux. Une seule chose pourrait le réduire : ce serait que lès procréateurs de celte misère sussent réprimer la passion qui les poussé à la propager ; ce serait que les pauvres fussent plus en état de régler le penchant qui porte Thomme à se reproduire ^ Or,
(i) Comptes moraux et administ. des hosp. et hop. de Paris pour 1822, p. 24 et 25, et le tableau B.
(2) Malthus, liv. 4» ch. 3. — Cet écrivain pense avec raison que rindustrie , fût-elle le partage de l'espèce entière , et la poussât-on au plus haut degré d'activité , ne parviendrait pas à soustraire la société au sentiment pénible du besoin, si d'ailleurs on ne pratiquait la vertu à laquelle il donne le nom de contrainte morale, c'est-à-dire si Ton ne s'abstenait de melire
au. monde plus d'en fans qu'on ne serait en état d'en nourrir (^., cl^. II). Il est certain qu'aucun mode d'existence ne saurait dispenser de cette réserve, et que, sous tous les régiin^S)
DAWS l'industrie, GHAP. X. 577
j'ai déjà dit qu^un de leurs malheurs est d'être encore moins capables de cette prudence que les classes qui en auraient moins besoin. Cependant s'il est un état où ils doivent en sentir la. nécessité, ce sera sûrement celui dont je parle et auquel je suppose que nous sommes arrivés. Dans cet état, en effet, l'indigent, comme les autres hommes, ne pourra compter, pour subvenir à ses besoins, que sur l'exercice légitime de ses forces. Il ne sera soumis à aucune injuste ri-^ gneur; mais il ne jouira non plus d'aucun privilège; les autres classes ne seront pas obligées de contribuer pour le soutenir; nul ne sera reçu à spéculer sur la charité publique; il n'y aura de
les maux de la société viennent en grande partie de Ce qu'on ne veut pas se Timposer. Du reste on ne saurait admettre ce que Malthus dit dans le même endroit, que l'industrie d^un homme ne le garantit plus contre le besoin, du moment que les autres sont aussijndustrieux que lui : les progrès de l'industrie générale accroissent pour tout le monde les moyens d'existence. Il faut dii*e seulement que cet accroissement de ressources ne suffirait pas pour défendre contre le besoin, si la population croissait encore plus rapidement que les moyens de vivr^. £n tout état de choses , la vertu que recommande Malthus est indispensable pour quïi n'y ait pas sou'ffîance; elle Test pour chacun et pour tout le monde ; elle Test d^autant plus qu'on. a moins de moyens, et par conséquent les classes les moins riches sont celles à qui elle serait le plus nécessaire.
378 OBSTAGCiBS ▲ LA LIBERTÉ v
secours c|ué pour les infortunes non méritées ; je suppose même que pour cellesncî ils ne seroni qu'un objet d'espérance, comme le demande judicieusement Malthus : tout homme sera certain de subir la peine de sa paresse pu de son impté*voyance... Eh bien! cette certitude n'empêchera pas qu'il n'y ait des hommes paresseux > impré^ Toyans , et par suite , des hommes malheureux ou tout au moins des hommes très ioégalement heureux.
4. Voilà une des vérités les plus essentielles que l'on puisse énoncer sur l'homme et la société. Cette vérité peut paraître triste ; mais elle est incontestable , et l'on ne pourrait la méconnaître sans de grands dangers. Lorsque Rousseau présente, d'une manière absolue, les inégalités sociales et, par exemple, les inégalités de fortune , comme une chose dé pure convention, comme Feffet d'un privilège accordé aux uns au détriment des autres *, il donne des choses une idée
(i) «c Je conçois dans Tespèce humaine, dit-il, deux sortes d^inégalîtës , Tune que j'appelle naturelle ou physique , parce qu'elle est établie par la nature , et qui consiste dans la différence des âges , de la santé. . . ; Tautre , qu*on peut appeler morale ou politique, parce qu'elle dépend d'une sorte de converi'-
DANS l'iNDUSTRIB. GBtAP. X. 5yQ
fausse ; il avance une proposition absurde et anar- . chique. Il est bien possible sans doute que Finégalité des fortunes soit Teffet de la violence j il # n'est même que trop ordinaire qu'elle le soit : et si Ton me demandait d'expliquer les diflFérences qui*existent à cet égard dans le monde ^ je serais sûrement obligé de dire qu^une multitude d'ini« quités privées et surtout de brigandages publjcs^ ont puissanmient contribuéàles faire naître. Mais s'il est vrai que l'inégalité des fortunes puisse être l'effet de la violence , il n'est pas vrai qu'elle ne puisse être l'effet que de la violence ; il est certain > au contraire, qu'elle résulte, à un haut degré , de la nature des choses, et qu'il faudrait commettre d'iorribles violences pour l'empêcher de s'établir '.
5. Si l'on ne peut éviter que les hoitames deviennent inégalement riches, on ne peut pas éviter davantage qu'ils soient inégalement industrieux,, éclairés, moraux. C'est d'abord la différence d'in-
tion,,. CeUe*ci consiste danfS les d^érens privilèges àoni quel*^ ques-UDs jouissent au préjudice des autres^ comme d'être /ilus: riches^ etc.» (Disc, sur l'inégalité )•
(i) On sait combien furent toujours yaines les mesures qa'on^ prenait pour cela dans les républiques de Fantiquité.
o8o OBSTACLES A LA LIBERTÉ
dustrie^ d'activité, de bonne conduite qui introduit l'inégalité dans les fortunes '. Ensuite, Tin- ^ égalité de fortune et de bien-être est cause que tous les hommes ne peu vent pas posséder le même degré d'instruction, de capacité, de vertu. Il j aune action continuelle de chacune de ces causes sur toutes les autres; les inégalités de toute sorte doivent ainsi nécessairement coexister; et de même que les fortunes, suivant l'expression d'un
(i) Et voilà, pour le' dire en passant, pourquoi dans Fétat social que je décris la foilune est un titre à Testime. Que chez un peuple youé au brigandage on considérât les hommes pour les richesses qu'ils posséderaient cela devrait choquer sans doute, mais il n'en doit pas être de méipe là où la fortune ne se peut acquérir que par une utile et généreuse industrie. La fortune ici honore celui qui la possède^ Tindigence déconsidère celui qu'elle atteint; et c'est avec raison qu'on estime un homme parce qu'il est riche et qu'on en méprise un autre parce quHl est gueux. Il y a lieu de présumer en effet que l'homme riche possède les qualités recommandables qui dans Tinduslrie sont nécessaires pour arriver à la fortune ', ou tout au moins qu'il appartient à une famille qui a possédé ces qualités ; taudis que la vue d'un misérable fait faire justement les suppositions contraires. Aussi ne saurais-je approuver le reproche qu'on a fait aux Américains de parler avec une sorte de dédain des hommes sans fortune. Il est sûr qu'il y a quelque chose de honteux à manquer de moyens d'existence dans des pays où le travailn'est. soumis à aucune gêne et où les fruits en sont pleinement assurés. L'indigent ou sa famille y sont justement suspects d'incapacité, de paresse ou d'imprévoyance.
DAifs l'industhie. GHÂP. X. 38l
économiste ', descendent par des gradations insensibles depuis la plus grande^ qui est uniqqe^ jusqu'aux plus petites, qui sont les plus multipliées, de même le savoir , Thabilieté , la vertu doivent aller en décroissant depuis les hpmmes les plus habiles, les plus savans, les plus ver-, tueux, quisont uniques chacun dans leur genre, jusqu'aux moins vertueux, aux moins savans et aux moins habiles, qui sont partout les plus nombreux.
6. 11 faut ajouter que ces inégalités une fois établies tendent naturellement à se perpétuer ; c'est-à-dire que la misère, l'ignorance et le vice sont des raisons très fortes pour rester pauvre , ignorant et vicieux , et qu'il est d'autant plus malaisé de parvenir à un certain degré d'instruction, de moralité et de bien-être , que , pour s'élever à cet état, on prend son essor de plus bas.
S'agit-il, par exemple, d'acquérir du bien?
moins on en a et plus la chose est difficile. On ne peut commencer à s'enrichir que lorsqu'il devient possible d'économiser ; etcomment songer
(r) M. Say, Trait, d'éc. pol., l. Il, p. ii.
3$d OBSTACLES A LA LIBERTÉ
à faire d^ épargnes , lorsqu'on n'a pas même de qu<H satisfaire les premiers besoins ? Dans les sociétés les plus prospères » il 7 a toujours un certain nombre d*bommes dont les facultés man-r quent absolument d'emploi. Il j en a beaucoup d'autres qui y en travaillant avec excès , gagnent à peine de quoi vivre. Ceux-là même dont les profits commencent à s'élever au-dessus des he-» soins ordinaires se déterminent difficilement à faire des économies ; ils regardent comme impos« sihle de s'élever à une meilleure condition; ils ont rarement assez de force de tête et de volonté po^r oser concevoir la pensée et poursuivre la résolution de parvenir à une certaine aisance. Que de difiicultés pour eux en e£Fet dans une telle entreprise ! Ck>mbien de désavantages dans leur situation ! Le moindre accident peut renverser l'édifice de leur petite for tu ne^ et leur faire perdre en un instant le fruit de plusieurs années de fatigue et de privations. Un progrès dans l'industrie y l'introduction d'une machine y l'abandon d'une mode vont rendre tout à coup leurs bras inutiles et les laisser plus ou moins longtemps sans travail. Joignez que l'ouvrier^ ajant un marché moins étendu que l'entrepreneur^ a
touJDurs quelque désavantage dsois les ikrtttsacy tiaos qu'il fait avec lui '• Joignez encore que dans le tein|)fi où aou marché est plus resserré^ ses nécesksités sont plus urgentes > et que ceci donne à Ventrepreneur un nouveau mojen de lui faire la l«i% Devient-il a son tour chef d'entreprise? avec
(i) L'ouvrier ne travaille que pour l'entrepreneur, tandis que l'entreprlmenr travaille pour le puhlic. Un ouvrier en horlogerie, par exemple, ne peut offrir ses services qu'à des horlogers , tandis que Fhorloger peut vendre ses montres à tout le monde. On sent combien est meilleure la position de ce dei^ nier. Il est sûrement plus facile aux horlogers de s'entendre pour réduire le salaire de leurs ouvriers qu^au puhlic de se concerter pour ^BÛre baisser le prix des montres.
(2) « Le mettre et l'ouvrier, observe M. Say, ont hien également besoîii l'un dç Tautre , puisque Fun ne peut faire aucun profit sans le secours de Tautre ; mais le besoin du maître est moins immédiat, moins pressant. Il est peu de maîtres qui ne pussent vivre plusieurs mois, plusieurs années même sans faire ti*availler un seul ouvrier; tandis qu'il est peu d'ouvriers qui pussent, sans être réduits aux dernières extrémités, passer plusieurs semaines sans ouvrage. Il est bien difficile que cette différence de position n'influe pas sur le règlement des salaires. » {Traité d^êcon, pol. t. II -^p» ii3, t^*^^d,)
Il arrive quelquefois aux ouvriers de chercher k balancer le désavantage de. leur situation en se coalisant pour obtenir de meilleurs gages. Ces entreprises, criminelles lorsqu'ils emploient la violence pour les faire réussir, leur sont nuisibles, alors même qu'elles sont innocentes, si leur travail est au prix où la concun*ence peut naturellement le porter. Les ouvriers s^ont fondés à se plaindre toutes les fois qu'ils ne peuvent disposer de leur activité sans contrainte, louer leurs services au plu»
384 OBSTAGIfES \ Là LIBERTÉ
un mérite inférieur au sien le possesseur d'un grand capital aura sur lui des avantages considérables : les capitaux ont une force à eux toutà-fait distincte de celle de l'industrie qui les fait valoir ; ils sont doués d'une puissance attractive , et plus.il y en a dans un certain lieu , plus il est aisé d'y en amasser. L'entrepreneur riche peut travailler plus en grand , et introduire dans ses
offrant, chercher la condition la meilleure. Mais du moment que rien ne gène l'emploi de leurs forces, et que leur travail est au prix où peut le porter. un libre marché, il n'y a plus pour eux que deux moyens légitimes de faire hausser le prix de la main-d'œuvre, c'est de faire qu'elle soit moins offerte, ou qu'elle soit plus demandée. Le dernier de ces moyens n'est guère à leur disposition ; mais ils disposent complètement de l'autre : s^ils ne peuvent pas augmenter la demande de l'ouvrage, ils peuvent au moins diminuer le nombre des ouvriers; comme ce sont eux qui en. fournissent la place , il dépend toujours d'eux d'en prévenir la multiplication. Il n'est pas de situation où il ne leur importe d'user de cette ressource. On aurait beau leur laisser toute liberté pour le travail , la demande de l'ouvrage aurait bea\i croître, si^ à mesure qu'ils gagneraient davantage, ils créaient toujours un plus grand nombre d'ouvriers, il est clair que leur situation ne saurait devenir meilleure. Ils ne sont à plaindre que parce qu'ils se multiplient trop; c'est leur extrême accroissement qui , faisant baisser le prix de la maind'œuvre, est cause que leur part dans les profits de la production est quelquefois si peu proportionnée à la peine qu'ils se donnent; c'est par l'effet de leur grand nombre qu'ils éprouvent tant de désavantage dans les marchés qu'ils font avec les entrepreneurs.
DANS l'industrie. GHAP. X. 385
travaux une meilleure divisloo ; il lui est plus ai§é de faire les avances qu'exige Teinploi des moyens d'exécution expéditifs et économiques; il peut acheter à meilleur marché parce qu'il a la facilité de payer comptant ; les ressources qu'il a devant lui lui permettent de profiter des bonnes occasions qui se présentent ^ et de faire à propos ses approvisionnemens. Il a finalement mille moyens de réduire ses frais de production qui manquent au petit entrepreneur, et qui peuvent mettre celui-ci dans l'impossibilité de soutenir sa concurrence ".
S'agit-il d'acquérir de l'instruction ? Uhomme des derniers rangs de la société n'est pas dans une situation moins désavantageuse. Tout contribue à prévenir le développement de ses facultés y la nature de %^s relations y la simplicité de ses besoins ^ la grossièreté et l'uniformité de s^%
(i) A la vérité les petits entrepreneurs pourraient trouver dans la faculté de s'associer et d'unir leurs forces un moyen de diminuer le désavantage de leur position ; mais , outre qu'il est rarement facile de fondre plusieurs petites entreprises en une grande, celles dans lesquelles il y aurait unité de vue, d'intérêt et de volonté auraient encore un gi*and avantage sur celles où des intérêts différens pourraient introduire des vues et des volontés divergentes.
travaux , le peu de loisir qu'ils lui laissent , la faiblesse des resso^irces qu'ils lui procurent. Aussi , quelque peine qu^il ait à s'enrichir , en a- ML davantage encore à s'éclairer. Uniquement occupé du soin d'accroître son capital , il ne fait guère de progrès > même quand il est parvenu à ua certain bien *^ être , que dans les idées relatives à son art; il resté étranger aux autres connaissances; il acquiert peu d'idées générales, et lorsqu'il est devenu riche il s'écoule encore bien du temps avant qu'il ait mis son esprit au niveau de sa fortune.
S'il est si difficile, en partant des derniers rangà de la société , de parvenir à la richesse et aux lumières , il n'est pas moins difficile de s'élever a un haut degré de moralité. Les bonnes habitudes privées et sociales sont le fruit d'un certain bien-être dont le pauvre ne jouit pas, et d'une certaine éducation qu'il n'est guère en position de recevoir. Les privations qu'il endure rendent ses appétits plus véhémens , et sa raisoù encore inculte l'avertit moins du danger qu'il y a de les satisfaire avec ^xcès : il est donc plus difficile qu'il se conduise bien à l'égard de lui-
DANS lilNPUSTHIfi, GHAP. X. 387
même. D'une aqtre part , il est plus aigri par la difficulté de vivre ; touteiTses passions malfaisantes, sont. plus Wolemmebt excitées^ et sa raison est moins forte pour les contenir : il est donc plus difficile qu'il se conduise bien à Fégard des autres. Dans ses mœurs privées , il est plus sujet a l'intempérance, à l'ivrognerie, à l'incontinence; dans ses relations avec les autres indi*vidus , il e3t plus enclin au vol , au meurtre , 4 l'injure; dans ses rapports avec la société , il est plus dispo^ aux émeutes, aux rébellions, au pillage. Il est donc , sous tous les rapports , plus entraîné au mal , et , |§i$ tous les rapports aussi, la réflexion l'avertit moins du danger qu'il y a de mal faire ; double raison pour qu'il succombe plus aisément aux tentations et ait plus de peine à acquérir de bonnes habitudes morales.
7. «Ainsi, dans l'état social le plus exempt de violences , il est très difficile qu'il ne s'établisse pas des inégalités dans les conditions ; et lorsque ces inégalités sont une fois établies, il esjt encore plus difficile qu'elles s'effacent : on ne parvient qu'avec des peines extrêmes d'une condition inférieure à uu élaf un peu élevé, et les
familles tombées dans un certain abaissement sont exposées à y rester par cela seul gabelles s'y trouvent. Je rie dis pas qu'il soit impossilple de se relever de cet état; mais cela, dis-je, est très difficile , et le nombre des hommes qui en sortent est toujours petit en comparaison de ceux qui y restent. D'ailleurs , s'il y a continuçllement des familles qifi s'élèvent, il y en a continuellement qui déclinent ; s'il s'opère un mouvement constant d'ascension, il se fait un mouvement non moins constant de décadence ; tandis que le travail et les bonnes n^urs tirent les uns de l'abjection, le yice et Foisi^é y font tomber les autres ; les mêmes degrés ne sont plus occupés par les mêmes personnes , mais il y a toujours des gradations , et la société continue à présenter le spectacle d'une agrégation>d'individus très inégalement partagés du côté de 1^ fortune, de la capacité, des mœurs, de l'instruction , d^ tout ce qui donne l'influence.
Toutes ces inégalités sont donc, dans un certain degré, des choses essentielles à notre nature; elles sont une loi de l'espèce humaine, elles sont aussi nécessaires dans l'ordre moral que les inégalités du sol dans l'ordre physique; il n'est pas
DANS l'iisdustkie. chapI X. 5Sq
plus étrange de voir des hommes inégaux dans la société que des arbres ihégaiix dans une forêt; ou bien de voir des hommes différens par la fortune, le savoir, la moralité, que des hommes diflPérens par la figure, la taille , les proportions du corps, les facultés de lame.
En un mot, quoique le régime industriel tende à rendre les inégalités sociales infiniment moins sensibles, TefTet de ce régime n'est pas tant encore de faire disparaître l'inégalité d'entre les hommes que de les classer tlutrement. Il tend à faire que les plus indusîtrieux , les plus actifs , les plus sages, les plus honnêtes soient aussi les plus heureux, les plus riches, les plus libres, et non à faire qu'ils soient tous également heu- §
reux, également riches, également libres , parce 0^
que cela n'est pas possible \ '
(i) De ce qu'il y a des inégalités inévitables, certaines gens sériaient fort disposés à conclure qu^il doit y avoir nécessairement des maîtres et des sujets , de& dominateurs et des tiûbutaires. ce La loi, dit-on fièrement, ne saurait ni créer, ni anéantit' l'aristocratie ; toujours la force vient se placer à la tête de la société : détruisez une classe de dominateurs , il en naîtra d'autrès : le tiers-état, après avoir cru renverser l'ancienne noblesse, a vu tout à coup sortir de son sein une autre noblesse qui s'est, trouvée aussitôt revêtue des Indestructibles supériorités de Tanr cienne. » (Journal des Débats du g décembre 1820.) Voilà bien
SgO OBSTACLES A LA LIBERTÉ
8. Non-seulement cela n'est pas possible , mais cela n'est pas désirable. On pourrait souhaiter que les hommes fussent mieux, classés , mais non pas qu'ils fussent confondus. Il est sûren;ientbien afiligeant que la sottise , la violence , l'hypocrisie aient encore parmi nous tant de moyens de conduire à la fortune et à la considération ; mais non pas qu'il y ait des degrés dans la considération et la fortune. Les supériorités qui ne sont duet qu'à un uÉâge plus moral et plus éclairé de nos facultés naturelles loin d'être un mal sont un véritable bien ; elles sont la source de tout ce qui se fait de grand et d'utile; c'est dans la plus grande prospérité qui accompagne un plus grand effort qu'est le principe de notre développement; ren* dez tobtes leà conditions pareilles et nul ne sera intéressé à mieux faire qu'un autre ; réduisez tout à l'égalité et vous aurez tout réduit à l'inaction ;
le langage de toutes les dominations : les sacerdotales disent que les portes de l'enfer ne sauraient prévaloir contre elles ; les militaires s'appellent d'indestructibles supériorités. Heureusement, le temps, qui n'ft fait de pacte avec aucune , va l«s détruisant toutes à petit bruît: il efiTace insensiblement les iné^ galités nées de la violence et de Firoposture, et il 6nira par ne laisser apercevoir entre les hommes que les différences natui^^Ues et légitimes dont je parle, les seules véritablement qu'il ne soit ni possible ni désirable d'anéantir.
DANS l'industrie, chap, X. Sgi
vous aurez détruit tou i; principe d'activité, d'honnêteté, de vertu.
Enfin, le régime industriel est si loin d'exclure les inégalités sociales qu'il en implique au con traire l'existence et que tout développement de l'industrie serait, à ce qu'il semble, impossible si les hommes étaient tous également heureux. L'action de l'industrie embrasse , comme l'ensei* gne l'économie politique , trois ordres distincts de travaux : l'étude des lois de la nature , Pappli*cation de ces lois à des objets déterminés, l'exé-* cution des ouvrages conçus. Il faut donc à la société industrielle trois classes distinctes de per^ sonnes : des savans, des entrepreneurs, des ouvriers. Or rendez toutes les conditions égales, supposez un instant que tout le monde jouisse de la même fortune et de la même éducation , et la dernière de ces classes manquera^ tout le monde naturellement voudra faire le travail du savant * ou de l'entrepreneur ; nul ne voudra s'abaisser au rôle de manœuvre; ou bien chacun sera obligé de remplir les fonctions de savant, d'entrepreneur et d'ouvrier, ce qui rendra tout pf ogres impossible.
Sans doute l'avantage de Findustrie ne suflGL-
5q2 ' OBSTACLES A LA LIBERTÉ
tait pas pour légitimer le partage violent de la société en entrepreneurs et en ouvriers , en riches et en pauvres; mais prenez garde que ce n'est pas là non plus ce que je dis r ce que je dis, c*est que ce partage, qui s'opère de lui-même, qui s'opérerait quoi qu'on fît pour le prévenir, paraît nécessaire pour que l'industrie puisse faire aisément toutes ses fonctions; et j'ajoute que lorsqu'il n'est pas l'œuvre de la violence \ lorsqu'il V - provient uniquement de la différence d'activité , de capacité , de bonne conduite , il n'a rien que de conforme à la justice et de favorable au bien des individus et de la société.
Au surplus, la question ici n'est pas précisément de savoir si ce partage est utile ; ce que je voulais surtout établir c'est qu'il est inévitable ; c'est que, dans l'industrie, les hommes sont aur trement classés que sous l'empire de la force, mais qu'il y a toujours entre eux des gradations ; c'est que les inégalités y sont moins sensibles ; mais qu'elles y sont toujours très réelles , et que les hommes y sont encore fort inégalement riches, instruits, éclairés", vertueux, etc.
^ 9, Ils y sont donc très inégalement libres , la
DANS l'industrie. CHAP. X. SqS
conclusion est,forcée. Uy a, un très grand nona-" bre de choses, impossibles aux hommes des conditions inférieures^ qui sont faciles à des hommes de classes plus élevées et mieux élevées. Les premiers ne sont pas libres de satisfaire autant de besoins que lestseconds, de se procurer autant de jouis/sances. Il y a une multitude de sentimens qu'ils ne sont]pas susceptibles d'éprouver, de Conceptions auxquelles leur esprit ne peut pas atteindre, de travaux et d'entreprises d'intérêt commun auxquels ils sont obligés de demeurer étrangers. Et dàris l'état que je suppose ce n'est pas la violence des institutions qui les prive de toutes ces libertés, c'est leur propre impuissance; ils sont tout ce Qu'ils peuvent être; ils font tout ce qu'ils peuvent faire; les institutions étendraient indéfiniment leurs droits qu'elles n'ôteraient rien à leur faiblesse, qu'elles n'ajouteraient rien à leur capacité. Ils sont moins libres , parce qu'il ne leur est pas possible d'exercer une action aussi étendue ; ils sont moins libres aussi parce qu'ils ne sont pas capables d'agir d'une manière aussi bien efitendue: leurs vices les rendent plus esclaves d'eux-mêmes; des inclinations malfaisantes les rendent plus esclayes des autres , les exposent à
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pins de yeogeances particalières ou de châtimeo$ publics. Autant 9 en uu mot, il y a d€ différence entra la richesse > les lumières > la capacité, la moralité des classes et des individus , autant il y en a précisément entre leur liberté.
Je répète seulement que dans le régime industriel ces différences doivent être beaucoup moins sensibles que dans les états sociaux où elles sont favorisées par des institutions violentes* Il n'est pas douteux en effet qu'Un régime qui l^pisse les choses à leur cours naturel , qui protège également tous les hommes dans l'usage inoffensif de leurs forces ; qui réprime seulement les excès» qui proscrit tous les monopoles p tous les privi'léges , qui défend les faibles contre la collusion des puissans , aussi bien que les puissans contre les complots des faibles ; qui n'oppose enfin au* cun obstacle au progrès et à la diffusion des ri-> chesses et des lumières; il n'est pas douteux» disje, qu'un tel régime ne doive faire que les lumières» les richesses, les bonnes habitudes privées et publiques ne se répandent avec moins d'inégalité, et que par suite les diverses classes d'hommes ne soient moins inégalement libres. Il y a moins de disproportion entre les classes les plus basses
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et les plus élevées : les premières sont xotâxa misérables ; les secondes ont des fortunes moin» colossales. En même temps les rangs intermédiaires renferment un nombre beaucoup plus considérable de personnes aisées, instruites, morales et Hbres par conséquent! Il y a cela enfin que tout le monde est à sa place : nul obstacle ne contrarie dans son mouvement d'ascension celui qui a les moyens de s'élever; nul appui factice ne retient dans une condition supérieure celui qui n'eçt pas en état de s'y maintenir ; et tandis que l'es- ' pèce peut parvenir à toute la liberté dont elle est susceptible, chaque homme jouit, eu égard à la condition où il est né , de toute celle dont il est digne.
Ici se termine ce que j'avais à dire des principaux modes d'existence par lesquels a jpassé ou paraît destinée à passer notre espèce. Je vais tâcher, en résumant très succinctement dans un dernier chapitre l'exposé des divers états que j'ai parcourus , de rendre plus sensibles les vérités fondamentales que je me suis proposé d'établir. Je dirai les principales objections qu'on m'a faites.
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et la nécessité d'y répondre me fournira Foccasion d'éclaircir encore mes principes. Je ^finirai en faisant remarquer le point de ma route ou je suis parvenu et Fespace qui me reste à parcourir.
RÉS. ET COWCL. OBJECT. ET RBP. 397
Résumé*et conelusions. — Objections et réponses .
1 , Il n'est point de pays , même dans le nombre des plus libres , où l'homme ne trouve encore de nombreux obstacles à l'usage que sa nature lui permettrait de faire de ses. forces, et que demanderaient qu'il en fît Tintérêt de son bonheut et celui de sa dignité. D'où ces obstacles viennent- ils? quelle est la bonne manière de les combattre? à quelles conditions pour devenir libre est naturellement soumis l'exercice de nos facultés ?.Telle est, comme on le sait, la question beaucoup trop étendue que J'ai voulu essayer d'éclaircir dans ces recherches.
Quand on parle d'obstacles à la liberté , il est rarequ^on porte les hommes à réfléchir sur euxmêmes, qu'on leur inspire le désir salutaire de s'examiner, de.se juger, de s'accuser. Lèpre-
SqS GHAFITRB XI.
mier mouvement de leur esprit est de se jeter au dehors ; de penser à une institution , à un corps, à quelque homme : ils vont vous nommer^ suivant lAemps/ Bonaparte 9 Cromwell, la Convention, le long Parlement, le Saint-Office , les Jésuites , la Sainte-Alliance. Vous demandez où sont les obstacles à la liberté? tournez , dirontils, vos regards vers les dominations du temps : c'est là que tous les obstacles résident.