‹ L'industrie et la morale considérées dans leurs rapports avec la libertéChapitre 13 sur 20 · J'ai fait sur cela plusieurs remarques · texte numérisé non relu

J'ai fait sur cela plusieurs remarques

J*ai d'abord observé que les obstacles qui paraissaient venir des gouvernemens ne venaient pas d'eux seulement, qu'ils venaient surtout des populations. Que l'on prenne ^ poifr exemple tel de nos désordres publics que l'on voudra, la destruction ou la corruption du jurj, l'absence d'élections libres, le régime prohibitif, f asservissement des communes , ou bien quel* que autre mal politique qui semblera davantage encore l'ouvrage du gouvernement, el qu'on n'impute ordinairement qu'à lui : je prends l'engagement de montrer de manière à ne point laisser de doutes que le fait qu'on m'aura signalé tire sa force moins de la loi qui le permet , moins

RÉSUMÉ ST GOirCLUSIONS. ' 5qQ

da pouvoir qui Texécute que du public qui le supporte et qui en soulFre. Ce que Pon appelle tjrannie du pouvoir n*est en réalité que la tyrannie de quelque préjugé ou de quelque vice assez répandu, assez accrédité ^ assez puissant pour régner parmi nous et y faire la loi.

J'ai dit , en second lieu , que tous nos travers n'étaient pas politiques y que nous en avions un grand nombre de particuliers, et que ceux-ci opposaient à la liberté presqu'autant d'obstacles que les autres. C'est ce qu'avait très bien aperçu Franklin : «c Si nous n'avions, observait ce sage, d'impôts à payer que ceux que demande le gouvernement, nous pourrions peut-être espérer d'y faire face; inais nous en avons une multitude d'autres bien plus onéreux. Par exemple, l'impôt de notre paresse nous coûte le double de la taxe du gouvernement , notre orgueil le triple, notre folie le quadruple, et ces impôts sont tels qu'il n'est pas possible au commissaire d'y faire la «Joindre diminution. Un gouvernement , ajoutait-il , qui obligerait ses sujets à donner la dixième, partie de leur temps pour son service , passerait sûrement pour très dur et très oppressif; mais la plupart d'entre nous sont taxés

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par leur paresse d'une manière beaucoup pins tjrannique '. »

Or , ce que Franklin disait de la paresse^ de la folie y de l'orgueil , ii l'aurait pu dire de tous nos vices. Us nous mettent tous à contribution : ib nous imposent le sacrifice de notre temps y de notre santé > de nos ressources , de nos forces ; ils entreprennent sur tous nos moyens d'agir^ et de manière ou d'autre ils attentent tous à notre liberté. Et ce que Franklin disait de nos vices, il l'aurait pu dire de nos erreurs , de notre ignorance. Il est une infinité d'actions utiles et permises que nous ne sommes pas libres de faire uniquement parce que nous ne le savons pas ^ et une multitude de sottises et d'iniquités que nous ne faisons avec une facilité si déplorable que faute d'en voir les suites assez clairement. Je suis persuadé qu'il se mêle presque toujours de l'ignorance à nos injustices, et, comme un poète, je dirais volontiers que tout vice est issu d'ânerie \

(i) La Science du bonhonvne Richard.

(2) Cependant il est possible que nos excès viennent moins de notre propre ignorance que de celle du monde au milieu duquel nous vivons. C'est peu d'apercevoir les conséquences d'une

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En somme 9 ai -je dit, nous n'éprouvons jamais d'empêchement, du moins dans la^sphère des actions qui sont possibles à Thumanité, que par quelque défaut de moeurs ou de lumières. Voulons-nous donc écarter les obstacles qui s'op-posent à tiotre liberté? apprenons à agir et à nous conduire ; devenons ingénieux , habiles , instruits; corrigeons nos vices; renonçons à nos injustices, et tâchons de réprimer celles d'au-, trui.

3. J'ai été plus loin : j'ai*dit que cela était toujours plus ou moins en notre pouvoir , et qu'il n'était pas de situation où un homme ne pût

mauvaise action, il faut que ces conséquences soient assez graves j>our nous détourner de la commettre. Or une mauvaise action n'a pas partout les mêmes conséquences : on est certainement plus compromis par ses injustices au milieu d'un peuple éclairé qu'au milieu d'un peuple ignorant. Un ministre aurait beau savoir que les emprunta ruinent le public , si le public avait la simplicité de croire qu'on l'enrichit en augmentant ses dettes , il est probable que l'instruction du ministre ne suffirait pas pour l'empêcher d'emprunter. En général pour nous abstenir du mal , nous avons besoin d'être retenus , non-seulement par nos propres lumières , mais par celles de tout ce qni nous entoure ; et quand on dit que les vices sont issus d'ânerie, il faut entendre qu'ils sont issus moins de l'ânerie des hommes vicieux que de celle diT monde qui tolère leurs désordres.

travailler efficacement à se rendre libre. Eh efPet, un homme peut toujours se modifier utilement lui-même, accroître son industrie^ ajouter à son instruction , réformer quelque mauvais penchant , acquérir quelque bonne habitude ; et qui nierait que par là il n'augmente sa puissance, il n'étende ses moyens d'action , il ne devienne plus libre en un ûiot?

Non-seulement il peut se modifier lui-même , mais il peut aussi modifier les autres : il dépend de lui, jusqu'à un certain point, de faire profiter lès personnes qui Tentourent de ce qu'il acquiert de bon-sens et de vertu : il peut les éclairer par ses discours, les fortifier par son exemple, les persuade^ par la douceur, les contenir par la fermeté , obtenir qu elles montrent à son égard l'çquilé dont il use envers elles; et qui doute qu'en propageant ainsi autour de lui ses coonaissances et ses bonnes habitudes, il ne contribue encore à sa liberté?

Enfin il peut u«er de son influence dans une sphère beaucoup plus étendue; il peutconcourir à réformer les masses , s'efforcer de substi^ tuer dans l'esprit du grand nombre à telle erreur en crédit, à telle iniquité régnante quelque sen-

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timeiit moins inique» ou quelque opinion plus sensée 5 et par là encore^ sans contredit ^ il travaillera très réellement et très puissamment à se rendre libre.

Je sais fort bien que tout cela n'est pas de facile exécution; je sais qu'il n'est surtout pas aisé de changer les idées d'une grande maSvse d'hommes ; mais ceci même n'est pas au-dessus de notre pouvoir , et l'expérience dé chaque jour le démontre ; car les plus grandes réformes ont été commencées par de faibles individus^ les idées de tout un peuple ont ét^ originairement celles d'un seul homme. Galilée crut seul d'abord que la terre tournait autour du soleil/ et c'est maintenant la conviction universelle; Luther attaqua le premier le dogme de l'infaillibilité papale : qui ne prétend user aujourd'hui <Iu droit de libre examen ? c'est le fils d'un marchand de chandelle de Boston qui a introduit dans les deux mondes l'usage du paratonnerre ; il a été au pouvoir d'un barbier de Londres de bannir le rouet de toutes les fabriques , et de rendre universel l'emploi, des machines, à filer. On pourrait multiplier à l'infini les exemples de

révolutions plus ou moins importantes opérées ou commencées par des hommes isolés. Dans les arts , dans les sciences , dans la morale y dans la politique , ce sont presque toujours de simples individus qui ont pris l'initiative des changemens^ et dont les idées , se propageant par degrés , ont fini par gouverner le monde.

Enfin, aisés ou non, ces moyens sont, en dernière analyse , les seuls véritables que nous ayons de travailler à notre liberté.'Nous ne pouvons sortir de l'état d'impuissance où nous retiennent notre ignorance t^ nos vices personnels qu'en nous éclairant et nous réformant nous-mêmes. Nous ne pouvons nous affranchir de telle tyrannie publique qu'en e^^tirpant du sein du pul^lic le vice ou l'erreur sur lesquels cette tyrannie est fondée : il a fallu que les préjugés favorables à la censure fussent plus ou moins abandonnés de tous les partis avant que la liberté de la presse ait pu solidement s'établir parmi nous ; il faudra que la doctrine de la libre concurrence prenne dans les têtes la place qu'y tient le système prohibitif avant que la liberté du commerce soit possible. Tout vrai progrès de la liberté suppose un progrès correspon-

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danl dans les mœurs et dans les lumières : nous né sommes jamais libres , en un mot, qu'en raison de la perfettion de nos facultés.

4- Cette théorie de la liberté semble évidente par elle-même. Cependant elle était assez nouvelle pour avoir besoin d'être plus développée^ et j'ai cru nécessaire de mettre sous l«s yeux du lecteur la série de faits et d'observations d'où elle m'avait paru naître. J'ai commencé par tracer le tableau des principales variétés de notre espèce, et l'on a aisément reconnu que les races les plus susceptibles de culture sont aussi les plus susceptibles de liberté. Faisant ensuite abstraction de la différence des races , j'ai pris setileraent en considération le degré de culture , et l'on a vu qu'un peuple est d'autant plus libre qu'il est parvenu à un état de culture plus perfectionné. L'étude des faits a pleinement confirmé cette dernière remarque. Parcourant, l'un après l'autre , les principaux modes d'existence par lesquels a passé» l'espèce humaine, on a vu la liberté croître à mesure que je me suis élevé dans l'échelle de la civilisation. A,insi,on a trouvé plus de liberté dans la vie nomade que dans la vie sauvag'e , dans

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la vie sédentaire que dans la vie nomade, chez les peuples à privilèges que chez les peuples à esclaves , chez les peuples sans privilèges que chez les peuples à privilèges , et chez les peuples industrieux que chez les peuples ambitieux. On a pu se convaincre en eflPet que , dans leur lan^ trajet du premier au dernier de ces états, les hommes avaient continuellement développé leurs facultés et leurs ressources , contracte de plus en plus des habitudes propres à les conserver, appris à se faire réciptoquement moins de violences, et Ton a acquis ainsi la certitude que chaque progrès vers la vie industrielle avait été marqué , sous tous les rapports , par des accroissenfens *de liberté.

• Ce tableau que j'ai tracé des principaux âges de la société n*a pas seulement servi à justifier ma proposition fondamentale : il nous a permis de concevoir de la marche de la civilisation une idée plus juste et plus précise, à ce qu'il me semble, que celle qu'on en a communément.

On^ peut tirer , par exemple , de la série de faits que j'ai exposés cette première conclusion générale : que l'espèce , en parcourant les dij^^ers

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états que j'ai décrits ^ et dans son mouvement de progression vers la vie actuelle ^ s'est peu déterminée par des idées de raison et de justice; qu'elle n'a fait en quelque sorte que céder à la nécessité; qu'elle n'a changé d'état que par force; quelle n'a pas abandonné une manière de vivre parce qu'elle était odieuse ^ mais parce qu'elle n'était plus possible : qu'ainsi, par exemple , les peuples nomades n'ont mis un terme à leurs déprédations que lorsqu'ils n'ont vu rien de mieux à faire, et qu'ils n'ont plus trouvé devant eux de pays à ravager; que les derniers venus de ces peuples n'ont renoncé à leurs incursions que lorsque les premiers établis ont été capables de les en dégoûter, et que décidément il n'a plus été en leur pouvoir de continuer les mêmes brigandages; qu'on n'a abandonné l'usage d'exterminer ses prison* niers que lorsqu'on a eu besoin d'esclaves ; qu'on n'a commencé à adoucir le sort des esclaves, que lorsqu'il est devenu très difficile de s'en jprocurer de nouveaux; qu'il y a eu beaucoup de nations sédentaires, et que chacun a eu besoin de conserver pour soi ses prisonniers; que depuis, et à mesure que lés classe^ asservies ont fait dés progrès , on ne leur a généralement accordé que

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ce qu^elles ont eu la force de preadre, et qu'ellesn'ont guère obtenu que ce qu'elles ont arraché.

D'une autre part , les faits nous conduisent encore à cette conclusion que du côté des classes laborieuses les progrès n'ont pas toujours été plus volontaires ; que le travail a commencé danis les fers ; que l'homme ne s'y est résigné que par force; qu'il n'a continué à travailler que parce qu'on a long -temps continué à l'y forcer; qu^'il ne s'est décidé que très lentement, et avec une excessive répugnance, à considérer le travail comme sa ressource- naturelle; que, même au sein du travail, sa tendance la plus forte a élé vers la domination; que cette tendance dilre encore , et qu'il ne faut pas moins que la réaction violente et toute -puissante qui s'opère depuis dix ans pour ramener vers l'industrie tant de milliers d'hommes des classes laborieuses dont l'activité s'était égarée dans les voies de Fambition.

Ainsi d'une part on n'a renoncé au brigandage que forcément, et d'un autre côté on ne s'est non plus soumis à travailler que par force ; de sorte que la civilisation est née d'une double contrainte, de celle que le vainqueur a

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