‹ L'Industrie Lainière Dans Le TarnChapitre 6 sur 84 · MAG LES · texte numérisé non relu

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dix-huit aunes de long, c’est-à-dire vingt-sept ou trente-deux mètres, et douze pans de large (a), c’est-à-dire deux mètres soixante-dix centimètres ; à partir de 1670, vingt-quatre cannes de long, soit quarante-trois mètres, et deux pans deux-tiers de large, soit soixante centimètres seulement (1). La bayette était un drap plus fin; la longueur et la

largeur des pièces étaient soumises au même règlement que celles du cordelat. Les « factu-

riers » de Castres fabriquaient d’autres étoffes, mais en beaucoup moins grande quantité que les deux premières ; c'étaient des « serges, cadis adrapats, ratines larges croisées, crespons de laine, de fil et de soie ».

L'organisation de l’industrie drapière à Castres relevait de la municipalité ; c’étaient les consuls qui possédaient la police des manufactures et élaboraient les règlements. De toutes les ordonnances consulaires, il ne nous en est parvenu que deux : la première de 1630, et la deuxième de 1657 (2). Pour la rédaction de ces règlements les consuls qui étaient au nombre de trois, se faisaient aider

par les vingt-quatre membres du Conseil politique

(a; La canne et le pan, anciennes mesures de longueur, en pays Castrais, valaient respectivement 1 mètre 60 et 22 centimètres 5.

(1) Archiv. municip. Castres. BB 19, BB 21, HH 5.

(2) Archiv. municip. Castres. BB 2.

00 et

de la Cité, et par quelques « marchands de la ville, intelligents et capables en la manufacture de draperie » (1). Aussitôt faits, les règlements étaient affichés à tous les « coins et carrefours de la ville » et publiés à son de trompe par le crieur public.

Toute une organisation «la Bouille » avait été créée pour contrôler si les règles contenues dans ces Règlements étaient fidèlement observées. Les « surposés de la Bouille » étaient au nombre de six ; deux appartenant à la corporation des tisserands, deux à celle des pareurs, deux à celle des marchands. 1ls devaient se tenir au bureau de la Bouille, de sept heures à neuf heures du matin, et de deux à quatre heures du soir, pour visiter toutes les marchandises qui leur étaient présentées et les marquer au moyen de six cachets, s'appliquant chacun à une variété d’étoffe ; de plus, ils visitaient les maisons de tous ceux qui travaillaient au « lanifice » et avaient le droit de requérir un huissier pour saisir les étoffes antiréglementaires. En 1644, les Bouilleurs ayant commis des malversations, on décida d’affermer la Bouille, mais cette réforme ayant donné de très

mauvais résultats, on revint, en 1659, à l’ancienne

(1) Archiv. municip. Castres. BB 21.

HR SAUES coutume de la nomination des Bouilleurs par les

Consuls.

$ 2. — L'industrie lainière dans le Tarn et les Ordonnances de Colbert.

Deux ans plus tard, l’organisation de l’industrie drapière à Castres et dans la région environnante fut sensiblement modifiée par suite de l'application des Ordonnances de Colbert. Colbert vint lui-même à Castres le 16 novembre 1670.

Qu’'y fit-il ? Les archives municipales ne le disent pas. Il avait déjà publié son « Instruction générale donnée aux commis envoyés dans tout Île royaume pour l’exécution -des règlements généraux des manufactures et teintures ». Elle comprenait soixante-douze articles concernant Ja teinture (1). Le commissaire délégué pour mettre les règlements à exécution fut, pour le Languedoc et le Dauphiné, un certain Marc Cocaigne. Il vint à Castres à la fin de 1671, convoqua les consuls et les marchands, leur fit lire, par le greffier de la ville, les règlements nouveaux. Il leur fit ensuite nommer une commission de neuf membres : six

marchands, deux pareurs et un tisserand, qui

(1) Archiv. municip. Castres. HH 5, HH 7.

s’engagèrent à faire exécuter les règlements. Les travaux de cette commission ne furent guère efficaces.

La plus grande part de la réorganisation de l’industrie revint, à Castres, aux consuls de l’an 1672. Ceux-ci, le 5 mars, firent paraître un règlement en 18 articles, s'appliquant spécialement aux étoffes castraises, mais conforme «aux règlements de Sa Majesté». Le 12 mars, le 5 et le 9 avril, se présentèrent successivement à l’Hôtel-de-Ville (1) tous les « maîtres ès draperies » pour entendre la lecture des (règlements généraux et particuliers » ; ils déclarèrent les accepter, et signèrent sur un registre, en échange on leur délivra un certificat d'inscription. Enfin, le 22 avril 1672, une assemblée de 86 maîtres tisserands nomme les « gardesjurés » qui devaient remplacer les anciens surposés de la Bouille. Aïnsi furent appliquées à Castres les Ordonnances royales de 1670.

Les modifications introduites par les Ordonnances de Colbert dans l’organisation de l’industrie lainière castraise furent peu importantes. Les surposés furent remplacés par les gardes-jurés, élus par le corps entier des tisserands, des teinturiers

et des marchands drapiers ; les consuls conservent

(1) Archiv. municip. Castres.

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la juridiction de la police des manufactures; il y eut un catalogue de tous les fabricants où chacun eut pour ainsi dire Son numéro matricule.

Le but de Colbert ne fut pas atteint, les malversations qui avaient entaché les opérations des « surposés de la Bouille » continuèrent pour celle des « gardes-jurés. » Néanmoins, l’industrie de la draperie resta, à Castres et dans toute la région, très florissante de 1600 à 1680. En 1670, le nombre des maîtres facturiers, tisserands, teinturiers et pareurs était de cent huit; si l’on suppose quatre compagnons ou apprentis seulement chez chaque maître, cela fait cinq cents ouvriers. Si l’on y ajoute les blanchisseurs, les foulons, les fileurs, les tondeurs de peaux, on peut évaluer à mille personnes, sur une population totale de six mille âmes, le nombre de ceux qui étaient, à cette époque, employés à la « facture » de la draperie à Castres. Et dans tous les bourgs et villages de la région, à Mazamet, à Brassac, à Vabre, à Labastide, où aujourd’hui encore l’industrie lainière est prospère, il y avait une pareille proportion d’ou-

vriers drapiers.

$ 3. — Décadence de l'industrie lainière castraise de 1680 à 1750. Causes de cette décadence.

Importance de l’industrie lainière à Mazamet à cette époque d'après les rapports des « gardes-jurés » de cette ville.

L'industrie castraise périclita à partir de 1680, et cela pour quatre raisons.

Tout d’abord les nombreuses malversations dont se rendirent coupables les « surposés de la Bouille » ; plus tard, les (gardes-jurés » nuisirent grandement au bon renom de la draperie castraise.

La réglementation oppressive à laquelle furent soumis les marchands de draps dans les foires entrava le commerce et précipita la décadence ; on

alla, en effet, jusqu’à saisir toutes les marchandises à une des foires de Montagnac (Hérault), cen-

tre très important pour la vente des draps à cette époque, sous prétexte que certaines de ses marchandises n’étaient pas conformes aux règlements.

D’autres centres industriels avaient aussi prospéré dans le Languedoc : Carcassonne, Nimes, Uzès ; ils firent aux industriels castrais une concurrence souvent victorieuse. Enfin, un coup très sensible pour l’industrie castraise fut la révocation de l’Edit de Nantes et les persécutions qui la

suivirent ; beaucoup de fabricants drapiers étaient,

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nous l'avons déjà vu, protestants, et un grand nombre d’entre eux quitta le pays à la suite de cette révocation.

Aussi, sous l’influence de toutes ces causes, l’industrie lainière languit à Castres de 1680 à 1760 ; d’ailleurs, les anciens registres de l’industrie ont disparu pour toute cette période; nous ne reprendrons l'étude de l’industrie lainière à Castres qu’à partir de 1760, époque où elle retrouva une nouvelle prospérité, grâce à l’énergique impulsion de M"° Guibal Anne Veaute.

Pour le début du dix-huitième siècle, nous avons, au contraire, en ce qui concerne l’industrie de Mazamet, qui avait, jusque-là, suivi une marche parallèle à celle de Castres, et qui devait, à ce moment, prendre la supériorité qu’elle n’a, par la suite, jamais quittée, de précieux documents les rapports des « jurés-gardes » de l'Hautpoulois (ainsi s’appelaient à cette époque Mazamet et ses environs). Ces rapports vont nous permettre d’indiquer ce qu'était, aux alentours de 1720, l’industrie mazamétaine.

Les étoffes fabriquées à Mazamet à cette époque étaient les mêmes que celles fabriquées à Castres pendant tout le cours du dix-septième siècle et que nous avons déjà décrites ; c’est-à-dire des « cordelats », des « bayettes », des « moletons. » La production était en 1723 de 1.650 piè-

ces de « cordelats estrois », de 100 pièces de « moletons », de 30 pièces de « cordelats dedins », de 150 pièces de « cordelats sans lisière », de 90 pièces de « bayette », et enfin de 20 pièces de « draps » et 50 de « frisons »; en tout, 2.050 pièces représentant 14.350 « cannes »

d’étoffe ayant une valeur marchande de 3 livres 10 sols la canne. Le nombre des ouvriers était de 200 cardeurs ou fileuses, 66 tisserands, 20 pareurs ou foulonneurs, en tout 286 sans compter les apprentis; tous ces ouvriers étaient payés d’après le travail effectué ; les fileuses « 6 sols par livre de fil », les tisserands « 2 livres 5 sols par pièce », les foulonneurs et les pareurs une somme équivalente. Les draps étaient vendus sur place à des marchands de Bordeaux, Bayonne, Toulouse, qui venaient s’approvisionner des produits du cru; ou bien on allait les vendre dans Îles foires de

Bordeaux, Beaucaire, Pézenas et Montagnac.

$ 4. — Renaissance et transformation de l'industrie lainière à Castres et à Mazamet vers 1760. Rôle que jouent Pierre Olombel et Mr Guibal Anne Veaute dans cette renais-

sance.

Vers 1750, l’industrie lainière avait presque

complètement disparu à Castres ; deux fabricants

ND

seulement continuaient à produire ces étoffes autrefois si en faveur et en renom, mais discréditées par -les malversations des surposés de la Bouille et, plus tard, des gardes-jurés et délaissées pour des genres que leur finesse et leur élégance avaient mis à la mode. Mazamet avait mieux résisté, mais était cependant bien moins prospère en 4750 qu’en 1720 ou 1725.

Heureusement, deux personnalités allaient entrer en scène, l’une à Castres, l’autre à Mazamet, et imprimer à l’industrie de leurs deux villes ce premier élan, toujours nécessaire et souvent suffisant pour redonner à une industrie anémiée l’ancienne vitalité perdue. Chose curieuse, l’une de ces personnalités était une femme. La dame Anne Veaute, épouse Guibal, entreprit, en 1757, de fonder un établissement de fabrication de draperie. Kloignée de son mari militaire, chargée de quatre enfants en bas âge, elle commença seule, sans ressources, obligée d'emprunter pour payer ses deux premières balles de laine; son premier inventaire se solda par un bénéfice de 4.000 francs, juste récompense de son intelligente initiative. Elle s’associa bientôt deux de ses enfants, et donna à sa maison le nom d'Anne Veaute fils aîné et jeune. Les deux frères cherchèrent par tous les moyens à sortir de la routine; ils importèrent à

Castres quelques genres fabriqués dans le Nord;

ils inventèrent les étoffes connues sous le nom de calmons où boudons. En 1780, Castres possédait déjà sept fabricants de draperie, au lieu de deux ; mais c’est seulement à partir de 1790 et surtout de 1&00 que l’industrie castraise devait prendre son essor, guidée dans la voie du progrès par les descendants de M®° Guibal Anne Veaute.

Pierre Olombel joua un grand rôle, lui aussi, dans cette renaissance de l’industrie lainière tarnaise, en introduisant, mais cette fois à Mazamet et non à Castres, la fabrication d’un nouveau genre de tissu, l’étoffe que l’on appelait alors « la bonne draperie de l’Aude ». Pour aborder la fabrication de ce nouvel article, il modifia un matériel désormais insuffisant ; il fit construire des métiers plus larges, des presses, et installa un atelier complet d’apprêts. Né en 1715, il fonda, en 1760, sa maison qui fut une des plus importantes du Tarn pendant tout le cours du dix-neuvième siècle, et il resta à la tête de l’industrie de son pays jusqu'en 1800. À Mazamet, comme à Castres, d’ailleurs, l’industrie lainière ne devait reprendre vraiment son essor qu'après la Révolution; mais à partir de ce moment, ayant des genres nouveaux à fabriquer, et à sa tête des chefs audacieux et intelligents, elle devait avoir une de ces reprises d'activité qui ont marqué quatre ou cinq fois

son histoire et qui montrent bien sa grande vi-

talité.

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