CHAPITRE II
L'industrie de la laine dans le Tarn de 1790 à 1860.
$ 1. — L'industrie de la laine dans le Tarn de 1790 à 1830 ; elle continue à se développer sous l'impulsion de la maison Guibal Anne Veaute et de la Société des Casernes. Importance de la production des différents centres
tarnais en 1830.
En 1780, il n’y avait à Castres, nous venons de le voir, que sept fabricants de drap; en 1800, il y en avait trente-trois; en. 1830, il y en avait soixante-dix-sept. Quelle était la cause d’une prospérité aussi soudaine, d’un essor aussi rapide que continu? C’étaient, en dehors des causes naturelles qui ont toujours fait de Castres et de sa région un centre d'industrie textile, la présence, à la tête de l’industrie castraise, de deux hommes aussi bons organisateurs du travail qu’ingénieux
inventeurs d’étoffes toujours nouvelles et toujours
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à la mode. Ces deux hommes étaient Guibal Anne Veaute dont le père, fils aîné de la rénovatrice de l’industrie castraise, avait abandonné la draperie après son élection au Corps législatif en 1800, et Guibal le jeune, frère cadet du député au Corps législatif ; tous deux, d’ailleurs, à la tête chacun d’une maison. Le premier, Guibal Anne Veaute, s’attacha surtout à introduire sur la place de Castres des articles qui, jusque-là, ne se fabriquaient qu'à l'étranger, et à inventer des tissus nouveaux ; en 1818, il introduisit la fabrication des draps dits € draps casimirs » qui, jusque-là, ne se fabriquaient qu’en Belgique et en Angleterre; en 1819, les casimirs étant tout d’un coup passés de mode, il inventa les draps dits (€ draps cuirslaine. » Guibal le Jeune porta son activité vers le perfectionnement des machines et la bonne organisation du travail; c’est lui qui organisa la première filature de laine à moteur qu’il y ait eu dans le Tarn, lui qui introduisit les machines à tondre et à garnir les draps.
À Mazamet, un de ceux qui contribuèrent le plus à la prospérité de l’industrie, fut David Cabibel. C’est lui qui eut le mérite de fonder la première grande société qu'il y ait eu dans le Tarn pour la fabrication des draps et de montrer ainsi la force de l’association. Sous le nom de « Société
des Casernes », nom tiré du bâtiment ou s’établi-
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rent les ateliers de la Société, il fonda, en 1807, une société de dix membres, au capital de 280.000 franes, qui fut à la tête de l’industrie du pays pendant sa courte existence (1807-1814) et qui, à sa dissolution, donna naissance à six maisons nouvelles. Nous ne suivrons pas toutes les choses de l’évolution de l’industrie lainière dans le Tarn, de 1790 à 1830, nous nous contenterons de dresser un tableau, canton par canton, de l’importance de cette industrie en 1830, époque qui termine une période de son évolution et en ouvre une autre.
En 1830, on comptait à Castres soixante-dixsept ateliers de tissage dont sept de vingt-quatre à cent métiers, dix-huit de huit à vingt-quatre et cinquante-deux de un à huit; au total, six cent quatre-vingt-onze métiers qui consommaient environ 400.000 kilos de laine provenant de l'Espagne et des départements de l'Aude, de la Haute-Garonne, du Gers et des Pyrénées-Orientales et qui produisirent environ dix-sept mille pièces valant 3 millions de francs (1). La filature comptait, dans le canton de Castres, quarante assortiments.
Mazamet avait, à ce moment, une industrie
beaucoup plus importante que (Castres. Sur
(1) Stalistique de l'arrondissement de Castres, par Anacharsis Combes.
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16.253 habitants que comptait, en 1830, le canton de Mazamet, 9.000 vivaient de l’industrie. La fabrication de tout le canton était de soixante mille pièces d’étoffes de laine de toutes sortes, valant 6 millions de francs (1). Les divers ateliers de filature du canton contenaient environ trente assortiments.
Dans les cantons de Vabre et Brassac, l’industrie lainière commençait à entrer dans la période de déclin, quoique ces deux cantons soient peutêtre ceux où l’industrie lainière existe depuis le plus longtemps (il y a à Brassac une maison qui a été créé en 1640, et qui existe encore de nos jours sous la même raison sociale). Toutefois, Brassac produisait deux mille quatre cents pièces et Vabre trois mille trois cents, mais c’étaient des tissus de peu de valeur et où il entrait surtout du coton.
Dans le canton de Dourgne, il y avait environ trois cents métiers produisant quinze cent mille francs de tissus de laine.
Dans le canton de Roquecourbe, la branche de l'industrie lainière qui était et qui est encore aujourd’hui surtout florissante était la bonneterie;
le nombre des bonnets sortant annuellement des
(1) Statistique de l'arrondissement de Castres, par Anacharsis Combes.
ateliers de Roquecourbe était de soixante mille douzaines valant à peu près 700.000 francs.
Le canton de Saint-Amans, aujourd’hui un des plus importants du département au point de vue de l’industrie lainière, n'avait, à cette époque, que vingt-trois fabricants dont les ateliers avaient une production annuelle d'environ trois mille pièces, une filature et quelques foulons.
Le canton de Vielmur possédait une fabrique d’une étoffe mélangée laine, coton et filoselle appelée à cette époque serge et qui est le premier essai des tissus que fabriquent actuellement en énormes quantités les usines castraises et une filature comprenant sept assortiments. Ces deux usines employaient deux cent dix ouvriers.
Dans le canton de Labruguière, les fabriques de tissus de laine produisaient environ quinze cents pièces. Enfin, dans le canton de Lacaune, il y avait une filature comprenant quatre assortiments.
En résumé, en 1830, les établissements de l’arrondissement de Castres produisaient environ cent deux mille pièces d’étoffes de laine et soixante mille douzaines de bonnets, le tout ayant une va-
leur approximative de 15 millions de francs.
$ 2. — L'industrie lainière dans le Tarn de 1830 à 1860. Nouveau changement d'orientation de la fabrication des tissus sous linfluence de M. Houlès. Tableau de l’industrie de la draperie dans le Turn en 1860.
À.la suite de la Révolution de 1830 une crise industrielle violente éclata dans toute la France, de nombreuses faillites furent déclarées dans tous les centres industriels. Elbeuf, Louviers, Sedan, les rivales les plus directes de Castres et de Mazamet, perdirent la moitié de leur commerce de draperie. À Castres et à Mazamet, trente maisons peut-être disparurent.dans la tourmente. Mais, une fois encore, les industriels tarnais dirigèrent vers de nouveaux genres de fabrication leur activité et, grâce à ce changement d'orientation, l'industrie de leur pays reprit sa marche en avant un instant interrompue.
A Castres, un tissu sur filoselle (la filoselle est une sorte de bourre de soie), appelé serge ou sargue, qui, dans la période précédente, ne se fabriquait que dans le seul canton de Vielmur, devint la base de l’industrie; certains des articles qui, dans la période précédente, avaient fait la réputation de la fabrication castraise, notamment les
« cuirs-laines », continuèrent à se fabriquer, mais
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en bien moins orande quantité qu'avant la crise de 1830. En 1858, il y avait à Castres quinze maisons fabriquant plus spécialement les anciens genres et onze maisons produisant surtout des serges ou sargues; rien que pour ce seul article, la production annuelle des usines de Castres s’élevait à soixante mille pièces. Les filatures étaient au nombre de six (1). À partir de 1830, l’industrie de la draperie, déjà plus florissante à Mazamet qu’à Castres, se développa beaucoup plus dans cette ville. Ce qui contribua le plus à ce résultat, c'est qu'il y avait, à ce moment-là, à Mazamet, l'industriel le plus remarquable qu’il y ait jamais eu à la tête d’une fabrique de draperie dans le Tarn : Pierre Houlès. Pierre-Klie Houlès (1793- 1859), après avoir été successivement teneur de livres dans la maison Olombel, puis directeur de cette maison, la quitta en 1819 et fonda avec son frère la maison Houlès, d’abord simple maison de commerce et usine d’apprêts. Il commença à fabriquer en 1823 et, dès 1830, il passait d’importants marchés de molletons de marine pour Brest et Lorient, chose toute nouvelle dans le Tarn. À la suite de la Révolution de 1830, le gouvernement,
obligé de pourvoir à l’habillement de sa nouvelle
(1) L'industrie au Congrès méridional, par Edmond de Planet.
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armée chargea le maréchal Soult de s'adresser aux manufacturiers du Midi. Celui-ci, originaire de Saint-Amans-Soult, près Mazamet, et par conséquent particulièrement intéressé à favoriser l’industrie du Tarn, proposa aux industriels de Castres et de Mazamet une partie des fournitures de draps de troupe. Pierre Houlès accepta ces’ propositions et employa bientôt à l'exécution de ces fournitures quinze cents ouvriers de Mazamet et des communes voisines; à la fourniture des draps de troupe, il joigunit, en 1832, celle des bonnets de marine. En 1837, il introduisit à Mazamet les « métiers à la Jacquart. » Les ouvriers firent une si violente opposition à l'introduction de ces métiers, que cela tourna presque à la révolution; mais tout rentra bientôt dans l’ordre grâce à l'énergie du maire alors en fonctions à Mazamet, Pierre Vidal aîné. Quelques années après, il fit monter, dans ses ateliers, les premiers métiers à filer en fer à deux cents broches, dits « Mull- Jenny », qu’il y ait eus dans le Tarn, et qui, en très peu de temps, remplacèrent partout les anciens métiers « Jeannette » en bois à quarante broches. Tout cela amena l’industrie de Mazamet à un tel degré de prospérité, qu'en 1858 il y avait, dans la ville même ou dans les communes immédiatement voisines, quarante-six fabriques de dra-
perie et vingt filatures.
er AD EE Labastide-Rouairoux possédait, à la même époque, douze fabriques'de drap. Il y en avait sept à Brassac, huit à Vabre, quatre à Boissezon, deux à Dourgne, une à Sémalens. Pour la bonneterie de laine, les deux centres étaient Roquecourbe, où étaient installées six maisons s’occupant de cette industrie, et Labruguière, où deux maisons fabriquaient un genre de bonneterie tout spécial,
la bonneterie dite « orientale. »
$ 3. — Le commerce des laines. Son apparition en 1810 ; sa transformation en 1858 par suite de l'arrivée des premières peaux de moutons en laine de la Plata à Mazamet. Création dans cette ville de l'industrie du délainage.
Pendant que la fabrication de la draperie poursuivait, dans le Tarn, son évolution durant cette
période de 1790 à 1854, parallèlement à elle se développait le commerce des laines ; l’industrie, toute nouvelle, du délainage apparaissait à la fin de la période.
Le but premier des manufactures castraises avait été d'utiliser les laines produites par les troupeaux des parties montagneuses du Tarn; mais, par suite de l'extension prise par l’industrie, la quantité de laines produite par les moutons du Tarn devint manifestement insuffisante.