CHAPITRE IX
Rapports entre le Capital et le Travail
$ 1. — Durée du séjour dans l'atelier.
D'une façon générale, dans les diverses branches de l’industrie de la laine et de la peau de mouton dans le Tarn, les ouvriers restent longtemps chez le même patron. Dans les manufactures de draperie-nouveauté, de molletons et flanelles de Mazamet et de Labastide, il n’est pas rare de voir des ouvriers qui travaillent depuis plus de trente ans dans la même usine; il en est de même dans les fabriques de tissus mélangés de Castres, dans les ateliers de bonneterie et dans les délainages de Mazamet. Seuls les ouvriers mégissiers de Graulhet font exception ; la raison est la suivante : il y a à Graulhet un très grand nombre de patrons et le travail se fait par à-coups, il y a des moments de chômage complet et des moments où la main-d'œuvre est totalement insuffisante pour
l'exécution des commandes. À ces moments-là,
et quoique les salaires soient, en apparence, les mêmes dans toutes les usines, les patrons cherchent à se prendre les ouvriers en leur offrant un salaire un peu plus élevé que le voisin; puis, la période d'activité étant passée, s'ils ont quelques ouvriers de trop, ils les congédient.
Aussi, bien rares sont à Graulhet les ouvriers travaillant seulement depuis dix ans dans la même
usine.
$ 2. — Chômage et morte saison.
Les chômages sont particulièrement fréquents dans le délainage et dans la mégisserie. Dans la première de ces industries, le chômage a lieu à époque presque fixe : de juillet à septembre, sauf excep-
tion ; il y a à cela deux raisons: d’abord l'opération de l’'étuvage est beaucoup plus difficile à mener à bien, lorsqu'il fait très chaud ; on court beaucoup plus le risque de laisser les cuirs se piquer ; puis, les diverses opérations de trempage, sabrage, retrempage, etc., exigent des quantités d’eau énormes, et, par suite de la sécheresse, les divers cours d’eau qui alimentent les usines sont souvent presque à sec à ce moment-là.
L'année dernière, par exception, iln’y a pas eu
de chômage estival, et cela pour deux raisons :
d’abord l'été ayant été très humide, l’eau n’a Jamais manqué; ensuite, les patrons ayant eu leurs usines inactives de janvier à mai, à cause de la grève, voulaient, à tout prix, d’abord délainer les peaux qu'ils avaient en magasin, ensuite rattraper le temps et l’argent perdus. Ce chômage des usines de délainage n'est pas très nuisible, au fond, à leurs ouvriers; ceux-ci, en effet, sont des paysans d’origine ; juillet, août, septembre, sont les mois où les travaux agricoles battent leur plein; les ouvriers quisont propriétaires de quelques champs, et ils sont nombreux, vont les cultiver ; les autres se louent d’abord pour faire la fenaison et la moisson, ensuite ils vont vendanger dans l'Aude et l'Hérault. |
Les mégissiers sont, parmi toutes les catégories que nous étudions, les plus éprouvés par le chômage. Dans la mégisserie, le chômage n'est pas régulier comme dans le délainage; ce qui Île détermine, ce n’est pas la température, ce sont les variations de prix des cuirots bruts et des cuirs mégissés. La peau pour doublure de chaussures, qui est l’article le plus couramment fabriqué à Graulhet est concurrencé par la toile et le pégamoid, article d’un prix peu élevé; dès que le prix du cuir mégissé dépasse celui de la toile où du pégamoiïd, les fabricants de chaussures cessent de
l'employer. D'autre part, les cuirots bruts ont at-
teint, à certains moments, dans ces dernières années, des prix très élevés (32 francs la douzaine premier choix Buenos-Ayres en fin 1905, 35 fr. en fin 1906 et plus encore en 1907); ces hauts prix avaient pour causes les prix très élevés des peaux en laine, sur les marchés d’origines et les importants achats de cuirots bruts, faits sur la place de Mazamet, par les mégissiers des Etats-Unis; lorsque les cuirots bruts sont à des prix aussi élevés, il faut, si l’on ne veut pas perdre, vendre les cuirs mégissés très chers, alors il ne se présente plus d'acheteurs et les patrons mégissiers sont obligés, ou d’emmagasiner Îles cuirs et de constituer un stock, ou d’arrêter la marche de leurs usines. Telle est la cause des longs et fréquents chômages qu'ont à subir les ouvriers de Graulhet. De plus, chez les mégissiers, il y a, depuis quelques années, un chômage chronique, qui provient surtout de ce que l’on a remplacé les hommes par les femmes, dans beaucoup de cas.
Dans la fabrication des draperies - nouveautés, molletons et flanelles, il n’y a pas de chômage, du moins de chômage complet ; lorsque les commandes sont peu importantes on est quelquefois obligé de diminuer la durée de la journée de travail, d'arrêter une partie des métiers, mais c’est
un Cas presque sans exemple que celui d’une
usine chômant complètement. Il en est de même, aujourd’hui, dans la fabrication des tissus m'élangés; autrefois, lorsqu'on fabriquait surtout de la péruvienne, c’est-à-dire une étoffe pour vêtement d'hiver, il y avait des périodes de chômages; il n'y en a plus depuis qu’on fabrique en grande quantité des draps pour costumes de garçonnets et pour confection de casquettes.
Dans les usines d’effilochage et les ateliers de bonneterie, il n’y a pas de chômage régulier.
$ 3. — Les grèves
Jusqu’à la fin du siècle dernier, il y avait eu très peu de grèves dans l’industrie lainière tarnaise. Une grève de tisserands à Mazamet en 1888, grève motivée par des demandes d’augmentation de salaire, marquée par quelques violences et qui amena une des plus importantes maisons de Mazamet, qui à ce moment là faisait à la fois du délainage et de la fabrication, à abandonner cette dernière industrie ; une grève de tisserands à Castres, en 1895, en vue de l'unification des tarifs et d’une augmentation-de salaire; deux grèves de mégissiers à Graulhet en 1885 et en 1888, toutes deux en vue d’une augmentation de salaires ; quelques grèves partielles dans plusieurs usines de
Graulhet, en 1892, en vue d’obliger les patrons à
supprimer les machines qu’ils avaient fait installer et à revenir au travail à la main; tel est le bilan de grèves dans l’industrie lainière tarnaise, jusqu’en 1900.
Depuis 1900, il y a eu à Mazamet deux grèves particulièrement longues dans l’industrie du délainage, quelques grèves partielles dans la fabrication de la draperie; une grève des charretiers, enfin, une très longue grève dans la plus importante usine de mègisserie. À Graulhet les mégissiers sont en grève depuis plus de deux mois, ils demandent une augmentation de salaire de Ofr. 25 par jour pour les femmes, et, pour les hommes, la réduction de durée de la journée de travail : de neuf heures et demie à neuf heures.
De toutes ces grèves, celle des délaineurs en 1909 a été la plus longue, la plus intéressante par les questions soulevées et en même temps celle marquée par les incidents les plus violents. Après avoir éclaté dans les premiers jours de janvier, elle ne s’est terminée que le 6 mai. Le motif principal de la grève était l’augmentation des salaires de toutes les catégories d'ouvriers employés dans les délainages, les sabreurs exceptés; les sabreurs ne réclamaient rien, mais se solidarisaient avec les autres. D'ailleurs la disproportion énorme entre le salaire des sabreurs et ceux des autres
catégories d'ouvriers était, au fond, la cause de la
grève; au moment de la grève de 1903, les patrons s'étaient laissés entraîner à accorder aux sabreurs des salaires beaucoup trop élevés par rapport à ceux des peleurs; ils s’y étaient laissés entraîner d'autant plus facilement que les sabreurs sont très peu nombreux : une douzaine dans les usines les plus importantes, de huit à dix dans la plupart des usines, et que par suite la hausse de leur salaire a beaucoup moins d'importance pour les patrons que la hausse des salaires des ouvriers des autres catégories. Au moment où a éclaté la dernière grève, on peut dire sans aucune exagération, que le salaire moyen d’un sabreur était le double du salaire moyen d’un peleur. Certes, il n’est pas niable que le travail du sabreur est plus pénible que celui du peleur, quoiqu'il soit beaucoup moins pénible et moins dangereux depuis la généralisation de l’emploi des sabreuses anglaises ; 1l n’est pas niable non plus que les sabreurs sont plus exposés que les autres ouvriers à contracter le charbon. Mais enfin cela ne pouvait justifier une pareille disproportion entre le salaire de deux catégories d'ouvriers travaillant côte à côte, surtout étant donné qu'il ne faut pas plus d'apprentissage pour devenir un bon sabreur qu’un bon peleur.
Les ouvriers présentaient aussi quelques autres
revendications; ils demandaient que louvrier
commandé pour venir à l'usine et qui, à son arrivée, n'aurait pas de travail, touche une indemnité de déplacement ; ilarrive, en effet, assez souvent dans le délainage, que le contremaitre comp- -tant que la fermentation des peaux d’une étuve sera terminée le lendemain, dise aux ouvriers de venir pour les peler; puis la fermentation étant retardée par suite de circonstances climatériques imprévues, le contre-maître s'aperçoit que Îles peaux ne sont pas prêtes à peler et renvoie les ouvriers; c’est, dans ces cas, que ceux-ci désiraient obtenir une indemnité.
Une autre revendication des grévistes était la suivante : dans les pelages mixtes, c’est-à-dire où travaillent ensemble des hommes et des femmes, les peaux seraient réparties de façon à ce que Îles salaires des peleuses ne puisse jamais équivaloir à ceux des peleurs; par exemple, lorsqu'on donnerait à chaque peleur cent peaux à peler, chaque peleuse n’en recevrait que soixante-dix.
Ce qui rendait, dès la première heure, la solution de la grève beaucoup plus difficile, c’est que les patrons présentèrent aussi une revendication. Dans l’industrie du délainage, la cessation brusque du travail constitue un véritable sabotage. Les étuves des usines sont, en effet, constamment remplies de peaux, elles en contiennent quinze,
vingt, vingt-cinq mille, selon l'importance de
l’usine, et aussi selon le moment; ces peaux doivent être prêtes à peler au bout d’un temps très variable; si on ne les pèle pas au moment où elles sont prêtes, les cuirs se piquent et perdent presque toute leur valeur. Le patron qui se trouve avec des étuves contenant vingt-cinq mille peaux quiseront prêtes à peler, certaines dans deux jours, certaines dans trois ou plus, et dont les peleurs abandonnent brusquement le travail, subit une perte importante.
C'est ce qui était arrivé au début de la dernière grève, les ouvriers avaient abandonné le travail sans prévenir, et, par leur faute, quatre ou cinq cent mille peaux avaient étéavariées. Les patrons, pour éviter le retour de semblables faits, demandaient- l'établissement d’une caisse de garantie, organisée de la façon suivante : cette caisse serait alimentée par des prélèvements sur les salaires des ouvriers qui formeraient une masse déposée entre les mains des patrons; si les ouvriers abandonnaient brusquement le‘travail, le contenu de la caisse deviendrait la propriété des patrons, en compensation du préjudice causé. À époque fixe, les salaires ainsi retenus seraient restitués aux ouvriers, mais de telle façon que la caisse contienne toujours une certaine somme.
Il n’y avait là qu'une demande parfaitement
normale; tout contrat peut, en effet, comporter
une clause pénale pour le cas où un des contractants ne tiendrait pas ses engagements; en organisant cette caisse de garantie on ne faisait pas autre chose qu'adjoindre une clause pénale au contrat de travail. à
La grève présenta toutes les péripéties habituelles : manifestations, attentats contre les usines et les maisons des patrons, déploiement de troupes pour maintenir l’ordre, organisation de soupes communistes, exode des enfants, interminables pourparlers entre les commissions patronales et ouvrières, propositions et tentatives d'arbitrage. restées sans effet, de tous les hommes politiques.
Enfin, après quatre mois, l'accord se fit, les ouvriers recevaient satisfaction presque complète sur toutes leurs demandes d'augmentation de salaires. Les patrons obtenaient la création d’une caisse de garantie, mais, à notre avis, insuffisamment dotée. Voici, en effet, la partie relative à cette caisse, du règlement et tarif des travaux de délainage signé par les membres des deux commissions, et que nous avons rapporté en entier au troisième chapitre de cette même partie : « Il sera alloué un salaire supplémentaire de 0 fr. 15 par cent peaux pour les peleurs, 0 fr. 015 l'heure pour les marragos, et 0 fr. O1 pour les femmes d'usine. Le 1e janvier on arrêtera le compte des
sommes ainsi gagnées du 30 juin au 31 décembre ;
ces sommes seront payées le 31 mars. De même, le 30 juin on fera le compte des sommes ainsi gagnées du 31 décembre au 30 juin et ces sommes seront payées le 30 septembre. Dans le cas où il y aurait un abandon brusque de travail, laissant la marchandise en souffrance, les sommes sus-indiquées reviendront au patron. » :
Calculons ce que peut contenir une telle caisse dans une usine d'importance moyenne, lorsqu'elle contient le maximum, c’est-à-dire le 30 mars et le 29 septembre, et lorsqu'elle contient le minimum, c’est-à-dire le 31 mars et le 30 septembre. Pour la simplicité des calculs, nous ne tiendrons pas compte des périodes de chômage. Admettons que, dans une usine type, les peleurs pèlent 6.000 peaux par jour en moyenne et qu'il y ait douze marragos et dix femmes d'usine, tous les jours la caisse de garantie recevra 9 francs provenant des prélèvements sur les salaires des peleurs, 2 fr. 25 provenant des prélèvements sur les salaires des marragos, 1 franc provenant des prélèvements sur les salaires des femmes, au total 12 fr. 25. Admettons que l'usine travaille vingtcinq jours par mois, la caisse de garantie touchera tous les mois 806 fr. 25. Au 30 mars et au 29 septembre la caisse contient les versements de neuf mois, elle contient donc, par conséquent, 2.760
francs environ; le lendemain, les prélèvements
sur les salaires des ouvriers pendant six mois leur étant remboursés, la caisse ne contiendra plus que 920 francs; au 30 septembre elle contiendra même bien moins, car elle contiendra les prélèvements sur les salaires des ouvriers du 1°" juillet au 30 septembre, et, à cette époque, les usines chôment. La garantie accordée aux patrons est donc bien précaire.