‹ L'Industrie Laitière en NormandieChapitre 44 sur 63 · BERG · texte numérisé non relu

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La qualité des produits obtenus a assuré à la laiterie d'Isigny de très hauts cours sur le marché des Halles. La moyenne des prix atteint 4 fr. et 4 fr. 50 le kilo, supérieure de 0,30 ou 0,40 centimes à celle des meilleurs beurres d'autres coopératives. Les cultivateurs auraient ainsi reçu Jusqu'à 17 et 18 centimes par litre de lait. Îls n'ont jamais subi entièrement en tout cas les dépressions des cours, car un ingénieux moyen «e leur directeur les dégage en partie de ce joug que les coopéralives ordinaires obligées de vendre immédiatement sur le marché subissent toujours.

Lorsque les prix sont jugés trop bas, peu rémunérateurs, 1l offre au conseil d'administration d'acheter audessus du cours. Celui-ci aurait vraiment tort de relu- . ser puisqu'ainsi les membres de la société vont recevoir plus de leur litre de lait ; de son côté l'industriel directeur trouve dans l'exportation un débouché sans doute avantageux pour le beurre qu'il a acheté. Déjà possesseur dans son entreprise particulière d'une vieille marque de beurre bien connu à l'étranger, il en a créé une seconde de qualité supérieure pour le beurre qu'il achète à la coopérative et qui, fabriqué avec les derniers perfectionnements, est lout indiqué pour se conserver longtemps, une fois comprimé et emballé comme les produits destinés à l'exportation.

En face d’un tel exemple les partisans de la coopérative pure se plaindront sûrement que la plus grosse

part des bénéfices puisse aller ainsi à l'industriel mais les

culüivateurs producteurs seraient mal venus de se plaindre puisqu'ils profitent tout de même et sûrement d’une opération commerciale qu'ils n'étaient point capables de lancer tout seuls. L'industriel a dû faire en eflet de larges sacrifices pour répandre la marque et la faire connaître. Î1 courait de gros risques peut-être alors que tous les mois les coopérateurs touchaient leur part certaine. La réussite le récompense du mal qu'il s’est

donné.

Conclusion sur les coopératives en Normandie.

Malgré les résultats intéressants obtenus par quelques sociétés en Normandie, ce ne sont jusqu'à présent que de rares exceptions absolument perdues dans la foule des établissements industriels particuliers. Pourquoi les coopératives de laiterie ne se sont-elles pas multipliées ici comme ailleurs, quels obstacles ont-elles donc rencontrés ? Tous les auteurs qui se sont posé la question, toutes les personnes autorisées auxquelles nous nous sommes adressés, leur demandant les causes de cette anomalie, ont répondu de la même façon, en invoquant | une raison d'ordre psychologique : le Normand manque d'esprit d'association ; il est avant tout individualiste. On connaît bien en effet ce caractère qui pousse à un degré très accentué la méfiance du prochain. En Normandie on se mélie de son voisin, de son ennemi, de son ami, de tout le monde, mais spécialement de

rio

celui qui prétend chercher le bien de tous, car on ne pourra jamais comprendre que le mobile qui pousse un individu à agir puisse être autre que son propre intérêt personnel. Le gros industriel s’établissant dans l'intention avouée de faire fortune sera vu d’un meilleur œil encore, que l'apôtre désintéressé de la coopération. Sur un tel terrain ce dernier prêche sans résultat. «Malheureusement, écrit M. le sénateur Fortier, chez nous la mise en commun des moyens de production, ou des produits eux-mêmes en vue d’un travail plus économique, d’une fabrication plus parfaite, ou d’une réalisation plus facile, plus avantageuse a bien du mal à être comprise et surtout à être admise et acceptée. L’esprit du Normand se prête difficilement à l’idée d’association : il y viendra certainement mais lorsque d'autres, beaucoup d’autres, l’auront devancé, distancé dans cette voie en s’assurant une situation prédominante, d'où il sera par suite bien difficile de les déloger » (1). Il semble en effet que la routine soit le seul guide que le paysan suive avec une ténacité aveugle et que ce soit plus encore peut-être par la force de l’habitude que par Cindividualisme pur qu’il résiste à l’adoption des coopératives dont la nouveauté le surprend ». « On ne voit pas en effet, a dit M. Jean Périer, que les

Normands soient plus indépendants d'esprit que les

1. Visite aux laileries coopératives des Charentes, par M Fortier, président du Syndicat agricole de la Seine-Inférieure.

Danois ou les Américains réputés à juste titre pour leur amour des coudées franches et qui cependant les uns et les autres mettent largement en pratique le principe de l'association agricole » (1). C'est tout à fait notre avis, on oppose plutôt aux coopératives apathie et indifférence qu'une volonté bien arrêtée.

Il n'y à pas de contrée en France qui à première vue paraisse plus propice à l'établissement des sociétés de coopération. La Normandie est en ellet un pays de moyenne et de petite propriété. Les fermiers à l'aise ayant comme on dit vulgairement du foin dans leurs bottes n'y sont pas rares ; et s'ils voulaient s’allier entre eux, en bien des endroits ils n'auraient même pas besoin, étant données les faibles ressources nécessaires pour la mise en train d’une coopérative de laiterie. de recourir à un capitaliste étranger. Mais c’est sans doute justement parce qu'ils ont été Jusqu'ici facilement dans l'abondance, qu'ils n'ont point songé à s'unir entre eux afin de retirer directement le plus grand profit possible de leur production. C'est là une loi qui se vérifie pour les peuples comme pour les individus que la pauvreté est la mère de l’industrie. Sur les bonnes terres de certains plateaux de Normandie on en est encore aux pratiques agricoles arriérées des siècles derniers, alors que

la culture scientifique triomphe dans les plaines arides

1. L'exportation des beurres français en Angleterre, par M. Jean Périer, consul de France, attaché commercial à l’ambassade de Londres.

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