CHAPITRE IT
L'industrie des bronzes est à tous égards digne du plus vif intérêt. Les révolutions qu’elle a subies, sa situation actuelle, les bases sur lesquelles elle repose; vont à chaque pas nous offrir la vérification des idées générales que nous esquissions tout à lheure, et ce ne seront pas les seuls enseignemens de l’étude à laquelle nous allons nous hvrer.
Cette étude, il ne nous sera pas possible de la débarrasser entièrement de quelques détails techniques dont nous ne nous dissimulons pas l’'aridité. Mais quand nous aurons dit que ces détails seront nouveaux pour une partie des fabricans eux-mêmes ; que chez quelques-uns, par exemple, et dans les recherches auxquelles nous nous sommes livrés, nous avons rencontré une ignorance à peu près complète de la nature et des lois du métal sur lequel ils opèrent, on comprendra que nous ne puissions nous soustraire à quelques développemens scientifiques.
De telles circonstances élèvent notre mission.
Notre langage doit s’en ressentir.
Les calculs des hommes les plus compétens ne portent pas d’ailleurs à moins de 20 millions de francs les produits annuels de l’industrie des bronzes. Sur cette somme , les exportations s'élèvent à plusieurs millions. La France ne rencontre ni sur son marché, ni ailleurs, aucune concurrence dans ce genre d'industrie ; nous ne saurions donc y consacrer un examen trop attenitif.
Le bronze n'est pas un métal pur; c’est un alliage, c’est-à-dire un: combinaison de plusieurs métaux. Les, proportions en sont extrèmement variées. Le métal des canons, le métal des cloches, celui des statues, celui des mé: dailles, des cymbales, et enfin de l’industrie
plus spéciale que nous examinons ici, et qui a pour but l’ornement intérieur, porte le nom générique de bronze.
La composition du bronze, pour les divers objets auxquels on le destine, est la base essen: üelle de cette grande industrie, Des progrès de la fonderie en bronze dépend , pour cette fabrication , la possibilité de satisfaire aux exigences de l’art et à celles du bon marché.
Dans l’organisation actuelle de l’industrie des bronzes , et à part quelques grands établissemens, les fabricans de bronzes ne font pas leur métal. Ils remettent leurs modèles à dés fondeurs qui exercent spécialement ce genre d'industrie. La plupart des fondeurs composent leur alliage sans principes certains ; ceux qui apportent de la loyauté dans leur profession se règlent sur les habitudes d’une plus ou moins longue expérience, s’éclairant des plaintes ou des éloges des fabricans pour qui ils travaillent; les autres, et le nombre en est plus grand, tendent constamment à abaisser le titre du bronze, c’est-à-dire à y introduire moins de cuivre , et plus de zinc ou deplomb, parce que ces métaux coûtent moins quelecuivre.
Les fondeurs emploient habituellement ce qu'ils appellent la mitraille pendante et la mutraille fondue. Ce sont les vieux bronzes dorés dont on a enlevé l'or, les objets fondus avec le même alliage, mais non dorés et mis au rebut, comme vieux flambeaux, vieux chenets, et enfin les vieux débris de cuivre jaune de toute espèce.qui se trouvent dans le commerce; ils ajoutent aux vieux bronzes ce qu’ils croient nécessaire pour les rendre meilleurs, ou pour y réaliser un plus fort bénéfice, ou, quand ilsles Supposent de bonne qualité, ils ne font que les mettre en fusion pour en remplir leurs moules. Lorsque les fondeurs ne peuvent pas se procurer de ces vieux bronzes , ils prennent alors dans la mitraille pendante les débris de chaudrons qui sont en cuivre jaune, et ils y ajoutent des débris de cuivre rouge étamé; ils fondent ainsi ensemble environ 75 parties de cuivre jaune, et 25 de cuivre rouge chargé de soudure et d’étamage, et coulent avec cet alliage les pièces qui leur sont demandées.
Or, le cuivre jaune du commerce contient moyennement sur cent parties :
Cuivre pur. .
; LAINE Étain.
Piomb::
Et le cuivre rouge, chargé d’étamage et de soudure , contient environ :
Ainsi l’alliage ordinaire des fondeurs en bronze se trouve généralement composé de :
dep
Cuivre Dur AMEN Pan tr Lace Plambiiuis, nur:
Cuivre pur. An LAINE TLC PA HE, 1 ;
PIOMD Css 0,3
Tel est, d’après les procédés empiriques généralement suivis par les fondeurs, alliage moyen qu'ils livrent aux fabricans de bronze doré. Cet alliage est-il le plus convenable pour l'ajustement, pour le tour, pour la ciselure, et surtout pour la dorure? Des expériences faites par des praticiens consommés , des analyses des bronzes qui remplissaient le mieux les diverses exigences des professions entre les mains desquelles les bronzes passent successivement, démontrent que cet alliage n’est pas le meilleur.
Il paraît certain que lalliage le plus complètement salsfaisant est celui qui se compose ainsi :
CUINEE. , , ., < 9 Ar su D id
DOM eo
Lorsque l’on veut un alliage plus coulant encore et moins coûteux à la dorure, on conserve les mêmes proportions de cuivre et de zinc; mais on y ajoute { seulement d’étain et 3 de plomb. Cet alliage a moins de ténacité et plus de poids , c’est-à-dire qu’il participe davantage des qualités du plomb, qui est moins tenace et plus dense que l’étain. C’est cette augmentation de densité qui donne de l’économie dans la dorure, Mais si, pour accroître cette économie, on augment davantage la dose de plomb, le métal alors vient mal à la soudure.
Comment les progrès des arts chimiques, si rapides en France depuis quarante ans, même en ce qui touche au traitement des métaux, à qui la chimie fournit des méthodes d’analyse si faciles et sisûres, n’ont-ils pas mieux pénétré dans une industrie si importante ? Ecoutez les fabricans de bronze , les doreurs , les fondeurs même, ceux d’entre eux du moins qui exercent honorablement leur profession ; tous sentent et proclament l'insuffisance des méthodes actuel-
lement suivies ; il n’en est pas un qui, consulté particulièrement, ne reconnaisse la nécessité d’une prompte intervention de la science; pas un qui ne croie qu’elle pourrait déterminer des procédés d’ou résulterait une fixation certaine du titre du métal, pour divers usages indiqués ; pas un qui ne signale plusieurs points où l’industrie souffre, et a besoin de lumières et de conseils. Mais ces vœux isolés sont sans puissance et sans effet, et, quand on a cherché à déterminer la réunion des fabricans à faire un fonds commun pour demander des recherches à la science , il a été impossible de s'entendre, et ni pour le titre de Palliage, ni pour la découverte de vernis propres à conserver la dorure, ni pour celle des moyens employés par les Anglais dans l'application de leur vernis sur certains ouvrages de consommation courante, ni pour un meilleur procédé pour le mat, rien n’a pu être fait.
Pour mieux juger de l'extrême importance des progrès de l’art de la fonderie pour.le développement de l’industrie des bronzes, arrêtonsnous un moment à l’exhibition de MM. Richard et Quesnel , fondeurs. Voici le pêcheur napolitain de Duret. La pensée de l'artiste a-t-elle été au-delà de lexécution du fondeur ? Son modèle avait-il plus de grâce, plus de fermeté, plus de cette vivace et fine nature des enfans du Midi? Mais peut-être est-ce au ciseleur qu’il faut rendre grâce de cette délicatesse et de cette pureté ? Nullement ; le ciseau a seulement effacé les coutures des pièces de moulerie ; la statue n’en porte pas d’autres traces. Vous la voyez là de fonte brute, Supposez une fonte mal faite, où la matière n'aurait pas pris aussi complètement
l'empreinte du moule, où quelques pièces , ce:
qui arrive si souvent, auraient présenté des rentrées ou des saillies par-delà celles du modèle , la trace du ciseau ne pourrait pas se dissimuler , et aussi bien pour les artistes que pour les praticiens , laltération de la pensée du statuaire £erait évidente. Ainsi la statue perdrait considérablement de son prix; et cependant l’intervention nécessaire du ciseleur en aurait notablement augmenté la dépense.
Voici maintenant quatre petits bas-reliefs, modelés d’après Barye. MM. Richard et Quesnel les exposent tels que leur seule industrie les leur a fournis. Ce sont des pièces de fonte brute. Les coutures des moules y sont encore. Ce chien d'arrêt au milieu de roseaux, ce cerf lancé à travers des arbres abattus, cet aigle dont un ennemi mterrompt le repas sanglant, ce ne sont pas seulement des chefs-d’œuvre de composition,
mais de fabrication ; art n’a rien à y reprendre, et, par la perfection de la fonte, obtient ce qu’il faut le plus ambitionner pour lui et avec lui, la popularité. Ces produits peuvent en effet se livrer à bon marché. S’il eût fallu obtenir le même travail par le ciseleur , Populence seule en pourrait jouir.
Telle est aussi cette admirable coupe de Benvénuto Cellini, également exposée par MM. Richard et Quesnel, en foate brute, et que bientôt pourront posséder les fortunes médiocres. Grâces en soient rendues à ces habiles et modestes fabricans ! Nous signalions tout à l'heure l'absence de goût qui règne encore parmi les consommateurs habituels de ce genre de produits. Que MM. Richard et Quesnel continuent à offrir les secours de leur art aux artistes qui veillent avec le plus de sollicitude à répandre dans les masses la connaissance et l'amour du simple et du beau; ils se seront placés parmi les hommes les plus utiles à leur pays. Il n’est pas de puissance plus moralisatrice que celle des beaux-arts quand le bon goût la dirige.
Il se présente ici une preuve bien frappante de linstruction que le classement des produits aurait pu offrir aux hommes les moins exercés. À côté de ces chefs-d’œuvre de l’art de la fonderie, supposez que l’on eût placé le chefd'œuvre de ciselure exposé par un autre fabricant, M. Soyez. C’est un buste du Roi, de fonte brute aussi, sauf l’épaulette de gauche et les cheveux. Comparez d’abord cette fonte à celle de MM. Richard et Quesnel.
M. Soyez, il est vrai, ne recherchait point ici la perfection de la fonte, et au travail qu’il a fait subir à l’épaulette et aux cheveux, on peut se rendre compte des efforts que des fontes imparfaites imposent au ciseleur. Sous ce point de vue , et comme enseignement prauque, cette exhibition de M. Soyez est d’une incontestable utilité. Mais dans quel but cet habile artiste a-t-1l épuisé les ressources de son art sur cette épaulette, si admirablement et si finement fouillée ? [Il y a là et dans la chevelure, pour lui et son principal ouvrier, près d’une année d’un travail opiniâtre. À continuer ainsi le buste, plusieurs années ne suffiront pas, et l’on peut affirmer que ce chef-d'œuvre de ciselure ne sera, après tout, qu'une œuvre imparfaite de statuaire. La matière sur laquelle M. Soyez déploie un si incroyable talent n’a pas besoin de ces extrêmes raffinemens de Part ; ou plutôt même, c’est lui ôter son caractère.
Au reste , si à notre gré M. Soyez n’a pas judicieusement employé son beau talent de cise-
leur dans son buste du Roi, son exhibition prouve qu’il ne faut pas citer en lui que le ciseleur. Sa statue de la Madeleine d’après Canova est, comme fonte et comme fini, un des morceaux les plus remarquables de l’exposition des bronzes.
Si maintenant, des objets dart que nous n'avons pas mentionnés seulement comme tels, mais comme objets aussi d’un commerce considérable, nous passons aux produits d'ornement, nous retrouverons les mêmes enseignemens sur les avantage; que présente la perfection de la fonte. Nous en pourrions montrer des exemples chez plusieurs exposans, chez M. Ledure, dans la riche exhibition de qui nous avons choisi une pendule et un candelabre dont on admire le style et le fini (PL. IV—-2); chez MM. Lafontaine et Vallet-Cornier, dont nous examinerons plus loin et avec détail les produits; chez M. Thomire, ce vieillard si unanimement et si justement aimé de ses confrères, doyen de Pindustrie des bronzes, d’un talent si jeune encore, et dont le temple commandé par M. Demidoff, pour l'empereur de Russie, obtüent l’assentiment général (PL. V—1). Mais les produits de M. Denière nous paraissent particulièrement remarquables sous ce point de vue ; nous aurons aussi à revenir sur cette exhibition si riche et si variée, à laquelle notre cadre ne nous a permis d'emprunter que quatre pièces (PL. IV—1 et PL. V — 2); non-seulement , et à l'inspection qui en peut être faite à l'Exposition , il est facile aux hommes exercés de reconnaitre que la délicatesse et le fini de tous ces produits tiennent plus à la perfection de la fonte qu’au travail de la ciselure; mais nous nous sommes assurés par nousmêmes, dans l'établissement de M. Denière, du soin extrême qu’il apporte dans cette partie de son art. Nous avons vu les pièces sortant des moules , et à la netteté des arêtes, à la sûreté et à la délicatesse des formes , nous avons pu mesurer lhabileté du fondeur, et vérifier Popinion à laquelle nous portaient toutes nos recherches, celle que la fonderie et la bonne composition du métal sont la base principale de l’industrie des bronzes.
Et comment en douter ? La dorure qui entre dans la dépense d’un bronze doré pour un quart généralement, et souvent pour moitié de sa valeur, la dorure, comme dépense et comme ton, dépend de la qualité du métal. Si la proportion du cuivre est trop forte, non-seulement l’allage coule mal, est pêteux et gras au tour et à la ciselure ; mais il absorbe encore
plus d’or, parce que ses pores sont plus ouverts et que le cuivre a plus d’affinité pour l'or que le zinc. Si l’on augmente au contraire la proportion du zinc, lalliage perd cette belle couleur jaune qui convient au doreur , et sans laquelle, à moins de dépenser beaucoup, ses produits manquent d'éclat. D'ailleurs, dans les recuits qu’il faut donner aux pièces pendant la dorure, il est démontré qu’il y à toujours oxidation, c’est-à-dire combinaison avec l'air, et cette oxidation qui nuit beaucoup à la dorure est d'autant plus facile que lalliage contient plus de zinc, le zinc sé combinant plus facilement avec l'air que le cuivre.
Quant à la ciselure , dont la dépense entre dans le prix d’une pièce pour une somme souvent égale et quelquefois supérieure à celle de la dorure , il est facile de comprendre que la faible augmentation de dépense nécessaire pour améliorer la qualité du métal, et obtenir des fontes fines, est largement compensée par l’économie qu’on obtient sur le travail du ciseau.
Sous quelque face que l’on envisage cette question et l’influence qu’exerce la qualité de Palliage dans la fabrication des bronzes , ilest donc impossible de ne pas reconnaître que c’est, dans cette industrie, une question de premier ordre. Il est douloureux d’être obligé de reconnaître aussi que, toute importante qu’elle soit , cette question a jusqu'ici été généralement méconnue et négligée.
Il existe un grand et saillant exemple de cette ignorance des fondeurs sur les propriétés et les lois physiques ou chimiques du bronze : c’est celui de la colonne Vendôme. Nous croyons qu'on ne lira pas sans intérêt quelques mots à cet égard,
On sait que la colonne a été fondue avec le métal provenant de canons pris aux armées russesetautrichiennes. La composition moyenne de ces canons était telle qu’il suit :
Le fondeur, voulant couler d'abord les grandes pièces de la base de la colonne, manqua plusieurs opérations. À chaque fois , il affinait l'alliage ; étain , le plomb et le zinc s’oxidaient, et passaient dans les scories ou étaient entraînés par le courant d’air embrasé. Ainsi, à chaque opération, l’alliage contenait plus de cuivre, et
CHAHETe Lu, ire État. Ne, PLOMB, does Argent, zinc etfer.
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