COLBERT
L'administration de Colbert a été l’objet de jugemens fort divers , et tous, jusqu’à ces derniers temps, passionnés outre mesure. Colbert est un des hommes auxquels ont été prodigués le plus d'admiration et d’injures. Voltaire lui donne le nomde Grand, et liaecorde.des vues plus étendues qu'à Sully; les encyclopédistes , au contraire, lont vivement attaqué , et ont signalé son administration comme ayant été funeste au pays. Sentinelles avancées du moeuvement révolutionnaire, hommes de lutte et de destruction, les encyclopédistes et les premiers économistes m’étaient pas tenus d’être justes ; leurs travaux , leurs efforts nous ont été assez utiles pour que nous leur pardonnions leur exagération , en la comprenant ; l'impartialité n’était pas dans leur rôle ; félicitons-nous qu’elle soit dans le nôtre, et voyons ce que nous devons attribuer de gloire et de torts à Colbert ;
Colbert sentait très-profondément que le travail est la véritable force des Etats. Il a favorisé l’agriculture autant qu’il était en lui, particulièrement par des réductions d'impôts; ses efforts pour le développement de l'industrie ont été plus variés ; tous les moyens qui, suivant les les idées du temps, étaient propres à la protéger et à lui ouvrir de nouveaux débouchés, Colbert les a employés.
La draperie fine et la bonneterie comptaient à l'étranger deux manufacturiers du premier ordre , Van Kobais et Hindret. Colbert les attira en France , et leur créa de magnifiques ateliers. En même temps, et par ses soins et ses conseils, les savans les plus distingués de létranger étaient appelés à Paris : Huyghens, pour les mathématiques ; Winslow, pour l’anatomie ; Cassini, pour l'astronomie ; Roëmer, pour la physique.
En peu de temps, l'impulsion donnée par ces hommes se fit sentir dans toute la France. Les nombreux élèves formés dans les ateliers d'Hindret et de Van Robais se répandaient dans le royaume ; les artistes les plus célèbres de l'Europe apportaient de toutes parts leur industrie, parce qu’ils trouvaient proteetion et encouragement. En moins de vingt années , la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle draperie ; le Brabant, pour les dentelles ; l'Italie, pour les soieries ; Venise, pour les glaces ; l'Angleterre, pour ja bonneterie ; l’Alle=
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magne, pour le fer-blanc et les armes blanches ; la Hollande, pour les toiles.
Une des plus grandes œuvres du règne de Louis XIV est sans contredit le canal du Languedoc, qui ouvrait une route sûre et économique au commerce d’entre la Méditerranée et l'Océan. Colbert y prit la plus grande part : c’est lui qui guidait Riquet, auteur du projet, et qui lui indiquait les moyens d'obtenir l'agrémént du roi. Dans une lettre adressée par lui à Riquet, le 14 août 1665, on lit : « Quand ja rigole d'essai sera achevée, à quoi vous ne trouverez pas les obstacles qu’on avait d’abord appréhendés, vous pourrez vous mettre en chemin pour venir ici, Tous priant cependant de bien discuter les moyens que vous avez en main pour faire trouver au roi celui d'y fournir en partie , afin qu’étant digérés, nous puissions ici les proposer à Sa Majesté. »
Conduite avec cette prudence, et par deux hommes d'autant d’habiïleté et de persévérance, l'entreprise devait réussir. Colbert nobtint pas seulement Pagrément du roi, mais il le détermina à y contribuer pour les deux cinquièmes environ de la dépense.
On a calculé que le canal du Languedoc, dont la dépense représente environ 33 millions de la monnaie actuelle, voiture un commerce de 50 millions par année, qu'il en est résulté par année à millions de bénéfice pour les marchands ; que les propriétaires de terres dont le canal débite les productions qui, sans lui, n'auraient pas de débouchés, ou n’en auraient qu'un mauvais, reçoivent, par le service du canal, une augmentation de vingt millions de revenu , toute dépense de culture payée ; etenfin que l'Etat à touché de ces vingt millions de revenu, par les tailles et vingtièmes, ou impôts équivalens, au moins cinq millions tous les ans, ou cinq cent millions en un siècle.
Vauban, envoyé par Louis XIV pour visiter le canal du Languedoc, Vauban qui avait armé
la France de tant de places fortes, chefs-d’œu-
vre d’un art presque entièrement créé par lui, disait au roi en lui rendant compte de son inspection : «Sire, je donnerais tout ce que fai fait et tout ce qui me reste à faire, pour être
à ; ie l'auteur d’un ouvrage si admirable et si utile :
Pour votre royaume, » Ce magnifique élose d’un
si bon juge , la postérité doit en reporter une
grande part à Colbert,
L’ordonnance si célèbre de 1664, Code commercial de ia France pendant plus d’un siècle,
fut son ouvrage ;‘elle suffirait seule pour immortaliser un ministère,
Colbert ne se borna pas à conquérir pour la France les plus habiles fabricans, à assurer, par des routes et de grands travaux publics, des débouchés à leurs produits, et à inspirer au commerce, par de bonnes lois, la sécurité qui double sa force et son activité; de concert avec les hommes les plus expérimentés, avec les praticiens les plus consommés, il rédigea des instrucuons où les procédés de fabrication étaient décrits avec le soin le plus minutieux. Ces instrucuons font encore l’admiration des hommes compélens; c’est ainsi que M. Chaptal, l’un de nos plus grands manufacturiers, ministre de l'intérieur sous le Consulat et l'Empire, déclare que les instructions sur la teinture composent le traité de teinture le plus complet, le plus avancé de cette époque HUE
Ces instructions furent publiées sous le nom de réglemens, et devinrent la règle des corporations des arts et métiers, dites jurandes et maîtrises. C’est ici qu’un véritable reproche peut être adressé à Colbert; il ne sentit pas assez l'avenir. Fort de son génie et de l'autorité absolue du roi qu’il servait, Colbert ne songea pas assez qu’il est quelque chose de plus fort que le génie, c’est lintérêt privé, quelque chose de plus fort que lautorité la plus absolue, c’est l'esprit de corps, toujours présent, toujours vivace , insatiable, usant de tout pour réussir. L'esprit des corporations fit des rézlemens de Colbert un des obstacles les plus puissans qui aient pu être-opposés aux progrès de l’industrie.
Elles s’emparèrent de ces réglemens, et au lieu d'y voir ce que le ministre ÿ avait vu lui-même, la constatation , la généralisation , le moyen de publicité des meñleurs procédés de fabrication connus alors, afin d'arriver à en trouver de plus parfaits encore, les corporations les présenièrent, après la mort de Colbert, comme des règles fixes et invariables, hors desquelles la fabrication et le commerce n'étaient plus .qu’anarchie et que fraude (2). Ie nom et Pautorité de Colbert servaicntmerveilleusement leurs prétentions; elles se portaient comme héritières de
(x) De l'Industrie française, Tome IT, pag. 274.
(2) Ainsi, dans son ordonnance de 1669, Colbert prescrit aux inspecteurs des fabriques de drap de porter plas d'attention sur la qualité des tissus qe sur 1: nombre exact des fils fixé par le réslement. La pensée de Colbert est Loute dans cette indication ; pensée incomplète sans donte, et contraire aux bon-, nes docuines économiques aujourd'hui acquises, mais qui mon tre bien cependant que Co'bert n'eut pas l'intention de parquer à jamais l'industrie dans les réglemens émanés de lui.
ses volontés et de sa grande expérience , comme dépositaires des règles tracées par lui et qui avaient élevé si haut l’industrie francaise ; c’est ainsi que pendant plus d’un siècle, et en invoquant le nom de Cclbert, elles arrêtèrent, interdirent tout perfectionnement, et, tandis que notre industrie se traînait en esclave sur le chemin de la routine, celle de l'étranger étudiait le goût changeant du consommateur, se conformait aux caprices de la mode, variait ses produits, consultait les besoins et les usages de chaque pays , et nous fermait peu à peu tous les débouchés. Tels furent donc les résultats des réglemens de Colbert; c’est un des points sur lesquels ses travaux ont été l’objet des critiques les plus amères. On voit quelle part d’éloge et de blâme lui doit être réellement imputée dans cette partie de son administration.
Une autre partie de l'administration de Colbert a été l’objet de vives attaques: c’est le sysième colonial, Colbert peut être regardé, sinon comme le fondateur , au moins comme le régularisateur de tout ce système, aujourd’hui condamné par les meilleurs esprits. Le régime colonial consiste à assimiler au territoire national des possessions éloignées, où la terre produit quelques-unes de ces matières exotiques devenues une nécessité pour l’Europe, sucre, café, etc. On donne à ces territoires le monopole de l'approvisionnement de la métropole, et on les soumet à n’acheter qu’à elle toutes les matières premières et fabriquées qui leur sont nécessaires, Colbert étendit, fortifia, réglementa ce système, et fit ainsi, tout à la fois, une faute politique et une faute commerciale. Confiant dans la suprématie conquise par Louis XIV sur l'Europe, et qu’il étendait jusque sur les mers, Colbert ne prévit pas l'avenir maritime de lAngleterre; et déjà cependant les mœurs et les institutions de ce grand pays ne permettaient pas de méconnaître son inévitable tendance à la domination des mers. Aussi c’est par centaines de millions aujourd’hui que l’on compterait les sacrifices faits par la France pour défendre ses colonies, que l'Angleterre lui enlevait à chaque guerre nouvelle, et dont, à chaque traité de paix, elle gardait un lambeau. La France, qui était presque aussi riche en colonies que l'Espagne et le Portugal, n’en a guère plus maintenant que ce dernier pays. Quelques petites îles , deux coins de terre aux Indes et en Afrique, composent ses possessions coloniales , et là, une population libre ou esclave de moins de 340,000 hommes est chargée de nous ap-
provisionner à peu près exclusivement desucre, Leur culture est plus chère de beaucoup que celle de l'Inde ou du Brésil ; les tarifs de douanes y pourvoient, et, au grand détriment de notre industrie de raffinage, frappent les sucres de ces contrées importantes de droits: beaucoup plus élevés que ceux de nos colonies ; ainsi la France est privée de l’économie qu’elle pourrait faire sur cette matière si importante dans ses consommations. Cette perte n’est pas la seule ; si la France pouvait prendre ses sucres aux Indes et au Brésil, elle y porterait en retour les produits de son sol ou de ses fabriques, et réaliserait d’importans bénéfices. Le monopole colonial y met obstacle. Système faux et ruineux pour la France, nous le répétons, autant sous le point de vue politique, que sous le point de vue commercial ; ce que ne dénient pas, au reste, aujourd’hui Îles dépositaires même du pouvoir (1).
Colbert a donc donné au système colonial et à celui des réglemens en matière de fabricauon l'autorité de son grand nom. C’est une faute. Nous portera:t-elle à proscrire, comme les encyclopédistes , la mémoire de cet homme de cœur-et de talent ? Dieu nous en garde. Reportons-nous, pour juger les hommes, nous ne saurions trop le redire, aux époques où ils ont vécu. Colbert administrait au temps où les corporatons industrielles avaient le plus de puissance; un ministre qui voulait faire surgir un grand développement industriel et commercial du milieu des entraves et des liens sans nombre dont cette organisation chargeait et paralysait lindustrie , pouvait-il faire autrement que Colbert ? Détruire ces corporations ? il y eut échoué. Un siècle après lui, Turgot fut renversé pour l’avoir entrepris. Les plus ardens antagonistes de Colbert n’ont pas dit ce qu’à sa place ils eussent fait. Ne dédaignons donc pas les travaux et les efforts de ce grand ministre; mais faisons en sorte aussi de ne pas suivre aveuglément ses traces ; sachons faire la différence des époques; Colbert, en un temps de priviléges et lorsque la féodalité se débattait encore sous les coups
(x) M. Humann, dans la discussion de la loi sur les sucres, s’exprimait en ces termes à la Chambre des pairs:
« On accorde aux colonies des encouragemens qui blessent la raison. Est-ce un motif pour les leur maintenir à toujours? Y a-til justice de sacrifier à l'intérêt colonial la fortune de la métropole ? On a fait le tableau des avantages que la France recueille de ses colonies. Ces avantages sont contestables ; dans ma profonde conviction ; les bénéfices des armateurs, des co- Jons et du commerce, ne s'élèvent pas à la moitié des sacrifices que les colonies nous imposent, »
(Moniteur du 24 avril 1833.)
INTRODUCTION. k
que venait de lui porter Richelieu, hardiment et habilement continué par Louis XIV ; Colbert ne pouvait pas s'affranchir des réglemens et des monopoles. Nous qui devons à nos pères, à leurs travaux, à leurs efforts, à leurs sacrifices, un régime d’égalité et de progrès , gardons de Colbert son amour du bien et du progrès, et rejetons ses monopoles et ses restrictions.
Après la mort de Colbert , le mouvement industriel et commercial de la France sar-° rêta. La révocation de l’édit de Nantes porta à notre industrie un coup dont les conséquences sont incalculables. L'esprit d’invention naît toujours de l'esprit d'examen. Une partie de nos plus habiles manufacturiers étaient protestans. Ils durent émigrer , et emportèrent hors du sol natal plus que des capitaux, le talent et l'expérience qui savaient les mettre en œuvre. De combien de richesses cette fatale mesure n’a-t-elle pas privé la France! Combien de débouchés lui a-t-elle fermé ! « Près de cinquante mille fanulles, dit Voltaire (1), en trois ans de temps, sortirent du royaume, et furent après suivies par d’autres ; elles allèrent porter chez les étrangers les arts, les manufactures, les richesses. Presque tout le nord de V'Allemagne, pays encore agresle et dénué d’ndustrie, reçut une nouvelle face de ces multitudes transplantées. Elles peuplèrent des villes entières. Les étoffes, les galons , les chapeaux, les bas, qu’on achetait auparavant de la France, furent fabriqués par eux. Un faubourg entier de Londres fut peuplé d'ouvriers français en soie; d’autres y portèrent l’art de donner la perfection aux cristaux , qui fut alors perdu en France... Il y en eut qui s’établirent près du cap de Bonne-Espérance..….. Les Français ont été dispersés plus loin que les Juifs. »
Ce désastre public fut comme le signal de tous ceux qui vinrent successivement ternir le règne d’abord si glorieux de Louis. La paix d'Utrecht, en 1713, vit consommer la perte de quelques-unes des colonies de la France, Terre- Neuve, la baie d'Hudson, l’'Acadie.
Quant à la Régence et au règne de Louis XV, à part le paroxysme financier soulevé par l’habile et audacieux Ecossais Law, dont le système a été si parfaitement décrit et si sainement jugé par M. Thiers (2), à part les travaux de grandes routes exécutés sous Louis XV, mais pour une
(1) Histoire du siècle de Louis XIV:
(2) Encyclopédie progressive.
forte partie, au moyen du plus odieux des 1mpôts , la corvée, nous n’avons à citer de tout ce temps , sur lequel l’histoire doit aimer à jeter uu voile, aucun fait important pour lagriculture, le commerce, et les manufactures du royaume. On sait qu'une paix déplorable, celle de 1763, signala la fin du règne de Louis XV, triste et seule analogie qu’on puisse remarquer entre ce règne honteux et celui de Louis XIV. Dans ce traité de paix ,.dit de Paris, la France abandonna tous ses établissemens du Gange, de l'Afrique, le Canada et une partie des Iles sous le vent.