‹ L'industrieChapitre 4 sur 74 · TURGOT ; MAITRISES ET JURANDES · texte numérisé non relu

TURGOT ; MAITRISES ET JURANDES

« I n'y a que Turgot et moi qui aimions le peuple, » avait dit Louis XVI. Belles paroles si elles eussent exprimé, non un vœu ou un regret, mais la volonté de faire triompher ce ministre, et de sanctionner et de maintenir les grandes et utiles mesures qu’il proposait ! Louis en eut quelquefois le courage ; mais, dans une occasion mémorable , il faillit à sa dignité d’homme et de prince. Turgot, après avoir obtenu son consentement pour l’abolition des jurandes et maitrises , après en avoir fait enregistrer Pédit en lit de justice , reçut deux mois après ordre de donner sa démission, et vit détruire son ouvrage. Le roi reculait devant l'orage soulevé par l'homme vertueux et fort qui sentait bien qu’il fallait susciter et braver ces premières tempêtes pour épargner au pays de plus profonds déchiremens. Louis XVI ne le comprit pas. Qui alors eût pu prédire le sort que lui préparait sa faiblesse ?

Quoi qu’il en soit, c’est à Turgot qu’il fautre-

orter l'honneur de la chute des corporations. L’édit de 1776, rédigé par lui pour leur abolition , est un des monumens les plus remarquables qui puissent être cités, de courage, de raison et de grandeur. Pour mieux faire apprécier l'homme qui osa s'attaquer corps à corps avec ces institutions, faisons-les connaître avec quelques détails. Nous } puiserons plus d’un utile enseignement.

Lorsque les villes commencèrent à s'affranchir de la servitude féodale , et à se former en communes, la facilité de classer les citoyens par leurs professions introduisit un usage inconnu jusqu’alors parmi les artisans , celui de s’assembler et de se réunir en corps. Les différentes professions devinrent ainsi autant de communautés particulières ; dont la communauté générale était composée. Les confréries religieuses ,

enresserrant encore les liens qui unissaiententre elles les personnes d° une même profession, leur donnèrent des occasions plus fréquentes de s’assembler, et de s’occuper dans ces assemblées de l'intérêt commun des membres de là société particulière ; lutérèt qu’elles poursuivirent avec une activité continue, au pRcjh co de celui de la société générale,

Les communautés, une fois formées ; rédigèrent des statuts, et, sous différens prétextes de bien public, les firent autoriser par là po: lice.

La base de. ces statuts était d’excluré du droit d’exercer le métier quiconque n’était pas membre de la communauté; leur esprit général était de restreindre de plus en plus le nombre des maitres, et de rendre l’acquisiion de la mairise d’une difficulté presque insurmontable pour tous autres que pour les enfans desmaîtres. Multiphcité des frais et des formalités de ‘réception, difficultés des chefs-d’œuvre , toujours jugés arbitrairement , cherté et longueur inutile des apprentissages ; tout était combiné par les communautés pour diminuer le nombre des maîtres , et resserrer en peu de mains la direcüuon et l'administration des différens arts et métiers , pour concentrer les bénéfices , régler les prix sans concurrence, et faire la loi au public.

Les marchands forains portant ombrage aux communautés, par la concurrence qu’ils leur faisaient , les communautés, sous le prétexte de la nécessité de banmir du commerce des marchandises qu’elles disaient être mal fabriquées, demandèrent des réglemens tendant à prescrire dans chaque profession la qualité des matières premières , leur emploi et leur fabrication. Ces réglemeus , dont l'exécution fut confiée aux officiers des communautés, donnèrent à ceux-ci une autorité qui devint un moyen non-seuleament d’écarter encore plus sûrement les forains comme suspects de contravention, mais encore d’assujettir les maîtres même de Ta communauté à l'empire des chefs, et de les forcer, par la crainté d’être poursuivis pour des contraventions supposées, à ne jamais séparer leur intérêt de celui de l'association. Ainsi toute la corporalion était entraînée à se rendre complice de toutes les manœuvres inspirées par Pesprit de monopole aux principaux membres de 14 communauté.

Cetesprit demonopole qui présidait à laconfection des statuts des communautés allait jusqu’à exclure les femmes des métiers les plus convenables à leur sexe, tels que la broderie qu’elles ne pouvaient exercer pour leur propré compte.

Nous nesuivrons pas plus loin l’'énumération des dispositions bizarres, tyranniques, contraires à l'humanité et aux bomnes mœurs, dont étaient remplis ces statuts incroyables, monumens de limmoralité qu'engendrent les priviléges et l'intérêt privé quand ils ont la force en main; mais nous montrerons par quelques faits Jusqu'où étaient poussés les abus des corporations , et des réglemens qu’elles s'étaient fait donner par le gouvernement.

On se rappelle encore la dévastation de l’établissement de papiers peints de M. Réveillon en 1789. Ce manufacturier, à qui la France doit celle importante industrie, publia un mémoire à cette occasion pour combattre les préventions qui avaient porté la multitude à cet acte coupable, et qu’il regarda comme ayant été surtout inspiré par l'esprit de monopole et de privilége dont les communautés étaient animées.

Le récit dés vexations qu'il dut subir pour fonder soi industrie semble retracer des faits.antérieurs de plusieurs siècles au temps où ils se passaient, Créateur de l’industrie qu’il exerçait, M. Réveillon avait à combattre toutes les communautés , avec l’industrie desquelles la sienne avait quelque analogie. Imaginait-il un outil nouveau , ou Se servait-il d’un instrumeut en usage dans quelque profession ? Procès de la part de la communauté qui ’accusait d’empiéter sur ses droits et priviléges. Chacune de ses inventions nouvelles lui attirait une plainte de

vol de la part d’une communauté, tantôt celle

des imprinieurs, tantôt celle des graveurs ; ou des teinturiers , ou des tapissiers. Il fallut un édit donnant à son établissement le titre de Manufacture royale pour faire cesser un tel scandale.

Ce fut par un moyen semblable que M. Lenoir, qui à fait faire à la fabrication des instrumens dé mathématiques de si rapides progrès, put continuer ses travaux, et conserver à la France une industrie qui lui est si précieuse. fl avait besoin d’un fourneau pour la préparation des divers métaux qu’il employaits àl avait construit ce fourneau ; les syndics de la corporation des fondeurs vinrent eux-mêmes le démolir sous prétexte qu’il n’était pas membre de leur communauté. À deax reprises, il le rétablit ; à deux reprises , 1l le vit abattre. H fallut l'intervention directe et exceptionnelle du roi, pour qu’il püt continuer son industrie.

L'inventeur de Part de vernir et d’emboutir la tôle fut moins heureux en 1761. Pour exploi-. ter son invention , il lui fallait des ouvriers et

? } ? 7 y CA À £ c CDS “ LR /27 Z 7 Fa 2 fête Ce < A GE Gi 72 2 4 Le 2 077 ; PPT 12 PUY L ‘ 4

des. outils appartenant à plusieurs professions ; il ne put payer les sommes exigées pour être admis dans les corporations dont dépendaient ces professions, et s’expatria, Cette utile industrie ne revint à la France qu’en 1793, lor:que la Révolution eut assuré le libre exercice du travail.

Or connaît les lampes à double courart d'air, l'une des inventions les plus utiles des arts économiques, et qui a entièrement changé l'éclairage des appartemens. Ami Argand, inventeur de ces lampes, avait recu du gouvernement, à titre de récompense, un brevet de fabrication exclusive pendant quinze années. Ce privilége devait être enregistré au Parlement. Les syndics d’une corporation portant le rom de communauté des ferblantiers, serruriers , laillandiers, maréchaux grossiers, formèrent opposition à cet enregistrement , sur le motif que ses statuts lui réservaient le droit de faire des lampes, droit que ne pouvait avoir Ami Argand qui n'avait pas été reçu maître, Argand, pour gagner ce procès qui fut très-long, dut dépenser des sommes assez considérables. Des offres lui furent faites pour passer à l'étranger ; il les refusa.

En présence d’une organisation et si inique et si puissante , Turgot attestait la justice et les -volontés de la Providence, et mettait ces belles paroles dans la bouche du roi :

« Dieu, en donnant à l'homme des besoins, en luirendani nécessaire la ressource du travail, a fait, du droitde travailler, la propriété de tout homme, et cette propriété est la première , la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes.

» Nous regardons comme un des premiers devoirs de notre justice, et comme un des actes les plus dignes de notre bienfaisance, d’affranchir nos sujets de toutes les atteintes portées à ce droit. inaliénable de humanité.

Nous voulons, en conséquence, abroger €es institutions arbitraires qui ne permettent pas à l’indigent de vivre de son travail, qui repoussent un sexe à qui sa faiblesse a donné plus de besoins et moins de gessources,.et quisemblent, en le condamnant à une misère inévitable , seconder la séduction et la débauche... qui, enfin, par la facilité qu’elles donnent aux membres des communautés de se liguer entre eux, de forcer les membres les plus pauvres à subir la loi des riches, deviennent un instrument de monopole, et favorisent les manœuvres dont l'effet est de hausser au-dessus de leurs proportions naturelles le prix des denrées les plus nécessaires à la subsistance du peuple. »

Si une preuve était nécessaire de la puissance des corporations , nous n’en voudrions pas d’autre que le sort de Pédit de 1776. Altaquées par Turgot, les corporations le renversèrent. Deux mois après l'enregistrement de l’édit, le 12 mai 1776, Turgot , nous lavors dit, dut quitter le ministère.

Nous wavons pas craint d'entrer dans des détails un peu longs sur l'institution des jurandes , et sur les entrawes dont e'les chargeaient le travail. Il faut que la France sache bien que, si elle a marché moins vite que quelques naüons, ses émules, dans la carrière industrielle , ce n’était ni faute de génie, ni faute de persévérance, mais faute de liberté, Ce n’est pas que l'Angleterre et la Flandre aient été complètement exemples de corporations; mais ces institutions y ont été moins tyranniques qu’en France, Chez nous, le pouvoir royal, obligé à des luttes continuelles, faisait argent de priviléges nouveaux concédés aux communautés , et ces priviléges, discutés et réglés avec les chefs, étaient toujours au détriment de la masse des travailleurs et des consommateurs.

Un autre motif encore nous a fait regarder comme nécessaires les détails dans lesquels nous somanes entrés sur les jurandes. Depuis la Révolution , leur rétablissement a été plusieurs fois mis en délibération. En 1806, les Chambres de commerce furent consultées sur cette question. Il esttriste de dire qu’elles ne furent pas unamimes pour en maintenir la suppression. À Ja Restauration, la question se présenta de nouveau et avec plus de chances de retour à un si odieux régime. Le conseil des manufactures en 1815 fut invité à en délibérer. C’est dans cette discussion que M. Ternaux, vice-président du conseil , fitentendre ces belles paroles : « Si je pouvais faire taire ma conscience, Je paierais volontiers cinquante mille écus la patente qui rétablirait les réglemens et les maîtrises. Mais, Messieurs, si elles n’eussent pas été abolies dans les commencemens de ma carrière , rien de ce que j'ai créé n’aurait pu être fait par moi. Vous-mêmes, vous ne seriez pas ce que vous êtes; je n'aurais pas l'honneur de vous présider, el je suis convaincu que nous serions ce que sont aujourd'hui la Pologne et l'Espagne. Jugez si je peux opiner en faveur du rétablissement de ces priviléges.

En 1818 et 1849, dans ses professions de foi adressées aux électeurs de Paris, M. Ternaux prenait l'engagement de s'opposer de toutes ses forces au rétablissement des maîtrises et jurandes. Benjamin Constant faisait la même

promesse ; et les électeurs, éclairés sur l’esprit réactionnaire de cette époque, tenaient bon compte à leurs candidats de ces engagemens.

Il nous reste quelques mots à dire sur Turgot. L'industrie ne lui doit pas seulement de la reconnaissance pour cette hardie et généreuse ten-

tative faite pour son affranchissement, et qui lui .

fit perdre le ministère. Turgot fut plus heureux pour d’autres mesures. Intendant de la généralité de Limoges , 1l ÿ suivit avec une inébranlable fermeté l'acte de 1763, rendu pour la libre circulation des grains à l’intérieur. Les hommes de la génération actuelle, nés sous un régime de liberté et avec ce sentiment de nationalité dont la Révolution a si fortemement empreint nos mœurs en constituant l'unité française, se demanderont s’il est vrai que moins de trois quarts de siècle les séparent du temps où le blé pouvait valoir, dans la généralité de Limoges, moitié moins qu'à Paris où régnait la famine, sans que Limoges püt secourir Paris, séparés qu'ils étaient par des douanes intérieures. Ce que l’on croira moins encore, c’est qu’après avoir donné la liberté au commerce des grains en 1763 , le gouvernement de Louis XV ait pu se décider à révoquer cette mesure en 1770.

Louis XVI honora son avènement en revenant à l’acte de 1763, d’après les conseils de Turgot, qui, cette fois, n’eut pas la douleur de voir abandonner de nouveau cette mesure, l’une des plus importantes pour le développement du travail agricole et manufacturier de la France.

D’autres mesures encore sont dues à Turgot, et l’on n’en peut pas citer une seule sans se demander comment lindustrie pouvait vivre et marcher enlacée d'autant de liens. Le 24 décembre 1775, il faisait déclarer libre l'art de polir les ouvrages d’acier ; en 1776 , il supprimait la corvée, et ordoanait la confection des routes à prix d'argent; en avril 1776, et ce fut son dernier acte, il ordonnait la libre circulaüon des vins dans toute l’étendue du royaume, et concédait à tous la faculté de les emmagasiner, vendre , exporter en toute saison par tous les ports. Un fait incroyable et qui prouve quels rapides et profonds progrès se sont accomplis depuis soixante ans, c’est que Bordeaux qui, aujourd’hui, est en tête des villes de commerce pour la demande de la réforme du système douanier, en 1716, fit difficulté d'enregistrer l’édit pour la libre circulation des vins.

Page 1