ÉBÉNISTERIE
Cette importante industrie a de nombreux représentans à l'Exposition. Aucune peut-être ne constate mieux lincertitude , l'anarchie qui règnent aujourd’hui dans l'application des arts à l’industrie. Tous les genres, depuis le chinois jusqu’à l’impérial ; tous les styles, depuis le grec, ou la Renaissance, jusqu'aux styles sans nom, que quelques-uns veulent appeler la #4nière comfortable, ce qui donnerait lieu de croire que la commodité est exclusive de la grâce, tant cette prétendue manière comfortable est lourde et gauche; toutes les écoles enfin de nos jours ont à l'Exposition un meuble à elles , qu’elles présentent comme le type du bon goût en ma.
tière d'ameublement. Nous passerons en revue avec soin cetté exhibition si variée , l’une de celles, à notre sens, où il y a le plus à louer, et le plus à blâmer.
Un fait important doit être avant tout signalé, c’est l'extrême infériorité où sont tombés cette année les bois indigènes, représentés seulement par quelques anciens meubles, tandis que l’acajou , le palissandre , l’angica, ont été Vobjet d'efforts si multipliés, et de travaux si riches , si ce n’est toujours si purs. C’est qu’en effet, il faut bien le reconnaître, à l’exception du noyer qui prend une teinte si chaude en vieillissant, nos bois n’ont pas cette vivacité de couleurs, cetté variélé de texture, cette ri
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chesse de fibres, que présentent les bois des climats chauds, produits d’un sol vigoureux et d’une ardente atmosphère. Nos bois sont ternes et froids; le temps ne leur ajoute rien qu'une apparence grisätre ou plombée. Les bois exotiques gagnent à vieillir; les nôtres ÿ perdent.
Voici donc une industrie pour laquelle la matière première fournie par l'éuranger est supérieure à celle que notre sol peut fournir. Aussi cette industrie n’a-t-elle pas hésité dans ses choix, et tous les ans elle importe trois millions de kilogrammes environ de bois exotiques, de préférence à ceux que nos forêts pourraient lui fournir. Où sont donc, dans cette branche de travail, les prescriptions du système appelé protecteur ? Corument, pour l’encouragement de nos forêts, la douane n’est-elle pas armée à la frontière d’une sévère prohibition contre ces produits des forêts américaines, que nous allons échanger contre notre argent, contre de argent français , ce qui est si contraire à nos intérêts bien entendus , ainsi que l’enseignent les docteurs de la Balance du Commerce? Comment ma-t-on pas pensé qu'en cas de guerre, celte matière première que notre sol ne fournit pas pouvait nous manquer, et laisser ainsi sans travail une foule d'ouvriers ?
Tel est le système restricuif. On ne peut y toucher sans faire jaillir une inconséquente, une contradiction. Ou bien (et nons n’avons pas besoin sans doute de dire que telle est notre pensée), les objections que nous venons de présenter contre l'admission des bois exotiques de préférence à nos bois indigènes, sont absolument dénuées de raison; et alors, comment et par quelretour de logique, ces mêmes objections pourraient-elles être justes, appliquées à d’autres matières premières, comme elles le sont journellement par les partisans du système restrictif et de la balance du commerce? Que si, au contraire, ces objections étaient fondées , de peur d’une guerre qui, soi-disant, pourrait laisser des ouvriers sans travail , 1l faudrait arrêter ce travail pendant la paix ; car l’ébénisterie n’atteindrait même plus les consommations moyennes le jour où elle n’aurait plus à leur offrir que des bois indigènes. Le métal et les étoffes prendraient sa place. Le tapissier et le ciseleur succéderaient à l’ébéniste.
Ainsi que dans la poterie ; dans la porcelaine, dans la verrerie, les formes anglaises ont pénétré dans l’ébénisterie française. Il ne faut pas juger cet emprunt toutefois sur les échantillons que nous en avons à l'Exposition ; tout ce qui
est produit dans ce genre n’est pas de l’imita tion, mais de la caricature anglaise. Ce jugement n’est pas trop sévère ; il est unanimement porté par tous ceux qui ont eu occasion de voir chez nos voisins ces jolis ameublemens si commodes à la fois et si gracieux, vraiment comfortables, puisque l'aspect en est agréable autant que lusage, et qu’il y a entre leurs formes, le dessin des bois, et la nature et les couleurs des étoffes qui les recouvrent, une harmonie, un accord qui se sentent plus qu'ils ne peuvent:se dépeindre. Nos premiers tapissiers, au reste, sont aujourd’hui aussi avancés dans ce joli genre que ceux d'Angleterre; mais l'Exposition n’a rien de leurs travaux; c’est dans les salons qw’il faut les aller chercher; c’est là que nous les avons pris nous-mêmes. Le fauteuil forme anglaise (PL. IX — 3), la chauffeuse et la canapécauseuse (PL. XI — 1 et 3), ont été choisis par nous , non comme indication de ce que ce genre d'ameublement a de plus élégant, mais de ce qu’il a de plus usuel, dans des formes à la fois simples et de bon goût.
Ce n’est pas, au reste, la sente différence que nous ayons à signaler entre notre ébénisterie et celle de l'Angleterre. Ge pays, dont les relations avec les Amériques sont beaucoup plus étendues que les nôtres, importe des bois exotiques en plus grande quantité et surtout en bien plus forts échantillons que nous , et la presque totalité de la bonne ébénisterie anglaise est massive. Chez eux, le plaqué, c’est Pexception ; chez nous, l'exception, c’est le massif.
Il en résulte des différences qui s'expliquent facilement. Ainsi, pour tout ce qui est tables et meubles analogues, les formes anglaises sont plus légères que les nôtres, non-seulement parce que l’économie de la matière le commande aux fabricans, mais parce que le placage étant plus difficile sur des contours plus déliés, l’ébépisterie courante française tient ses formes un peu plus fortes. Quant aux siéges, l’économie dans la matière première, et aussi la possession d’étoffes en longues laines, si brillantes à la fois et si solides, a introduit dans l’ameublement anglais toutes ces formes simples et arrondies , où l’étoffe suit et recouvre les contours principaux et ne laisse apercevoir du bois que ce qu’en exigent l'élégance des meubles ct leur solidité.
On peut prendre une idée de la différence considérable qui sépare encore l'ébénisterieanglaise de l'ébénisterie françuse, par la comparaison des commerces que les deux pays font en bois d'acajou. Dans un seul des établissemens
commerciaux du port de Londres, dans le Dock des Indes -Occidentales, vaste bassin entouré d’entrepôts où sont particulièrement débarquées les marchandises provenant des Amériques, on a vu en stationnement à la fois près de 15,000 troncs de bois d’acajou, qui représentent seuls plus du double de l'importation actuelle de la France. Généralement les pièces de bois d’acajou débarquées au port de Londres sont d’une dimension très - supérieure à celle des troncs ou billes que la navigation de la Scine remonte jusqu’à Paris. J’ai mesuré de ces pièces qui avaient jusqu’à 2 m. 50 c. de diamètre. Enfin ce commerce a pris une telle importance, la manutention des bois exigeait tant de bras, et entraînait tant de dépenses, qu’on a consacré un hangar spécial au bois d’acajou , dans le Dock des Indes -Occidentales; et l’on a disposé dans ce hangar des moyens mécaniques spéciaux pour le maniement et l’arrimage des pièces d’acajou. Ce mécanisme consiste (PL. XII— 1, 2, 3) en un chariot porté sur les poutres longitudinales de la toiture et qui, mû par quatre hommes, et s’engrenant sur une crémaillère dont les poutres sont armées, peut aller ct venir le long du magasin, portant, suspendue par des chaînes, la bille d’acajou qui se place et se déplace ainsi avec une grande facilité et beaucoup de rapidité. On obtient ainsi deux avantages, le premier, de tenir à couvert ces bois qui, chez nous et dans nos ports, sont, la plupart du temps, abandonnés à Pair, et s’y détériorent à la surface, d’où résulte une perte sensible quand on veut les mettre en œuvre; le second avantage consiste dans léconomie sensible que procure cet ingénieux mécanisme, et qui west pas sans influence sur la consommation.
IE serait à souhaiter que des perfectionnémens analogues fussent appliqués à l'exploitation des bois d’acajou, très-arriérée encore, et dépourvue de tous les procédés que la mécanique met à la disposition de l’homme, pour tirer le meilleur parti de ses forces, et livrer à la consommation des produits, et surtout des maüières premières, avec toute l’économie indispensable à l’accroissement des débouchés.
Les journaux anglais ont récemment annoncé que l'exploitation des bois d’acajou allait prendre un grand accroissement par les soins d’une compagnie qui y consacrait des fonds considérables et voulait y introduire toute la puissance et l’économie des arts mécaniques. Parmi les indications données à cet égard, nous avons remarqué surtout le projet d'appliquer à ces
exploitations des plans inclinés, semblables à ceux que M. Floresi a construits pour les mines de Bolanos, dans le Mexique, sur le modèle du célèbre plan incliné d’Alpnach. Nos lecteurs trouveront sans doute ici avec plaisir queiques détails sur cette construction gigantesque , extraits du journal de Brewster, et qui offrent un des exemples les plus intéressans et les plus instructifs à la fois de ce que peut la persévérance d’un homme de talent, pour vaincre, par le secours dela mécanique, les difficultés qui sem blentles plus insurmontables.
De temps immémorial, les flancs escarpés et les gorges profondes du mont Pilat, en Suisse, étaientrestés couverts de forêts impénétrables qui ÿ Croissaient ety périssaientsans utilitépour l’industrie, quand un étranger , entraîné au milieu de ces forêts, richesses inépuisables et jusqu'alors stériles, comprit le parti qu’on en pouvait tirer, etattira l'attention de plusieurs pros priétaires sur ces bois, dont la qualité lui avait paru si supérieure, Mais aucun d’eux nese sentit le courage de surmonter les difficultés qu’il fallait vaincre pour pénétrer jusque dans ces forêts et en tirer. parti. Cependant en 1816, M. Rupp et quelques autres propriétaires se décidèrent à tenter l'entreprise. Ils reconnurent que ces forêts étant placées à des hauteurs considérables au-dessus des points d'embarquement des bois, c'était le cas d'employer, sur une grande échelle, un genre de construction habituel dans les exploitations forestières. Ils conçurent le projet d’un plan incliné, plancher ou plutôt chenal en bois qui, partant des points d'exploitation , et ayant une pente constante ou à peu près jusqu’au lieu d'embarquement, reçoit. les pièces de bois et les conduit ainsi, sans frais, dans leur descente, qui s’opère sans emploi d'autre force que celle du propre poids de ces madriers. Commencé en novembre 1816,
Je plan incliné d’Alpnach fut fini au printemps
de 1818.
Ce plan incliné est formé de vingt-cinq mille grands pins dépouillés de leur écorce, assemblés par les procédés les plus ingénieux de la charpente et sans aucun emploi de fer. Cent soixante ouvriers y travaillèrent environ une année et demie; sa dépense s’est élevée à 100,000 fr. Partant des sommets du mont Pilat, il aboutit au lac de Lucerne; il s'étend sur trois lieues de longueur. Sa forme est celle d’une caisse à deux pans, de 6 pieds de large sur 3 à 6 pieds de profondeur. Le fond est composé de trois arbres; celui du milieu porte une rainure creusée dans le sens de la longueur , et
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destinée à recevoir de petits filets d’eau amenés de différens points pour diminuer le frottement. Deux mille supports soutiennent le plan iucliné. Dans certains endroits, on l’a soutenu sur des blocs de granit détachés de la montagne et dispersés sur ses flancs ; la direction est généralement droite, souvent elle fait des détours ; la pente varie de 10 à 18 degrés. Dans un endroit, il passe par un souterrain, et l’on s’est ainsi dispensé de faire le tour d’une montagne. Ailleurs il passe au-dessus d’une vallée et la domine de plus de cent vingt pieds au moyen d’échaffaudages construits avec autant de hardiesse que de solidité.
L’audace de cette construction, le talent qui a présidé à ce travail, ont excité l'admiration de tous ceux qui ont pu le voir. Pour commencer les travaux, il avait fallu couper plusieurs milliers d'arbres pour frayer un passage à travers des fourrés si épais; à mesure que les ouvriers avançaient, des hommes étaient placés de distance en distance pour leur indiquer le chemin à leur retour; d’autres allaient à la découverte au milieu des ravins pour déterminer les points les plus favorables pour le passage du plan incliné. M. Rupp fut plusieurs fois obligé de se suspendre à des cordes pour explorer des précipices de plusieurs centaines de pieds de profondeur. Ni les difficultés, ni les maladies ne purent arrêter son infatigable persévérance. Il n'avait avec lui que deux bons charpentiers ; tout le reste de ses ouvriers consistait en hommes pris au hasard, ct qui n’avaient aucune des notions nécessaires pour un travail d’une nature aussiextraordinaire. Les paysans d’ailleurs, voyant cette lutte inouie avec la nature, ne pouvaient pas imaginer qu'on l’entreprit à moins d’avoir un pacte avec Satan, et tous les obstacles possibles étaient suscités par eux à cette œuvre qu’ils regardaient comme impie.
Enfin, tant de difficultés furent vaincues. Le plan incliné arriva jusqu’aux points les plus élevés où croissalent les arbres les plus beaux et les plus sains. On en commença Pabattis, et bientôt M. Rupp put jouir du spectacle que sa persévérance avait préparé. Les arbres descendaient la montagne avec la rapidité de Péclair. Les plus grands pins, d’une longueur de 100 pieds, et de 10 pouces d'épaisseur à leur petit bout, parcouraient un espace de trois lieues en trois ou quatre minutes, et semblaient dans leur trajet avoir pas plus de quelques pieds de long.
Cette opération était disposée de la manière la plus simple, Depuis le bas du plan incliné jus-
qu’au sommet d’où les arbres étaie:t lancés, des ouvriers étaient postés à des distances régulières, et dès que tout était prêt, au point d’arrivée, lPouvrier le plus bas criait à celui qui était immédiatement en dessus : /dchez! Ce cri se ré pétait de station en station, et arrivait au sommet en trois minutes. Alors les ouvriers, placés au sommet, criaient à l’ouvrier posté immédiatement au-dessous d’eux : #/ vient! et de suite l'arbre était lancé, précédé par le cri répété de poste en poste. Dès que l’arbre était arrivé et avait plongé dans le lac, on répétait le cri: lâcher! comme auparavant, et un autre arbre était lancé de la même manière. Par ce moyen, un arbre descendait toutes les cinq ou six minutes, pourvu qu'il n’arrivât pas d’accident dans la charpente du plan incliné, ce qui arrivait assez souvent, il est vrai ; mais les réparations étaient exécutées à l'instant même.
Pour montrer la force considérable que les arbres acquéraient par la rapidité de leur descente, M. Rupp s’arrangea pour en faire sauter quelques-uns hors du plan incliné ; ils pénétrèrent de 18,et même de 24 pieds en terre. Un de ces arbres ayant par hasard frappé contre un autre, celui-ci fut fen<lu dans toute sa longueur, comme s’il avait été frappé de la foudre.
Quand les arbres étaient au bas du plan incliné, ils étaient réunis en radeaux sur le lac, et conduits à Lucerne. De là, ils descendaient la Reuss, puis l'Aar jusqu’à Brugg sur le Rhin; ce fleuve les conduisait à Waldshuit ou à Bâle, d’où ils pouvaient descendre jusqu’à la mer, si on le jugeait convenable.
IL est regrettable de dire que ce magnifique travail n’existe plus; à peine aujourd’hui , en trouve-t-on quelques traces sur les flancs déserts du mont Pilat. Des circonstances politiques diminuèrent la source principale des demandes qui avaient donné lieu à cette exploitation , et ce débouché n’ayant pu être remplacé, M. Rapp dut cesser l'abattage et la descente des bois.
Tels sont les procédés dont on assure que l'application va être faite à exploitation en grand de l’acajou et autres arbres employés par l'Europe en ameub'emens. Si les localités s’y prêtent convenablement, nul doute qu’il n’en rés sulte une très-grande économie. Au reste, et c’est pour celte raison surtout que nous les avons décrits, ces procédés sont applicables aussi dans toutes les exploitations forestières, et la France a, sous ce point de vue; bien des progrès encore à faire. Nos exploitations de bois des Vosges , des Ardennes, des Pyrénées, des Cévennes, sont encore extrêmement arrié-
rées. Les moyens de transport comme ceux d’abattage et de descente des bois ne participent en rien aux améliorations et à l’économie dues à l'emploi des procédés mécaniques. Des constructions gigantesques, conime celles d’Alpnach, ne sont pas nécessaires partout, pour faire entrer dans le domaine de la consommation des richesses négligées ou inconnues jusqu'ici, faute d’avoir su pénétrer jusqu’à elles, Les mêmes moyens, réalisés sur de plus faibles dimensions, peuvent encore produire les plus utles résultats. Ce genre de travaux dépasse généralement les espérances même de ses auteurs.
Reprenons maintenant notre revue de PExposition.
Deux fabricans, dans des genres bien opposés, appellent d’abord notre attention: ce sont M. Fischer, ébéniste, et M. Henri Chenavard, connu jusqu'ici par ses belles fabrications de tapis, qui l'ont mis au premier rang de cette industrie, mais dont l'esprit invenüf et le bon goût ouvrent aujourd’hui à lébénisterie une carrière toute nouvelle, où nous ne doutons pas qu'il ne trouve de nombreux imitateurs.
M. Fischer, fabricant habile autant que modeste, a voulu montrer qu'avec les formes que notre époque a créées, on pouvait demeurer pur ; sévère même, et obtenir l'aspect le plus élégant. Les meubles de M. Fischer ne sont pas de ceux qui attirent Pattention et obtiennent l'admiration de la foule. Simples, peu chargés de dorures , ornés de baguettes légères dorées ou en bois de houx, qui font ressortir le ton sombre et chaud à la fois du palissandre, ses meubles, s'ils n’ont pas été l’objet de l’engouement général, ont obtenu un succès plus conforme, si nous ne nous trompons , à l’espoir et au genre de talent de lartiste à qui nous les devons. Les hommes de goût s’y sontarrêtés, y sont’ revenus, les ont étudiés comme une chose sérieuse et digne de l'examen des vrais amis de l'art. Un fauteuil (PL. IX — 4), un secrétaire à charnières et à baguettes dorées (PL. IX — 1 et 2), une commode dans le même goût, un grand bureau qu’un ingénieux mécanisme transforme en table à la Tronchin, ont parüculièrement obtenu les suffrages des connaisseurs. On a remarqué et approuvé dans ce bureau un autre mécanisme qui remplace celui des bureaux à cylindre. On sait que, dans ces bureaux, on soulève une couverture cylindrique qui rentre dans l’intérieur du bureau ; puis on tire à soi une tablette sur laquelle on écrit ;
quand on veut fermer le bureau, on repousse la tablette à écrire, et l’on abaisse par-dessus enveloppe cylindrique. Dans le bureau de M. Fischer, l'enveloppe supérieure est plate et horizontale. Quand on veut écrire , on tire une tablette inférieure parallèle à cette enveloppe, qui est ramenée dans l’intérieur du bureau par le même mouvement qui entraîne au-dehors la tablette à écrire ; puis, quarrd on repousse celleci, la tablette supérieure revient du même pas la recouvrir. Ce mécanisme est commode autant qu'ingénieux. Il procure une forme de meuble bien plus gracieuse que les bureaux à cylindre. Quant à l’exécution, dans ce meuble, comme dans tous ceux qu’expose et que confectionne M. Fischer, elle est d’une exquise perfectuion.
L’exhibition de M. Chenavard est plus artiste encore el plus hardie; nous lui croyons aussi plus de portée. M, Chenavard entreprend de sortir nos ameublemens des formes grecques ou impériales où ils sont demeurés emprisonnés depuis trente ans ; ce genre de meubles, dont la plus haute opulence pouvait seule jouir dans ce temps si cher aux hommes de goût où les beaux-arts reparaissaient en Europe, M. Chenavard veut aujourd’hui les faire pénétrer dans les classes moyennes; ce qui, à l’époque de la Renaissance , était un art cultivé par quelques artistes au profit seulement de quelques nobles maisons, M. Chenavard veut en faire une sn.
dustrie.
C'est là, à notre sens, une des tentatives le plus dignes d’éloges à la fois et d'encouragement que puisse faire un fabricant qui joint à l’expérience de tout ce que industrie exige d’économie et de simplicité, quand elle veut faire pénétrer ses produits dans les masses, un sentiment vif de l’art, une profonde conviction de la nécessité d'élever les classes les plus nombreuses aux jouissances que Part procure, et qui contribuent tant à faire aimer et respecter le foyer domestique,
M. Chenavard réussira-tal dans cette tentative? Nous en aurions douté avant d’avoir vu les moyens qu'il y emploie, les produits qu’il y destine. Maintenant que nous les avons vus et étudiés , le succès nous parait certain.
Lorsque nous traiterons de l’industrie des tapis, nous verrons le même fabricant poursuivre la même tâche dans ce genre de fabrication, et réussir à faire descendre à des prix modérés des tapis de dessins riches autant que de couleurs variées, solides d’ailleurs et d’un excellent usage. Les meubles nouveaux de M. Chenavard
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paraissent être une des conséquences du plan suivi par ce fabricant dans tous ses travaux.
Le mérite de ces meubles, en effet, ne consiste pas seulement dans les formes et les dessins des bois, mais dans l’harmonie de ces formes et de ces bois avec les étoffes qui les recouvrent, ou sont encadrées par eux. Soit que ces étoffes offrent la reproduction fidèle ües plus belles ou des plus gracieuses que l’époque si artiste de la Renaissance nous a transmises , soit qu’ils nous montrent des dessins nouveaux, où notre temps ajoute quelque chose au goût de ce temps, soit que ces étoffes soient de laine ou de soie, le style ni le ton w’en sont pas indifférens, et l'harmonisation de leur style avec celui des bois sera certainement uu des principaux écueils que ces meubles présenteront aux tapissiers qui les entreprendront.
Les étoffes des meubles exposés par M. Chenavard sont fabriquées ‘par lui, celles du moins qui sont en laine. Les dessins de la Renaissance n’y sont pas seulement imités; l’éclat des couleurs et la netteté des teintes, si remarquables dans les riches étoffes de ce temps, se retrouvent dans celles dont cet habile fabricant compose ces meubles, et qu’il peut livrer à un prix qui les laisse accessibles aux consommations moyennes. Ainsi un fauteuil, semblable à celui dont nous donnons le dessin (PL. X — 2), pourra être livré par lui, lorsque sa fabrication sera mise au niveau des demandes, pour 60 à 90 fr. en bois noir (1), ou en bois de noyer, et couvert en tapisserie,
Il paraît que la confection des colonnes torses, soit pour les fauteuils, soit pour les tables ou les lits, a présenté de grandes difficultés, non pour le travail mème que quelques habiles tourneurs de Paris étaient en état d'exécuter, mais pour la rapidité et l’économie de la confection. Il paraît aussi qu’aujourd’hui ces difficultés sont surmontces, et que M. Chenavard a organisé des moyens de fabrication qui donnent des produits sur une assez large échelle, et à des prix modérés. Les échantillons, exposés par M. Che. navard, sont d’une bonne confection.
Le fauteuil, dont nous donnons le dessin, offre la reproduction exacte de meubles de la Renaissance, avec cette différence toutefois que, dans les meubles qui ont servi de modèle, la partie avancée des accotoirs était sculptée. L’exhi-
(1) Le bois noir est du bois de noyer ou de poirier teint en noir avec une composition de vinaigre, bois d’Iude, conperose, noix de galle et citron. Quand les proportions de ce mélange sont bonnes , et qu’on donne avec soin plusieurs couches , cette teinture esl très-solide, et produit un bois d’un très-bon effet,
joie
bition de M. Chenavard a quelques meubles en ce genre, notamment deux fauteuils, dont l’un a ses accotoirs soutenus par une tête de femme, et l’autre a ses accotoirs terminés par un lion aceroupi. Ces ornemens augmentent le prix du meuble, et, bien que le fabricant qui les reproduit ait eu la pensée de les faire mouler et couler en bronze, ce qui permet de les obtenir à un prix inférieur à celui de la sculpture, nous avons préféré toutefois faire connaïtre par la gravure celui des meubles qui, par sa simplicité, compatible d’ailleurs avec une gracieuse élégance, est à portée des consommations les plus générales.
Il n’en est pas de même encore pour le lit exposé par M, Chenavard (PL. X — 1). Ce lit, en bois noir, avec incrustations en cuivre, couvert en tapisserie, entouré en damas, et surmonté d’un baldaquin, sculpté et incrusté, que supportent quatre colonnes torses , est un premier essai susceptible de perfectionnement, soit comme objet de luxe, soit comme objet usuel.
Comme objet de luxe, il laisse à désirer dans les détails. Les formes et les bois du lit n’ont pas assez de saillie pour l’œil, et cela tient autant aux incrustations en cuivre dont le bois est un peu trop chargé qu’à la couverture en tapisserie dont les couleurs sont trop vives. Leur éclat, qui annonce d’ailleurs une si bonne fabrication, nuit ici à l’ensemble et détourne l'attention de l'objet principal , de la forme nouvelle qu'il s’agit d'introduire, ou plutôt de restituer dans nos ameublemens de luxe. Quant à l’autre point de vue, sous lequel ce lit nous semble devoir être étudié, celui de la possibilité de faire adopter cette forme dans les ameublemens ordinaires , il est évident que, de ce côté, le fabricant aura plus d'efforts encore à faire; le damas et les riches tapisseries , avec lesquelles M. Chenavard a drapé son lit, ne sont pas accessibles aux fortunes moyennes, Ces colonnes, ce baldaquin pourraient-ils se draper aussi avec des mousselines, avec des toiles imprimées, avec des coionnades , étoffes usuelles dans la presque totalité de nos ameublemens ? Nous le croyons. Ce sera, sans doute, à condition de donner à l’ensemble du lil, et surtout à sa partie supérieure, plus de légèreté et de simplicité; mais ce ne sont pas là des conditions exclusives de la grace.
Parmi les autres meubles exposés par M. Chenavard , on remarque deux tables dans un goût semblable à celui du fauteuil et du lit, et qui indiquent suffisamment la possibilité d’appliquer ce joli genre à tous les objets principaux d'ameublement, Celle dont nous reproduisons
le dessin (PL. X — 3) fait partie du salon du duc d'Orléans, au Théâtre-Italien , salon meublé par M. Chenavard, et dont l'exquise élégance a été généralement admirée par tous les hommes de goût. Cette table est en bois d'ébène. Elle est sur la partie plane ornée d’incrustations en cuivre d’un très-bon dessin, bien qu’un peu chargé peut-être; les têtes de chien et boutons sont en bronze doré. Cette table est de l'effet le plus agréable,
L’exhibition de M. Chenavard nous oblige à revenir sur ce que nous avons dit plus haut de nos bois indigènes. {ls tiennent la place la plus importante dans cette exhibition, et montrent tout le parti qu'on en peut tirer, même pour des ameublemens deluxe. Sous ce point de vue; les efforts de M. Chenavard méritent un éloge particulier. La comparaison de cette exhibition et de celle de M. Verner achèvera de mettre notre pensée sur ce point dans tout son jour.
Ceute exhibition se compose tout entière de meubles en bois indigènes, et particulièrement de meubles déjà exposés. Ainsi un secrétaire en orme , pr oduit à l'Exposition de 1819. Dans une
note jointe à ce meuble, M. Verner fait remarquer que les jurys de 1819 et 1823, tout en
rendant justice à la perfection de son travail, ont témoigné le désir que ce meuble fût reproduit aux expositions suivantes , afin de constater
Peffet du temps sur ce genre de bois. M. Verner ateste qu’il n’a eu à faire aucune réparation à ce secrétaire, exécuté depuis quinze ans. Nous croyons que telle n’est pas la question à poser relativement aux bois indigènes. Il est hors de doute qu'entre les mains d’un ébéniste habile, et, à cet égard, M. Verner a depuis long-temps fait toutes ses preuves , les meubles en hêtre, en aune, en frêne, en orme, ne doivent pas être plus sujets à se déjeter que les meubles en chêne plaqués d’acajou ou de palissandre , confme le sont la presque totalité des meubles dits en bois exotiques , puisque notre ébénisterie fait très-peu de massif en bois étranger. La véritable question, c’est celle de Paspect. Les anciens meubles en bois indigènes, exposés par M. Verner, ont-ils gagné sous ce point de vue depuis quinze ans? Non, sans aucun doute.
Ainsi, dès le principe, leur aspect est beaucoup moins agréable , moins meublant que celui des bois étrangers, et le temps ne leur ajoute rien , tandis qu’il enrichit constamment les bois exotiques d’une teinte plus chaude et plus prononceée.
Si l’on se demande maintenant pourquoi toute lébénisterie de M. Verner, si bien tra-
vaillée d’ailleurs, est d’une apparence si froide et si terne, on reconnaît facilement que cela tient à ce qu’il a appliqué des bois indigènes à des meubles à surfaces larges, qui attirent le regard sans le fixer, ni le charmer, où le bois occupe beaucoup de place et ne peut pas occuper Pattention, Autant l'œil se complaît à suivre les contours de belles veines , d’accidens lar gement dessinés, comme en présentent l’acajou, l’angica, le calliatour , le courbari, autant il demeure distrait devant cette texture confuse, à dessins rétrécis et contournés, de nos bois indigènes. Les employer sur de larges surfaces, c’est donc blesser nos habitudes aussi bien que les lois du goût en matière d'ameublement.
M. Data a fait servir le bois indigène à un tout autre usage. El le tourne en colonnes torses, ou l’incruste et le décore, de manière à n’en plus faire que Pobjet secon<aire du meuble, le cadre, pour ainsi dire. Des lits, des siéges, des tables bete , nos bois Hnisonus sont très-proprès à cette partie de l’ébénistérie, aux siéges particulièrement, tels que les restitue M. Chenavard. Quant aux autres meubles, persister à les y employer, cela peut partir d’une honorable pensée; mais, à coup sûr, c’est un faux caleul, aussi bien au point de vue de line térêt national, que de l'intérêt de spéculation. Notre honneur national n’est aucunement compromis par linfériorité de couleur et de ton de nos frênes et de nos ormes, comparés aux acajous, aux ébènes, aux calliatours, aux amboines, à tant d’autres bois de nuances si vives et si varices; celte supériorité ne tient en vérité pas à des causes humaines; il faut savoir mettre l'honneur national à employer ces bois avec art et discernement, et l'expérience prouve que c’est aussi la meilleure spéculation. Le goût du public s’est à peine arrêté quelques instans aux bois indigènes , et l’on n’a pas imaginé qu’il y eût du patriotisme à se meubler tristement avec des bois français.
M. Bellangé, l’un de nos premiers fabricans de meubles, et qui, à la dernière Exposition, avait de très-beaux meubles en bois indigène, cn réexpose celte année deux légers lavabos, de formes grecques, qui nous semblent peu gracieuses. Son exhibition se compose, en outre, de deux tables en bois dé palissandre, l’une a dessus dé bois, avec incrustations en bois de houx , l’autre à dessus de marbre, avec un pied triangulaire à ornemens de bronze; d’un liten palissandre, avec incrustations de bois de houx ; et enfin d’une commode et d’un secrétaire en palissandre , avec ornemens en bronze doré,
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