‹ L'industrieChapitre 35 sur 74 · EXPOSITION DE 1834. — LUTHERIE, PIANOS · texte numérisé non relu

EXPOSITION DE 1834. — LUTHERIE, PIANOS

est incontestablement le piano. Celui-ci n’est pas, comme on l’a dit souvent, un perfectionnement du clavecin , car le clavecin était un instrument à cordes pincées par mécanique; son emploi dans la musique était celui d’un grand luth fournissant par son clavier des harmonies qu'on n'aurait obtenues qu'avec beaucoup de difficultés sur le luth ordinaire, Quant au piano, son principe est différent, car c’est l'application du clavier au tympanon, dont les têtes de baguette frappaient les cordes. Le plus ancien essai de ce genre d’instramens, dont on ait conservé le souvenir, est un clavecin à maillels, inventé par un facteur de Paris , nommé Marius, dans les premières années du dix-huitième siècle.

Cette invention fit alors peu de bruit, et son inventeur ne parut pas avoir compris Pimportance qu’elle pouvait avoir ; il crut n’avoir fait qu’une modification du clavecin. Quelques années après, le Padouan Cristofori reproduisit l'invention de Marius, avec quelques amélioratons , sous le nom de cimbalo martellalo; mais il ne fut guère plus heureux que son devancier: les artistes n’abandonnèrent pas leur ancien instrument pour la nouveauté qu’on leur offrait. Ÿ Amédée Schræter, organiste de Nordhausen, travaillait, en même temps que Cristofori, à la construction d’un instrument à clavier dont les cordes étaient frappées par des marteaux; ce fut lui qui donna à cet instrument le nom de péanoforté; Vhonneur de lPinvention lui est resté. Toutefois, ce ne fut que vers le milieu du dixhuitième siècle, que le nouvel instrument commencça à être adopté par les artistes, après que Geoffroy Silbermanu de Freyberg y eut fait quelques améliorations. Ce facteur, et Jean André Stein d’Augsbourg, furent les premiers qui mirent des pianos dans le commerce. D’autres facteurs allemands, établis en Angleterre, fabriquèrent beaucoup de ces instrumens. C’étaient eux qui fournissaient le petit nombre de ceux qu'on trouvait en France, quand Sébastien Erard et son frère, venus de Strasbourg en 1715, commencèrent à construire de petits pianos à deux cordes, qui furent les premiers fondemens de la réputation de ces artistes.

Le mécanisme du piano fut d’abord fort simple; il ne consistait qu’en un pilote attaché verticalement à la touche, lequel poussait à la corde un marteau court et léger, suspendu par une charnière en peau et guidé par une tige mince

“qui passait par son centre. Ce mécanisme était

prompt et léger dans ses mouvemens; mais il avait l'inconvénient de tenir le marteau près de a corde, tant que le duigt restait sur la touche,

ce qui obligeait lexécutant à relever immédiax tement les doigts après qu’ils avaient frappé les touches. C’est à cette cause qu’il faut attribuer le caractère du talent des premiers pianistes, caractère de légèreté et de brillant auquel ne pouvaient s’allier ni la tenue des sons ni l’art de chanter. Clémenti lui-même, le fondateur de la plus belle et de la plus pure école de pianistes, fut obligé de se soumettre dans sa jeunesse aux nécessités imposées par la nature de l’instrument, ét il ne modifia sa manière que lorsque le mécanisme du piano eut été établi d’après d’autres principes.

Ces nouveaux principes sont particulièrement dus aux grands musiciens allemands qui réclamaient plus particulièrement un son plus soutenu et plus propre aux harmonies et aux mélodies à mouvement lent. Stein, facteur allemand, satisfit à ce désir en inventant le système dit à échappement simple ou mécanisme allemand , usité encore dans tous les pianos fabriqués à Vienne.

En somme, deux principes de construction se sont long-temps disputé la préférence dans la fabrication des pianos. L'un, le mécanisme à pilote sans échappement, avait l'avantage sous Le rapport de la facilité du clavier ; Pautre , le mécanisme à échappement, lemportait par la force, la précision et la beauté du son. Chacun d’eux répondait à un besoin particulier, il avait des partisans ou des détracteurs, en raison de la di. rection donnée aux études du piano. En France, où les études étaient peu sévères, et où le goût du jeu brillant dominait, on préférait le mécanisme sans échappement; c'était le contraire en Allemagné et en Angieterre.

Ces différences de goût ont aujourd’hui sensiblement disparu ; le goût de la bonne musique a fait, en France, des progrès considérables; nous l’avons déjà dit, la musique n’est pas encore chez nous aussi populaire qu’en Allemagne; cependant le développement considérable pris par l’industrie des pianos prouve avec quelle rapidité nous nous sommes avancés dans cette voie. |

Nous ne suivrons pas ici le musicien habile; qui nous a servi de guide jusqu’à ce moment, dans tous les détails où il est entré sur les diverses modifications qu’a reçues la construction du piano, et qui, en France, comme en Angleterre et en Allemagne, ont le double avantage de concilier la facilité du clavier avec l'étendue et la tenue du son. Mais nous mentionnerons avec lui deux des inventions récentes qui ont le plus fixé l'attention à l'Exposition, savoir : le double

échappement de M. Erard, et les applications du mécanisme en dessus de M. Pape.

Sébastien Erard, inventeur de la harpe à double mouvement, qui a si heureusement étendu le champ musical de ce bel et suave instrument, concut le projet d’une modification analogue dans le piano. L’objet de ses recherches était de donner au mécanisme une sensibilité telle que le doigt pût modifier le son à volonté, sans nuire à la force ni à la légèreté. Dans les pianos à échappement du système anglais comme du système allemand, aussitôt que l'échappement a fait son effet, le marteau retombe, et le doigt ne peut le relever qu'après avoir quitté la touche pour la frapper dé nouveau. Erard voulut que l’'abaissement du marteau , après qu’il a frappé les cordes ; fût proportionnel au degré d'enfoncement où le doigt maintient la touche, et que, quel que fût cet enfoncement, il fût toujours possible de faire frapper de nouveau le marteau sur les cordes, sans relever absolument le doigt ; de telle sorte que le pianiste pût donner au son tel degré d’intensité qu’il jugerait convenable, et qu’il pût sans peine répéter les notes autant de fois qu’il voudrait sans quitter les touches. Ce problème de mécanique, le plus difficile peut-être qu’un facteur de piano pût se proposer, a été résolu de la manière la plus ingénieuse par Sébastien Erard , au moyen de deux leviers agissant en sens inverse et mis en contact par des ressorts. Le mécanisme, qui résulte de cette combinaison, présente une certaine complication au premier coup-d’œil qui ne lui est pas favorable; mais, si on l’étudie avec soin, on comprend que rien d’inutile ne s’y trouve, et que le but, vers lequel tendaient les efforts de l'inventeur, ne pouvait être atteint autrement.

A l'égard de l’appréciation de Putilité de ce mécanisme, les artistes diffèrent d’opinion ; mais ce n’est pas à dire que les uns ou les autres se trompent; seulement ils considèrent les exigences de leurs genres de talent. Un pianiste, dont le jeu est brillant, dont les doigts sont doués d’une puissante énergie et dont la rapidité dans l’exécution des traits difficiles forme le caractère distinctif d’habileté, tirera peu d’avantage de l'extrême sensibilité du mécanisme d’Erard ; mais qu’un musicien, dans toute l’acception du mot, veuille exécuter un quatuor, un trio, une fantaisie de Mozart ou de Beethowen, aucun mécanisme ne se prêtera aussi bien que celui-là à limpression dont il sera animé; en ce sens, le mécanisme d’'Erard paraît le chef-d’œuvre de la facture du piano. e

M. Pierre Erard, neveu de M. Sébastien Erard , a succédé à ses parens dans la fabrique d’instrumens qu’ils ont fondée à Paris, après avoir long-temps lui-même dirigé la maison de Londres. Il à rendu à cette fabrique toute son ancienne activité, et'a établi en grand la construction des pianos, d’après ce nouveau mécanisme inventé par son oncle. Il l’a appliqué au piano carré, et, dans tous les produits qu’il a exposés cette année, il s’est rendu digne de l'approbation des artistes, autant à cause de la beauté du son de ses instrumens, que par le fini de tous les détails de leur construction.

M. Pape se distingue par un perfectionnement d’un tout autre genre. Ce facteur, convaincu, comme les meilleurs artistes de tous les pays , que les conditions de solidité ne sont pas moins importantes dans un instrument que celles de la pureté et de la force du son, a cherché les moyens de ne rien laisser à désirer sous ce rapport. La force de tirage des cordes dans les pianos est telle qu’elle opérerait bientôt la destruction de l’instrument le mieux construit, si l’on n’avait recours à une grande force de résistance qui maintint l’équilibre. On n’en a pas trouvé de meilleure que l'emploi d’un certain nombre de barres de fer fixées en dessus ou en dessous de l'instrument, ou de sommiers prolongés en fonte ou en fer. Le résultat de ces moyens est à peu près aussi satisfaisant qu’on pouvait le désirer, et dans les bons pianos fabriqués chez les meilleurs facteurs, on ne remarque pas d’altération sensible dans la solidité. Mais, pour obtenir cette solidité, il a fallu augmenter beaucoup le poids des instrumens, car ce fer, ces bois épais et croisés en plusieurs sens, tout cela fait de la plupart des pianos des masses qu’il est difficile de transporter d’un lieu à un autre. La fatigue, occasionée aux instrumens par le tirage des cordes, résulte de ce que ce tirage agit sur la partie supérieure de la caisse, et loin de son point de résistance qui est auprès des fonds de cette caisse. L'espace qu’il faut au mécanisme qui sou'ève les marteaux et fait frapper les cordes en dessous ne permet pas d'établir ailleurs ce tirage si puissant. Mais M. Pape ayant adopté le mécanisme qui fait frapper les cordes en dessus, la table d'harmonie peut être descendue dans l’intérieur de la caisse , autant q'’on le juge nécessaire pour assurer la solidité, en sorte que le tirage étant très-près du fond est d’un effet absolument nul, et permet au facteur de supprimer tout le barrage de fer, et même de percer à jour le fond de l'instrument , afin de faciliter la propagation des vibrations

au-dehors. Par-là le poids du piano carré se trouve diminué de plus d’un üers.

Le mécanisme en dessus a un autre avantage ; on peut lui faire frapper les cordes en tel point que l’on veut, et lui faire ainsi obtenir telle sorte de timbre qu’on désire. C’est ce que M. Pape a voulu démontrer par plusieurs 1instromens exposés par lui. Dans l’un de ces pianos, le mécanisme est établi de manière à faire frapper les cordes en arrière par les marteaux ; dans un autre, ces marteaux s’éloignent davantage du point d’attache des cordes, ce qui donne à l'instrument une qualité plus chantante que brillante, si tel est le désir de la personne à qui l’instrument est destiné. Eufin, un petit piano à deux cordes, arrondi par les deux extrémités, et dont les dimensions n’excèdent pas celles d’une table-console, offre le phénomène d’une puissance de son qu’on ne trouve pas toujours dans les pianos à trois cordes, et d’un ümbre dont la pureté est remarquable. Pour diminuer encore le volume de cet instrument, M. Pape a rendu le clavier mobile, en sorte qu’il rentre dans la caisse, au moment où l’on veut fermer celle. ci.

D’autres facteurs de première distinction, MM. Pleyel, Henri Herz, Roller et Blanchet, un grand nombre de facteurs dont les produits sont excellens aussi, se présentent à lExposition. On s’est généralement étonné de la grande quantité de pianos qui ont été exposés; tous ne méritent pas, sans doute, cette faveur à un titre égal; il en est bien peu cependant dont la facture ou quelque ingénieuse modification n’annonce chez les fabricans une habileté réelle; l’ensemble de cette exhibition nous parait, en somme, des plus satisfaisans,

Page 1