CHAPITRE XII, TISSUS ET LEURS. MATIÈRES PREMIÈRES
Les diverses industries, dont nous venons d'étudier les produits, composent sans doute une fart importante de la production nationale; mais de combien ne sont-elles pas surpassées par celles qui nous restent à mentionner, et notamment par l’industrie des tissus et par Pindustrie métallurgique ! La laine, la soie, le lin, le coton, les tissus qu’ils produisent , seuls ou mélangés, la fonte, le fer, Pacier, le cuivre, le plomb, les machines, «et les emplois de ces matières premières ct de ces instrumens : ce sont là les élémens les plus féconds de la production, ceux qui ouvrent au génie créateur de l’homme le champ le plus large à ses inépuisables combipaisons , à ses plus hardies tentatives, à ses œuvres les plus délicates. Mais est-ce sur leurs produits que ces belles industries peuvent être étudiées ? j
À défaut d’autre indication , impression générale, produite par les deux pavillons des tissus et des machines, suffirait pour résoudre cette question. Malgré la belle ordonnance du pa-
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villon des tissus, malgré les soins qui avaient été pris pour l’embellir, et les jolies décorations qu'un grand nombre de fabricans avaient fait servir. à rehausser encore l'éclat de leur exhi. bition (Pr. XVII — 1), malgré la variété qui régnait dans le pavillon des machines, et la remarquable beauté de quelques-unes de celles qui étaient exposées, ces deux pavillons n’ont jamais obtenu du public la même faveur, la même attention que celui des beaux-arts. 11 ne faut pas imputer cette préférence à une prétendue légèreté de goût qui peut-être , quoi qu’en dise la tradition, n’a jamais existé parmi nous;
qui certainement n’y existe plus aujourd’hui,
Mais une machine immobile, mais des métaux ou des tissus dont les prix ne sont pas indiqués, perdent beaucoup de leur intérêt pour la foule, et s’ils inspirent un vif intérêt aux hommes qui veulent étudier l’industrie, c’est par la pensée surtout des efforts de génie ou d’adresse qu’il a fallu pour créer ces moteurs, pour confectionner ces produits; c’est vers l'atelier que l’imagination se reporte en présente de ces instrumens de travail et de leurs résultats ; c’est dans l’atelier seulement qu’on peut les comprendre et les apprécier , et qu'on peut comprendre aussi et sainement résoudre les graves questions de politique industrielle qui se rattachent à ces gran. des industries. -— Ces réflexions sommaires suffisent à justifier le plan que nous suivons dans cette première Série, où nous allons consacrer
-aux branches les plus importantes du travail na-
tional bien peu de place relativement à celle qu'ont obtenue les autres industries. Nos Séries subséquentes compenseront ce défaut de proportion. Là nous pénétrerons dans les secrets de la production; ici, nous ne pouvons que passer une revue rapide de ces industries telles qu’elles se sont muntréesà l'Exposition.
Laines. — Les exposans de laines n’étaient pas très-nombreux ; mais les laines exposées étaierit généralement de qualité supérieure. Le troupeau de Naz, aujourd’hui le plus parfait de France, a maintenu sa-vieille supériorité ; à côté de ses produits, figuraient de$ toisons d’une grande beauté. Les laines superfines sont encore très-rares dans notre pays ;ilest aujourd’hui démontré que le système exorbitant de protecüon accordé à cette matière première n’a pas produit, à beaucoup près, les résultats qu’on en espérait. Ces laines superfines indigènes sont restées fort chères, et,malgré le droit de 30p. 0/, qui pesait sur les laines étrangères , on a continué d'en faire venir du dehors. Le tarif na
donc servi qu’à faire hausser le prix de nos laines communes , et à placer nos fabriques de lainages dans un état d’infériorité prononcé relativement aux manufactures étrangères. Aujourd’hui, on peut se représénter la France comme un pays où quelques amateurs distingués et riches produisent quelques milliers de balles de laines fines à des prix élevés, tandis que les producteurs vulgaires n’obtiennent que des laines communes qui se vendent fort cher, grâce à la protection du tarif qu’une récente ordonnance vient de réduire de 30 à 20 p. 0).
Nous sommes donc fondés à déclarer que la fabrication des étoffes de laine manque encore en France de son principal élément de succès, l'abondance et le bon marché des matières premières. Nous regrettons surtout que Je pays soit si pauvre en laines propres au peigne, qui sont indispensables pour la fabrication de ces innombrables étoffes rases qu’on appelle mérinos , alépines, poils de chèvre, etc., et quisont devenues pour l’Angleterre l’objet d’un commerce extrèmement étendu. Tant que les choses resteront dans cet état, nous ne devons pas compter sur le développement de cette importante industrie, si le droit actuel n’est pas complètement aboli. Que peuvent faire pour la consommation d’un pays comme la France, quelques producteurs habiles, tels que MM. Girod (de PAin), de Jessaint, Moët, Massin et cinq ou six autres dont on a adiniré les magnifiques échantillons à l'Exposition de 1834? Il est évident qu’ils ne peuvent aucunement y suffire; mais, sous un autre poiut de vue, leurs travaux ont une immense valeur; c’est celle de prouver que nous pouvons produire des lames aussi belles que celles des pays les plus avancés dans l'éducation des troupeaux ; à cet égard , ils méritent toute la reconnaissance nationale , et d'autant plus que ces hommes à qui nous devons ces enseignemens, sont de ceux cn inême temps qui manifestent le moins de crainte de la concurrence étrangère. On se rappelle l’opinion libérale de M. Girod (de PAiïn) dans le conseil-général de l’agriculture, relativement au tarif des laines ; lui, principal producteur de laines en France, a été un de ceux qui ont le plus vivement réclamé pour l’abaissement du tarif.
La filature de la laine a recu des améliorations sensibles. Nous avons vu des écheveaux d’une régularité remarquable , et qui témoignent des cflorts bien entendus de nos filateurs. Parmi eux, et certainement au premier rang, nous devons citer M. Griolet, qui laisse loin derrière lui ses concurrens , et qui a ouvert une carrière
nouvelle au tissage; en lui fournissant des filés plus égaux , plus unis et plus fins. M. Gaigneau a exposé des fils de laine pour lisses, qui offraiént de grands avantages par leur tcrsion régulière et par leur extrême solidité. Un essai de filature de la laine sans l'emploi de lhuile a été. fait et soumis à l'examen des membres du jury; mais nous ne savons pas si ce procédé a réussi, et les expériences manquent pour en déterminer le degré d'utilité, L'industrie profiterail avec avantage de ce nouveau mode, qui doit épargner les frais assez considérables du dégraissage des draps.
Draps. — 11 y avait beaucoup de draps à l'Exposition ; draps de toutes les couleurs, de toutes les finesses et de toutes les provenances. Les juges les plus compétens ont signalé dans cette fabrication une révolution qui tend à partager la production du drap entre le nord et le midi de la France ; ils vont même jusqu’à croire qu’il en pourrait résulter le déplacement de certains centres de fabrication, tels que Louviers et Sedan par exemple, qui, selon eux, seraient absorbés par Elbeuf. Ce qui est bien certain, c’est que jadis Sedan fabriquait presque exclusivement des draps noirs; Louviers, des draps superfins de toutes les couleurs, le noir excepté; Elbeuf, de bons draps ordinaires; et le Midi, de gros draps ou des draps très-légers, destinés au Levant. Cette division du travail est aujourd’hui entièrement changée. Sedan commence à fabriquer des draps de couleur, à linstar de Louviers qui s’adonne à son tour à la fabrication des draps noirs ; Elbeuf, qui faisait de bons draps ordinaires, se livre actuellement à l’exécution des draps fins, et Castres rivalise avec Elbeuf pour la fabrique des draps corsés, au lieu de confectionner uniquement, comme autrefois, des draps zéphirs. Toutes les villes de production sont donc en concurrence les unes avec les autres, nous n’osons assurer pour leur avantage commun, mais peut-être au profit du consommateur qui doit gagner quelque chose à cette ardente lutte.
Au moment où nous écrivons, des récriminations assez vives s'élèvent de toutes parts contre le jury pour la manière dont les récompensés ont été réparties entre les cités manufacturières qui ont envoyé des draps à l'Exposition. Dans l'opinion que nous venons de signaler, ces récriminations ne seraient autre chose qu’une espèce de protestation contre des faits accomplis ou près de s’accomplir , c’est-à-dire contre la migration industrielle que nous venons de
signaler. Mais cette migration elle-même est un fait contre lequel il n’est guère possible de protester que par des faits contraires. Or, on affirme que le développement de la fabrication d'Elbeuf prend chaque jour plus d’étendue, et que cette ville absorbe à peu près les deux tiers des affaires qui se faisaient autrefois à Louviers et à Sedan. Nous présentons ces faits sous la forme du doute, parce que nous n’avons pas pu les vérifier par nous-mêmes. Une chose, au reste, ne saurait être contestée, c’est la supériorité de la position d’Elbeuf sur celle de Louviers et de Sedan; située sur les bords de la Seine, elle recoit en abondance et à bas prix les charbons, les machines et les matières premières. Le voisinage de Rouen n’a pas dû être non plus sans influence sur un accroissement de fortune que d’ailleurs l'esprit industrieux et persévérant des habitans d'Elbeuf suffirait pour expliquer. Qui sait aussi si la décadence visible de Louviers n’est pas due aux habitudes de luxe des fabricans de cette ville, dont plusieurs ont payé de leur ruine un faste exorbitant et anticipé!
Quant à la diminution des affaires de Sedan, s’il elle existe, elle nous paraît s’expliquer par Vusage plus général des draps fins de couleur, qui a réduit la consommation des draps noirs, sans parler de la concurrence que les fabriques belges dé Verviers et prussiennes d’Aix-la-Chapelle ont dû naturellement leur susciter sur le marché étranger.
Les manufactures de drap du midi de la France ont recu la plus vive impulsion depuis quelques années. Soit que la proximité de l’Espagne leur ait permis de se procurer plus facilement de bonnes laines, soit que le génie des fabrigans et le bas prix de la main-d'œuvre aient contribué à ce résultat, il est certain que plusieurs fabricans de nos départemens méridionaux , et principalement M. Julien Guibal et M. Guibal Anne-Veaute, ont exposé cette année des draps comparables, sinon quelquefois supérieurs, aux meilleurs draps d’Elbeuf. ‘Les cuirs de laine présentés par ces habiles fabricans ont atüré VPattention publique à un très-haut degré.
M. Guibal Anne-Veaute , auquel on doit la première idée de ces draps excellens, comme on lui doit aussi l'installation de l’industrie du lainage dans le midi de la France, en grande fabrique, a exposé une étoffe nouvelle qu’il appelle hybérine , plucheuse d’un côté et rase de l’autre. La plupart de ces étoffes étaient confectionnées avec des laines communes de France, dont Pemploi n’a pu être facilité que par l’amélioraion générale de la filature, Quelques autres
villes de France, telles que Beaumont-le-Roger, Abbeville, Reims, ont cherché à imiter Elbeuf et ont exposé des draps qui supportaient la comparaison avec ceux de cette importante cité manufacturière.
Parmi les draps qui ont été soumis à l'examen du public, on a surtout remarqué des progrès dans les draps de billard et dans les draps de troupe teints en garance. Il y en avait de toutes les nuances, et généralement l'effet en a paru fort agréable. Quelques fabricans se sont adonnés à faire des draps rayés qu’ils ont appelés vipérines, colelés, mille-raies, pour pantalons. Ces produits attestaient les progrès généraux de la fabrication.
Un essai d’une grande importance a été fait par MM. Merle et Malartic pour la teinture du drap par le bleu de Prusse au lieu de l’indigo. Déjà des essais de ce genre avaient été faits par M. Souchon; on sait qu’ils ont bien réussi sur la soie. La grande économie que présenterait l'usage des bleus de Prusse pour la teinture, au lieu de Pindigo dont le prix est bien plus élevé, explique le vif intérêt avec lequel on a examiné les draps teints en bleu par MM. Merle et Malartic.:Ces draps faisrient partie de l’assortiment d’un de nos premiers fabricans de draps, de M. Cunin-Gridaine de Sedan, qui a mis le plus vif empressement à seconder cette tentative importanté. Ces draps qui, ainsi que M. Cunin- Gridaine nous l’a lui-même attesté, avaient parfaitement résisté à toutes les épreuves chimiques, par lesquelles peut être reconnue la solidité d'une teinture, avaient un aspect moins brillant , il faut le reconnaître, que les draps tcints en indigo. Soumis à l'épreuve décisive des tein: tures et des tissus, à celle de l'usage, ces draps ont décelé une autre iufériorité; nous pouvons dire avoir vu une redingote qui en provenait, et qui, après avoir été portée quinze jours, était verdie au collet, prenant ainsi la couleur d’un des élémens du bleu de Prusse, du prussiate de potasse, dont la combinaison avec le per-sulfate de fer forme le bleu de Prusse. Ce premier résultat ne doit pas décourager MM. Merle et Malartic dans leur entreprise. Elle ést trop im-
portante, et serait trop fructueuse pour être
d’un succès facile, et nous sommes pleins de l'espoir que de nouvelles recherches les feront arriver au but qu’ils se sont proposé.
Le nouvel apprèt à la vapeur doit être considéré comme un perfectionnement digne d’attention. Il donne au drap un aspect plus agréable ; il dure plus long-temps, et il contribue à disposer les fibres laineuses dans un ordre ré-
gulier et parallèle qui n’est pas sans avantage : c’est là, du reste, la seule innovation de quelque importance signalée dans la fabrication du drap. À quoi tient donc cette prétendue infériorité dont nos manufacturiers se plaignent, et qu'ils invoquent toutes les fois qu’il est question de réduire leurs primes et d’accorder quelque faveur au commerce étranger ? Comment sommesnous donc le seul peuple en Europe hors d’état de lutter avec les draps anglais, belges, prussiens etsaxons? Ne serait-ce pas qu’il y a dans le régime des primes à la sortie et des prohibitions à l'entrée quelque chose de si séduisant, qu’on ne saurait se faire trop petit pour en conserver la jouissance ? Nous ne sommes pas éloignés de le croire; la prohibition des draps étrangers nous paraît la conséquence nécessaire de la taxe sur les laines étrangères, et, quand celle-ci sera levée, nul doute que la prohibition sur les draps ne puisse également disparaître.
Nous devons signaler aussi, parmi les faits importans que l'Exposition a permis de constater, et comme très - muisible sans doute à la consommation des draps, l'intervention onéreuse des tailleurs qui:ont presque entièrement accaparé ce commerce dans les grandes villes et qui réalisent sur leurs achats des bénéfices scan. daleux. À voir les habits que nous portons, on eroirait qu’ils valent 50 ou 60 francs, tant le drap en est généralement de qualité inférieure ; etcependant nous les payons 100 ou 120 francs, comme s’ils étaient confectionnés avec du drap de première qualité : d’où il suit que nous n’obtenons la finesse qu'aux dépens de la’ solidité, quoique les draps les plus fins soient les plus solides. Aussi n’a-t-on considéré les magnifiques draps qui étaient à l'Exposition que comme des échantillons , et nous pourrions ättester que plusieurs deces échantillons ne pourraient être fabriqués, en quantité notable, sans dommage pour les entrepreneurs. Un fabricant, dont nous admirions ainsi deux pièces de drap noir, nous dit ces propres paroles : « Ce sont les deux seules pièces que’ je me sois hasardé à fabriquer dans ce genre. » Get industriel avait raison, et nous en concluons que l'Exposition ne suffit pas pour donner une juste idée du véritable état de la fa-
brique.
Etoffes rases. — Au premier rang des étoffes rases de laine, il faut placer les mérinos, et M. Paturle à la tête des fabricans de ce genre de tissus. Grâce aux progrès de la filature dont nous parlions tout à lPheure, on fait aujourd’hui des mérinos presque aussi fins et aussi doux que
du cachemire: Lesalépines, dont la ville d'Amiens confectionne la plus grande partie, se sont aussi extraordinairement perfectionnées, autant da moins que ce terme peut s’appliquér à des tissus unis, dont la perfection consiste presque entièrement dans la régularité et la finesse du grain. Mais c’est dans le mélange intelligent de la soie et de la laine que s’est révélé principalement le goût de nos fabricans, parmi lesquels il suffit de citer M. Auber, de Rouen, M. Egoly - Roux et M. Croco, de Paris, pour donnér une idée du succès que ces tissus mêlés ont obtenu. Deux ou trois exposans ont imité avec un rare bonheur les damassés de laine, pour meubles, qui se font si bien en Angleterre; et nous pouvons désormais considérer cettecharmanteindustrie comme totalement naturalisée en France. Quelques fabricans ont présenté des étoffes rases, mêlées, pour-gilets, et le public en a été fort satisfait, Maïs tant que nous ne posséderons pas les moutons anglais qui fournissent les laines propres au peigne, Où que nous ne recevrons pas en franchise ces laines indispensables , nous devons renoncer à l'espoir de soutenir la concurrence des Anglais pour Iles étoffes rases.
T'apis. — Les tapis étaient en grand nombre à l'Exposition; un seul exposant occupait.à Huit seul un vaste pavillon, qu’il avait décoré de ses produits. Ce serait ici le cas d’esquisser l’histoire des tapis et d'expliquer par quelle série de vi: cissitudes ou de progrès cette belle industrie, originaire d'Orient, est Venue jusqu’à nous.
Chacun sait qu’elle a été importée par lés Croisés, et exercée d’abord par des prisonniers ou des ouvriers sarrasins où plutôt sarrasinois, comme les appellent les vieilles légendes. Henri IV lui tendit unemain sécourable ; Louis XIIL fit-quel: que chose pour elle: mais c’est à Louis XIV el à l'établissement des Gobelins , que sont prin: cipalement dûs tous les progrès dont mous commencons à recueillir les avantages. Aujourd’hui, dans les pays civilisés , les tapis quine figuraient guère jadis que dans les palais ou dans les temples , sont devenüs un objet de première nécessité pour les habitations les plus modestes, en Angleterre et en Allemagne, et nous espérons que le goût s’en répandra de jour en jour da: vantage parmi nous. .
Les tapis se divisenten deux grandes familles; les tapis ras et les tapis veloutés. Ces derniers sont compris dans la même catégorie que les moquettes, et l’on range dans la première division les jaspés, qui sont des tapis ras. Les uns et les autres appartiennent à la même industrie,
Cusses, CA,