II. — Maridige
L'homme et la femme, étant deux êtres équivalents en capacités, devraient être égaux en droits et libres de disposer, à leur gré, de leurs personnes et de leurs affections. Il semble que Tunion des sexes ne devrait être que la conséquence d'une attraction mutuelle. Il n'en est rien. La structure économique de la société et le préjugé spiritualiste, qui ont partout opposé des barrières à la liberté individuelle et au bonheur humain, ont garrotté Tamour par le mariage.
Il y a peu de besoins qui demandent plus impérieusement à être satisfaits que l'amour, peu dont la satisfaction imparfaite cause plus de souflfrances et soit aossi préjudiciable à notre organisme.
L'amour est à Tinstinct génésique ce que le goût est à la faim : une attraction de choix. Il constitue seul en nous le penchant normal qui assure la reproduction de l'espèce dans des conditions favorables.
l'inéyitable révolution 207
Si rhomme contracte une union sans amour il s'expose à se reproduire défectueusement, et commet conséquemment une action blâmable. Si au contraire Tamour préside à son union, il obéit à la sélection naturelle et fait une action morale.
L'union de Thomme et de la femme devrait donc être exclusivement basée sur Tamour et ne jamais durer plus longtemps que ne dure l'amour réciproque. Dès que Tamour cesse d'un côté, la séparation est non seulement un droit, mais un devoir social, et chacun des amants doit être libre de contracter une union nouvelle.
Besoin physiologique et psychologique»
l'amour échappe à toute réglementation.
Etant à lui-même sa propre raison, il fait la nique à toutes les lois et n'obéit qu'à sa nature, qui ne connaît ni codes ni conventions sociales.
L'amour varie d'individu à individu et revêt les formes les plus diverses. Changeant ou constant, fantaisiste ou sérieux, selon les tempéraments, il n'est exclusivement ni monogame, ni polygame, ni monoandre, ni polyandre. Il peut se manifester simultanément
If
d'un homme à plusieurs femmes et d'une femme à plusieurs hommes ou se concentrer tout entier sur la même personne. Mais il n'est jamais nécessairement constant, et même, lorsqu'il tend à la fidélité, cette dernière n'est généralement possible qu'après une série de tâtonnements préalables et une cohabitation prolongée des deux amants.
Toutes ces raisons s'accordent pour démontrer qu'on ne saurait, sans crime, faire dépendre Thonorabilité de la femme de sa chasteté et que la pleine et entière liberté sexuelle est indispensable pour assurer le bonheur de l'individu et de l'espèce.
Mais contre la liberté de l'amour et la nature même de l'homme se dresse, embryon de monarchie et arche sainte de propriété, notre inique constitution familiale et l'horrible institution du mariage.
D'essence indissoluble, le mariage est une association qui engage non seulement les intérêts matériels, mais encore les personnes mêmes des associés.
Irrésiliable à la seule volonté d'un des contractants, le mariage est purement et simplement un esclavage.
Il est le pire des esclavages, car il dispose de l'avenir après avoir enchaîné le présent et projeté son ombre funeste jusque sur les unions libres.
L'institution du mariage est aussi nuisible à l'intérêt des parents qu'à celui des enfants.
En violant les lois de la sélection naturelle, elle attente à la liberté et à la dignité de l'homme et de la femme. En faisant de la paternité douteuse, au lieu de la maternité certaine, le pivot de la famille, elle crée artificiellement trois catégories d'enfants, inégaux en droits, selon qu'ils naissent légitimes, naturels ou adultérins.
Le libre-penseur conscient fait le vide autour des églises, les -socialistes et les anarchistes devraient en faire autant pour le mariage et ne contracter que des unions libres. Et si pour des raisons indépendantes de sa volonté, l'homme libre peut parfois être amené, grâce à l'ambiant dans lequel il est obligé de vivre, à passer sous les fourches caudines de la loi maritale, que ce soit en révolté. Qu'il n'obéisse au moins à aucune préoccupation d'argent et que cet acte] — • accompli, par exemple, par un « fils Jde fa-
mille » qui épou&e une « prostituée », ou par un homme quelconque, qui convole en justes noces, contre la volonté familiale, avec sa maîtresse — trouve toujours dans son caractère d'irrévérence conventionnelle son explication et son excuse.
Mais quoiqu'il en soit de ces cas exc^eptionnels qui peuvent, dans les conditions sociales que nous subissons, excuser le fait de ' se marier, il est indiscutable qu'en principe le mariage constitue toujours, fût- il même contracté par amour, une action souverainement immorale, car au plus haut chef attentatoire à la liberté individuelle.
Pour que Tinstitution du mariage ne violât pas les lois de la'sélection naturelle et qu'elle ne portât pas atteinte à la liberté de l'individu, il faudrait que l'union légale, conclue uniquement par amour, restât, jusqu'à la mort des deux conjoints, conforme à l'esprit qui l'anima au début.
La vie prouve qu'il n'en est pas ainsi.
Le mariage est universellement violé.
Sur cent unions légitimes, il n'y en a pas une qui ait eu l'amour pour mobile exclusif et il est douteux qu'on puisse rencontrer, sur mille
mariages, un seul, qui après vingt ans ou même dix ans d'existence, ne se soit mis en contradiction flagrante avec la loi qui présida à son union.
En général, les fiancés ne se connaissent que très superficiellement avant de s'unir, ce qui enlève, dès le début, au mariage- toute garantie de durée heureuse. Aussi, voyonsnous, tous les jours, que deux personnes, qui s'aimaient en se mariant, arrivent à se détester après avoir vécu quelque temps ensemble.
En outre, les mariages jeunes sont rares.
Les conditions économiques empêchent les hommes de convoler, avant 25 ou même 30 ans, d'où accroissement des unions libres et des naissances illégitimes.
La statistique établit que dans tous les pays du monde civilisé il y a accroissement de naissances naturelles et augmentation plus rapide des illégitimes dans les villes que dans les campagnes.
A cette règle générale, l'Angleterre et sa capitale, Londres, sont l'unique exception.
La Grande-Bretagne est sous ce rapport relativement aux autres pays ce que la pla-
212 l'inévitable RÉVOLixiON
nète Uranus parait être à ses sœurs du système solaire, un monde renversé (1).
En 1870, V Angleterre comptait, sur792,807 naissances, .44,737 naturelles, soit 5,6 pour 100 ou 56 sur mille.
En 1890 sur 927,062 naissances, 36,814 naturelles seulement, ce qui ne fait plus que 3,9 pour 100 ou 39 sur mille.
En 1870, il y avait à Londres, sur 113,902 naissances, 4,612 naturelles, soit 4 pour 100 ou 40 sur mille.
En 1899, Londres n'avait, sur 133,134 naissances, que 4,749 naturelles, soit 3,6 pour 100 ou 36 sur mille.
Pour la période décennale de 1889-99, la capitale du Royaume-Uni accuse 3,7 pour 100 comme naissances naturelles, soit 37 sur m,ille.
Partout ailleurs c'est le contraire, partout
(1) Disons pour expliquer en partie cette anomalie qu'aussi bien l'absence du service militaire obligatoire que la possibilité légale de se marier avant 21 ans sans le consentement des parents diminuent dans les pays anglo-saxons, en favorisant les mariages jeunes, les naissances illégitimes. Gomme dans la Rome antique et au Mexique de nos jours la loi anglaise permet le mariage pour les filles à partir de 12, pour les garçons à partir de 14 ans révolus. Le dernier recensement accuse pour l'Angleterre 56,000 et pour Londres 13.000 personnes mariées avant Tâge de vingt ans.
les naissances naturelles sont en augmentation.
En France on comptait en 1872 sur 966,000 naissances, 69,653 naturelles, soit 7,2 pour 100 ou 72 516?' mille.
En 1900 il y avait, sur 847,627 naissances, 74,970 naturelles, soit 8,8 pour 100 ou 88 sui^ mille.
Dans les grandes villes françaises déplus de 100,000 habitants, on comptait, en 1887, 42,600 naissances légitimes et 9,000 naturelles. En 1897, 45,000 légitimes et 10,000 naturelles.
Il y a trente ans, il y avait à PariSy sur 4 naissances, 1 naturelle, soit 25 pour 100 ou 250 sur mille.
En 1887 on inscrit 42,000 naissances légitimes et 15,000 illégitimes, soit 26,3 pour 100 ou 263 sur mille.
En 1897, 40,000 légitimes et 15,000 naturelles, soit 27,5 pour 100 ou 275 sur mille.
En 1900, il est né à Paris 42,542 enfants légitimes et 17,193 naturels , soit 29,41 pour 100 ou 294 enfants naturels sur mille naissances.
En Allemagne, le nombre des naissances
naturelles est aux légitimes, à peu de chose près, ce qu'il est en France.
L'Empire Allemand comptait, en 1885, 90,97 pour 100 de naissances légitimes et 9,03 pour 100 de naturelles.
Sur 39 millions d'habitants, il y a eu en France, en 1899, 74,970 naissances naturelles et en Prusse, en 1900, sur 34 millions et demi d'habitants, 93,591.
Dans le premier de ces deux pays, il y a eu 7,179 divorces, dans le second, 4,756.
Nous n'avons pas pu nous procurer la statistique des naissances, de 1900 pour la Saxe et T Allemagne méridionale, où le nombre des naissances illégitimes est en proportion plus forte qu'en Prusse.
Dans la ville de Hambourg, il y avait, en 1870, 11,034 naissances légitimes et 1,228 illégitimes, soit 10 pour 100 ou 100 sur mille.
En 1900, 20,167 légitimes et 2,813 naturelles, soit 12,34 pour 100 ou 123 sur mille,
A Berlin, il y avait, en 1870, 27,271 naissances légitimes et 4,495 naturelles, soit 14,l8 pour 100 ou i42 sur mille.
- En 1900, 43,938 légitimes et 7,720 na-
tarelles, soit 15,3 pour 100 ou 153 sur mille.
A Munich, il y avait, en 1871, 6,299 naissances légitimes et 1,956 naturelles , soit 23,8 pour 100 ou 238 sur mille.
En 1900, 12,802 légitimes et 4,727 naturelles, soit 27 pour 100 ou 270 sur mille,
A Rome^ en Italie, il y avait, en 1871, une naissance naturelle sur sept naissances, soit 14,3 pour 100 ou i43 sur mille.
Pour les dix dernières années, une sur cinq en moyenne, soit 20 pour 100 ou 200 sur mille.
Dans la capitale d'Autriche, à Vienne, le pourcentage des naissances naturelles était relativement à la totalité des naissances :
De 1870-80, de 41,6 pour 100 ou il6 sur mille.
De 1880-90, de 43,5 pour 100 ou 435 sur mille.
De 1890-1900, de 45,2 pour 100 ou k52sur mille (1).
A Budapest, capitale de la Hongrie, il y
(1) Sans l'énorme banlieue que les recensements officiels ont depuis 1890 englobée dans celui de la ville proprement dite. A Londres où la loi permet aux jeunes gens de se marier, dès leur puberté, sans consentement aucun, la natalité dite illégitime atteint à peine 4 pour 100, tandis qu'à Vienne,
avait, en 1900, 16,656 naissances légitimes et 6,263 naturelles; soit environ 28 pour 100 ou 280 sur mille.
A Pétersbourg , dans la capitale de la Russie, il y avait, en 1870, 14,656 naissances légitimes et 4,916 naissances naturelles; soit 25 pour 100 ou 250 sur mille.
En 1890, 23,753 légitimes et 8,518 naturelles ; soit 27 pour 100 ou 270 sur mille.
A Moscou, il y avait, en 1870, 13,660 naissances légitimes et 3,703 naturelles ; soit 21,27 pour 100 ou 213 sur mille.
En 1897, 23,487 légitimes et 9,489 naturelles ; soit 29,4 pour 100 ou 394 sur mille.
A Stockholm, capitale de la Suède, il y avait, en 1899, 5,267 naissances légitimes et 2,304 naturelles, soit une naissance naturelle sur 3, 26 — 30,7 pour 100 ou 307 sur mille.
Pourtoute la Suède, il y avait en 1870, sur 133,034 naissances, 12,858 naturelles, soit 9,7 pour 100 ou 97 sur mille.
En 1899, sur 137,974 naissances, 15,541
où il faut avoir 2i aas révolus pour contracter mariage contre la volonté des ascendants, elle dépasse et de beaucoup 40 pour 100.
naturelles, soit 11,25 pour 100 ou 112 sur mille.
Au Portugal, il y avait en 1897, sur 160.436 naissances, 20,196 illégitimes, soit 12,6 pour 100 ou 126 sur mille.
Depuis vingt ans, la démographie de Lisbonne accuse la progression suivante dans la natalité illégitime de la capitale lusitanienne :
En 1881, 3,425 naissances légitimes, 1,457 naturelles, soit 29, 85 pour 100 d'illégitimes ou 298 sur mille.
En 1885, 3,413 naissances légitimes, 1,570 naturelles, soit 31,54 pour 100 d'illégitimes ou 315 sur mille.
En 1888, 4,973 légitimes, 2,344 naturelles, soit 31, 9 pour 100 d'illégitimes ou 319 sur mille.
En 1900, 6,130 légitimes, 3,208 naturelles, soit 34, 24 pour 100 d'illégitimes ou 324 sur mille,
A Rio de Janeiro, capitale des Etats-Unis du Brésil, il y a eu en 1895, sur 17,529 naissances, 4,447 naturelles, soit 25,64 pour 100 ou 256 sur mille.
Le dernier recensement accuse pour File
de Cuba 246,351 couples mariés et 131,787 unions libres officiellement enregistrées, soit une union libre sur 2, 71 mariages ou 36, 9 pour ÎOO.
A Puerto-Rico (953.143 habitants), il y a 158,570 couples mariés et 84,241 (amancebados) unions libres, officiellement enregistrées, soit une union libre sur 2,88 mariages ou 33, 1 pour 100. Parmila population exclusivement blanche le recensement de 1900 a relevé 110,208 couples mariés et 40,593 unions libres, soit S7 pour 100.
De Chicago (Illinois, Etats-Unis d'Amérique), nous avons reçu, au sujet des naissances légitimes et naturelles, la lettre suivante que nous nous faisons un plaisir de traduire littéralement :
Département of Health
Arthur R. Reynolds, m. d.
comiss : of health
«Chicago, 23 avril 1902.
» Cher Monsieur, » Votre lettre du 6 avril au maire Harisson
de Chicago, demandant à savoir le nombre des naissances légitimes et illégitimes de Chicago pour Tannée 1870 et également pour Tannée 1900, m'a été communiqué pour répondre.
» Nous n'avons jamais eu que des rapports incomplets sur les naissances de cette ville. Aucune distinction n'a jamais été faite entre les naissances légitimes et illégitimes.
» Nos rapports pour 1870 et 1871 ont été détruits par le grand incendie d'octobre 1871.
y> En 1869 il a été enregistré 7,955 naissances, en 1872,.8,i67, en 1900, 2.9.568.
« Bien sincèrement à vous.
Arthur R. Reynolds, m. d.
« Com^missioner of health. »
Ce qui ressort à Tévidencè de toutes ces données de la statistique, c'est que les € faux ménages » et les naissances naturelles augmentent d'année en année dans des proportions relativement bien supérieures à Taccroissement de la population. Malgré toutes les entraves que le préjuge spiritualiste et la subordination économique de la
femme apportent à Tamour, l'union libre, qui répond à la marche du progrès social, s'affirme victorieusement. Ce résultat si appréciable, est dû, en même temps qu'à l'affaiblissement du sentiment religieux, surtout aufaitquç dans les pays à production capitaliste la femme est de plus en plus entraînée dans le courant de la vie économique, qui, par la force des choses, l'émancipé de la tutelle familiale et tend à la rendre l'égale de rhomme devant le travail.
Thèse générale aussi, ce qu'on appelle mariage d'amour est un anachronisme.
L'amour n'a pas besoin de sanction légale et s'étiole vite sous l'étreinte des lois (1).
(1) A ce sujet Charles Malato écrit dans son volume la Philosophie de r Anarchie, page 57 :
« La comparution devant un étranger qui prononce votre enchaînement n'est qu'une formalité accessoire, variant selon les peuples, selon les temps et les lieux, instituée pour garantir un contrat d'intérêts. Dans une société communiste, où il n'y aura pas de privilégiés, il sera tout naturel de renoncer à l'indécente intrusion d'un tiers dans un acte que l'homme et la femme seraient portés par eux-mêmes à entourer d'un doux mystère. A une époque où le sentiment se confondait avec la foi, on pouvait admettre l'intervention du prêtre appelant sur les deux époux la bénédiction du ciel ; aujourd'hui que l'Etat — cette Église laïque — a chassé rÉglise chrétienne, c'est l'article 212 du Gode civil qui préside aux palpitations du cœur, aux troubles du
Ce qui prévaut dans la formation de toutes les unions légitimes ce sont, presque exclusivement, des questions d'intérêts, de position, souvent des louches spéculations financières.
marié, aux rougeurs de la jeune vierge. Au fond, rien n'est plus contraire à la pudeur que cette déclaration d'un acte physiologique à accomplir faite à un indifférent qui vous immatricule sur un gros livre.
L'union libre implique l'égalité de l'homme et de la femme ; l'union légale, au contraire, ne délivre la jeune fille, même majeure, de la tutelle de sa famille qui pour la soumettre au despotisme de son mari. Malheur à celle dont la bonne foi aura été surprise, qui aura épousé un brutal ou un débauché ; la loi est formelle : « La femme doit suivre son mari partout où il résidera. » Ruinée, maltraitée, elle ne pourra quitter le domicile conjugal ta.ni que ^a justice (!) après beaucoup de lenteurs etbeau coup de frais, ne lui aura pas octroyé le divorce ou la séparation.
Gomme conséquence, la femme, annihilée parla loi, livrée par un code d'un autre âge au bon plaisir du mari, cherche à lutter contre la force par la ruse, elle devient astucieuse, revéche, souvent perfide. Dans cet état d'antagonisme ouvert ou latent, elle se dépouille de tout ce qui fait le charme de son sexe.
La raison et la dignité sont pour l'union libre ; bien mieux que le mariage légal, elle entretient l'affection et réveille l'amour. De tous temps le sentiment humain, plus fort que les préjugés, n'a-t-il pas chéri ces types d'amoureux illégitimes transmis par l'histoire ou créés par la légende : Léandre et Héro, Abélardetlléloïse, Paul et Françoise de Rimini? Quel honnête ménage de bourgeois excita jamais l'attendrissement qu'inspira le roman de l'abbé Prévost : Des Grieux et sa Manon Lescaut, tous deux si vicieux, si névrosés, mais ayant au cœur la flamme vivante de l'amour ? Et Faust et Marguerite ? »
Ainsi dépouillé de son masque de bienséance et de fausse vertu, l'institution du mariage nous apparaît enfin pour ce qu'elle est en réalité, une forme de propriété et de prostitution et la pire de toutes : la prostitution sanctifiée par l'Église et patentée par l'Etat.
Le divorce que la plupart des États ont inscrit dans leurs codes avec l'intention louable de remédier aux souffrances domestiques et d'assainir le mariage, ne saurait être qu'un expédient sans portée.
Par le fait que le divorce est conditionnel et qu'il est subordonné à des cas déterminés, tels que l'adultère, les sévices graves, la condamnation d'un des conjoints à une peine afflictive ou infamante, etc., etc. — et qu'il ne s'obtient que par un jugement, c'està-dire par l'intervention d'un tribunal, qui peut l'accorder ou le rejeter, il n'est en pratique, pour la plupart des intéressés, qu'un droit illusoire.
Les griefs, qui existent entre les conjoints, mal unis, sont en général d'une nature si délicate qu'ils échappent à la compétence du juge. Du domaine exclusif de la vie privée,
intime, le grand jour des débats publics leur répugne. Devant l'éventualité d'être obligé, pour obtenir le divorce, de raconter à un tiers, et quel tiers — le juge ! — des choses qui ne relèvent que de sa conscience, la femme surtout hésitera. Elle préférera, quatrevingt-dix-neuf fois sur cent, vider la coupe de Tamertume conjugale jusqu'à la lie que de s'exposer à subir le préjudice qu'entraîne presque toujours, pour elle un procès de ce genre.
Le divorce par consentement mutuel^ que revendiquent avec insistance certains hommes politiques, ne serait qu'une insignifiante concession au sens commun. Pour deux époux, qui sont tous les deux bien décidés à divorcer, il est, même avec la législation actuelle, possible — ne fût-ce qu'en simulant l'adultère — d'arriver au résultat désiré.
Reste l'éventualité du divorce libre et volontaire.
Sous la pression de la partie éclairée de l'opinion publique, des hommes de grande valeur, entre autres, Naquet en France et Bebel en Allemagne, font depuis longtemps une propagande active pour élargir et trans-
former le divorce, « historique et juridique », en divorce libre et volontaire.
L'idée du divorce libre et volontaire s'inspire des principes humanitaires de 1792 et consiste à rendre possible la rupture légale du mariage sans jugementy pour simple incompatibilité de caractère, à la volonté d'un seul conjoint.
Le divorce, ainsi compris, constituerait un progrès appréciable.
Devenu volontaire et n'étant plus soumis au jugement d'un tribunal ni à aucune restriction légale, il relâcherait de jure considérablement les chaînes du mariage, mais, pratiquement, les époux ne seraient encore que trop rarement en état de profiter d'une aussi bonne aubaine.
La racine du mal est plus profonde, l'institution du mariage trop étroitement liée aux conditions économiques qu'a crées le régime de la propriété privée, pour que le divorce, même libre et volontaire, puisse suffire à lui enlever son caractère d'opprobre et de tyrannie.
Par le fait que l'éducation des enfants, au lieu d'être sociale, est encore, plus ou moins,
abandonnée aux seules ressources et au bon plaisir de la famille dont le père est le chef et que, dans la majorité des cas, le mari est le seul soutien de la femme, le divorce libre risque lui aussi, de n'être qu'une demi-mesure.
Pour que le divorce puisse effectivement être volontaire et transformer le mariage en union libre, il faudrait que la femme devienne économiquement Végale de Vhomme et que Véducation des enfants incombe à la société.
Les partisans du mariage arrivés à bout d'arguments invoquent constamment en sa faveur l'intérêt supérieur des enfants qu'ils nous présentent comme indissolublement lié à son maintien.
C'est là une erreur absolue.
Loin d'être une garantie pour les enfants, son existence constitue au contraire un obstacle de premier ordre à leurs droits égaux.
En faisant de la paternité douteuse, au lieu de la maternité certaine, le pivot de la famille, l'institution du mariage crée artificiellement trois catégories d'enfants, inégaux en droits, selon que le hasard les fasse naître légitimes, naturels ou adultérins.
Seuls le^ enfants légitimes héritent de leur père et jouissent, comme tels, de tous les avantages que leur famille peut leur procurer.
La situation des enfants illégitimes^ c'està-dire des enfants nés d'un homme et d'une femme non mariés entre eux et non mariés en dehors, se règle d'après celle de leur mère et est généralement déplorable.
Le père d'un enfant naturel n'est pas tenu parla loi à pourvoir à ses besoins. S'il reconnaît ses enfants naturels, — et il y a des pays, comme la Russie, où la loi ne lui donne même pas ce droit! — et qu'ils ne soient en concurrence avec aucun enfant légitime, ils ont les mêmes droits qu'eux. Dans le cas contraire, ils n'ont plus droit, en France, qu'à la moitié de ce qu'ils auraient eu s'ils étaient légitimes.
Cette criante inj ustice qui frappe les enfants naturels n'est nullement accidentelle. L'infériorité sociale que le code leur assigne est étroitement liée au maintien du mariage. En disqualifiant les enfants nés en dehors du mariage, la société a voulu garantir l'existence de cette institution. Le châtiment qu'elle inflige aux enfants issus de l'union libre est
l'inévïta^ble révolution 227
par conséquent une mauvaise action voulue, un crime social prémédité.
Quantaux enfants adultéinns, la situation, qui leur est faite par le mariage, se retourne dans sa souveraine injustice aussi bien contre Tenfant que contre 1er mari.
Que le mari soit en état de prouver — ce qui ne saurait être qu'extrêmement rare — que Tenfant de son épouse n'est pas die lui, la loi lui donne le droit de ne pas le reconnaître. Dans cecas,ilest, sans doute, dispensé de robligatioû de subvenir aux besoins de l'enfant de sa femme, mais Tenfant qui ne devrait pas être rendu responsable des actions de sa mère, est un paria. Si au contraire le mari reconnaît Tenfant adultérin de sa femme, rinjustice ne frappe plus Tenfant, mais le mari.
A toutes ces souffrances, à toutes ces injustices, à tous ces crimes qu'engendre le mariage le remède unique est dans l'union libre et la socialisation de l'éducation, qui permettraient facilement de substituer, dans l'intérêt de tous, à la paternité douteuse, pivot de la vieille et despotique organisation familiale, la maternité certaine
comme centre d'attraction naturel du nouveau groupe aifectif.