III. — Famille et Éducation
La famille, telle qu'elle existe aujourd'hui, n'est nullement une institution physiologiquement basée sur la nature de l'humanité comme il pourrait paraître à une critique superficielle des phénomènes sociaux.
Un coup d'œil dans l'histoire nous montre que les variations apportées à la constitution de la famille ont été dépendantes des conditions de propriété.
Les plus anciennes traditions historiques que nous possédons démontrent à l'évidence qu'à l'état primitif elle fut imposée par le despotisme brutal.
Dans un temps, où la force était la norme incontestée du droit, la femme, ne pouvant suffire seule à ses besoins et à ceux de son enfant, ni se défendre contre les agressions de l'ennemi extérieur, alors très réel, se vit contrainte à se placer sous la protection de l'homme et à se soumettre à sa volonté.
Il est évident que dans une société établie sur ces bases, l'union libre de l'homme et de la femme, fondée sur l'égalité réciproque, ne pouvait avoir lieu.
La force, qui dominait en souveraine toutes les relations de cette époque, devait nécessairement aussi mettre son empreinte sur la vie familiale.
La femme échut au pouvoir discrétionnaire dumariy V enfant kV autorité paternelle.
Cette formation autocratique et patriarcale de la famille fut Tembryon de la Monarchie.
Dans les groupes unis, pour se défendre contre les attaques de l'ennemi, le chef de famille, qui se distinguait par sa force physique et par sa ruse, s'emparait de la domination sur toute la tribu.
Dans les siècles moins reculés, en Egypte et en Judée, la famille perd peu de son caractère tyrannique. Chez les Romains le père avait lé droit de disposer, sans restriction, de la vie de ses enfants. Le moyen-âge punissait encore l'adultère de la femme par la fustigation publique.
Ces faits attestent de combien l'autorité familiale s'est détendue depuis ces temps loin-
tains. Ils prouvent aussi, et bîenclairemeût, que la société et la famille sont dans des rapports inverses et que cette dernière est appelée à diminuer en raison de la marche ascendante de l'humanité.
Visiblement l'institution de la famille se transforme et se désagrège depuis la Révolution française et tout parait indiquer que finalement elle arrivera à zéro.
Cette constatation n'infirme cependant en rien son utilité dans le passé.
A l'aurore de l'humanité elle était une fatalité, une nécessité pour la femme et les enfants, leur seule défense contre les agressions ennemies. Pendant des milliers d'années elle a été aussi le seul intermédiaire de la civilisation.
Mais ces temps-là sont irrévocablement passés.
Non seulement les hostilités de famille à famille ont disparu, mais même les guerres des communes ne sont plus pour nous qu'une réminiscence historique du moyen-âge.
Depuis longtemps la famille a cessé d'être l'intermédiaire des progrès sociaux.
Les écoles, les universités, les académies,
l'inévitable RBVOLUTIOIf 231
les moyens rapides de transport et de locomotion, etc.) etc., sont des auxiliaires plus sûrs et plus puissants pour véhiculer la civilisation que la tradition. Le progrès ne s'accomplit plus familialement, mais socialement.
Quoique les principaux motifs qui nécessitèrent rinsfitution de la famille, — c'est-àdire la protection de la femme contre les agressions extérieures et la transmission du progrès par la tradition — aient disparu, elle a continué néanmoins, jusqu'à nos jours, à subsister dans son esprit, bien que la forme primitive en soit changée. Cette, survie tient surtout à la subordination économique de la femme ainsi qu'à Tabandon de l'éducation des enfants au bon vouloir et aux seules ressources dès parents.
A l'époque actuelle, la conservation de notre constitution familiale, tout-à-fait monarchique, est un anachronisme.
Gomme toute chose qui s'est survécue, elle est un obstacle considérable au développement progressif de l'humanité* Loin d'être une force motrice du progrès comme aux
siècles antérieurs, elle contribue, au contraire, à entraver la destruction des traditions hostiles à révolution intellectuelle et morale.
Chaque être humain adroit au développement intégral de sa personnalité ; y mettre obstacle est un crime dont le châtiment rejaillit sur la société entière.
La famille est un des principaux obstacles au développement de tous les hommes, car elle empêche la classification naturelle des individus selon leurs capacités et leurs aptitudes.
La plupart des pères de famille ne possèdent ni les capacités intellectuelles ni les moyens suffisants pour donner à leurs enfants Téducation qui leur est propre. On peut avoir l'esprit bien cultivé et ne pas être à même de se vouer à Téducation de ses enfants. Un honime, pour aussi instruit qu'il soit, n'est pas nécessairement un bon pédagogue.
Il est en outre incontestable qu'un homme riche fera de son mieux pour ouvrir à son fils une carrière lucrative sans trop se soucier si ce fils possède les qualités requises à une telle position. Par contre, le père prolétaire est forcé de faire apprendre au sien le premier
métier venu qui le mette en état de gagner sa vie, même si ce fils était exceptionnellement doué et capable de rendre par ses études de réels services à Thumanité.
Il y a antinomie entre Tinstruction intégrale .et notre constitution familiale. Même la modeste école obligatoire et gratuite de nos jours est, en régime capitaliste, une injustice de plus envers le père de famille pauvre, puisque la fréquentation obligatoire de Técole par ses enfants lui enlève une source de subsistance en privant le ménage ouvrier du gain des petits.
La classification irrationnelle des aptitudes, causée par l'institution de la famille se fait au détriment de l'individu et de la société, car elle assigne, le plus souvent, aux hommes un champ d'activité, qui ne correspond pas à leur nature.
De là perte sèche, pour la pensée et la production industrielle et rupture d'équilibre social.
Des milliers et des milliers de talents et de génies qui s'étiolent de nos jours ou sont étouffés par l'éducation familiale ne demandent qu'à éclore.
Seule la socialisation de Téducation peut appeler à la vie en confiant la fonction délicate d'éducateur à des hommes et des fem^mes de vocation, dont les aptitudes intellectuelles et morales soient à la hauteur de cette grande mission.
Ainsi soustraite au hasard familial, sans que la moindre atteinte soit portée aux affinités naturelles, le pain du corps et de l'esprit pourra intégralement être assuré à tous les enfants.