III. — Armée et Paitriotisme
Le premier devoir de la prochaine Révolution, son to be ornot to 6e, est la suppression de l'armée.
L'armée a été de tous temps l'école- de la dépravation et du meurtre, un moyen de défense nationale absolument inefficace, le plus abominable instrument de répression dans les mains des dirigeants, en un mot, l'antithèse vivante de la République et delà Démocratie.
Dans les préoccupations delà bourgeoisie, l'armée a pris la première place. Elle est le palladium, elle personnifie la bravoure, le dévouement, l'honneur national, la bourgeoisie lui attribue toutes les qualités et menace de ses foudres le téméraire qui met en doute l'utilité et les vertus de ce terrible
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agent de paupérisme et de massacre, qui tient l'Europe courbée et prostrée devant la gueula béante de ses canons.
Pour justifier la dépense des milliards que coûte annuellement l'armée permanente, la bourgeoisie invoque, partout, la nécessité de la défense nationale.
L'histoire donne un démenti éclatant à cette explication intéressée en nous montrant comment les peuples armés de leur droit et de leur liberté, arrivent à bout des plus formidables armées.
La grande France révolutionnaire de 1793 a su repousser avec ses sans-culottes les armées permanentes de la coalition de l'Europe monarchique ; TEspagne, en 1808, a refoulé les armées de Napoléon P^, le conquérant du monde ; l'Allemagne, en 1813, a mis avec sa landwehr la Grande-Armée en déroute ; le Mexique, du héros Juarez, a eu raison de l'armée d'invasion de Napoléon III, et tout dernièrement les Boërs, 30,000 volontaires à peine, ont vaillamment tenu en échec, pendant deux ans et huit mois, les livres sterling et l'armée mercenaire de la Grande-Bretagne.
Ce n'est donc pas le patriotisme, dans ce qu'il a pu avoir de compréhensible à des époques appartenant à Thistoire, qui pousse les dirigeants de tous les pays à perfectionner sans cesse leurs armements et à tenir sur un pied de guerre plusieurs millions d'hommes.
Les patriotes français ne sauraient non plus croire qu'un avenir prochain réserve à la France un second apogée militaire, qui lui permettrait de reconquérir T Alsace-Lorraine,
Pour aussi ignorants que soient les derviches hurleurs du nationalisme, ils savent très bien qu'en 1870 la France avait trentehuit et TAUemagne quarante millions d'habitants, que le recensement de 1901 accuse environ trente-neuf millions pour la première et plus de cinquante-six pour la seconde de ces puissances, et qu'étant donné que la population allemande croît annuellement de dix à douze par mille tandis que la française n'augmente dans le môme laps de temps que de deux, trois, l'Allemagne aura dans vingt ans d'ici deux fois autant d'habitants que la France.
Pousser, dans ces conditions, à la revanche
et à la guerre, c'est appeler une nouvelle invasion, se faire Tartisan de la défaite, être un traître. Il n'y a, il ne peut désormais y avoir pour la France qu'une seule revanche à prendre et, conforme à son génie, elle est la plus belle et la plus glorieuse de toutes : la revanche de la Commune, Tinitiative de l'inévitable révolution européenne.
A notre époque de production capitaliste, d'échange international, de science exacte, de vapeur et d'électricité, le patriotisme n'a plus aucune raison d'être.
Dépouillé de ses rodomontades revanchardes et de son hystérie sentimentale, le patriotisme de nos dirigeants apparaît sous son véritable jour dHnstrumentum regni. Il est encore, à l'heure actuelle, le plus puissant moyen dont dispose la bourgeoisie aux abois pour détourner les colères populaires de sa tyrannique domination, la diversion la plus habile qu'elle ait pu trouver depuis que la religion perd du terrain et que le mot d'ordre de Gambetta, « le cléricalisme voilà l'ennemi, » a été, à son tour, reconnu pour une sornette gouvernementale.
Faire l'historique de l'armée et du patrio-
tisme serait raconter toutes les scènes dé sauvagerie et de bestialité qui ont ensanglanté et déshonoré rhumanité. Dire leur nocuité au point de vue matériel et moral est une rédite. Dans le cadre exigu de cet ouvrage il * suffit de marquer au fer rouge leur objectif principal dans la société moderne.
L'armée qui enlève à Tamour et à la production les jeunes hommes de vingt ans, fleur de la virilité, et qui prélève en EJuropesurle travail, même en temps de paix, un impôt quotidien de près de 33.000.000 de francs — (douze milliards par an ; dont six en argent et six occasionnés par la perte qui résulte de Timproductivité forcée de plusieurs millions d'hommes encasernés) — est une pépinière de pédérastie, la grande école d'esclavage et d'assassinat à laquelle les meilleurs perdent le sentiment de dignité humaine et deviennent, soit par contagion de l'ambiant soit par terreur des peines disciplinaires, constamment suspendues sur leurs têtes, des instruments dociles et à tout faire entre les mains de leurs supérieurs hiérarchiques. Vienne une grève, et l'armée, « chair et sang du peuple, » se transforme en gendarmerie du Capital, les
baïonnettes hérissées contre le Travail. C'est là son rôle ordinaire et sa destination vraie.
Aucun gouvernement, qu'il soit « républicain » comme celui des Etats-Unis, ou absolu comme le gouvernement tsariste, ne manque de faire jouer à la force armée, dans les conflits économiques, le rôle de gardechiourme du capital.
Au service du capital sur le champ de bataille des revendications ouvrières, Tarmée le sert encore et davantage sur celui dit des gloires nationales.
L'intérêt propriétaire, Tantagonisme du tien et du mien est le point de départ de toutes les guerres, qu'il s'agisse d'assurer au capitalisme de nouveaux débouchés par la colonisation ou de créer aux revendications sociales de la plèbe dépossédée un dérivatif patriotique par des grandes tueries internationales. Ces dernières ajoutent par surcroit aux puissants de la terre l'avantage inestimable de pouvoir se débarrasser violemment des socialistes et sans-patrie, métamorphosés, pour la digestion paisible de la classe dirigeante, en éclaireurs de^ l'armée ennemie, en traîtres à la patrie.
l'inévitable révolution 2d
<(Vive Tarmée », «vive la patrie» sont devenus des cris de ralliement de la contrerévolution.
Tous les aristocrates, retour de Coblentz, tous les prêtres, dont la patrie spirituelle est à Rome, et tous les bourgeois millionnaires, qui placent internationalement la part prélevée par eux sur le travail national, sont des patriotes fervents et féroces.
En présence de cette recrudescence du sen* timent patriotique, on se demande quelle est au juste Tétymologie du mot patrie, mot amorphe et que chacun interprète selon ses besoins et son goût.
D'après le dictionnaire*de Pierre Larousse, la patrie est le pays dans lequel on est né et auquel on appartient comme citoyen oU sujet.
Selon cette interprétation, les Irlandais seraient Anglais, les Lorrains Allemands, les habitants de Trieste Autrichiens, les Polonais et les Finlandais Russes. Pour ces peuples, patrie serait donc synonyme d'oppression.
Les sentimentalistes ajoutent généralement à la définition : pays dans lequel on eit
né et auquel on appartient les mots et dont on parle la langue et s'est assimilé les mœurs.
Cette définition qui tend à classer les peuples en patries nationales comporte un remaniement complet de la carte d'Europe et ne pourrait se réaliser qu'après de grands déchirements et de longues guerres qui aviveraient pour des générations, les haines internationales. Et encore la solution serait-elle difficile, et pour ne pas dire impossible, pour
certains pays comme la Bohème, où deux races habitent côte à côte la même ville et souvent la même commune.
Une troisième catégorie de patriotes, sous prétexte d'élargir l'idée de patrie, voudrait diviser l'Europe en trois groupes racistes :
en Latins, Germains et Slaves.
Lldée raciste enchérit sur l'idée nationaliste et serait, mise en action, un retour à la sauvagerie.
Où finissent les Latins et où commencent les Germains, et où est la ligne de démarcation exacte entre Germains et Slaves ?
Les rapports intellectuels et commerciaux de peuple à peuple ont estompé les frontières
et aplani bien des obstacles à leur fusion.
Pour réaliser les rêves, plus exactement, les appétits sanguinaires des panslavistes, pangermanistes et panlatinistes, il faudrait d Sabord réveiller tout l'atavisme guerrier, toute la bestialité ancestrale qui sommeille encore dans le coeur de l'homme, pour ruer, tels des fauves, ces masses humaines les unes contre les autres.
Et après cette guerre fantastique, ce bellum omnium contra omnes, il se trouverait qu'en vertu du principe raciste les principaux pays d'Europe auraient dis-^ paru.
L'Angleterre serait émiettée, la Russie, dégarnie de ses frontières occidentales et méridionales, refoulée vers l'orient et la France, dont le génie est fait de la fusion d'éléments hétérogènes — latins, celtes, germains — aurait cessé d'exister.
Une quatrième catégorie de patriotes, et qui n'existe qu'en France, sont ceux dont le patriotisme se réclame de la grande Révolution de 1789-94.
Cette façon de faire du neuf avec du vieux a déjà valu à la France Brumaire et Décem-
bre, Waterloo et Sedan, et désormais la démagogie césarienne ne relève plus de la discussion, mais de la trique.
A ces définitions objectives et spéculatives de patrie et de patriotisme, la réalité subjective répond par un coup de clairon brutal :
La patrie, c'est le sentiment bas, étroit, mesquin d'orgueil national, fait des mêmes préjugés que l'outrecuidance des anciens nobles, la patrie c'est la méfiance et Tantipathie du voisin, la haine de race se faisant jour dans l'ignoble cri « mort aux Juifs! », la patrie c'est la conquête et la guerre, l'Américain aux Philippines, l'Anglais au Tran»vaal, le Français à Madagascar, le Russe en Chine et l'exploiteur partout.
C'est à cette idée de patrie et à ses exécutants que la Révolution internationale, communiste et libertaire, répond par le cri :
A bas V armée I
qui signifie: à bas l'antagonisme des races et des nations, basé sur l'antagonisme des intérêts matériels ! A bas l'armée, veut dire encore : vive la paix, vivent le travail et les
instruments de production rendus aux producteurs. A bas Tarméé, évocation sublime d'un avenir de justice et de fraternité, signifie enfin : Notre patrie est plus haute, elle embrasse l'univers entier, le grand tout dont nous faisons partie intégrante, et notre champ d'action immédiate et directe c'est la planète que nous habitons et que nous voulons mettre tout entière à la libre dispo* sition de tous.