‹ L'Inévitable révolutionChapitre 6 sur 24 · IV. — Église et Christianisme · texte numérisé non relu

IV. — Église et Christianisme

Après Tarmée c'est certainement à l'Église que revient le rôle prépondérant dans la conservation de la société de servitude et de faim que nous a léguée le passé.

Et encore serait-il oiseux de discuter à qui des deux, Tarmée ou Téglise, appartient la part du lion.

Née en même temps que la caste guerrière et de la même exploitation de la peur que les phénomènes naturels inspiraient aux hommes primitifs, la caste sacerdotale, cons* tituée en pouvoir spirituel, a toujours été.

malgré des apparences parfois trompeuses, Tauxiliairô et le complément de Fétat laïque.

Les Ganossa ne sont quedes légers nuages, des brouilles passagères et de famille. Par le fait ils s*étayent mutuellement et se confondent à ne former qu'un seul et unique rouage oppresseur. Quand l'État, acculé à la défensive, se croit menacé, il fait donner l'armée et la parole est au canon. Quand il est nécessaire d'insinuer, de préparer le terrain, d'assouplir les consciences, de fausser les idées, de masturber les intelligences et de former des sujets dociles et obéissants, c'est l'Église qui agit.

L'église chrétienne, celle qui nous intéresse particulièrement, car nous subissons encore son joug déshonorant, a ensanglanté le monde.

A l'époque de son apogée, quand elle régnait sans contrôle à la lueur des bûchers, elle a fait rôtir dans l'espace de trois siècles, de 1100 à 1400, plus de neuf millions d'hérétiques.

Puis elle s'est vautrée dans l'orgie sanglante de l'Inquisition. On n'a jamais su le nombre incalculable des torturés. La Saint-

Barthélémy, la guerre de Trente-Ans, la révocation de TEdit de Nantes, les Dragonnades, etc., etc., sont sespâques rouges. TouteThistoirede l'Église chrétienne est une longue suite ininterrompue de concussions, de viols, de meurtres et de massacres. Elle a traîné l'humanité sur la claie et l'a clouée pendant dix -neuf siècles sur la croix du Golgotha, où expira, après quelques heures de souffrance, sans grandeur ni dignité, son triste héros.

Vouloir laver le christianisme de tout ce sang et de toute cette boue en rendant les prêtres, et à la rigueur le catholicisme romain seuls responsables de ce que des croyants débonnaires consentent à appeler les abus du cléricalisme, est réellement par trop puéril. Non seulement Martin Luther, initiateur de la Réforme et ennemi à mort des paysans, fut un des plus féroces persécuteurs de tous ceux qui ne se tenaient pas à la lettre de la Bible, mais le protestantisme calviniste, c'est-à-dire le plus démocratique et libre-penseur lui-même, débuta en faisant monter Michel Servet sur le bûcher.

Depuis Téglise évangéliste, connue pour ses

mômeries grotesques et son puritanisme intolérant, n'a fait que croître et persévérer dans la voie que ses fondateurs lui ont tracée.

Quant à Téglise grecque, l'église du tsar, orthodoxe et bornée, elle n'a jamais admis le droit de cité à d'autres dieux qu'au sien. Si elle n'a pas à l'aurore du vingtième siècle renouvelé les auto-da-fés, c'est que Tadministration paternelle du tsar, ennemie de mises en scène inutiles, se contente d'expulser en masse la population Israélite pauvre, après avoir préalablement fait mettre le feu à ses chaumières. Les protestants, « gens comme il faut >, ne sont ni incendiés ni expulsés en Russie, mais il leur est enjoint, sous peine d'un emprisonnement pouvant aller jusqu'à quatre ans, de baptiser et d'élever dans la religion grecque les enfants qu'ils auraient d'un mariage contracté avec un conjoint ou une conjointe appartenant à l'église grecque.

Imbue d'esprit absolutiste, l'église grecque poursuit jusqu'à l'extermination les Staroverzi et les autres sectes chrétiennes, nées d'elle et dont le christianisme, cepen-

dant bon teint, va jusqu'à la mutilation et la castration de ses adeptes en vue du paradis. Et comment ne serait-il pas ainsi étant donné la communauté d'origine, de pensées et de procédés de toutes les branches gourmandes de Téglise chrétienne, qu'elles soient catholique, grecque ou évangéliste ?

Ce qui divise les différents cultes chrétiens est peu de chose en comparaison de ce qui les unit.

L'esprit qui les anime est le même ainsi que le fond de la doctrine. Tous les chrétiens acceptent comme base de leur religion ce qu'ils appellent les révélations du Vieux et du Nouveau Testament, dont voici, en abrégé, la quintessence :

Dieu pur esprit, qui est le dieu des Israélites, des Chrétiens et des Musulmans, après s'être reposé de toute éternité, crée l'univers en six jours et, satisfait de son œuvre, se repose le septième.

C'est en l'honneur de cette cosmogonie biblique que nous conservons encore l'irrationnelle division de la semaine en sept jours, dont six consacrés au travail, et le septième au repos. Mais contrairement à Dieu, nous repre-

nons la besogne le lundi, tandis que lui, après cet effort de six jours, refainéante à tout jamais.

Dieu, dit la Bible, après avoir séparé le jour de la nuit dès le début, créç quatre jours plus tard le Soleil, ce qui est un véritable tour de passe-passe.

Lorsque tout est terminé et pour couronner son labeur, il crée Thomme à sa propre image.

Quant à la femme, il la fait de la côte de l'homme, pour bien indiquer, que, n'étant pas créée directement à l'image de Dieu, elle n'est pas Tégale de l'homme, mais son inférieure et qu'elle doit comme telle lui obéir, le servir et être son esclave.

Au paradis, où Dieu père, car le christianisme nous enseigne qu'il a un fils, avait placé le premier couple humain, se trouvait un arbre, l'arbre de la Science, dont les fruits, exclusivement réservés à Dieu, étaient défendus à Adam et Eve sous peine d'être à jamais chassés du paradis.

Tentée par le démon, Eve mord au fruit défendu et le fait goûter à Adam.

Aussitôt leurs yeux voient clair, ils s'a-

perçoivent de leur nudité, oublient la défense de Dieu et obéissent, .par leur union charnelle, à la loi suprême de la nature.

Furieux qu'Adam et Eve aient voulu savoir et aimer, — c'est Ik le péché originel. — Dieu les chasse du paradis et les condamne, eux et toute leur descendance, les hommes à travailler à la sueur de leur front, les femmes à enfanter dans la douleur.

Justice distributive véritablement divine que celle qui assujettit à la souffrance des innocents pour des «coupables», coupables d'avoir voulu savoir, fautifs de s'être aimés !

Mépris du travail, haine de Tamour, c'est le cri du Vieux Testament et bien davantage encore celui du Nouveau, du christianisme proprement dit.

Le christianisme, mauvais mathématicien qui n'a jamais su distinguer trois de un, a au suprême degré la haine du travail et de l'amour. Cette terre pour lui est une vallée de misère à laquelle il ne faut pas s'attacher. Il faut la traverser résigné en s'adonnant constamment au jeûne, à la prière et à la macération, afin de s'assurer la grâce de Dieu en vue du royaume des cieux.

Aucune religion n'a aussi effrontément affirmé Timmontalité de Tâme et le mépris de la vie que la chrétienne, aucune n'a, en vertu de sa doctrine, permis aux charlatans et aux exploiteurs de la bêtise humaine de tirer aussi cyniquement profit, par la traite sur le ciel, du travail d'autrui.

Quant à la femme, la tentatrice de Satan, rimpure de la Bible, elle est pour elle un sujet d'opprobre.

Le christianisme pousse au paroxysme la haine de la femme, le mépris de l'amour et de la chair. Sa haine du geste de Tamour, — qui est celui de la vie, va chez lui jusqu'à l'obsession.

Pour bien faire marquer Thorreur que lui inspire l'étreinte charnelle, il fait naître son dieu d'une vierge non déflorée, simplement € opérée > par le Saint-Esprit, troisième personne en Dieu, et cela uniquement pour souligner sa réprobation de l'acte sacré de la génération, réputé par lui acte vil, bas et impur. Le fils de cette vierge, Jésus-Christ, seconde personne en Dieu, et qui est sensé être venu sur terre pour racheter nos péchés et nous servir d'exemple, meurt à trente-trois

L'iNÉVItABLE RÉVOLtJTION 35

ans sans femme ni enfants, dans la chasteté absolue. Cet eunuque, voilà l'idéal du chrétien !

La doctrine de la récompensé et du châtiment, c'est-à-dire la mise à Tencan des consciences, et la théophagie de la communion sont également communs aux trois principaux cultes chrétiens.

Au point de vue de la communion, la différence qui sépare les Catholiques et les Grecs, des Luthériens, qui forment une fraction importante du protestantisme, est toute superficielle.

Les Catholiques et les Grecs enseignent que pendant la communion Dieu accomplit le miracle de la transsubstantiation qui change effectivement là substance du pain et du vin en celle du corps et du sang de Jésus-Christ dans Teucharistie, tandis que Martin Luther, moins simpliste, nie la transsubstantiation, tout en affirmant que pendant la communion le corps et le sang de Jésus-Christ se trouvent, « iriy mit und unter », dans, avec, et au-dessous du pain et du vin. Comprendra qui voudra cette charade théologique.

Tous les chrétiens oxthodoxes, nous Ta*

vons déjà dit, prêchent la même morale de résignation, de macération et de haine de la vie. Mais les chrétiens libéraux, ceux qui triturent le dogme et le nient occasionnellement, en disant qu'ils ne se tiennent pas à la lettre de TÉvangile mais à son esprit, ne le cèdent en rien sous ce rapport aux observateurs les plus scrupuleux des cultes et des croyants aux miracles.

Tolstoï, réputé le plus libéral de ées derniers et surnommé le grand par les snobs de la sociologie, continue, lui aussi, en interprète fidèle de ses chers Évangiles, à nous inonder du petit lait de sa morale de résignation et de chasteté.

Les révolutionnaires repentis ont oublié les quarante ans de prison que valurent à TadmirableBlanqui ses convictions matérialistes et ses gestes de révolté sous tous les régimes de France, môme sous les plus libéraux, tandis que le cinquième Évangéliste, comme notre camarade Grunberg a si bien appelé le néoanarchiste Tolstoï, peut continuer à pondre sa prose christolàtre en pleine terreur tsariste. Ces renégats n'ont qu'à méditer, pour rentière et complète édification de

leur trahison, sur les passages suivants des lettres de leur apôtre que publie La Plume :

(Le seul moyen, écrit le grand oracle de la castration, d'être bien sûr que l'action qu'on commet est la vraie et la bonne, est de la commettre non pas en vue des résultats qu'elle peut produire, mais seulement par obéissance à la volonté de Celui qui nous a envoyés dans ce monde. Je puis toujours connaître indubitablement ce que cette volonté exige de moi, sans connaître les résultats auxquels aboutiront mes actions.

Et plus loin :

» Que celui qui ne peut atteindre à la chasteté complète (lisez le célibat) fait hien, the never best^ comme disent les Anglais, de se marier avec la ferme résolution de ne pas abandonner sa femme jusqu'à la mort (lisez le mariage indissoluble ; pas même le divorce pour les unions mal assorties!) Prenez seulement garde de ne pas vous laisser entraîner par le côté charnel du mariage.

Dans Paroles d'un Homme librej Tolstoï écrit, page 237 :

» La mission de l'homme est de servir Dieu par Taccroissement de l'sfmour dans soi-même. Moins l'homme aura de besoins, plus facilement il servira Dieu et les hommes, et par suite plus il possédera le véritable bien.

Dû même auteur nous cueillons les perles

38 I^'lNÉVITABLE REVOLUTION

suÎYfintes dans un livre paru en 1901, sous le tit|*e: Sur la Question sexuelle.

Nous citons textuellement :

Page 20 :

» Il faudrait que la violation de la promesse de fidélité donnée au mariage fût punie par l'opinion publique, au moins de la môme façon dont elle punit les violations des obligations d'argent, des fraudes commerciales et qu*on ne la glorifie pas, comme on le fait maintenant dans les romans, dans les chansons, les opéras, etc., etc.

Page 21 :

» Et à cause de cela on les élève comme les enfants des animaux, si bien que le souci principal des parents consiste non à les préparer à une activité digne d'un homme, mais (et en ceci les parents sont soutenus par la science fausse, nommée médecine) à les gaver le mieux possible, augmenter leur taille, les faire %>ropres, blancs, bien nourris, beaux. (Si dans les classes inférieures on ne le fait pas, c'est seulement par impossibilité, mais l'opii;iion est la même) .

Page 29 :

» L'idéal du chrétien, c'est l'amour de Dieu et de son prochain, c'est le renoncement de soi-même pour le service de Dieu et du prochain. Et l'amour sexuel, le mariage, c'est le service de soi-même, et c'est pourquoi, en tous cas, c'est un obstacle au service de Dieu et aux hommes, et par suite» au point de vue chrétien, c'est la

chute, le péché. Le mariage ne peut aider au service de Dieu et des hommes, même au cas où ceux qui se marient ont pour but la continuation de l'espèce humaine.

Page 43 :

» L'homme — qu'il soit marié ou célibataire — doit toujours et dans toutes les circonstances être le plus chaste possible, comme l'exprima Christ et après lui Paul. S'il peut être continent jusqu au point de ne pas connaître la femme y alors c* est le mieux qu'il ait à faire; et s'il ne peut s^abstenir il doit le plus rarement possible s'abandonner à cette faiblesse et ne pas regarder Vunion sexuelle comme une jouissance.

Page 56 :

» Vous demandez : quels moyens y a-t-il pour lutter contre la passion? Au nombre des petits moyens, comme le travail, le jeûne, le plus efficace, c'est lapauvreté, le manque d'argent, l'apparence extérieur^ .de la misère, telle situation pour laquelle il est évident qu'on ne peut être attrayant pour aucune femme.

Page 61 :

» Il faut castrer son cœur, alors la castration extérieure ne sera pas nécessaire. Mais la castration physique ne sauve pas de la séduction.

Page 65 :

» Toute la chose est dans l'abstinence et dans Tédu-

cation de l'abstinence. Aussitôt qu'on trouvera le bien dans l'abstinence les mariages diminueront.

Pages 80 et 81 :

» La question sur les relations sexuelles entre époux : en quelle mesure sont-elles légales, est une des plus importantes pour là pratique chrétienne, autant par exemple que la question de la propriété; et elle ne cesse de m'occuper. Gomme toujours cette question est résolue dans TÉvangile et comme toujours notre vie est si loin de la solution qu'en donne le Christ que non seulement nous ne pourrions et ne pouvons appliquer la solution chrétienne, mais que même nous ne pouvons la comprendre. (Mathieu xix, 11-12) : « Et il leur dit : Tous ne sont pas capables de cela, mais ceux-là seulement à qui il a été donné ! Car il y a des eunuques qui sont nés tels dans le sein de leur mère, il y en a qui se sont fait eunuques eux-mêmes pour le royaume des cieux. Que celui qui peut comprendre ceci le comprenne. »

» .•• Je pense, ajoute Tolstoï, que pour leur bien, l'homme et la femme doivent aspirer à Vàbsolue virginité et alors l'homme deviendra ce qu'il doit être. Il faut viser au delà du but pour l'atteindre. »

La-dessus nous pouvons tirer l'échelle et nous boucher le nez. Le cloaque chrétien est réellement par trop puant et à l'explorer davantage on risquerait d'être asphyxié par ses émanations putrides.

Toutes les religions sont nocives, toutes

sont criminelles, toutes sont attentatoires au bien-être matériel et à la dignité morale, mais au christianisme appartient la couronne, cette couronne dont il enfonce les épines dans les chairs meurtries de Thumanité souffrante.

La religion chrétienne est la religion antisociale pai: excellence.

Antisociale par sa morale de résignation, le mépris et la haine qu'elle professe contre la vie, antisociale par son culte de la virginité qui est un outrage à Tamour et à la femme, antisociale enfin en faisant de la chasteté stérile une vertu et en la glorifiant comme le bien suprême de l'existence.

La religion chrétienne est un blasphème contre la nature.

Religion de la mort, les vivants ont le devoir de l'enterrer. Il y va du salut de Thumanité.

Page 1