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V. — LA MAGISTRATURE ET LA LOI

La magistrature, qui est la troisième personne en TEtat comme le Saint-Esprit Test

en Dieu, couronne et termine la trilogie du pouvoir.

Elle participe aussi bien au rôle moralisateur de TEglise dans sa qualité de gardienne de la vertu qu'à celui, brutal et répresseur, de l'armée en frappant impitoyablement ceux qui attentent à la majesté du Capital et delà Propriété.

Née de Justinien et de Torquemada, la magistrature est fille, mieux que légitime, naturelle de l'alliance de la loi autoritaire de la Rome des césars avec Tesprit bénisseur et inquisitorial de l'église chrétienne.

Sa mission inavouée, mais réelle, est de protéger les puissants contre les clameurs de la foule, les spoliateurs contre les spoliés, en appliquant avec rigueur le Gode, monument de honte et d'iniquité, qui consacre le droit du fort sur le faible, du Capital sur le Travail, du mari sur la femme et du père sur Tenfant.

Au nom de la loi elle frappe tous les révoltés, tous ceux qui ne se découvrent pas respectueusement devant ce chapeau de Gessler, modernisé et démesurément agrahdi, qu'est TEtat, au nom de la loi elle châtie

avec la dernière cruauté, sous prétexte de vol, les damnés de l'enfer social, que la faim pousse parfois à ramasser les miettes de pain qui tombent de la table de ses protégés, et c'est au nom de la loi également qu'elle condamne et flétrit la femme, qui en amour dispose librement de sa personne sans se soucier des embûches du Gode et des traquenards que le mariage tient suspendu audessus de sa tête, et qu'elle jette correctionnellement en prison les enfants qui manquent d'obéissance envers leurs parents.

Mais que le père abuse de ses enfants ou les maltraite, la magistrature reste impassible et passe l'éponge sur de telles infamies en invoquant le droit de correction paternelle; que le mari tue sa femme adultère, elle l'acquitte pour venger l'outrage fait au mari; que des financiers de haut vol, — un Lesseps ou un Eiffel, — après avoir ruiné des milliers de familles, tombent maladroitement entre ses filets, elle atténue leur culpabilité ou étouffe l'affaire, et enfin, qu'un roi, empereur ou césar de rencontre, réussisse à confisquer les maigres libertés populaires, en se couvrant de gloire sanglante, elle sera

la première à lui apporter ses hommages en mettant l'inépuisable arsenal de la légalité à son service.

Juché dans son prétoire, affublé d'une toque grotesque et disparaissant sous une robe, qui n'est ni d'un sexe ni de l'autre, le juge, assuré de l'impunité, distribue par goût et par vocation des mois et des années de prison sur le dos du lamentable troupeau des miséreux que ses rabatteurs de la police ont poussé devant lui.

D'ordinaire' le magistrat juge d'après une formule toute prête et qui sert indistinctement pour tous les cas. Mais cette monotonie comporte des exceptions et les robes rouges ont aussi leurs grandes premières ou leurs jours de fête qui permettent au sadisme de la corporation le prononcé des peines capitales et l'espoir de l'avancement.

C'est ainsi que fonctionne, ou à peu près, dans tous les pays de civilisation capitaliste, la justice de classe, la justice des riches contre les pauvres.

Cette façon, digne d'anthropophages, d'appliquer la loi et de rendre la justice, jure avec

tout ce que la Science nous apprend sur la véritable nature de Thomme.

La loi, qui soumet et qui enchaîne la volonté humaine à une règle immuable, est au moins inutile lorsqu'elle n'est pas nocive.

Elle est inutile lorsqu'elle n'est pas en contradiction avec les lois de la nature.

Il n'est pas besoin des lois écrites pour subir la gravitation et l'attraction de notre planète, pour dépenser utilement la somme d'activité cérébrale et musculaire que demande pour bien se porter la personnalité humaine, pour manger lorsqu'on a faim, boire lorsqu'on a soif et faire l'amour quand l'instinct génésique et de reproduction l'exige.

Par contre la loi est nuisible quand elle tend par des dispositions législatives à figer dans un présent éternel et à soustraire à l'évolution générale ce qui a semblé à une défectueuse interprétation être Fintérêt du moment.

La loi devient odieuse et criminelle quand elle trouve sa sanction dans le droit de récompense et de punition.

L'homme ne nait ni bon ni mauvais.

Il n'a pas plus été façonné à l'image d'un

dieu, qui n'existe pas, qu'il n'y a pour lui de péché originel.

Le libre arbitre, ce mythe des religions, qui excuse et justifie les cruautés inutiles des puissants, n'existe pas davantage.

L'homme n'est pas libre de ses actes et partant pas responsable.

Toutes ses pensées, tous ses gestes et actions sont déterminés par l'hérédité, l'ambiance, la sélection et l'adaptation.

Le dicton populaire « ventre affamé n'a pas d*oreilles » indique avec netteté que nos sentiments, nos raisonnements et nos actes sont exclusivement déterminés par le milieu dans lequel nous sommes placés, et que la psychologie humaine n'est en dernière instance que le reflet de sa physiologie et des influences extérieures que subit cette dernière.

Personne, à moins d'être malade ou fou, ne se fait voleur ou assassin pour son plaisir, pas plus qu'il n'est bon par bonté innée.

Les faits réputés antisociaux, et qui incombent tous à l'organisation irrationnelle de la société, ont pour origine une mauvaise

naissance, une éducation défectueuse ou la misère.

Depuis que nous connaissons la véritable place que Thomme occupe dans Funivers et les lois qui régissent Téternel devenir, il ne tient plus qu'à nous de tarir à jamais les sources du vice et du crime.

La sélection libre, Féducation intégrale, Taisance et le travail pour tous senties seuls artisans de la morale et de la vertu, car générateurs de bonheur.

Quant à la magistrature, son rôle devant la Science est fini.

Exécutrice des hautes et basses œuvres de la ploutocratie, prostituée du Pouvoir, elle mérite au même titre que l'Eglise et l'Armée Texécration des gens honnêtes et doit être comme eljes emportée par le souffle vivifiant de la Révolution sociale.

VL — La Police.

Avant de rechercher comment le pouvoir, dont les trois expressions typiques sont Tarmée qui tue, Téglisequi abrutit et la ma-

gistrature qui condamne, pourrait s'émietter ou être appelé à disparaître, sous les coups de hache répétés de la Révolution, force nous est de- retrousser les manches pour nous rendre compte de quel limon vaseux sont soudées, rivées Tune à Tautre les institutions dont Tensemble constitue TÉtat.

Ce limon, cette boue, c'est la police.

La police, qui est censée veiller sur la sécurité publique qu'elle est seule à troubler, n'est rien et tout à la fois et possède, en régime bourgeois, au plus haut degré le don d'ubiquité.

Selon les cas, humble servante au service du moindre fonctionnaire ou maltresse absolue du chef du pouvoir, dont elle détient souvent aussi bien les secrets véreux de la vie publique que ceux non moins scandaleux de la vie privée, la police gouverne par ses bureaux inamovibles et absorbe aux heures critiques tout l'État entre ses mains de pieuvre.

Comme l'amphibie elle pénètre dans tous les milieux, et comme le stercoraire palmipède elle vit dans la fiente et se repaît d'excréments.

Elle est de toutes les saletés et de toutes

les ignominies, de toutes les trahisons et de toutes les tares, elle est la boue et la honte humaine faite institution.

C'est elle qui organise la chasse àrhomme, fabrique les faux dossiers, traque et expulse' le proscrit, ruine le marchant ambulant et accule, par ses razzias, au suicide ou à l'assassinat le vagabond.

C'est elle aussi qui peuple le lupanar et est, ô honte suprême, par sa section, dite des mœurs, un outrage pour toutes les femmes et une menace constante pour les meilleures d'entre elles, les ouvrières.

S'il a été dit avec raison que toutes les institutions bourgeoises sont grosses de révoltes futures, l'existence de la police par contre nous appelle à la pudeur, à la conscience de notre propre lâcheté.

Dans la Rome antique, l'outrage public d'une plébéienne causa un soulèvement général.

Quotidiennement chez nous la police de mœurs se rue, la canne levée, sur des centaines de femmes, qu'elle arrête et traîne à la préfecture pour leur faire subir l'innomable outrage de la visite au spéculum.

50 l'inévitabî.e révolution

Aussi longtemps que le sexe auquel appartiennent nos mères, nos sœurs, nos fiancées et nos femmes, n'a pas été vengé de cet affront sanglant, nous ne sommes pas dignes de nous dire révolutionnaires.

VIL — La Conquête du Pouvoir par les Républicains et les Socialistes.

L'existence même de l'État comporte inégalité et oppression et atteste une humanité divisée en classes, en gouvernants et gouvernés, en riches et en pauvres.

Toujours et partout le pouvoir de l'État est en raison inverse de la liberté et de l'égalité des citoyens. Plus son rôle est réduit, plus grands sont la liberté, et le bien-être, plus ses attributions sont étendues, davantage se fait sentir l'oppression et la misère,

Dans la Russie des autocrates, la France de Louis XIV et la Rome des césars, l'État omnipotent , dont les fondations baignent dans le sang, engendre partout la famine, le servilisme abject et l'esclavage. Par contre, avant l'ère capitaliste, aux États-

Unis d'Amérique, les institutions sont relativement républicaines et démocratiques, car les inégalités sociales sont moins choquantes et le rôle de l'État est réduit au minimum.

Le moins de gouvernement et le plus d'aisance possible pour tous devrait donc logiquement, en attendant mieux, être le mot d'ordre de tous les vrais démocrates.

Il n'en a, malheureusement, pas été ainsi depuis une trentaine d'années et nous avons pu voir sur ce champ d'expérience politique et sociale par excellence, qu'est la France, les républicains et à leur suite la majorité des socialistes, abandonner une à une toutes leurs revendications populaires et révolutionnaires, pour avoir sacrifié au dieu du jour, l'État, et avoir brigué sa conquête.

La conquête du pouvoir par les partis avancés ne signifie pas du tout l'État, transformé d'arbitraire et despotique qu'il est par sa nature, en une sorte de déité, initiatrice de réformes démocratiques et dispensatrice de manne socialiste, mais est simplement l'absorption et la décomposition lente par

l'État des éléments frondeurs, susceptibles de porter ombrage au Capital.

Sous Louis-Philippe et sous TEmpire, Tancien parti républicain français portait dans ses flancs la pensée révolutionnaire de l'époque.

Il parlait au nom de la liberté, il agissait en vue de l'égalité et du bonheur à conquérir de haute lutte. Toutes ses professions de foi, tous ses programmes, pour aussi incomplets qu'ils aient été, s'inspiraient d'une idée d'humanité et de justice.

Même le fameux programme de Belleville, contresigné par Gambetta, et qui ne dit pas toute la pensée républicaine de 1869, revendiquait avant tout : l^ la république démocratique, eifective sans ce chicot de royauté qu'est la Présidence et ce hoquet impérial et monarchien qu'est le Sénat ; 2** le remplacement de l'armée permanente par des milices citoyennes selon le système qui fonctionne en Suisse ; 3^ la séparation des églises et de l'État, et la suppression du budget des cultes. 4*^ l'impôt sur le revenu, etc., etc.

Toutes les revendications démocratiques du temps étaient assaisonnées de phrases

fratemitaires et humanitaires. On était certes loin du cosmopolitisme révolutionnaire de l'ouvrier socialiste de nos jours, qui tire sa source dans V antagonisme du Capital et du Travail et que détermine la solidarité internationale de plus en plus consciente des intérêts prolétariens , mais on tonnait contre les rois, perturbateurs de la paix, on • guillotinait, hélas en effigie, les empereurs et on buvait ferme à la santé des futurs États-Unis d'Europe.

Dans Tattente du pouvoir, et sous prétexte de sauvegarder la République, le parti républicain s'est brûlé d'abord une aile, en adoptant en 1875 la constitution Wallon, qui dota la France delà Présidence, du Sénat et des crises ministérielles chroniques.

Arrivés au pouvoir, à la Chambre des Députés, parles élections du 8 février 1876, qui leur donnaient la majorité, à la Présidence le 30 janvier 1879, par l'élection de Grévy à la première magistrature, et quelque temps plus tard au Sénat, les républicains déclarèrent, par la grande voix de leur grand ministre Gambetta, que le prosélytisme républicain n'était plus de saison depuis que des

considérations de haute diplomatie patriotique avaient fait prendre aux Chambres républicaines le deuil à l'occasion de l'exécution du tsar Alexandre II, qu'il ne fallait pas supprimer le budget des cultes et l'ambassade auprès du pape pour ménager la clientèle catholique et qu'il n'y avait pas de question sociale à résoudre, mais simplement des appétits divers à satisfaire,

La curée immonde, honteuse, voici désormais pour opportunistes et radicaux le seul mobile politique.

Le Rubicon était franchi. et rien d'essentiel ne devait plus distinguer les républicains au pouvoir de leurs prédécesseurs monarchistes.

L'armée permanente entre leurs mains ne se transforma pas en milices, mais se modela sur celle de l'Allemagne impériale dont ils aggravèrent encore le caractère réactionnaire et les dispositions pénales.

En France, l'ouvrier et le paysan font trois ans de service militaire; en Allemagne, ils ne font, dans l'infanterie du moins, que deux ans.

En France, la voie de fait envers un supérieur, commise dans le service, est punie de

mort. En Allemagne, la peine encourue est un emprisonnement qui peut descendre à deux ans.

En^Francé, l'outrage à un supérieur par parole ou par geste, entraîne un emprisonnement de un à cinq ans. En Allemagne, la peine est de un jour à deux ans.

En France, si cet outrage a été commis dans le service, il est passible de cinq à dix ans de travaux publics, en Allemagne, de quatorze jours à cinq ans de prison.

En France, le vol militaire est puni de travaux forcés si le coupable est comptable des objets volés, de la réclusion dans le cas

contraire. En Allemagne, de quatorze jours d'arrêt à cinq ans de prison.

En France, l'absence illégale de six jours à 1 intérieur et de trois mois si le coupable a franchi la frontière, es trépu-tée désertion et punie, dans le premier cas, de deux a cinq ans deprisoUy et dans le second, de deux à cinq ans de travaux publics. En Allemagne, la simple absence illégale est punie de un jour à deiix an de prison, la désertion de six mois à deux ans,

L'Église, malgré l'instruction laïque touts de surface et qui affecte de plus en plus le

caractère d'une religion militaire, a pris surtout depuis trente ans un développement véritablement scandaleux.

En 1789 , FÉglise de France comptait 18 archevêchés, 113 évêchés, 1,922 abbayes, 13 chefs d'ordre ou de congrégation, 1,200 prieurés, 1,500 couvents, 3,700 cures, 2,760 canonicats, 1,380 dignités et 828 chapitres ou collégiales.

Il y avait 2,500 couvents d'hommes, renfermant 23,000 religieux et 1,500 couvents de femmes avec 37,000 religieuses. Le clergé se composait de 60,000 curés et vicaires.

Les biens du clergé étaient évalués à 4 milliards et rapportaient 100 millions, mais il faut y ajouter 123 millions produits par les dîmes. Total 223 millions équivalant à un demi-milliard de notre monnaie actuelle, sans compter le casuel et les quêtes.

Avant la guerre de 1870, il y avait en France 1,051 congrégations, il y en a aujourd'hui 1,517. Ces associations de malfaiteurs se composaient à cette époque de 108,119 individus du troisième sexe. Ils sont à l'heure qu'il est 180,000 (1).

(1) Avant le ministère Combes.

Les impôts ont également augmenté dans des proportions fantastiques. Il y a trente ans, le français payait en moyenne un impôt de quarante-trois francs par an, il en paye maintenant quatre-vingt-douze et est le peuple le plus imposé du globe.

Depuis une génération que les soi-disant républicains disposent du pays, ils n'ont ni su ni voulu prendre aucune mesure de progrès ou simplement d'utilité publique.

Le divorce, voté en 1884, n'est que la pâle copie, le cas de dissolution du mariage par consentement mutuel en moins, de la loi du divorce du premier Bonaparte. Le divorce de 1792 proposé, sinon dans sa forme, mais du moins dans son essence, par Alfred Naquet , et qui accorde , comme Texige le sens commun, la faculté de divorcer sur la demande d'un seul conjoint et simplement pour incompatibilité d'humeur ou de caractère, source de toutes les dissensions entre époux, fut rejeté comme portant atteinte au sacro-saint principe de la famille et aux bonnes mœurs bourgeoises.

Toute puissante pour le mal et d'une incapacité qui frise le ridicule pour le bien,

même quand il ne porte pas préjudice à son intérêt de classe, la bourgeoisie républicaine n'a su, malgré ses jérémiades, accoucher d'aucun remède, d'aucune proposition efficace contre la dépopulation.

La loi de 1889 sur la nsitionalité maintient les frais de la naturalisation à près de quatre cents francs, huit cents francs si on a recours à un référendaire — la naturalisation ne coûte que cent trente francs en Russie et seulement cinq francs aux États-Unis d'Amérique — et aggrave les dispositions de la loi impériale de 1867 dans ce sens qu'elle astreint le naturalisé, qu'elle prive en outre pendant dix ans du droit d'éligibilité aux parlements, au service militaire en l'incorporant dans la classe à laquelle il appartient selon son âge, tandis que la loi de l'Empire, tout en lui reconnaissant d'emblée tous les droits de Français, l'exemptait du service militaire en se contentant de se rattraper sur ses descendants mâles s'il en avait.

La conséquence delaloide 1889 estquedepuis 1895 le nombre des naturalisations diminue d'année en année, comme l'indique le tableau ci-joint:

1896 3o82 naturalisations.

Sans avoir la prétention d'avoir découvert, à Faide d'un talisman ou d'une pierre miraculeuse, un remède d'une efficacité absolue contre la dépopulation, il est néanmoins certain qu'on obtiendrait un résultat fort appréciable par deux mesures dont l'exécution ne comporte pas la moindre difficulté :

l'^ La naturalisation en bloc, sauf récrimination des intéressés, et à l'instar du Brésil, au lendemain de la proclamation de la République, de tous les étrangers qui habitent la France.

Au lieu de réserver ses sourires pour les seuls étrangers riches et anti-républicains en continuant de se faire une spécialité de l'expulsion des Italiens et Belges pauvres, qui sont très prolifiques, la France gagnerait, d'un seul coup, plus d'un million d'habitants, en accordant la qualité de citoyen français à tous ces travailleurs. Cette mesure serait aussi humanitaire qu'utile.

2*^ La suppression pure et simple de tous les articles du Gode qui empêchent les jeunes gens et les jeunes filles de contracter mariage sans le consentement de leurs parents.

La jeunesse est Tâge de Tamour, non de la spéculation, et en abolissant tous les obstacles qui s'opposent aux unions libres et aux mariages de vingt ans, on faciliterait grandement la sélection libre, la mésalliance heureuse et prolifique, en un mot, la repopulation.

Non seulement en Amérique et en Angleterre, mais aussi en Allemagne, en Norvège, en Suède et même en Russie, aucun consentement des parents n*est requis pour contracter mariage après vingt et un ans révolus. Ce n'est donc vraiment pas être bien hardi de vouloir, en attendant que les affinités passionnelles puissent s'épanouir en toute liberté, que rhomme qui à vingt-et-un ans est électeur, gère sa fortune s'il en possède, paye rimpot du sang et peut même commander ses semblables, ait au moins la faculté de disposer de sa propre personne et de s'unir à la femme de son choix sans avoir besoin deTautorisation de qui que ce soit.

Mais nos « républicains », trop imbus de

l'esprit napoléonien, n'iront même pas jusque-là. Une proposition, plus qu'anodine, et qui ne demandait que la suppression des sommations après vingt-cinq ans d'âge, n'apu recueillir que 238 voix au Palais-Bourbon. Le zèle réformateur des législateurs démocrates s'est simplement contenté à réduire de trois à un le nombre de ces actes dits respectueux.

Sous ce rapport comme sous tous les autres, la conquête du pouvoir par les républicains a abouti à un fiasco, à une mystification.

Elle est sans conteste la plus grande mystification du dix-neuvième siècle.

Leur république n'a été qu'une société d'assurance anonyme et mutuelle de capitalistes, une coalition éhontée d'appétits bourgeois mis en rut. Toutes les institutions, qui constituaient la colonne vertébrale de la monarchie et de l'empire : Armée, Église, Concordat, Préfecture de police et Gode Napoléon, ont été soigneusement maintenues et fortifiées. Enchérissant sur la monarchie et sur Tempire lui-même, les républicains se sont alliés au pape etautsar, etpour bien prouver qu'ils étaient revenus de leurs péchés libertaires de jeunesse, ils ont permis au clergé

catholique de vouer Paris au Sacré-Cœur et à Tempereurde Russie d'éclipser la France sous l'ombre sanglante de son hermine impériale.

La conquête de FÉtat par les républicains bourgeois a abouti à la capitulation honteuse de leur république devant la monarchie. La conquête de l'État par les socialistes, ou même tout mouvement révolutionnaire ayant cet objectif, entraîne fatalement les socialistes dans la voie des concessions inavouables, pour les acculer ensuite à une capitulation, autrement désastreuse, devant la société bourgeoise.

Les républicains, conservateurs de la propriété et de la famille, n'ont fait en s'engageant dans la voie étatiste que litière de leurs principes libéraux et démocratiques, tandis que le Socialisme révolutionnaire, quiestla substitution de la propriété sociale à lapropriété privée^ de V administration de la production au gouvernement de V homme par Vhomme et de l'union libre à la famille théocratique ou juridique, commet un crime de lèse-humanité et trahit sa mission historique.

A la suite des événements de la Commune et après que les derniers défenseurs de la Révolution sociale furent tombés sous les plis du drapeau rouge dans la cité des morts, au Père-Lachaise, la bourgeoisie continua encore pendant cinq longues années son œuvre de répression, de terreur et de mort. La parole d'un de ses porte- drapeaux, et non de moins illustres: il faut que le couteau reste rivé dans la main du bourreau, devint le mot d'ordre de la classe capitaliste, et les conseils de guerre, érigés en chiens de garde des intérêts propriétaires alarmés, donnèrent à la Semaine Sanglante, cette Saint-Barthélémy de la bourgeoisie, une rallonge d'un lustre.

Pendant les cinq années de 1871 à 1876 que durèrent ces saturnales de feuetde sang, soutenues par les vœux et encouragées par les applaudissements des rois et des empereurs d'Europe, le prolétariat français ne put guère se redresser.

C'est en vain que Mottu essaya de fonder à Paris, en 1872, le Radical. Le journal et la rédaction de cet organe démocrate socialiste disparurent dans la tourmente.

Cependant quelques voix retentissantes s'élevèrent de Fexil.

Dès 1872, Malon publia à Genève son livre vengeur : La i7'oisième défaite du prolétariat. Deux ans plus tard, en juin 1874, le groupe La Communerévolutionnairelsijice de Londres aux Gommuneux de France un virulent appel de ralliement et de combat dans lequel il se déclare carrément athée, communiste et révolutionnaire. Parmi les signataires de ce beau manifeste se trouvent les noms de Vaillant, Eudes et GouUé.

Malgré la répression féroce qui régnait en France et la terreur qui planait sur le pays depuis la chute de la Gommune jusqu'à 1876, la démocratie fit de constants progrès. Les élections complémentaires de juin 1871 avaient renforcé les rangs républicains et les élections générales du 8 février 1876 achevèrent la déroute des monarchistes en envoyant une majorité républicaine au parlement qui leva l'état de siège et transporta le gouvernement de Versailles à Paris.

Gette détente relative permit au parti socialiste de prendre pied et de relever le drapeau de la Révolution.

Le 11 février 1876, Rochefort, (qusintum mutatxcs ab illo,) fonda avec Sigismond Lacroix et Yves Guyot Les Droits de rHomme.

Jules Guesde, Deville et plus tard Arthur Arnauld firent partie de la rédaction de ce vaillant journal révolutionnaire qui harcela le Septennat, stigmatisa le premier de Fépithète d'opportunisme les trahisons en herbe des républicains bourgeois et mena une brillante campagne en faveur de l'amnistie et de la réhabilitation de la Commune.

Quelque temps après, Jules Guesde, dont le grand talent et l'implacable logique socialiste avaient su grouper la jeunesse révolutionnaire du quartier Latin, créa avec Lafargue et Deville le journal l'Egalité,

VEgalité s'inspira de la méthode matérialiste et communiste de Karl Max et préconisa la lutte de classe, V expropriation capitaliste, la prise de possession et la mise en commun du sol et des instruments de production, l'équivalence des fonctions, la socialisation de Véducation, Vamour libre et la réhabilitation de la chair, la suppression de VEtat.

Le révolutionnarisme ardent, si logique

et clairvoyant de VEgalitéy faisait fi des compétitions électorales et faillit presque, à la suite d'une appréciation régicide des attentats de Hoedel et de Nobiling contre cette vieille canaille de Guillaume 1"*, la brouiller avec une fraction, déjà opportunisante, des socialistes allemands, qui avait pour organe Die I^reie Presse de Berlin.

Cette campagne double et parallèle, que Rochefort menait dans ses journaux avec une pléiade d'écrivains radicaux-révolutionnaires et socialistes contre le Mac-Mahonat et pour Tamnistie, et que V Egalité faisait de son côté pour l'organisation des forces ouvrières et la diffusion des idées communistes, aboutit à un succès éclatant.

Fin octobre 1879, le prolétariat organisé de France se prononça dans le Congrès ouvrier de Marseille, la première fois, pour la lutte de classe^ V expropriation capitaliste et la socialisation du sol et des instruments de production. Par cette résolution, la fraction consciente et révolutionnaire du prolétariat français entra définitivement dans la voie du socialisme moderne dont l'objectif de solidarité communiste est de

faire deVhomo homini lupus d'aujourd'hui,le homo homini deus de demain.

La brillante campagne communiste de l'Egalité et le grand retentissement qu'eurent les résolutions du Congrès de Marseille, avaient soulevé un tel enthousiasme et créé un ambiant si favorable dans la démocratie avancée pour les idées communistes, que Rochefort, ce réflecteur de tous les courants populaires, quels qu'ils soient, s'y laissa gagner, comme en témoigne son article^ qu'il fit dans son journal, à la date 7 octobre 1879, et où il préconise la socialisation du sol et des forces productives, qui, selon lui, devaient être, au même titre que l'air qu'on respire , la propriété commune et inaliénable du genre humain.

L'agitation pour ramnistie, qui arracha, en 1879, Blanqui à son sépulcre de Glairvaux, ouvrit, en 1880, les portes des bagnes et des geôles à tous les survivants de la Commune.

Ce retour parmi les militants des revenants de la grande hécatombe de Mal,^ marqua une recrudescence d'activité dans les rangs de la Démocratie avancée.

Blanqui, Félix Pyat, Lîssagaray, Paul Brousse et Vallès groupèrent les militants et fondèrent des journaux. Parmi ces derniers, Ni Dieu ni Msiîtres de Blanqui et La Commune de Félix Pyat brillèrent comme des météores d'un vif éclat sur le ciel socialiste. Le premier, testament philosophique de l'indomptable «vieux», ne survécut guère à son fondateur, et La Commune de Félix Pyat, après une vigoureuse campagne en faveur de Bérésowsky, Fexclu de deux amnisties, de celle du 4 Septembre 1870 et de celle du 21 Juin 1880, cessa sa publication.

Mais le véritable intérêt socialiste de l'époque n'était pas dans ces quotidiens à rédaction vaillante, mais à l'existence éphémère. Il était tout entier dans les organisations ouvrières, issues des résolutions du congrès de Marseille.

Unis pour affirmer la nécessité de la lutte de classe, de l'expropriation capitaliste et de la socialisation des forces productives, la décevante tactique de la conquête du pouvoir divisa bientôt, par le programme minimum, les militants en trois fractions princi-

pales : les possibilistes, les marxistes et les anarchistes.

Les premiers-, qui reconnaissaient pour chef de file Paul Brousse, et qui formaient l'aile droite du socialisme, se montrèrent dès le début partisans acharnés du parlementarisme et prêts à atténuer les points essentiels du programme socialiste en échange d'une fraction, si minime fût-elle, du pouvoir. Les possibilistes, ces opportunistes du socialisme, étaient le parti de la conquête du pouvoir quand même, malgré tout et en dépit de l'intérêt socialiste.

Les marxistes ou guesdistes, qui s'étaient montrés communistes et révolutionnaires intransigeants dans la première et deuxième Egfah'té, avaient également mis de l'eau dans leur vin en ajoutant aux considérants communistes, on commençait à dire collectivistes, de leur programme, une série de revendications minima devant faciliter l'accès au parlement. Mais, du moins, se conformèrent-ils de 1880 à 1885 à leur programme. Les raisins parlementaires n'étaient pas encore mûrs pour eux.

Les anarchistes, auxquels s'ajoutaient

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quelques blanquistes, estimaient que les revendications socialistes formaient un « bloc » qu'il ne fallait pas laisser entamer par l'intrigue électorale et que le pouvoir n'était pas à conquérir, mais à détruire parallèlement avec l'exploitation capitaliste, afin de créer les conditions nécessaires à l'avènement de la société communiste et libertaire.

Pendant que les socialistes se chamaillaient à qui mieux mieux et que Guesde invectivait Brousse, que Brousse houspillait Guesde^ et que certains néo-anarchistes, au lieu de suivre les enseignements de haute philosophie révolutionnaire que leur donnait Le Révolté de Grave, Kropotkine et Reclus, se livraient, dans une série de journaux qu'ils publièrent à Lyon ^n 1883, à des divagations individualistes incohérentes, la Réaction, à peine entamée par la vigoureuse campagne des années précédentes, s'affirma de nouveau.

Dix années de régime opportuniste, de fausse république, avaient découragé le peuple, oblitéré le sens moral' et dévoyé les esprits en déchaînant les instincts serviles

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et ignobles qui sommeillent encore dans la foule et que notre civilisation de surface n'a pu éteindre.

Le réveil de Tesprit cèsarien et clérical, qui se fit jour dans le mouvement boulangiste, dans la conclusion de la monstrueuse alliance franco-russe et dans Timmonde antisémitisme, était si violent qu'il entraîna dans son orbite non seulement le pouvoir hésitant, mais une foule de radicaux et soi-disant socialistes inconscients.

Vis-à-vis de ce débordement d'ignominies ataviques, contre lequel la Révolution aurait dû vaincre ou mourir, les socialistes parlementaires, de plus en plus inféodés à la conquête du pouvoir, perdirent la tête. Les uns se replièrent sur la démocratie bourgeoise et les autres, entraînés dans le tourbillon cèsarien, disparurent à jamais.

Dans le prurit chauvin, les trahisons sans vergogne et les appétits inavouables auxquels le mouvement boulangiste donna libre cours, le cas de Rochefort mérite une mention spéciale.

Défenseur des principes républicains à la fin de l'Empire, lorsque le courant popu-

laire emportait la France vers la République, communard, socialiste et « nihiliste », aux alentours de 1880, quand la rapide éclosion déridée communiste pouvait faire prévoir une évolution accélérée vers des solutions démocratiques et libertaires, Rochefort, revenu de ses « illusions d'antan, » se précipita tête baissée et avec un cynisme que rien n'égale, dans le mouvement césarien et franco-russe, dont il devint la cheville ouvrière.

Pour Tédification de nos lecteurs nous reproduisons ici in extenso deux articles vengeurs que Rochefort publia en 1881 sur le tsarisme dans son journal Vlntrsinsigesint.

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