‹ L'infaillibilité et le Concile généralChapitre 26 sur 36 · UN ACTE DOGMATIZE DU SAINT-SIEGE OU D^N CONCILE GENERAL · texte numérisé non relu

UN ACTE DOGMATIZE DU SAINT-SIEGE OU D^N CONCILE GENERAL

Le Pape et les Conciles.

Depuis le premier concile assemble a Jerusalem, sous la presidence de S. Pierre, pour decider la question des observances mosaiques, dix-huit conciles generaux ont ete reunis dans la suite des siecles pour decider aussi de graves questions relatives a la foi, aux mceurs, a la discipline de TEglise, a la defense de la chretiente, a la propagation de TEvangile, et au bien general des hommes et des peuples. Or, disent les adversaires de TEglise, avec quelques-uns de ses amis peu clairvoyants, si le Saint-Siege etait

infaillible en matiere de foi, de moeurs et de discipline generate, pourquoi tant de conciles auraient-ils ete reunis, et pourquoi faudrait-il en convoquer encore ? Pourquoi remuer la caiholicite par la convocation de ses grandes assises, si la parole du Pape peut tout decider seule ?

Cette difficulte prend sa source dans Tignorance ou Toubli de la nature meme de Tinfaillibilite du Saint-Siege. N'avons-nous pas rappele deja qu'elle n'est pas une infaillibilite qui invente ou qui produit, mais une infaillibilite qui veille a la garde du depot de la revelation, a la propagation de la foi, au maintien de son vrai sens, a la condamnation des erreurs qui Talterent, a la manifestation des verites qu'elle contient? N'avons nous pas vu que cette infaillibilite n'implique aucune nouvelle revelation, aucune inspiration proprement dite, mais la simple fidelite a la grace d'etat divinement promise au Chef de TEglise pour la conservation de la foi sur laquelle toute TEglise repose?

Mais cette fidelite n'implique-t-elle pas ellememe Temploi des moyens proportionnes a une aussi grande fin? Et si le Pape, en presence de nouvelles erreurs, de nouvelles questions, de nouveaux dangers, de nouvelles ceuvres exigees

par les besoins du temps, croit utile on rnoralement necessaire , soil de consulter les eveques, les temoins de la foi de toutes les Eglises, comme 1'a fait Pie IX avant de definir rimmaculee Conception, soit de les convoquer en concile comme il vient de le faire , ne prouve-t-il pas justement par la sa fidelite a la grace promise par le divin Fondateur de FEglise a Pierre et a ses successeurs?

L'Eglise , dit Bellarmin , la ou il traite de Yutilite et de la necessite morale des conciles , a toujours pense qu'il fallait opposer a Finvasion des grandes erreurs la reunion des pasteurs et des forcesdelacalholicite. Est-il done etonnant que Pie IX ait realise cette pensee a une epoque comme la notre? Bellarmin dit encore que si le Saint-Siege a le pouvoir de faire seul des lois de reforme des mceurs et de discipline generate, ces lois out naturellement une plus suave efficacite quand elles sortent du sein de FEglise assembled (1).

Le meme auteur dit encore , en parlant des decisions doctrinales des Papes :

Celui qui a promis la fin (Tinfaillibilite dans la foi), a promis sans aucun doute les moyens de Fatteindre ; et il ne nous servirait de rien de

(1) De Conciliis, 1. I, c. 9.

savoir que le Souverain Pontife est infaillible quand il definit sans temerite , si nous ne savions qu'en vertu de la promesse divine elle-meme , jamais la Providence ne peut permettre que le Souverain Pontife definisse temerairement (1).

De meme done que nous sommes certains , a priori, dit le pape Gregoire XVI, que Dieu ne permettra jamais que son Eglise , depositaire et gardienne des verites revelees , propose aux fideles , par un jugement definitif et sans appel, une doctrine here'tique , et que par consequent elle ne prononcera jamais une decision solennelle et dogmatique dans un concile general , avant d'avoir employe les moyens necessaires pour ne pas tenter Dieu ; ainsi esl-il certain el indubitable , a priori , que Jesus- Christ , qui a promis a S. Pierre et a ses successeurs que la foi dans laquelle ils doivent paitre ses brebis ne manquera jamais , ne permettra pas non plus que les Papes negligent les moyens necessaires pour ne pas le tenter, avant de juger avec la plenitude de leur autorite (2).

Le cardinal du Perron , cite par le comte de Maistre , dit de meme : L'infaillibilite qu'on attribue au Pape, comme a a tribunal souverain

(1) De Romano Pontifice , lib. IV, c. 2.

(2) Triomphe du Saint-Siege, c. XXVI, n. 7.

de rEglise, ne veut pas dire qu'il soil assiste de TEsprit de Dieu, pour avoir directement sa lumiere necessaire a decider toutes les questions; mais son infaillibilite consiste en ce que toutes les questions auxquelles il se sent assiste d'assez de lumieres, il les juge ; et les autres auxquelles il ne se sent pas assez assiste de lumieres pour les juger , il les remet au concile.

Ces paroles dedu Perron arnenent de Maistrea citer celles-ci de Thomassin : Ne nous battons plus pour savoir si le concile cecumenique est au-dessus ou au-dessous du Pape. Contentonsnous de savoir que le Pape au milieu du concile est au-dessus de lui-meme , et que le concile, decapite de son chef, est au-dessous de luimeme.

Je ne sais, ajoute de Maistre , si jamais on a mieux dit. Thomassin , surtout , gene par la Declaration de 1682, s'en est tire habileme nt, et nous a fait suffisamment connaitre ce qu'ii pensait des conciles decapites: et les deux textes reunis (de du Perron et de Thomassin) se joignent a tant d'autres pour nous faire connaitre la doctrine universelle et invariable du clerge de France, si souvent invoquee par les apotres des quatre articles (I).

(1) Du Pape, lib. I, c. o.

Tous les calholiques , en effet , sont d'accord sur les conciles decapites, et sur les conditions requises pour qu'un concile soil cecumenique ou legitime. La premiere est , qu'il soil convoque par le Pape ou avec son assentiment. La seconde , que les eveques soient convoques de toutes (1) les provinces du monde catholique. La troisieme, que le concile soit preside par le Souverain Ponlife ou par ses legats. La quatrieme, qu'il delibere en liberte. La cinquieme , que ses decrets soient confirmes ou approuves par le Pape. Rien ne montre avec autant d'evidence qu'un concile a vraiment servi d'organe a TEglise universelle , dit Liebermann , ou qu'il a ete vraiment general par sa convocation , par sa celebration et par ses actes , que cette approbation ou cette confirmation du Pape qui prouve I'union des membres de TEglise enseignante avec leur chef.

A quoi I'on recommit les decrets des Conciles ou des Papes qui constituent des decisions de foi>

Ces decrets se font reconnaitre par leurs ter-

(1) Moralement.

mes memes. Ces lermes peuvent varier, mais il suffit quils expriment Jormellement I' obligation de croire la verite definie comine une verite de foi catholique.

Plusieurs se trompent en exigeant ici la reunion des differentes formules employees paries conciles ou par les Papes pour exprimer eette obligation de croire, Les principales de ces formules consistent a qualifier ftheretique la doctrine contraire , et a fulminer Yanatheme ou Vexcommunication contre ceux qui la professeraient dans la suite; mais si les conciles ou les Papes omeltent ces formules dans un jugement vraiment doctrinal, Us indiquent suffisamment } jjialgre cette omission , quils entendent definir une verite dejoi, comme le ditGregoireXVI,auquel certains ecrivains ont le tort de faire dire davantage.

Voici ses paroles :

II y a certaines formules etablies et determinees par un usage constant de TEglise et des Papes, pour faire connaitre d'une maniere precise a toute la chreliente les jugements supremes et definilifs, et la peine consequemment encourue par les refractaires ; si le Pape omet ces for* mules, sans indiquer suffisamment que, malgre cette omission, il entend et veut definir EN SA

QUALITE DE SoUVERAIN PoiSTlFE ET DE JuGE DE

LA. FOI, il faut en conclure qu : il n'a pas prononce de jugement en cette qualite.

II faul done conclure qu'il a prononce ce jugement, s'il indique suffisamment, meme en omettant la for mule des anathemes, qu'il en tend et veut definir en sa qualite de chef de TEglise.

Dans son celebre ouvrage sur les sources theologiques , Melchior Cano , traitant des marques auxquelles on reconnait les decisions dogmatiques des conciles, ne dit pas seulementnon plus qu'une decision est dogmatique, quandle concile declare heretiques ceux qui affirment le contraire , ou quand il excommunie ou anathematise ceux qui soutiennent ou enseignent la doctrine condamnee, mais il dit aussiquune decision est dogmatique, quandle concile propose formellemejit aux fideles une verite comme devant etre crue, ou comme verite de foi catholique (1).

Est-il done vrai, comme plusieurs le disent, que dans le concile de Trente, par exemple, les Canons qui anathematisent Terreur, soient seuls dogmatiques, qu'ils exigent seuls un assentiment de foi, et que les Chapitres divers qui les precedent meritent assurement le plus grand respect, et jouissent d'une autorite superieure a celle des

(1) De Locis theol. lib. V, c. 5. q. 4.

oeuvres theologiques les plus siires , mais ne constituent cependant nulle part une regie de foi?

Certes, il ne faut pas confondre avec ce qui fait Vobjet meme des enseignements dogmatiques , les propositions incidentes, les explications, les preuves, les reponses aux objections qui peuvent s'y trouver melees ; il ne faut pas confondre non plus avec des decisions dogmatiques, des decrets de discipline, meme generate, ou TEglise est infaillible, sans doute, mais en ce sens qu'elle ne peut rien decreter de contraire a lajoi ou aux moeurs. Ces distinctions une fois bien etablies, nous pensons que Tassertion relative aux Canons et aux Chapitres de doctrine du concile de Trente, est trop absolue, et que Tenseignement doctrinal du concile , meme en-dehors des Canons qui anatbematisent Terreur, constitue souvent une regie de foi. Et pourquoi le pensons-nous ? Parce que le concile le dit formellernent lui-meme. En effet, passant des Chapitres de la quatorzieme session aux Canons qui les suivent, le concile dit expressement :

Voila ce que le saint Synode professe et enseigne sur les sacrements de Penitence et d'Ex- Ireme-onction, et ce qu'il propose a croire a tous les fideles, et a garder par tous : Omnibus ere-

denda et tenenda proponit. Les Canons qui suivent, doivent etre inviolablement observes, et le concile anathematise ceux qui enseigneraient le contraire (1).

Le concile s'exprime dans le meme sens dans d'autresendroits encore, par exemple a la fin des Chapitres de lasixieme session sur la justification:

Apres avoir etabli sur la justification cette

doctrine catholique que chacwi doit recevoir et

garder fidelement et fermement, s'il veut etre

justifie , il a plu au saint Synode d'ajouter les

Canons qui suivent, afin que tous sachent non-

seulement ce qu'il faul tenir et suivre (tenere et

sequi] , mais aussi ce qu'ils doivent fuir et

eviter (2).

N'est-il pas clair que le concile enlend faire connaitre par les Canons les erreurs qu'il faut eviter, si Ton ne veut pas tomber dans Theresie, et qu'il enseigne dans les Chapitres la doctrine

(1) Hsec sunt, quae de Poenitentise et Extremse unctionis sacraraentis sancta haec cecumenica Synodus profitetur, et docet, atque omnibus Christ! fidelibus credenda, et tenenda proponit. Sequentes autem canones inviolabiliter servandos esse tradit; et asserentes contrarium, perpetuo damnat, et anathematizat.

(2) Post hanc catholicam de justification e doctrinam, quam nisi quisque fideliter, firmiterque receperit, justiticari non poterit, placuit sanctce Synodo hos canones subjungere, ut omnes sciant, non solum quid tenere et sequi, sed etiam quid vitare et fugere debeant.

qu'il faut croire : SancCu oecumenica Synodus hcec profitetur et docet, atque OMNIBUS Christi fidelibus CREDENDA et tenenda proponit ?

Si ce n'est pas la dire formellement que Ton donne une regie de foi, Omnibus credenda proponit, qu'est-ce done (I)?'

Le cardinal Gousset , sans confondre ici , com me on le lui a reproche sans raison, les decrets dogmatiques et les decrets disciplinaires, fait observer dans son Exposition des principes du droit canonique , que les Souverains Pontifes (pas plus que les conciles) ne recourent toujours a Tanatheme pour faire prevaloir la saine doctrine; qu'ils n'enseignent pas seulement par voie de condamnation ; qu'ils enseignent aussi par voie deposition, par Texercice du ministere pontifical ou du magistere (Magisterium) dont ils sont investis.

(1) Dans son histoire du concile de Trente , le cardinal Pallavicini confirme ce que nous venons de dire. Voici ses paroles : Legati, repudiata communiter prima canonum forma, datoque negotio alterius reficiendse, de qua dicemus. opportunius fore censuerunt, brevitatis et claritatis gratia, non omnia per canones et anathemata sancire : hoc enim pacto falsum dumlaxat, quod est infinitum, proscripsissent ; verum non explicassent, quod unum est, et quo uno rite formato cnncta opposita falsa infirmantur. Curarunt itaque rem partiendam, turn in Decrela, quae doctrinam calholicam exponerent, tuna in Canones, qui haereticorum errores damnarent. (Hist. Cone. Trid. lib. VIII, c. U, n.4.)

C'est ce que nous disait tout a Theure Gregoire XVI (Maur Capellari) conformement a ce qu'a ecrit Melchior Cano, c'est-a-dire, que les Papes decident ou enseignent dogmatiquement, meme en omettant la formule des anathemes, quand ils indiquent suffisamment que, malgre cette omission, ils entendenl definir en qualite de Souverains Pontifes ou de Juges de la foi.

Les Actes du Saint-Siege ou d'un concile general sont done des Acles dogmatiques, des qu'ils proposent formellement a la foi de TEglise la verite qu'ils defmisserft.

Nous ne voulons pas abandonner cetle matiere sans renvoyer le lecteur au Chapitre lV e de cet opuscule. II y verra que la foi de TEglise precede toujours les definitions dogmatiques, et que pour etre vraiment fidele, il ne suffit pas a un chretien de croire seulement ce qui est defini contre I'heresie par les conciles ou par les Papes , ni de croire seulement quand c'est de'fini contre Theresie, mais qu'il faut croire auparavant tout ce que FEglise enseignante,universellement repandue, nous fait connaitre comme revele de Dieu et ce qui est, par consequent,, reconnu comme tel par tous les theologiens (1).

<1) Voyez les paroles dePie IX a Tarcheveque de Munich, au Chapitre cite. Elles sont suivies de ces paroles du chef de

Page 1