‹ L'infanteChapitre 10 sur 19 · A L ESCORIAL · texte numérisé non relu

A L ESCORIAL

François s'éveilla en sursaut, dans une petite chambre claire, toute blanche de chaux et tout illuminée de soleil. En une vibration profonde, assourdissante, les heures tombaient sous le marteau pesant d'une horloge qui était tout près et qui devait être un énorme engin à en juger par le ronflement et la détente de ses ressorts, l'oscillation puissante du balancier qui, dans son va-et-vient perpétuel, semblait marquer la mort du Temps à l'horloge de l'Eternité... Le jeune homme eut une minute de stupeur si complète que sa personnalité en était réellement abolie. Comme il arrive après les grandes fatigues, les grandes secousses physiques ou morales, la conscience ne lui revenait que fragmentaire, limitée à la sensation présente. Pendant un instant, il se demanda qui il était, où il était, comme si tout son passé avait sombré dans le vague pays de ténèbres et d'assoupissement douloureux, dont il était à peine sorti... Et puis, en enten-

dant rhorloge, en voyant de son lit, à travers les vitres, des statues couronnées d'or sur un lourd entablement de granit, il se rappela peu à peu qu'il était, depuis la veille, au Monastère de l'Escorial. Une matinée radieuse d'arrièresaison illuminait le sombre puits du Patio des Rois sur lequel plongeait la petite fenêtre de sa chambre, percée sous le rebord de la toiture.

Le convalescent pouvait s'étonner, en effet, d'être là. C'était par un vrai miracle qu'il avait échappé aux pistolets des spadassins acharnés à sa poursuite et qui l'avaient traqué jusqu'en présence du Saint Sacrement. Par bonheur, sa blessure était peu profonde. La balle n'avait fait qu'eflleurer les côtes. Mais il avait perdu une si grande abondance de sang, que, pendant plusieurs semaines, en proie à une fièvre intense, il avait été entre la vie et la mort. Maintenant encore, après plus d'un mois, il en restait tout affaibli.

Les Capucins du Prado, qui l'avaient relevé évanoui sur le seuil de leur chapelle, le transportèrent à leur hôpital. Ils le soignèrent avec beaucoup d'habileté et de dévouement, et ils surent le protéger contre toute intrusion de la justice, en se réclamant de leur droit d'asile. C'est \^ que son ami Emmanuel lui avait appris petit à petit ce qui était arrivé. Depuis les événements de cette soirée tragique, celui-ci avait quitté clandestinement l'Alcazar pour se réfugier à la Posada de la Ursula y la misérable auberge où ils étaient descendus en arrivant à Madrid. Car don Santiago d'Aytona n'était rentré au Palais que mort, la poitrine percée par les balles des sbires, — soldats mendiants qu'on soupçonnait dT'tre au service de l'ambassadeur de Portugal,

k moins que ce ne fût de l'ambassadeur de France. Mais l'opinion publique accusait le favori, don Fernando de Valenzuela, d'avoir fait le coup, pour se débarrasser d'un rival possible, d'un ambitieux qui voulait prêcher la guerre à la Réi^ente. En tout cas des pasquins couraient la ville et la Cour, qui désignaient nettement don Fernando comme l'assassin, et l'on prétendait que le vieux Duc de l'infantado, pour battre en brèche le favori, inspirait et payait ces libelles...

François fut consterné de ces nouvelles. Malgré des différences profondes de caractère, il y avait entre lui et le jeune marquis d'Aytona une réelle amitié. Mais ce n'était pas seulement l'ami, c'était le protecteur qui lui manquait tout à coup, l'appui sans lequel il ne pouvait rien. Qu'allait-il devenir, avec ses beaux projets, ainsi abandonné à lui-même, dans une Cour où il ne connaissait personne?

Heureusement, le prieur des Capucins s'intéressait à lui. Ce religieux était un Aragonais, ami du Père Gaudérique de Junci, et, comme il avait su gagner la confiance de François, celui-ci, après s'être assuré de son absolue discrétion, lui fit part du complot politique, qu'il avait formé avec les encouragements et, un peu aussi, à l'instigation du prieur de Yillefranche. Le Capucin s'échaulfa sur cette idée. 11 exhorta vivement François à persévérer dans ses intentions, malgré les déboires qu'il venait de subir. Puis, comme il était du derniei' bien avec don Francisco Ramos, le précepteur du Roi, il recommanda h celui-ci le jeune capitaine catnlan. Ce docte personnage, homme intèaro cl fort zélé pour l'intérêt de l'Etat, entrait tout à fait dans

les vues de François et des religieux. 11 s'en-i gagea spontanément à présenter le jeune homme au Roi, et il tint parole. Dès que le blessé put quitter son lit, il donna ordre de le faire conduire à l'Escorial, où lui-même se trouvait en villégiature avec son élève.

C'est ainsi que P'rançois était arrivé à San-Lorenzo, la veille au soir. Averti par don Francisco Ramos, le Supérieur du Monastère, Fray Marcos de Herrera, l'avait traité en hôte de choix, en lui réservant une cellule où l'on hospitalisait d'habitude les ol'ficiers royaux.

Si contraire que cela fût à tous les bruits répandus dans Madrid, le Roi était effectivement à l'Escorial. Il y était en grand mystère, à l'insu de toute la ville et de la plupart des officiers du Palais. Un usage immémorial voulait que la Cour vint passer l'automne au Monastère. Mais, cette année-là, on n'avait pas d'argent pour payer les frais du voyage et du séjour, avec l'appareil habituel de ces déplacements, et tout le cortège dv la domesticité palatine. Pourtant l'enfant royal dépérissait dans l'atmosphère étoud'ante de l'Alcazar. Alors on avait décidé qu'il partirait incognito avec son précepteur et quelques domestiques et que, pendant un mois environ, on le laisserait courir la campagne de l'Escorial et respirer l'air vif et salubre du (îuadarrama.

Tout en s'habillant dans sa cellule, tandis que le soleil automnal emplissait le Patio des Rois comme une cuve de lumière, François songeait à ces bizarreries de l'étiquette, à ces expédients de Cour un peu honteux. On n'avait pas d'argent pour un voyage de quelques lieues et pourtant on donnait dos fêtes qui coûtaient d(»s millions. La Reine venait d'ollVir à la Rasilique du Cou-

vent un lustre d'un prix fabuleux, et la chronique scandaleuse de Madrid prétendait qu'elle n'avait pas un maravédis pour s'offrir un gâteau, les pâtissiers fournisseurs du Palais étant impayés et refusant de continuer leurs fournitures. Et cependant, à l'Alcazar, on nageait dans l'abondance. Lorsqu'il en était l'hôte, François s'était indigné maintes fois d'un tel gaspillage. La moindre lille de service avait son chocolat tous les matins et, à chaque repas, un si grand nombre de mets et si copieux que, de la desserte, on eût pu nourrir une famille... Il songeait à tout cela, parce qu'il était obsédé par la pensée des ressources accumulées et inutilisées du pays. On répétait en France, en Hollande, en Angleterre, que l'Espagne était ruinée, finie. Propos d'envieux! En réalité, l'Espagne était l'avare qui se couche sur son tas d'or et qui n'en veut plus bouger. Par les richesses qu'elle tirait des Indes, qu'elle thésaurisait depuis deux siècles, par l'étendue de ses possessions, avec ses gouvernements, ses vice-royautés, ses colonies lointaines qui embrassaient les deux hémisphères, avec sa vaste organisation administrative, ses audiences, ses conseils, ses bureaux de toute sorte, l'Espagne conservait toujours sa façade imposante de grande puissance, la première du Monde occidental. Parmi tous ces grands seigneurs débauchés et concussionnaires, que François avait rencontrés en chemin, il n'y en avait pas un qui ne fût convaincu, au fond, que l'Espagne était imbattable, supérieure à tous les revers, à cause de l'immensité de ses territoires. Qu'importait une province perdue ici ou là! Un jour ou l'autre, on la regagnerait. En attendant, l'l']spagne restait le premier royaume du monde, la tôte de la Catholicité. Ces Espagnols de race

avaient un orgueil, une foi dans leur pays, que rien ne pouvait entamer...

Cet orgueil indomptable, on l'avait inspiré de bonne heure au jeune Charles II, — François le savait, — et, en outre, l'horreur de tout ce qui était français. C'est sur ces sentiments très forts qu'il comptait s'appuyer pour obtenir du Roi ce qu'il voulait. Durant son séjour au Palais, il avait entendu conter sur l'enfant royal une foule d'anecdotes qui augmentaient sa confiance. Entre courtisans, on se répétait que l'héritier de Charles- Quint, encore tout petit, tenu sur les genoux de sa gouvernante, comme il recevait en audience solennelle l'ambassadeur de France, l'avait interrompu dès la première phrase de sa harangue, en lui criant avec colère : « Découvre-toi ! » On lui avait peut-être soufflé ce mot dans l'entourage de la Reine-Mère. Mais on citait de lui d'autres traits où il était impossible de ne pas voir des manifestations spontanées de ses sentiments. Ainsi, lorsqu'un émissaire du prince de Condé se présenta devant lui, vêtu à la française, il s'aflola à la vue de ce costume abhoré, et, sur-le-champ, il réclama son épée.

Après des accès de fureur, il retombait dans une espèce de somnolence hébétée. Il devenait impossible de lui tirer un(^ parole, et, quand on essayait de lui faire prendre une décision, il était toujours de l'avis du dernier opinant. Puis, brusquement, sa volonté semblait se redresser, il lui venait des caprices, des fantaisies qui déconcertaient ses familiers, avec des mots extraordinaires, des idées originales ou extravagantes, un besoin de mouvement, d'activité, de courses au grand air.

Depuis longti'iups, ses femmes de chambre lui

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disaient qu'il se marierait avec la fille de sa sœur aînée, Tlmpératrice d'Allemagne. Quand la nouvelle se répandit que celle-ci allait peut-être donner le jour à une archiduchesse, le petit Roi attira dans un coin sa gouvernante, la marquise de los Vêlez, et il lui chuchota à l'oreille :

— Quand ce sera bien sûr que ma sœur a une petite fille, moi et toi, sans rien dire à personne, nous monterons dans une voiture, nous irons jusqu'en Allemagne et nous ramènerons ma novia...

Chez un enfant comme celui-là, élevé dans un milieu fermé, oii la moindre démarche était réglée par le protocole, ces velléités d'indépendance paraissaient de bon augure. On guettait les plus chancelantes affirmations de son caractère, on essayait de lui suggérer des désirs, des décisions autoritaires. Don Francisco Ramos, son précepteur, excellait à ce rôle d'inspirateur. Quelquefois, des idées, dont il avait rebattu les oreilles de son élève, finissaient par pénétrer, grâce à l'entêtement de cet enfant malade, jusque dans le conseil de Régence.

François de Llar, qui s'était ouvert de ses desseins au précepteur royal, espérait, par cette voie détournée, arriver à ses fins. Don Francisco Ramos n'était pas seulement un jurisconsulte éminent, conseiller de Gastille, assesseur de la Cruzade, gouverneur du conseil des Indes, il avait encore rempli de hautes fonctions administratives hors d'Espagne. Il connaissait très bien l'Europe et, en ce qui concernait la France, il partageait l'opinion de François. Il pensait, lui aussi, que le moment était favorable pour reprendre au Roi Très Chrétien les provinces espagnoles perdues. La Régente venait de conclure contre lui une

alliance oiïensive et défensive avec l'Empereur, , les Etats de Hollande, le Danemark, TAngleterre. Une coalition formidable se levait contre la France. Le danger d'une attaque française sur les Pyrénées semblait donc écarté, le Ghristianissime étant obligé d'employer toutes ses forces dans le Nord. C'est pourquoi jamais l'occasion n'avait été meilleure pour une diversion espagnole contre la Gerdagne et le Roussillon...

Faire dire cela par le petit Roi était bien difficile. D'ailleurs il se déHait de tout le monde, même de son précepteur, à de certains moments. Pour agir sur son esprit, il fallait un nouveau venu, une figure jeune et aimable, qui eût l'heur de plaire à cet enfant capricieux et bizarre. François de Llar pouvait avoir cette chance. Mais, avant de le mettre en présence du Prince, il importait d'épier l'instant favorable, la minute précise où le petit lunatique serait le mieux disposé. Rompu et brisé à la patience depuis son . arrivée en Espagne, François attendait donc, avec ■ résignation, Favertisscment du précepteur.

Pour un esprit rélléchi et cultivé comme le sien, le lieu extraordinaire où il était offrait d'abondants sujets de méditation. Sa foi politique on reçut un surcroît de lumic'^re et d'exaltation.

Il parcourut ce monastère géant qu'est TEscorial, depuis la basilique qui en occupe le centre jusqu'aux plus humbles recoins de l'hôpital et de rhotollerie, cherchant à deviner les int(^ntions de son fondateur, cet énigmatique et rebutant Philippe n, qui, dans toute cette énorme biUissc, n'avait voulu pour lui qu'une cellule auprès d'un autel expiatoire.

Grâce à la volonté tenace de cet homme, la pensée catholique s'était épanouie ici, dans toute sa plénitude, sous une forme visible et tangible. Par cette cellule monastique blottie à l'ombre du sanctuaire, il signifiait que le Roi n'est que le mandataire de Dieu sur la terre, son Vicaire chargé du temporel. Le Pape espagnol doublait le Pape de Rome. Et, de fait, la basilique de l'Escorial avait voulu être un autre Saint-Pierre : elle en reproduisait le plan primitif, celui qui fut soumis par Bramante au Souverain Pontife. Et TEscorial, dans son ensemble, avec son dédale de cloîtres, de corridors, de galeries, de petits réduits et de salles immenses, avec ses bureaux où venait aboutir la paperasserie d'un Empire mondial, figurait un autre Vatican, — la tète politique de la catholicité.

Mais, pour être complètement catholique et chrétien, pour être réellement un monastère, cet édifice impérial devait être aussi une grande officine de charité. Le Roi, mandataire de Dieu, n'est pas seulement le Maître dur qui commande, mais le Père qui a soin des corps aussi bien que des âmes de ses enfants.

A côté de la basilique écrasante de luxe et de dorures, des bibliothèques pleines de manuscrits précieux, des galeries d'art, des tableaux et des fresques, il y avait des greniers regorgeant de farine et de blé pour tous ceux qui passaient ou qui tendaient la main. François s'émerveilla des provisions inépuisables accumulées dans ces réservoirs par la prudence des moines. Il vit les fours, les boulangeries gigantesques où l'on cuisait le pain du Roi et celui des pauvres; l'infirmerie, avec son corps de médecins, de chirurgiens et d'apothicaires, où l'on soignait tous les

malades de la région; la tannerie, avec ses bassins, où Ton préparait le cuir pour les chaussures, la cordonnerie qui fournissait, par an, trois mille i paires de souliers aux voyageurs indigents. La Majesté de Philippe 11, maître d'un immense Empire, n'avait pas cru déroger en descendant à ces humbles choses. La même pensée d'amour qui escalade les derniers sommets de la métaphysique ou de la théologie préside à la cuisson d'un pain ou à la confection d'une sandale.

François, déchiffrant, pas à pas, l'idée du fondateur, revenait sans cesse à la basilique, comme au centre signifiant de ce labyrinthe architectural, le « Temple » disaient les moines, comme si c'était le Sanctuaire unique, le Temple de la catholicité, dont celui de Jérusalem ne fut que la préfiguration. Comparées à cette caverne de granit, en sa nudité inexorable, les plus sévères cathédrales gothiques paraissaient frivoles et sans solidité. A côté de ces fantaisies éphémères, la Basilique de Philippe 11 était le Temple bâti pour l'éternité. Elle sortait môme de rarchitecture, elle devenait le Dogme indestructible prêtant sa pérennité à la pierre, s'affirmant dans sa simplicité dédaigneuse de tout ornement. Et pourtant, sous ces voûtes terribles, où tout ce qui est particulier semble devoir s'eiTacer, comme l'accident dans la substance, les préoccupations personnelles du fondateur ne se laissaient point oublier. Avant d'être la traduction en pierre de tout un symbole, ce tem|)le était l'autel privilégié où, jusqu'à la consommation des siècles, des moines, assemblés à cette unique lin, offriraient tous les jours le Saint Sacrifice pour le repos de l'àme du seul Philippe. Tout ce granit entassé, c'était pour abriter une messe de mort perpétuelle. (Juels

' crimes avait donc commis cet homme pour avoir , si peur de l'Enfer ? Ou quels instincts effrayants sentait-il s'agiter en lui, pour douter ainsi de son salut? Cet esprit si lucide et si ferme vacillait-il, à de certains moments, dans les ténèbres de la désespérance? Cette humilité qui se proclamait, en soulevant de terre une montagne fastueuse de marbre et d'or, n'était-elle pas bien près de l'orgueil ?

Un trouble de conscience, un vertige physique envahissaient François parmi ces lignes rigides, sous cette pesanteur figée. Puis l'influence pacifiante des grandes formes calmes et nues agissait sur son àme. Finalement, ce qui se dégageait pour lui, de l'Escorial tout entier, c'était une impression de force, de soumission et pourtant de volonté tendue à l'extrême. Dans le colossal caveau de Philippe II, il rapprenait les vertus oubliées qui avaient fait vaincre les ancêtres héroïques.

Le soir, après avoir traversé la misérable bourgade dispersée autour du monastère, il erra longtemps parmi les pins et les éboulis de grosses pierres tranchantes. Tout à coup, à un coude brusque du sentier en lacis, il s'arrêta saisi par la grandeur du spectacle, sur un éperon rocheux qui domine tout le désert fauve de l'Escorial. Derrière lui, les cimes frangées de neige du Guadarrama dressaient leurs noires murailles perpendiculaires; et, sur le premier gradin de la montagne, comme sur une terrasse géante, la nécropole royale étalait son rigoureux quadrilatère sous les dômes trapus de ses clochers et les minces fièches de ses tours d'angle. En cet après-

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midi de novembre, Tatmosphère, dégagée de nuages, était d'une limpidité parfaite. Tout blanc et mauve, sous ses ardoises et ses pierres encore neuves, avec ses grands murs nus oii les ouvertures étroites ne formaient plus, dans le lointain, que des carrés d'ombre réguliers, le Monastère apparaissait immaculé et calme en sa candeur, comme une basilique d'Orient. Dans cette blancheur éclatante, une infinité de boules d'or scintillaient au sommet des tours et sur les pinacles des toitures. Frappées par le soleil automnal, les girouettes dorées s'allumaient en brusques jets de llamme à chaque saute du vent. Et, devant la distinction hautaine de ce lumineux ensemble, François songeait à la volonté obstinée et géniale du monarque constructeur, qui, proscrivant le plus humble ornement, avait su faire de la beauté, de la sérénité et presque de la joie avec cette inflexible géométrie.

Les grandes lignes horizontales des architectures prolongeaient, en les magnifiant, celles du paysage. Avec ses larges ondulations, ses érosions granitiques, les petites boules vertes de ses pins, la steppe castillane semblait une vaste mer démontée où flottaient des épaves. En fouillant l'horizon du regard, à travers des platitudes infinies et désolées, François crut distinguer Madrid et les blancheurs confuses de l'Alcazar. Mais, soudain, une tache d'un vermillon intense, qui bougeait sous un bouquet d'arbres, au bas do l'éperon rocheux, où il se trouvait, attira son attention. Près du petit village, qu'on appelle l'Escorial-d 'en-bas, ces arbres, véritable oasis de verdure, foruiaient, autour d'un étang, le parc de la Fresnaie. La tache rouge qui courait dans la poussière, c'était le carrosse royal. Le petit

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Roi Carlos faisait sa promenade quotidienne avec son précepteur.

A la pensée de ce faible enfant, dont tout à l'heure peut-être il allait essayer de secouer la torpeur, François eut une minute d'attendrissement. Entre une bande de ministres pillards et cette mère étrangère tombée sous la coupe dun indigne favori, comme l'orphelin était seul! (Juel lamentable abandon!...

Alors, il repassa dans son esprit toutes les idées qui inspiraient sa conduite, — qu'il traduirait comme il pourrait à cette intelligence attardée d'enfant rachitique, — idées que, jusque-là, il n'avait confiées à personne, pas même à son ami, don Santiago d'Aytona. Plus que jamais, il se disait qu'il importait de créer un parti du Roi, un parti militaire. Le Hoi d'Espagne était isolé du reste de la nation, et c'est ce qui causait sa faiblesse. En France, le souverain s'appuyait sur une bourgeoisie riche et active. Rien de pareil ici. Entre une noblesse hostile et une plèbe famélique, il lallait au monarque la force militaire pour rétablir son prestige et sauver l'unité de l'Etat, l'^n somme, il n'y avait qu'à développer l'innovation du vieux marquis d'Aytona : mettre au service du Roi non plus seulement un régiment de chamberges, mais une armée entière bien équipée et bien payée. Il fallait absolument que le pouvoir de l'Etat fût très fort. Les Espagnes mouraient de leur égoïsme et de leur avarice. Personne ne voulait payer, donner un sou ou un soldat à la monarchie. Les provinces, sous le nom de privilèges, ne faisaient que défendre un droit monstrueux de se désintéresser de tout le reste de l'Empire. Valence et l'Aragon se moquaient desDeux-Siciles ou de la Franche-Comté.

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Mais le jour où TEspagne ne posséderait plus do territoires hors de ses frontières, elle cesserai i d'être une puissance européenne. Les Flandreétaient le rempart de sa richesse et même de son indépendance. C'est pourquoi il importait de les défendre à tout prix, de susciter au Roi Très Chrétien des difiicultés dans le Roussillun pour retenir j une partie de ses troupes dans les Pyrénées...

Durant de longues heures, assis sur une pierre, François resta là, s'acharnant à ratfermir sa foi, devant ce Monastère, dont le bâtisseur fut la vivante incarnation de l'Unité, et qui lui-même est l'expression la plus complète qu'on ait jamais tentée de l'idéal monarchique absolu. Le soir tombait. Les rafales, s'abattant sur les toitures de l'énorme bâtisse, faisaient courir à travers les ardoises un long cliquettement luiïubre. Des cris sauvages d'oiseaux de proie déchiraient le silence du ciel vide. Des cigognes, les ailes en croix, survolaient j la flèche aérienne du dôme. Puis, tout à coup, j un bruit de grelots s'entendit du côté de la l'resnaie. Le petit Roi rentrait de sa promenade.

Frnunois vit son carrosse s'arrêter sur le parvis i de l'Ëscorial. C'était un antique véhicule, tendu de cuir vert et capitonné de vermillon à l'inlorieur. Une ombre ténue, indistincte à travers le cré- , puscule, sortit de la lourde voiture, disparut i sous la porte de l'aile septentrionale, — et tout fut silence, immobilité, dans la mer des ténèbremontantes...

Le Roi s'était beaucoup aunisé, ce jour-là, el d'ordinaire, il s'amusait fort à l'Ëscorial. A don pas de la crypte funéraire on dormaient ses aïeux, , dans ce glacial Monastère où la vie ne se manifestait que par les évolutions silencieuses de:

moines et le battement éternel de la grande horloge, cet enfant de treize ans était comme un écolier en vacances. Pendant la journée, il passait son temps à chasser les pigeons et les canards sauvages qui pullulaient autour de l'étang et dans la huerta de la résidence royale. Le soir, en vrai lunatique, il était volontiers noctambule. Il rôdait dans les corridors et dans les cloîtres, se cachant derrière un pilier, d'où il débusquait brusquement pour faire peur aux moines, à qui il jouait cent tours et qu'il tutoyait, comme il en usait d'ailleurs avec tout le monde, par une mauvaise habitude d'enfant gâté. Il aimait surtout se glisser en cachette dans la cellule rlu Prieur, Fray Marcos de Herrera, et là, nvaincu que personne ne se doutait de sa présence, il mettait à sac les tiroirs des bureaux et des armoires, sûr d'y trouver des friandises que le religieux, sachant son monde, y avait fait disposer à dessein. C'étaient de véritables réveillons de Noël : des noix mondées, des cerises 3onhtes, des coings, des amandes, des bergamotes, des massepains, des nougats d'Alicante, tout un butin, que le petit voleur s'empressait d'aller partager et manger avec les novices, car il était généreux. Ou bien il faisait des niches au Prieur, lui cachait son chapelet ou son bréviaire, et le bon religieux se prêtait paternellement à ces

nlantillages. De temps en temps, celui-ci otîrait iu petit prince un goûter somptueux, avec une grande abondance de laitage, de fruits, de sucreries et de conhtures, tandis que la musique Je la chapelle jouait et que les propres neveux de Fray Marcos exécutaient des danses de caractère. D'autres fois, à l'improviste, le Roi s'invitait

ans cérémonie chez les moines, mangeant avec

eux au réfectoire. Les moines l'adoraient. Il assistait à tous leurs offices, suivait leurs processions, un cierge à la main. Et puis enfin, il se plaisait à l'Escorial et, par là, quelque chose de Philippe II, le Roi Catholique, persistait en lui. Les religieux remarquaient que le jeune Charles avait déjà, avec la mélancolie, la piété' de son grand ancêtre et le même besoin, au milieu des hommes qui trompent, de se confier! et de se réfugier en Dieu seul. Il serait, peut-être,, le dernier dépositaire de la grande tradition monarchique espagnole...

En attendant, sa présence et celle de secompagnons égayaient le vieux monastère qui en était comme rajeuni.

Le surlendemain de l'arrivée de François, il' retourna à la Fresnaie, pour pêcher des carpes, aïeules vénérables à la gueule moussue et limoneuse, que Philippe II avait fait venir' autrefois des Flandres. En barque, il se promena' sur Fétang, suivi par des musiciens, et il goûta dans l'île, au son des violons. Puis, en s'en' retournant, comme il avait son arquebuse, il tira sur un lapin de garenne qui déboulait à l'étourdie. Il le blessa à mort, mais quand il ramassa l'animal, celui-ci qui avait des incisives extraordinaires, le mordit cruellement à la main Là-dessus, les petits amis du Roi crièrent que Si Majesté venait d'abattre un monstre redoutable. Il rentra à l'Escorial en triompiiateur, au milieu de tout un concert de louanges.

Quelques instants après, François recevait du précepteur un billet qui ne renfermait que cequelques mots : u Tenez-vous prêt pour demain, au lever. »

Le lendemain donc, après la messe, un laquais de don Francisco Ramos vint chercher le jeune homme dans sa cellule, et, à travers d'interminables corridors, il le conduisit vers la chambre du Roi. Ce fut un véritable voyage, d'autant plus que, souvent, il fallait rebrousser chemin et prendre des couloirs détournés. Les frères lais,

.toujours en bisbille avec les officiers de la couronne, défendaient àprement les prérogatives des moines. Telle porte, tel passage était à leur usage exclusif. Les gens du Roi n'y pouvaient passer, et il n'y avait pas de communication directe entre les appartements royaux et le monastère.

Enfin, après avoir cheminé longtemps, entre une double muraille de granit, ils descendirent un escnlier monumental. A chaque palier, un écusson de cuivre, encastré dans le mur et

. surmonté de la couronne royale, soutenait une lanterne dorée. Près de la lanterne, s'ouvrait une porte basse et massive, dont les jambages et les linteaux s'enveloppaient de damas à la romaine. Ces dorures très sobres, ces trois bandes de pourpre dans la nudité austère de la maçonnerie, produisaient un elfet de magniti- <ence extrême autant qu'inattendue.

Arrivés au bas de l'escalier, ils s'engagèrent dans un étroit couloir, remontèrent par des marches en colimaçon et débouchèrent enfin dans un cabinet obscur, qui communiquait avec une alcôve, l'alcôve où couchait le Roi et où était mort Philippe IL Derrière le lit, il y avait un

.oratoire avec un autel et un grand tableau

[enfumé. En face, dans la paroi tapissée de faïences peintes, se creusait une étroite ouverture, la petite fenêtre qui donnait sur le chœur de la

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Basilique, et à travers laquelle le Roi moribond, la tête sur Torciller, avait coutume de suivre les offices. On percevait une vague rumeur d'orgue grondant sous les voûtes du Temple. i

La chambre elle-même était d'une simplicité' monastique. Rien n'y avait bougé depuis la mort du Roi pénitent, ni la table à écrire, ni les durs escabeaux, ni les images de piété pendues au mur. Par une fenêtre ouverte, le soleil entrait à flots dans la pièce sévère qu'il transfigurait. C'était une très douce matinée d'automne. Des abeilles frileuses bourdonnaient en se cognant < contre les vitres, et, par la baie de la fenêtre, au bout d'une rigide allée de jardin, on apercevait un massif de rosiers rouges, qui éclataient dans! la sombre verdure des buis géométriques.

Le petit Roi était là, près de la fenêtre ensoleillée, vêtu de noir comme d'habitude. l\ \ s'évertuait à sortir de sa caisse un superbe eti encombrant jouet que son cousin et beau-frèro. le Roi Très Chrétien, venait de lui envoyer. C'était un jardin tout en or émaillé, une réduction des jardins de Versailles, avec des terrasses, des i parterres, des jets d'eau et des cascades, des massifs et des rangées d'arbres. Le jeune souverain prenait un plaisir tout particulier à aligner, autour des bassins, de minuscules orangers en caisse, dont les feuilles et les fruits étaient fornKde topazes et d'émoraudes. Devant les buis funèbres de l'Escorial, le beau jardin d'émail et d'or semblait être un enchantement pour ses yeux et' son imagination d'enfant cloîtré.

11 achevait l'alignement de ses orangers, lorscjuc l^'rauf'ois parut accompagné par le précepte iir, (Ion Francisco Hamos. A l'approche du visiteur, il se redressa, d'un air farouche, se campa

instinctivement dans une attitude défensive. Avec son front proéminent, sa longue figure, on long nez pointu, ses cheveux relevés qui lormaient comme deux cornes sur ses tempes, il évoquait l'idée d'un jeune bouc totu et méfiant, fandis que François s'agenouillait, le précepteur "li, depuis un mois, avait préparé son élève i cette visite, présentait le jeune homme dans les termes les plus laudatifs. Le Roi, lui ayant fait signe de se relever, l'examina de la tête aux !)ieds. A lui voir une mine si avenante et si martiale, un pâle sourire éclaira la longue face lunaire de l'enfant malade, qui se mit à bredouiller d'une façon presque inintelligible :

— Alors, c'est toi le capitaine qui déteste les <iavatches ?... Dis-moi ? Tu en as tué beaucoup ?

Et, sans attendre la réponse, fasciné par la vue de Tépée que François portait îi son côté, il se précipita sur la sienne, en proie h une surexcitation soudaine et en criant comme un fou :

— Viens ! Nous allons partir pour la guerre contre les Gavatches! Tu seras mon écuyer !... Et quand nous rentrerons, ils nous feront, à Madrid, lin bel arc de triomphe, sur la Puerta dcl Sol !..

Son regard ayant rencontré le fastueux présent (lu Christianissime, il déchargea sa colère contre -on jouet devenu subitement pour lui un objet • l'aversion. A coups de pied, il éparpilla sur les dalles cette merveille d'orfèvrerie, et, tout en rcrasant sous ses talons les pièces délicates, il vociférait :

— (Ju'on reporte aux Gavatches leurs cadeaux ! Xous avons des jardins, nous aussi, et plus beaux tjue les leurs!...

il fallut attendre que cet accès de fureur se calmât. Quand le petit Roi se fut rapaisé, Fran-

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çois, patiemment, en choisissant ses mots, en appelant à son aide le précepteur, expliqua h l'enfantine Majesté ce qu'il voulait à tout prix Lui faire entendre. Il répétait sans cesse :

— Sire, vos peuples de Catalogne sont las de souffrir l'invasion étrangère! 11 faut en finir une bonne fois!

Et, sous toutes les formes, il reprenait ces trois points essentiels qu'il désirait graver dans cette mémoire fragile : Nécessité de déclarer immédiatement la guerre à la France, de lever de gros contingents pour la frontière catalane, de nommer en Roussillon un lieutenant du Roi ' Catholique...

Don Francisco Ramos, intervenant, rappelait, j avec force éloges, les services rendus à la Couronne par le capitaine François de LIar et par son grand-père, le lieutenant général des armées de Calabre. Et, de temps en temps, quand François revenait sur ses éternels arguments, il répétait :

— Votre Majesté l'entend bien?... Elle saura dire cela à ses ministres?...

A un signe d'impatience de l'enfant, incapable de suivre bien longtemps la même idée, on détourna immédiatement la conversation sur des sujets badins.

Le petit Roi paraissait d'ailleurs enchanté de François. Ce beau jeune homme, à l'air grave et doux, qui lui parlait avec un tel élan de cœur, le changeait des figures renfrognées de ses conseillers, des mauvais regards sournois do ses courtisans. Deux malins de suite, il demanda h revoir « le ca[)itaine qui n'aimait pas les Gavatches ».

Puis, tout à coup, l'ordre arriva de Madrid de

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ramener le Roi. La Régente ni le Favori n'aimaient le laisser trop longtemps soustrait à leur influence.

Derrière les carrosses royaux, François, désolé de cette brusque fin de faveur et vaguement inquiet, dut reprendre le chemin de la Capitale. Il était à peine, depuis trois jours, à la Posada de la Ursula, où il avait rejoint son ami Emmanuel, que le bruit courut dans la ville que la guerre était déclarée contre la France et qu'on enrôlait des troupes pour la Catalogne.

Le surlendemain, un charaberge lui apportait un brevet qui le nommait colonel et qui lui donnait le commandement éventuel des forces espagnoles en Cerdagne et en Roussillon.

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