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POUR VOIR LE ROI

Guidés par leur muletier qui connaissait très bien Madrid, François de Llar et son ami Emmanuel s'étaient rendus directement à la Posada de la Ursula, une auberge sans apparence, située dans une impasse du quartier populaire, à deux pas de la Place de TOrge. La chose avait été convenue, la veille, avec don Santiago dWytona. Celui-ci, déjà installé au Palais dans l'ancien appartement de son père, vint les retrouver à la posada, quelques instants après qu'ils eurent mis pied à terre.

Immédiatement, François lui fit part des nouvelles arrivées de Villelranche : un coup de force allait être tenté par les Français, probablement contre Fig-nières ou Rosas, et cela à l'improviste, sans attendre la déclaration de guerre.

— Il n'y a pas une minute à perdre ! lit le jeune homme... Tout de suite, je vais essayer de voir la Régente! Mais ce ne sera pas facile : elle est si bien gardée!

Et il expliqua aux deux Catalans que le Palais étant infesté par les espions de don Fernando de Valenzuela, le favori de la Reine, il fallait sans cesse s'observer, savoir tenir sa langue et déguiser ses moindres démarches. C'était pour éviter les commentaires de la domesticité et ne pas trop appeler l'attention qu'il avait engagé ses amis à descendre d'abord à la posada avec leurs serviteurs et leurs bagages. Le soir, deux laquais entièrement sûrs, ayant appartenu autrefois à son père, le vieux marquis d'Aytona, viendraient prendre leurs bagages et conduiraient leurs chevaux aux Ecuries royales. Par les ordres du duc de rinfantado, Majordome-major, des chambres étaient préparées au Palais pour don Santiago et les gentilhommes de sa suite. Evidemment le favori aurait des soupçons : tout ce qui portait le nom d'Aytona lui était suspect, à cause de la confiance que l'ancien Majordome avait su inspirer autrefois à Marie-Anne d'Autriche. Mais Valenzuela avait à faire oublier au Duc ses récentes malversations et notamment cette nomination frauduleuse à la charge d'apothicaire du Palais, qui venait de lui attirer une si verte admonestation. Ce serait être agréable au Majordome et l'apaiser à peu de frais, que de bien accueillir ses amis, — surtout un jeune fils de famille aux trois quarts ruiné, comme était don Santiago, qui d'ailleurs ne pouvait lui porter ombrage, étant sans crédit à la Cour, ni grands emplois dans l'Etat.

Et puis enfin Valenzuela, du moins en apparence, était du dernier bien avec le Duc. Celui-ci l'avait poussé sous main pour faire échec à don Juan, au cas où le Bâtard voudrait s'emparer du pouvoir. Maintenant que Valenzuela devenait de

plus en plus puissant, il s'agissait de lui opposer à son tour un rival dans les bonnes grâces du petit Roi, ou de la Régente. Et c'est sans doute pourquoi il s'intéressait si fort, maintenant, à la fortune du jeune marquis d'Aytona, au point de le loger au Palais, au centre même des intrigues, où il espérait bien, quand il le jugerait à propos, lui faire jouer un rôle de premier plan. Pour Tinstant, il se donnait l'air d'obliger, dans ses embarras d'argent, le fils d'un ancien ami, en lui olïrant le vivre et le couvert aux frais de Sa Majesté.

Don Santiago ne pouvait pas comprendre autrement que par ces raisons l'intérôt soudain que le Duc lui témoignait. Il le disait à François, tout en s'acheminant, avec lui et Emmanuel Descatllar, vers la Résidence royale. François s'indignait contre ces misérables calculs de l'intérêt personnel. 11 se sentait enveloppé dans tout un réseau de basses machinations, et, tandis que le marquis parlait, il s'arrêtait parfois, pris d'une colère subite, et frappait le pavé du talon de sa botte, comme s'il voulait crever du pied des toiles d'araignée épaisses et inextricables qui eussent obstrué le chemin...

Tout à coup, au sortir de ruelles fangeuses, ils débouchèrent sur la Place du Palais. Elle était irrégulière, de sol inégal, et fort mal entretenue. Mais la masse de l'édifice, l'aspect pompeux de la façade étonnaient d'abord. Avec son grand portail à colonnes, ses balcons dorés, ses pavillons d'angle, son fronton où l'aigle bicéphale d'iVutriche éployait ses ailes noires, cette énorme bâtisse évoquait bien l'idée d'un lieu impérial, d'un de ces grands carrefours du monde où aboutissent les avenues d'une vaste domination.

l'/S L INFANTE

Comme partout où il y a du butin à faire, de la pâture à ramasser, de la richesse en tas, la fourmilière humaine y était extraordinairement dense. Parmi la cohue des cavaliers et des piétons, on remarquait surtout le foisonnement des laquais et des mendiants. Ces derniers, redoutables et tenaces, assiégeaient les chaises et les carrosses, escaladant les marche-pieds, se glissant entre les jambes des chevaux, innombrables et omnipré* sents comme une calamité publique.

De temps en temps, lorsqu'ils causaient trop de désordre, les sentinelles les dispersaient à coups de crosse ou de hallebarde. François, avec une curiosité toute militaire, considérait attentivement ces soldats dont la tenue l'intriguait. Tous avaient un costume uniforme, ce qui, en Espagne, était alors une nouveauté importée de France. En habit de drap bleu, culotte pareille, fleurie, à la hauteur du genou, d'un gros chou de rubans, en bas de soie blanche et manchettes boufTantes, le feutre à panache crânement campé sur l'oreille, ils allaient et venaient portant sur l'épaule un lourd mousquet î\ moche, et, dans l'autre main, ils tenaient la fourche de fer sur laquelle s'ajustait l'arme pour le tir. Un large baudrier brodé se croisait sur leur poitrine avec une courroie de cuir qui soutenait une giberne garnie de lanières et de cordelettes pendantes. Ces gardes, ainsi accoutrés, avaient une mine singulièrement martiale qui iniposait à la multitude.

— Ce sont les chant ber(j es! fit don Santiago, à mi-voix... C'est le régiment dont mon père était colonel !

Et, François ignorant les choses de hi Cour et de la capitale, il lui apprit que ce régiment avait

té organisé, quelques années auparavant, par le éfunt mai'quis d'Aytona pour protéger le Roi et a Régente contre un coup de main, toujours posible, de don Juan. C'était une véritable garde rétorienne, jalousée des autres régiments, qui l'avaient point l'uniforme, et haïe de la popujace comme des gens paisibles à cause de ses vioences et de ses extorsions, des rixes continuelles [u'elle excitait dans les rues de Madrid.

L'attitude insolente et belliqueuse de cette sollatesque privilégiée formait un contraste presque ûsible avec les dehors de componction et la mine )éate de la plupart des courtisans et des foncionnaires, qui traversaient la place. Ils s'avançaient à pas comptés, tout vêtus de noir comme les sacristains, les yeux baissés sous d'énormes unettes de corne ou d'écaillé, un rosaire ostensiblement enroulé autour du poignet. En même temps qu'il remarquait un peu partout cet extérieur dévot, François s'étonnait du nombre consi- Jérable d'églises et de couvents qui semblaient, eux aussi, monter la garde autour de la maison royale. Tandis que les chamberges avaient leur caserne assez loin du Palais, dans le quartier de San-Francisco-el-Grande, les capucins de San-Gil, logés tout près de l'entrée, paraissaient en défendre les abords. Et, tout autour de la vieille enceinte monarchique, les monastères fameux de rincarnacion, de Sant.i Clara, de donya Maria d'Aragon formaient comme une ligne de protection Spirituelle. Au tintement presque continu des cloches, dans un air lourd d'encens, le Palais s'endormait, bercé par une rumeur perpétuelle de prières et de cantiques.

Mais, quand on avait franchi la façade, avec ses alignements de fenêtres et de balcons, son pla-

cage de colonnes doriques, le décor catholiqueromain ne tardait pas à s'évanouir. On tombait t dans le dédale d'une casbah mauresque : pavillons»! de briques, corps de logis irrégulièrement juxta-i posés, petites chambres blanchies à la chaux qui i ne prenaient jour que sur d'étroits patios, grandes * salles obscures, longs corridors que l'on ne pouvait traverser en plein jour qu'avec une bougie ; ou une lanterne à la main. Le ksar des anciens maîtres du pays était là, toujours debout, sous son revêtement moderne. Désaffectée et convertie à une foi nouvelle, l'âme religieuse de l'Islam africain y respirait encore. Au cœur de l'édifice, la chapelle royale avait remplacé la mosquée, j et, avec ses nombreux oratoires, ses niches habitées par tout un peuple de saints, ses passages eti ses galeries conduisant aux monastères des en- ^ virons, l'Alcazar semblait ou une dépendance des couvents voisins, ou le grand couvent central de toutes les Espagnes.

Don Santiago, qui avait habité le Palais, dans son enfance, était si bien accoutumé à la variété hétéroclite de tous ses aspects qu'il ne les percevait môme plus. En revanche, François de Llar et son compagnon s'en ébahissaient à chaque pas.

On les avait logés dans la partie la plus ancienne de la bâtisse. Sur la façade du Couchant, ils occupaient deux chambres dans une des demitours qui dominaient les jardins royaux et la vallée du iMan/anarès. Ce n'était pas sans intention que le Majordome-major leur avait fait assigner ce logement, proche de la Tour dorée, le grand pavillon d'angle, où olait la chambre à coucher du Koi. Don Santiago s'en était douté tout de suite. Dès qu'il eut introduit François dans l'appartement, il s'empressa de lui annoncer

ette proximité si avantageuse pour leurs deseins.

— Tant mieux ! dit François. Mon avis est qu'il lut absolument voir le Roi. La Régente est une vutrichienne, qui se moque de l'Espagne comme les Espagnols !

— Je te le répète ! fit don Santiago, à voix jasse : le Roi n'est qu'un enfant sans intelligence li volonté. Sa mère, tout allemande qu'elle est, l'en est pas moins la maîtresse du gouvernenent. Elle peut imposer à la Junte les mesures énergiques que tu réclames!

François n'en croyait rien. Sans doute, le petit 'oi Carlos était un dégénéré, mais il avait, disaiton, de brusques éclairs de lucidité, des réveils Je volonté tout à fait déconcertants. Les ministres qui cherchaient à s'entre-détruire, qui savaient 1' s vœux de la nation pour un gouvernement personnel, guettaient jalousement ces manifestations de l'autorité royale, afin de les exploiter contre leurs collègues. Ne pourrait-on suggérer a ce débile enfant précisément les ordres que i on voulait obtenir, — lui faire réciter cette leçon devant la Régente, ou un membre influent de la Junte?...

Le marquis d'Aytona jugeait cet expédient bien

^compliqué et bien chanceux :

[ — Commençons, dit-il, par voir la maîtresse

ide maison... Celle qui commande ici!... Quant au petit roi, nous aviserons plus tard!

Et, le soir mcme, il se mit en campagne, pour

j obtenir une audience de la Reine-Mère.

f François, resté seul avec Emmanuel, lui confia

) ses appréhensions, le découragement même qui recommençait à l'envahir, depuis qu'il avait mis

; le pied à la cour. Les deux Catalans exilés regar-

daient tristement les murs de la petite pièce misérable, au mobilier sommaire, où ils étaient' comme prisonniers, — le lit de sangle, les deux escabeaux, la table branlante, le carrelage disjoint. Ainsi, ils étaient au Palais, les hôtes dul Roi ! Et c'était cela le Palais, c'était cela l'hospi-^ talité royale!... Cependant ils avaient une conso-1 lation : l'unique fenêtre de leur chambre s'ouvrait^ sur le dehors. Ils n'étaient pas complètement' séparés du monde extérieur... Machinalement, i' François s'avança vers l'étroite embrasure dé-i coupée dans l'épaisseur de la tour. Un grand ' paysage austère et frigide lui glaça le cœur et les yeux. Par delà les tristes jardins de la Casa de Campo, le lit caillouteux de la rivière et la désolation prétentieuse du Pont de Ségovie, d'im-' menses surliices planes et dénudées montaient' vers le ciel d'un bleu froid, où émergeaient, dans' le lointain, les cimes neigeuses du Guadarrama. I A travers le gris fauve de ces vastes étendues presque désertes, on ne distinguait que le cimetière de San-Isidro, avec ses murailles toutes blanches, que bordait une rangée de cyprès. Le jeune homme se détourna de la fenêtre, l'Ame noyée do mélancolie. 11 songeait aux grasses plaines catalanes, à Ille, à sa fiancée, aux jardins de la Tèt, tout bruissants d'eaux courantes sous leurs pêchers et leurs lauriers-roses...

Très tard dans la nuit, il fut réveillé par un vacarme d'équipages et ûo claquements de fouets: des lueurs brusques empourpraient les vitres de sa fenêtre. Il se leva [)our voir. C'étaient les Dames d'honneur de la Ixeine qui rentraient d'une promenade nocturne au bord de hi rivière. Leurs galants, h pied, suivaient les carrosses, en se tenant aussi près que possible des portières.

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ftcun d eux traînait avec lui cinquante valets li brandissaient des flambeaux de cire blanche, bus ces porteurs de torches courant aux côtés chevaux, cela faisait, dans les ténèbres, un tacle étrange et fantastique. Des lignes de mouvantes embrasaient les berges du fleuve, ladaient les roidcs chemins qui, de la Véga dreuse, s'élevaient jusqu'au plateau de TAlr... Puis, quand les lumières se furent dis- 'sées, quand le roulement du dernier carrosse perdit sous les voûtes du Palais, le silence et l noir parurent plus lourds, plus opprimants...

Deux jours mornes suivirent pour les jeunes |ns. Don Santiago cherchait à joindre la Camajra mayor, marquise de Villanueva qui, seule, puvait l'introduire auprès de la Régente. Gomme <tte haute dame se dérobait à dessein, il y failli une véritable diplomatie. De leur côté, Franet Emmanuel n'osaient guère sortir en ville, r crainte des espions. Ils s'énervaient dans naction, se laissaient aller à la torpeur, à l'asnpissement misérable où tout le Palais était

\'A pourtant un peuple de serviteurs, de coursans et de dignitaires vivait à côté d'eux, circuit à travers les corridors interminables, emi^saient les cinq cents chambres, qui, sans )mpter les appartements royaux de la façade, disaient de l'Alcazar une ruche colossale. Chaîne des dames du Palais avait amené avec le, outre une domesticité complète, des parents I (les protégés. Tout ce monde s'entassait dans petites pièces malpropres où l'on étoufl'ait. resque toujours vôtus de noir, les hôtes de ces

lieux silencieux glissaient comme des ombres sur les dalles des couloirs et des hautes salles so nores où leurs pas amortis n'év«illaient aucui écho. Les femmes, voilées ou masquées, atlectaient de ne parler entre elles que par signes comme avec leurs sigisbées. Ces fantômes si dis crets semblaient avoir peur de réveiller un mort — la grandeur défunte de la monarchie.

Puis, le soir, à de certains moments, des criailleries féminines, des bruits de disputes, ou mêm( des ferraillements d'épées secouaient la somnolence des corridors pleins de ténèbres, où l'or voyait surgir des bougies devant les portes qu, s'entr ouvraient ou claquaient furieusement. I| fallait appeler la garde palatine, pour rétablir l'ordre, les hallebardiers wallons ou les archen allemands. Quelquefois, quand les bagarres tour-| naient à la bataille rangée, on devait recourii aux chamherges, qui arrivaient au pas de charge., avec leurs gros mousquets sur l'épaule.

Au milieu de ces vaines agitations, le Favori restait invisible. Don Francisco de Valenzuelfi habitait le superbe hôtel qu'il s'était fait aménager dans la rue de l'Œillet, derrière le couveni de Santa Gatalina. Cependant le bruit couraii qu'il venait, toutes les nuits, à l'Alcazar, poui s'entretenir avec la Reine : rendez-vous tout platonique, car sa femme assistait à rentrotien Dans sa majestueuse et épouvantable solitude. Marie- Anne d'Autriche, qui sentait des ennemi^ partout embusqués autour d'elle, cherchait un ami sûr fi qui se confier, un dévouement quel' s'elforçait de croire désintéressé... Ces enUvvii étaient entourées d'un tel mystère qu'elles échappaient aux regards les plus vigilants. Et, quand la portière de la chambre royale retombait sui^

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n Fernando et son épouse qui regagnaient leur imptueux logis, on eût dit que, derrière eux, se 1 saient des voiles de silence et d'ombre qui en- ^ loppaicnt le Palais endormi d'un engourdissent plus profond.

IVançois de Llar s'irritait de cette vie clauslile. Il aurait voulu pouvoir crier la vérité à (tte Autrichienne dévote et gourmande, qui, lujours vêtue comme une religieuse, tranformit la maison du Grand Empereur en un par- Mr de béates. Le troisième jour, il s'abandonnait . (les pensées encore plus chagrines que de

utume, lorsqu'un page, envoyé par le Majorome de la Régente, vint le requérir, lui et Qimanuel DescatUar, pour transporter à la ■lapelle le cercueil d'une fille de la Reine,

orte la nuit précédente.

Ils trouvèrent le cadavre, dans une chambre isse, à l'atmosphère suffocante, rendue plus

tolérable par la chaleur et la fumée des cierges, i morte était une adolescente, presque une ifant : elle devait avoir tout au plus quatorze is. Les médecins ne l'avaient pas soignée, et 'la valait peut-être mieux, car ils lui avaient ùirgné des tortures inutiles. Cette petite malheureuse qu'on avait laissé mourir sans s'occu- 3r d'elle, était ensevelie avec une extrême lagnificence. Elle gisait dans une bière capi- )nnée de panne couleur de feu, avec un grand lion d'or. On l'avait habillée en carmélite et u lui avait mis beaucoup de rouge sur les joues l sur les lèvres, des bracelets aux poignets et des agues aux doigts. Elle était très belle ainsi. Le fercueil fermait à clé. Le garde-major le ferma, uis, quand parut le Majordome de la Reine, yec une suite de gentilshommes, on le rouvrit,

pour lui faire constater que la petite morte étai' dedans. Il en prit la clé. Alors les gentilshomrae qui étaient venus, aidés de François et d'Em manuel, soulevèrent le cercueil et ils le portèren' jusqu'à la chapelle. Là, le Majordome le rouvri encore une fois, pour montrer le cadavre au]^ chapelains. Enfin, les prières dites, il fut porte' en terre... '

François revint accablé de cette macabre céré' monie, 11 lui semblait que, dans la bière ma' gnifique, il venait d'ensevelir, avec la morte ses dernières illusions et tous ses espoirs. Et' songeant à la destinée de cette misérable enfant qu'on avait laissé mourir faute de soins, et auss' à la pompe extravagante et minutieuse de se^ funérailles, il se disait que, dans cette Cour lu-' gubre, au silence et à l'immobilité de nécropole' la mort comptait beaucoup plus que la vie.

Cependant le marquis d'Aytona faisait agii toutes ses connaissances auprès de la Camarers mayor, dans l'espoir de forcer l'entrée du cabinet de la Reine. Mais les créatures du Favori en surveillaient jalousement la porte. La Régente était prisonnière dans son palais... Tout à coup, don Santiago s'aperçut qu'il se fourvoyait. Depuis plusieurs années qu'il était absent de 1h Cour, benucoup de choses avaient changé, sanî= qu'il en fût averti. Un de ses amis venait i)<' lui confier à l'oreille que la Camarera mayor, suspecte de pactiser avec don Juan, était tenut' à l'écart par la Reine et à peu près en disgrâce. La personne qui, en ce moment, jouissait de liJ confiance et de la faveur royales, avec l'assentiment de Valenzuola, était la (ionvernante du

[oi, la marquise de los Vêlez. Ainsi, tout était recommencer! Il fallait changer ses batteries \ tâcher d'investir la Gouvernante, après avoir ainement bloqué la Camarera.

— Ce qui me console, — disait don Santiago, n contant ses déboires à François, — c'est que ai un jeune frère, menin du Roi, que je n'ai as encore réussi à voir, mais que je verrai ientôt. Tous les jours, il assiste, avec la maruise, au lever du Prince. Peut-être pourra-t-il uelque chose auprès d'elle et hâter son interention...

— S'il en est ainsi, dit François, pourquoi ne as s'adresser au Roi directement?...

, — Toujours ta chimère!... Mais c'est inutile, 'ai appris que mon jeune frère vient d'être pris n grippe par le Roi... L'autre jour, comme il avait blessé, légèrement, sans le vouloir, en niant avec lui, le petit Roi, furieux, a tiré m épée et s'est précipité sur le coupable, qui

réfugia dans le garde-infant d'une femme de hambre. Sans cela, il le tuait...

Ces enfantillages, qui cependant prenaient, ans ce milieu de courtisanerie, une très grande liportance, ces commérages tragi-comiques, ces itrigues si laborieuses et si longues pour abour à un résultat incertain ou insigniliant, tout

la exaspérait si bien François qu'il parlait de • n aller, de s'en retourner à Villefranche. Don intiago, invoquant son expérience, eut beau- )iip de peine à le retenir.

Il resta. Les journées mornes recommencèrent.

our tromper son ennui, il se mit à parcourir

salles et les galeries de l'Alcazar, admirant

•s richesses d'ort, les curiosités de toute sorte

ui s'étaient accumulées depuis des siècles dans

la Maison royale. Fils d'ancien Majordome-major, don Santiago connaissait à merveille toutes les splendeurs du Palais. 11 occupa les yeux et la pensée oisive de son ami, en le conduisant devant toutes les raretés et toutes les magnificences que l'on montrait alors aux visiteurs.

Ils parcoururent ensemble la fameuse salle de comédie avec ses loges aux grillages dorés, le salon octogone et surtout la grande Galerie des Miroirs, qui servait de salle du Trône et où l'on recevait les princes étrangers et les ambassadeurs. Les toiles des plus grands maîtres italiens et flamands décoraient les murs. La profusion et la beauté des tapisseries dépassaient tout ce qu'on pouvait imaginer. Aucun souverain, en Europe, n'en possédait une pareillei collection. Et partout, dans toutes ces salles,; dans les recoins les plus sombres, les couleurs éclatantes des tentures se réveillaient à la lueur des lanternes sourdes, les baguettes d'or desi tableaux faisaient, à travers la perspective sans fin des galeries, un chatoiement ininterrompu. Outre ces peintures et ces tapisseries dont l'abon-r dance était invraisemblable, il y avait des ali-i gnements interminables de vases de Chine, del cristal, de porphyre, d'argent ciselé; des cabinets de marquetterie, en bois de rose et en boisi de violette, des buffets surchargés d'un entassement de vaisselles disparates, qui stupéfiaient par leur poids, par leur nombre, parleur valem fabuleuse, et qui ne servaient à rien, — et (l( tables de jaspe, et des tables d'onyx, de marbfi multicolores, où des cartes dessinées en m( saïque représentaient les villes, les provinces^ les royaumes, les continents et les océans soumis à Sa Majesté Catholique.

Parmi ce débordement de choses précieuses, on Santiago n'omit point de faire voir à son ni les deux merveilles du Trésor : la tieur de s où l'on conservait un morceau de la Vraie roix, et, qui, sous un revêtement prodigieux ' pierreries, resplendissait au front du maîtreitel, dans la chapelle royale. Puis, au milieu * reliquaires sans nombre, la célèbre custode 1 or massif, où l'on avait enchâssé neuf mille iamants et quatre mille émeraudes. Le poids :ait de vingt-neuf livres, la forme ancienne, le avail admirable.

Devant ces monceaux d'orfèvrerie, ce ruissel-

;ment de gemmes et de métaux, cette opulence

:alée et stagnante, comme un fleuve engorgé

ui s'extravase, François, la tête tournée par le

rtige de l'or, s'exclama :

— Qui oserait soutenir, ici, que l'Espagne est auvre ?

Don Santiago haussa les épaules :

— Aujourd'hui encore, l'Espagne est le pays ' plus riche du monde. Cette année, les galions es Indes lui ont, à eux seuls, apporté trente lillions de ducats!

François, mélancolique, prononça :

— Avec tant d'or, comment ne pas avoir la uissance?

Cet étonnement devant la richesse de son ays, il le retrouva en traversant la ville et ri visitant avec don Santiago quelques maisons jigneuriales. Malgré sa crainte des espions, — eux de M. de Villars ou ceux du Favori, —

s'était décidé à sortir davantage, ne fût-ce ue pour s'arracher à l'ennui du Palais. Sans ;0ute, il pouvait se scandaliser de la saleté des ues, mal pavées et mal éclairées, — ou encore

de cette tourbe de mendiants, de laquais et de bohèmes faméliques, qui, à Theuro des distributions de soupe, assiégeaient les portes dr couvents. Mais il ne voyait partout que chaiî^i. et carrosses, livrées fastueuses, brillants attelages de mules. Et, quand il entrait dans un hôtel particulier, ce n'étaient que buflets d'ébèno incrustés de nacre et d'ivoire, vitrines remplies de cristaux, de verres de Venise, de porcelaine de Chine, de bois des Indes; et, comme à l'Alcazar, un luxe inouï de tapisseries et de tableaux: sièges en damas, en velours cramoisi, en basane peinte, tapis de Messine, ou de Turquie, vaisselle d'or et d'argent...

Des amateurs, des marchands de curiosités, venus de tous les coins de l'Europe, affluaient à Madrid, pour faire leur butin dans ces riches collections d'œuvres d'art. D'autres y venaient pour leur plaisir. Car, en dépit d'une austérité tout extérieure, on y menait joyeuse vie. Ainsi la capitale regorgeait d'étrangers.

Entre tous ces métèques, — Allemands, Anglais, Italiens et Flamands, — François remarquait surtout les Français et les Portugais. Il se défiait particulièrement de ces derniers, parmi lesquels se recrutaient les bravis à la solde de l'Ambassade de France. Mais la basse pèerre française ne lui paraissait pas moins suspecte. Elle était fort nombreuse. A Madrid, les Fran-, çais se comptaient par milliers. Artisans on hommes de peine pour la plupart, ils se chargeaient des métiers ou des gros travaux qndédaignaient Findoleuce et la superbe castillan»' Puis, ayant ramassé un petit pécule dans ce pa\ de For, ils repassaient les monts avec leur m got.

Un matin, comme François s'était arrêté deant la meule d'un rémouleur auvergnat qu 'entrait un cercle de badauds, un individu, qui vait le chapeau rabattu sur le nez, lui dit en

talan :

— Ah! Monsieur, ce n'est pas chez nous qu'on errait de mauvais gavatches repasser de bons

utcaux espagnols !

Surpris par cette brusque apostrophe, Fran-

is se retourna vers l'homme :

— Qui vous a dit que je suis Catalan? Au même moment, un carrosse s'engageait .ns la rue trop étroite. Les curieux se disper-

ferent aux claquements du fouet du cocher, luand le lourd véhicule fut passé, F^rançois hercha vainement des yeux son interlocuteur: s'était comme fondu dans la foule.

iiC petit incident fut très désagréable au jeune omme. Sitôt rentré au Palais, il en fit part don Santiago. Celui-ci, se moquant de ses rnintes, lui annonça tout de suite la grande uvelle : enfin, la Keine-Régente daignerait les ovoir le lendemain, dans la soirée, avant re Maria! Sans doute, l'influence du Majoriie-major avait dû intervenir auprès de Sa lesté, car la marquise de los Vêlez avait monpeu d'empressement à les servir. Quoi qu'il Il lût, cette audience si laborieusement obtenu' leur paraissait un avantage tellement consi- ' rable qu'ils en oubliaient tout le reste.

Le jour suivant, à l'heure dite, on les introiiisit dans une antichambre encombrée de taleaux, puis, (juelques instants après, dans le • binet de la Reine. Marie-Anne d'xVutriche était simulée derrière un grand paravent, à l'autre "lit de la pièce, de sorte que, dans cette salle,

qui leur parut iaimense, ils n aperçurent d'aborc que les portraits en pied de l'Empereur et de l'Impératrice dWllemagne. Des cadres plus petib représentaient des princes ou princesses de h maison des Habsbourg. La Reine d'Espagne vivait entourée de sa famille autrichienne.

Une foule de menus objets, des souvenirs d( toute sorte lui rappelaient son pays d'origine : de^ horloges, des pendules, des montres de tout calibre et (le toutes matières, en or, en argent, ei cuivre, en bois découpé. Et, autour de son prie-i Dieu, s'étalaient, dans un beau désordre, lej images pieuses, les rosaires, les bénitiers et le^ reliquaires. Gomme les deux visiteurs pénétraieni dans le cabinet royal, une horloge de la Forét-i Noire sonna cinq heures : sous la lentille du balancier, cinq petites figurines de porcelaine s( mirent à danser au son d'un clavicorde minuscule.

Au bruit des pas, la Reine se retourna à demi sur son fauteuil, vers les jeunes gens que condui sait un caméricr secret. Elle était assise devan une grande table à écrire, légèrement inclinée et couverte d'un tapis de velours noir. Près d'uni sonnette aux lourdes ciselures, la plume d'oie qu'elle venait de poser, trempait dans l'encrier^ Drapée d'une longue robe bhmche, toute pareille à celle des religieuses, elle portait, avec le sca-i pulaire, une guimpe monacale, qui, passant pardessous son menton, lui cachait les tempes, df telle façon qu'on ne distinguait de toute sa pr sonne que l'ovale de son visage. Sous son voil* noir à grands plis, se bombait la blancheur cm

f^esée d'un Iroiilal qui lui pressait si durenien a peau du front que ses paupières en étaient toutes gondées. I

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Le marquis d'Aytona et François de Llar s'eut agenouillés devant la Souveraine, lui bai- -trent la main. Elle désigna un escabeau à don Santiago, qui se couvrit, comme Grand d'Espagne. François resta debout. Les yeux de la Reine les effleurèrent d'un regard trouble et sans 43xpression. Elle semblait ne pas daigner les voir. Et, tout de suite, entre eux et cette femme qui paraissait plutôt la supérieure d'un ordre monaslique que la maîtresse d'un grand royaume, cette langère qui parlait mal l'espagnol, avec un accent tudesque un peu ridicule, ils sentirent se <:reuser comme un abîme. Avant qu'ils eussent ouvert la bouche, ils eurent le pressentiment que leurs paroles allaient se perdre dans le vide, tellement la Reine, par son maintien et sa physionomie obstinément fermée, signifiait d'avance sa volonté de ne rien entendre. L'étiquette rendait l'entretien encore plus difficile : ils ne pouvaient parler, sans y avoir été invités expressément, et la Souveraine se retranchait dans un parti pris de mutisme impénétrable, de hautaine < ! décourageante indiiïérence.

François, la rage dans le cœur, ravalant les supplications qui lui montaient aux lèvres, contemplait, comme halluciné, le mince bracelet de jiis qui, sur l'appui du fauteuil, encerclait le poignet de cette nonne impassible. Brusquement un sursaut d'indignation l'emporta. Au mépris de l'étiquette, il dit ce qu'il savait : que le Roi Très ''hrétien levait des troupes dans le Languedoc, qu'elles allaient envahir la Catalogne : il fallait <<' hTiter, réunir au plus vite une armée considél)le, ou tout serait éternellement à recommenr...

La Veuve royale le foudroya d'un regard. Ce-

pendant, elle daigna laisser tomber de ses lèvres:

— Le Roi Très Chrétien est assez occupé en Flandre pour que la paix ne soit point troublée sur les frontières de notre royaume... D'ailleurs, nous y avons pourvu î

Et, se retournant vers don Santiago : I

— Monsieur le marquis d'Aytona, nous uou souvenons toujours des services de Monsieur Votre père. Quand nous aurons besoin des vôtres, f nous ne manquerons pas de vous les demander. En attendant, que Dieu vous garde !

Sur le tapis de velours noir, elle prit la son- i nette qu'elle agita. Un huissier au visage de ; bronze emmena les visiteurs balbutiant de j vagues protestations de lidélité et courbés jusqu'à terre...

Ils étaient désespérés. Sans se rien dire, ils arpentaient, côte à côte, les sombres corridors du Palais qui, jamais, ne leur avaient paru plus lugubres ni i)lus étourtants. Tout à coup, François éclata en paroles amères, en récriminations violentes. Don Santiago, craignant qu'on ne Fcntendit, Temmena vers la partie la plus reculée et la plus solitaire de TAlcazar. Ils sortirent par la Porte de la Prieure.

La soirée était brûlante. La dernière siMnaine de septembre Unissait, et, comme il arrive souvent, à cette époque de Tannée, un siroco torride embrasait l'air. En quête d'un peu d'ombrage et de fraîclieur, pjir groupes compacts, les llàueurs descendaient vers le Prado. Tout désemparés. comme deux épaves, François et son ami suivirent la foule.

Ils s'assirent sur le bord d un petit mur à hau-

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ur d'appui, proche le couvent de San-Geronimo. I y avait là un maigre jet d'eau qui s'égouttait lans des vasques superposées et deux platanes u feuillage recroquevillé par la chaleur. Dans e coin de la promenade, la solitude était à peu très complète.

Don Santiago, qui roulait en silence une foule

l<' pensées tumultueuses, dit brusquement à

rancois :

M — J'en suis sur ! 11 y a là-dessous du Valen-

:Qela ! Ce plat coquin aura indisposé la Reine

;ontre moi !

— C'était bien inutile ! dit François. Gomment ux-tu que cette Allemande comprenne jamais

qui nous tient si fort au cœur!... Pour moi, suis excédé, je pars, je quitte la partie... Puis, soudain, avec une exaltation farouche :

— Ou bien alors, il faut voir le Roi ! Je te le •epète, c'est l'unique chance qui nous reste... '"'•oute ! Je vais te dire...

lout en parlant, il observait des individus de aiine suspecte qui rôdaient autour du jet d'eau. Ils avaient une tenue militaire, Thabit bleu, le diapeau à plumes, l'épée et le baudrier. D abord, François les prit pour des chamberges. Mais, de l'autre coté du petit mur, de vrais chamberges jouaient aux boules sur le gazon brûlé. Le contraste était saisissant. Les rôdeurs ne pouvaient être que des sbires déguisés. Don Santiago les regardait aussi, non sans inquiétude. Gomme François, il n'avait d'autre arme que son épée. Subitement, il se leva, en s'exclamaut:

— Mais que nous veulent ces gens-là?...

V peine avait-il prononcé ces mots que plu- ^^leurs détonations retentirent. Atteint d'une balle ,«n pleine poitrine, don Santiago s'affaissa sur le

sol, tandis que François s'enfuyait en se cachant! derrière les acacias de la promenade. Mais les bandits coururent derrière lui. Ils brandissaient i de gros pistolets et tiraient un peu au hasard, en"; blessant les passants. La foule ameutée se mit à lancer des pierres contre eux. On les prenait' pour des chamberges, et, comme les MadrilèDes exécraient ces soldats tapageurs et pillards, ce fut contre la bande une ruée générale. Attirés par le vacarme, les vrais chamberges qui étaient ! là, jouant aux boules, se précipitèrent au secours ' de ceux qu'ils prenaient pour des camarades : la i confusion en fut prodigieusement augmentée, i

Cependant, au milieu du tumulte, à travers les ! groupes de combattants, les troncs d'arbres, les i bancs qu'il escaladait, François était poursuivi avec obstination par deux hommes qui, ajustant leurs armes, essayaient vainement de le viser. Un moment, il crut leur échapper. Des centaines de badauds, aifolés par les coups de feu, descendaient, en courant, la Carrera San-Geronimo. Se glissant dans la cohue, le fugitif réussit à atteindre les premiers degrés de l'escalier qui montait à l'église des Capucins, au bas de la Carrera. En ce moment, la bagarre refluait du Prado vers l'embouchure de cette grande avenue. La mêlée battait les murs du couvent, où les religieux achevaient les prières du Salut. De l'intérieur, il venait un grondement d'orgue qui dominait par intervalle les détonations et les vociférations de la multitude.

Alors, on vit un spectacle qui était assez fréquent dans le Madrid de ce tcmps-li\. Le portail (le l'église s'ouvrit au large, et, tout rutilant d'or dans la chape rituelle, le prieur dos Capucins parut, tenant à deux mains l'ostensoir. A de ccr-

lins jours, les rixes ou les émeutes populaires irrivaient à un tel degré de fureur et d'acharne- "nent homicide, que, seule, la vue du Saint Sa- •rement pouvait arrêter TelFusion du sang...

A l'apparition du soleil eucharistique, des cris ■ élevèrent aussitôt:

— A genoux ! A genoux !

Déjà, des files entières de spectateurs s'étaient )rosternées dans la poussière de la chaussée. Mais es coups de feu ne cessaient pas de s'entre-croiser. Une balle finit par toucher François qui chan- .jela sur les marches de l'escalier. Derrière lui, le prieur descendait les degrés, élevant très haut l'ostensoir. 11 se pencha sur le blessé, et, le soutenant d'un bras, l'enveloppant de sa chape, il tendit, devant lui, comme un bouclier, le Saint Sacrement. Le calme visage de ce vieux moine, transfiguré par l'adoration, exprimait une telle foi, une telle certitude de la Présence divine, que, de toute cette cohue enragée de blasphèmes et de carnage, des cris de terreur montèrent avec une exaltation croissante :

— A genoux! A genoux, les sacrilèges!... Quelques projectiles crépitèrent encore à droite

et à gauche du prêtre et de son fardeau. Quand il fut parvenu sur la dernière marche, toujours face à la foule, la custode éblouissante à la main, il entr'ouvrit sa chape : François s'écroula à ses pieds, dans une marc de sang.

C'était à peu près l'heure, où, à Villefranche, donya Inès de Llar, au milieu de tous ses atours, so préparait pour le bal.

LENDEMAIN DE FKTE

Dès les premiers jours d'octobre, les pluies diluviennes de l'automne s'étaient mises à tomber. Villefranche était sous l'eau. De la chambre haute, où elle couchait avec sa sœur et Bopa, Inès entendait la rumeur toujours plus assourdissante de la Tèt, grossie par les torrents de la montagne. La rivière coulait à deux pas de la maison, au pied du rempart, entrai uant des galets et des blocs de pierres qui s'entrc-choquaient dans son lit trop étroit, se hcîurtaient aux parois sonore^ de la muraille et du rocher, (^c grondement continu obsédait les oreilles et la pensée de la jeune (ille qui ne pouvait pas dormir. Suivant le.^ sautes de la bourrasque, il montait, baissait, pour rcprcmdre sur une note plus haute, et cet écoulement sans lin, dans ce fracas de lutte inutile, évoquait l'idée d'une [)uissance inexorable, à l.i marche l'atale et précipitée, qu'aucun pouvoii humain ne saurait détourner de sa route.

Au dehors, tout revêtait déjà l'aspect hivernal.

)es brouillards épais s'engouiFraient dans l'étroit orridor montagneux au fond duquel Yillefranche st resserrée, et jusqu'aux approches de midi, on le découvrait pas un coin de ciel. Des tas de bois t de pommes de pin s'amoncelaient devant les aves. Et, dans la rue, on voyait passer des bandes ie maçons qui redescendaient de la Gerdagne, yant terminé leur saison. Ils allaient de porte n porte offrir les sabots, les chausses et les bonets qu'ils avaient achetés dans la montagne, ous ces menus travaux de bois ou de laine qui >ccupent les journées et les soirées du montagnard cerdan bloqué sous la neige dans sa maison le granit et d'ardoise. On sentait déjà la gelée lans l'air humide, le recroquevillement frileux ;t la désolation de l'hiver qui approchait.

Pour résister à ces impressions pénibles, à 'tte détresse opprimante des choses et du temps, i fallait à Inès la présence de Louis de Parlan. ^]lle revivait véritablement chez sa tante, à heure de la tertulia, dès que le Lieutenant de ioi avait fait son entrée. Quant à lui, après ces • romesses solennelles, échangées dans la grotte, jour du bal, il goûtait comme la douceur ! une lune de miel. Il s'attardait à savourer cette it'ure délicate où l'on est sûr de la possession, ^ans que l'illusion soit encore déflorée. Maintenant, c'était Inès qui était pressée d'en finir. Devinant les résistances des siens, elle voulait au plus tôt leur poser la question de ce mariage, et, itn tout cas, affirmer sa volonté de rester libre. Pour cela, elle guettait une occasion propice, qu'une mauvaise chance semblait lui disputer [comme à plaisir.

Depuis plusieurs jours, donya Gracia et son rpère se montraient de fort méchante humeur.

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Us étaient soucieux, avaient de fréquents colloques, de longues discussions pour lesquelles ils s'enfermaient dans la chambre du second étage, le cabinet où Inès prenait ses leçons avec le Père Tautavel. Celle-ci ne savait que penser.

La vérité, c'est que, le surlendemain du bal, donya Gracia avait reçu de Paul Escape, le contrebandier d'Olette, la lettre écrite en toute hâte par François, à Alcala-de-Hcnarès, cette lettre où il la suppliait de se défier de M. de Parlan. Pourquoi cette défiance? François, à Barcelone ou ailleurs, avait-il appris quelque chose qui put justifier des soupçons à l'égard du Lieutenant de Roi? Ce dernier se doutait-il qu'un complot se tramait tout près de lui, presque en sa présence? Le jeune homme, dans son billet très laconique, ne donnait aucune explication. Ce qu'il disait était trop ou trop peu. Peut-être, après tout, n'y avait-il là qu'un simple conseil de prudence?... Don Carlos et donya Gracia se demandaient quel parti prendre. Pour chauj^er de conduite et d'attitude vis-à-vis de M. de Parlan, il paraissait bien qu'il fût trop tard. Comment se dérober maintenant, après l'avoir attiré, comblé de politesses, lui avoir ouvert leurs deux maisons, avoir bravé pour cela l'opinion publique?... Du moins on pouvait l'amener à cesser peu à peu ses visites chez donya Gracia. La tante d'Inès savait parfaitement que le Lieutenant ne venait à sa tertulia que pour les beaux yeux de sa nièce. Eh bien! c'était très simple : Inès n'assisterait plus à la tertulia!

Après s'élre concertée avec son beau-frère, la dame violente entreprit de morigéner sa nièce. Un beau matin, elle lui déclara brusquement:

— Ma chère, il me sembh^ que lu fais beaucoup trop de frais pour M. de Parlan!

La jeune fille se récria :

— Gomment! C'est toi qui m'adresses un tel reproche, après m'avoir engagée...

— Je t'ai dit qu'on peut être aimable, sans se jeter à la tète des gens !... Tu exagères vraiment ! Tout Villefranche clabaude sur toi, sur nous ! Il faut que cela cesse : tu ne viendras plus à la tertulia !

— Soit ! prononça Inès, je ne viendrai plus chez toi. Mais je dois t'avertir d'une chose, — et tu peux le répéter à mon père, — je n'aurai pas d'autre mari que M. de Parlan !

Elle s'attendait à des cris, à une explosion de colère de la part de donya Gracia. Mais celle-ci ne fut nullement surprise de ces propos. Elle savait très bien à quoi s'en tenir sur les sentiments de sa nièce à l'égard du Lieutenant de Roi. Elle se flattait même d'avoir fait naître cette petite intrigue amoureuse pour le plus grand bien de ses projets, et elle comptait la diriger et l'arrêter quand il lui plairait. Elle le signifia à Inès, d'un ton péremptoire :

— Ge que tu dis importe peu ! Tu épouseras don Esteban de Darnyus, comme tu le dois, et comme il est convenu !

Elle était tellement sure que l'inclination de la jeune lille ne résisterait pas à l'absence un peu prolongée de celui qu'elle aimait, — et surtout elle avait une telle confiance dans les vieilles traditions de caste et dans l'autorité paternelle !

Sur ces entrefaites, don Carlos parut, vieilli, courbé sur sa canne, traînant son infirmité avec le poids d'on ne savait quel remords. Quand donya Gracia l'eut mis au courant des dispositions d'Inès, il se redressa tout à coup, il éclata en invectives indignées :

— Eh ! quoi, c'est ma fille qui forme de tels desseins ! D'y avoir seulement pensé, tu devrais mourir de honte!... M. de Parlan ! Tu ne veux donc pas savoir à quelle race appartient cet homme? Ils nous ont vaincus, je le sais! Mais qu'ils nous laissent au moins nos femmes et nos lilles ! Ils nous ont déjà assez humiliés et dépouillés comme cela ! Ils nous ont pris nos terres ou nos revenus, ils vont arracher à ta tante le dernier lambeau de l'héritage de ton grand-père... Pendant vingt ans, ils nous ont traqués de village en village. Deux fois, nous avons dû nous expatrier, et toi-même tu es venue au monde en exil, à Barcelone, sous un toit qui n'était pas celui de ton père... Demain, peut-être, ton frère va se battre contre eux, comme je me suis battu moi-même ! Lors du dernier siège, j'étais sur le rempart aux côtés du gouverneur. J'ai failli mourir avec lui, emporté par les éclats du boulet qui l'a tué. Et, quand ils sont entrés dans la ville, pillant et brûlant tout, ils ont massacré le tiers des habitants. J'ai vu tomber, déchiquetés à coups de sabre, mes parents, mes amis d'enfance. Pendant deux jours, les ruisseaux de la rue ont été rouges de sang. Gomment veux-tu que j'oublie cela?...

Et, lançant h sa fille un regard terrible sous ses épais sourcils en broussaille, il prononça d'une voix tonnante, la main tendue d'un air solennel, comme pour un serment:

— Jamais !... lùitends-tu ? jamais !

Ecrasée et révoltée |iar cette scène, Inès eut la force de se ronlenir j)»>ndont toute la journée, sous les regards curieux ou ironiques de Bépa et

(le sa sœur. Mais, le soir, dans la chambre haute, (juand celles-ci se furent endormies, elle s aban- (lonna h toute sa désolation. La tête cachée sous son oreiller, elle étou M'ait ses sanglots, tandis que, de l'autre côté du mur, au bas du rempart, la rivière déchaînée donnait de la voix dans la nuit, enflait son grondement saccadé et sans trêve. Encore une fois, elle s'examinait, elle sondait sa conscience... Est-ce que, vraiment, (die était si coupable ? Si les choses avaient tourné ainsi, en était-elle seule responsable? Est-ce que sa tante et son père ne semblaient pas s'être donné le mot, pour l'encourager à cet iimour que, maintenant, ils maudissaient comme une abomination? Quand don Carlos attirait chez lui les officiers de la garnison, que donya Gracia ouvrait ses réunions d'amis au Lieutenant de Roi, quand elle l'accueillait, le sourire aux lèvres, la jeune fille pouvait-elle se douter que cela n'était qu'une feinte?... Et M. de Parlan lui-même pouvait-on le rendre responsable des méfaits ou (les crimes de sa nation? A quoi bon ranimer les vieilles rancunes et les vieilles haines? Vingt ans avaient passé sur tout cela. De part et d'autre, on voulait oublier le sang versé. Le Roi ne proclamait-il pas sans cesse son désir d'être le Père de tous ses peuples? Ne les conviait-il pas à la concorde, à l'oubli mutuel dos injures?...

Elle avait beau retourner en son esprit les griefs de don Carlos, elle ne parvenait point à considérer cet aimable et brillant officier de France comme un ennemi de sa race et des siens. Maintenant (ju'elle avait parlé, c'était h lui de désarmer, ou de forcer les résistances d'un père abusé. Mais, si réellement, elle ne devait plus le voir, elle hésitait à lui écrire, à lui faire part du

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refus de son père, dans la crainte de le décourager, de l'éloigner d'elle peut-être...

Pendant ce temps, le Lieutenant de Roi était obsédé de mille soucis qui le détournaient violemment de ses préoccupations amoureuses. Sans parler des embarras quotidiens de sa charge, que les circonstances difficiles multipliaient, une affaire extrêmement fâcheuse, quoique prévue, venait de surgir. Sur les ordres formels du ministre, il avait fait commencer par la maind'œuvre militaire la démolition du couvent des Franciscains. Le viguier Goromine, furieux de ne pas avoir l'entreprise de ces travaux, s'entendit avec le prieur, don Gaudérique de Junci, pour former opposition à l'arrêté royaL En fouillant dans les archives du couvent et de la viguerie, ils découvrirent un vieux cartulaire, en vertu duquel le terrain sur lequel était bâti le monastère appartenait personnellement au Roi d'Aragon, par conséquent à l'actuel Roi d'Espagne, son héritier. Le traité des Pyrénées ayant omis de régler ce point, il y avait là matière à litige... Et tout de suite, le Père de Junci s'était empressé d'en référer au Nonce de Sa Sainteté près le Roi Très Chrétien. Le Nonce demandait purement et simplement le retrait de l'arrêté, ou, du moins provisoirement la suspension des travaux...

Cette mauvaise querelle suscitait, dans Villefranche, une véritable effervescence populaire. Le viguier c^t le prieur n'avaient pas eu de peine à exciter contre le Lieutenant de Roi une population jalouse (le ses moindres privilèges et qui considérait cette démolition du couvent comme une insulte à ses droits les plus sacrés.

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Parlan et ses officiers se sentaient entourés d'une itmosphère de haine grandissante.

Ce fut sur ces entrefaites que le jeune homme tout la visite du Père ïautavel. Le savant Jésuite était en général fort réservé dans ses rela- :ions. 11 fréquentait peu de monde et, en dehors le ses fonctions sacerdotales, se montrait rarement en public, de sorte que sa démarche, surtout étant donné l'état des esprits dans la petite ville, prenait une signification toute particulière. Parlan comprit aussitôt que le Père tenait à lui apporter un témoignage de sympathie, en un moment où il avait contre lui Topinion unanime los habitants. Mais une autre raison encore Lvait dii inspirer sa démarche. Il n'ignorait pas Il s assiduités du Lieutenant auprès d'Inès et il ('tait secrètement favorable à leurs projets d'union. Mais il ne savait point le refus formel de Carlos de Llar. Son élève ne lui en avait rien dit. Seulement, depuis quelques jours, à la voir si abattue et désolée, il se doutait qu'elle avait un grand chagrin. Etaient-ce les hésitations de Parlan qui en étaient cause? Il le craignait. C'est pourquoi, incidemment, il fit au jeune homme un grand éloge de la famille de Llar, vantant surtout la beauté, la distinction, la finesse, l'intelligence d'Inès, insistant aussi sur les brillantes alliances de ces hobereaux catalans avec d'illustres maisons espagnoles. Enfin, Inès, un jour, serait riche, quand la Cour de Madrid aurait restitué à Carlos de Llar les biens que son beau-père, don Francisco Pasqual y de Ca- (lell, lieutenant général des armées de Calabre, avait acquis en Sicile et qui étaient sous séquestre depuis l'annexion de la Gerdagne et du Roussillon à la France...

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Mais lainoureux iriiiès n'avait pas besoin de ces raisons intéressées. Il était plus épris que jamais. Après bien des expériences de galanterie, où il avait engagé un peu de son cœur, il se' disait que, s'il devait se lier pour toujours, c'était avec cette entant, ou avec aucune autre. Un instinct profond l'avertissait que cette rencontre! était une chose unique dans sa vie. Sans cess il la revoyait comme le jour de leur premioi entretien, avec sa robe grise tout unie qui cachait ses petits pieds, sans autre parure que son mince collier de perles, les yeux baissé sous le bandeau lisse de ses cheveux blonds. Ce qu'il aimait en elle, ce n'était pas seulement sa beauté, son esprit, sa tendresse fervente, ni la droiture de ce caractère passionné, dont il n'avait pas encore eu le temps de sentir la fierté un peu sauvage, c'était une douceur mêlée de violence, une certaine qualité d'âme, entrevue, devinée à travers quelques gestes involontaires, quelques paroles ingénues qu'elle lui avait dites. Et il y avait encore en elle un autre charme qu'il n'arrivait pas à définir, mais qu'il sentait profondément, et qui tenait à sa race, à cette terre dure et lumineuse où il était, lui, un étranger.

A présent, depuis que la contestation élev< par le prieur des Franciscains menaçait de tour ner au tragique, il éprouvait, comme Inès, h besoin d'en finir, de sortir d'une situation é(iui voque, qui ne pouvait plus se [)rolonger. (]ett( querelle de couvent l'cxcédail. 13rusquement, serésolutions furent prises. Il allait insister aupn du Ministre pour se faire envoyer en Hollaiuli

OU en Alsace, — faveur qu'il sollicitait depuis le début des hostilités, — et, le plus tôt possible avant de partir, avant surtout que la guerre ne fût déclarée à l'Espagne, il demanderait la main d'Inès, qu'il emmènerait à Paris ou à Lyon.

Cependant il s'étonnait de ne plus rencontrer la jeune fille chez donya Gracia, qui, à toutes ses questions, répondait qu'Inès était souffrante. Comme tous ses visiteurs, la bonne dame lui témoignait une froideur dont il ne savait que penser. Etait-ce l'affaire des Franciscains qui lui valait cet accueil décourageant, ou bien donya Gracia, devinant les sentiments de sa nièce, voulait-elle écarter celui qui en était l'objet? Il s'interrogeait anxieusement, lorsque Brindamour lui apporta une lettre remise par Bépa. Inès s'était décidée enfin à lui avouer le refus de son père et à lui expliquer le motif de son absence prolongée.

Dans le même moment, une estafette arrivée à francs étriers de Perpinyan, remettait au Lieutenant de Roi un pli cacheté du secrétaire d'Etat de la guerre qui le mandait en toute hâte à Saint- Germain. Il s'agissait sans doute de fournir des explications au ministre sur l'affaire des démolitions et sur l'attitude du prieur et du viguier. Parlan se félicita fort de cette conjoncture qui allait lui permettre d'obtenir plus facilement le déplacement qu'il souhaitait. Immédiatement, il écrivit à Inès une longue lettre, oii les protestations les plus enffammées et les plus rassurantes lui étaient prodiguées, et qui se terminait par ces mots pleins d'une fougue toute juvénile : « Je pars demain, pour revenir bientôt vous chercher, et, s'il le faut, pour vous enlever... »

Le soir, chez donya Gracia, il exprima avec

une telle insistance le désir de saluer, avant son départ, <( Mademoiselle Inès », qu'il fallut bien envoyer chercher la jeune hlle.

Sous les yeux inquisiteurs de la tante et de toute l'assemblée, les deux amants durent se faire leurs adieux. Pour Inès, ce fut une minute tragique. Malgré toute la passion et toute la force persuasive que Louis sut mettre dans son regard et dans le serrement de sa main, elle s'affolait de ce départ si soudain et si imprévu : « Ah! si c'était pour toujours!... »

Et, encore une fois, la terrible histoire du Père Gaudérique repassa devant son imagination : entre la double rangée de cierges, la nonne de San Placido, ensevelie vivante dans son amour impossible...

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