LE COMPLOT
La nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et l'Espagne n'excita dans Villefranche aucune émotion : il y avait si longtemps que l'état d'hostilité existait entre les deux paysl
Cette nouvelle, déjà vieille d'un mois pour le moins, n'y parvint qu'à la fin de décembre. Elle trouva la petite ville endormie sous la neige, plongée dans son habituel assoupissement hivernal. On se sentait si bien détendu par la nature et par les rigueurs de la saison qu'on ne redoutait aucune attaque de l'ennemi. La garnison était réduite à cent hommes au plus. La plupart des ofliciers se trouvaient en congé de semestre, et c'était le capitaine de Jumeau qui remplissait momentanément les fonctions (le M. de Parlan, appelé d'urgence auprès du ministre, depuis plus de six semaines. Tout le monde savait que la grande partie devait se jouer dans le Nord. Pendant quelque temps, à l'automne, on avait pu craindre une attaque
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brusquée des Frant;ais, cette attaque habilement annoncée pour empêcher l'Espagne d'envoyer des régiments en Flandre. Il était trop clair, à présent, que ce n'avait été qu'une feinte. La vérité, c'est que les deux pays, occupés ailleurs, n'avaient pas d'hommes ni d'argent à gaspiller sur la frontière des Pyrénées. Tout se bornait, comme auparavant, à des razzias et à des escarmouches sans conséquences, du moins jusqu'à la reprise d'armes printanière. Mais, au printemps, les deux adversaires seraient- ils plus capables d'engager une action importante en Catalogne? Les gens de Villefranche se montraient sceptiques ou pleins d'indifférence.
Inès, au contraire, voyait avec effroi cette nouvelle rupture entre les deux couronnes, — et cela d'autant plus que sa famille s'en réjouissait secrètement. Depuis le départ de Louis- Hector, elle vivait dans une inquiétude mortelle, qui s'exaspérait, à mesure que se prolongeait l'absence du Lieutenant. Reviendrait-il jamais? i N'allait- on pas l'envoyer dans quelque pays j lointain, où l'on se battait, où il resterait peut- I être pour toujours?... Et voici que cette déclara- ' tion de guerre mettait le comble à ses angoisses. Sans nul doute elle raviverait les vieilles haines j et les vieilles défiances entre les nouveaux occupants du pays et ceux des habitants qui restaient hdèles, dans le fond de leur cojur, aux anciens maîtres. Tant que la paix régnait, du ji moins olficiellement, entre la France et l'Espagne, les siens pouvaient, à la rigueur, accepter une union entre elle et M. de Parlan. L'obsti- I nation de Carlos de Llar pouvait se laisser fléchir, son ressentiment s'apaiser. Maintenant que c'était la guerre, que ses parents étaient d'un
côté et celui qu'elle aimait, de l'autre, il ne restait plus d'autre recours que la fuite, — l'enlèvement, comme il le lui avait dit. Mais en venir là, quelle douloureuse extrémité et combien contraire à ses habitudes d'obéissance et de discipline familiale !
Pourtant, — elle ne le voyait que trop, — aucune conciliation n'était possible, à moins d'un miracle qui eiit change les Times des siens. Ce changement était bien improbable. Depuis Taveu de son amour, son père lui témoignait une sorte d'aversion. Sa sœur se moquait d'elle, sa tante ne cessait de la tourmenter pour qu'elle répondît aux épîtres galantes de don Esteban de Darnyus, — et, récemment, elle lui avait fait une scène affreuse parce qu'elle refusait avec persévérance les cadeaux de son ridicule fiancé. Sa ' seule confidente était Bépa, à qui elle ne pouvait pas tout dire, — Bépa qui, pour faire oublier les origines de sa mère, dénigrait les Gavatches, ce qui ne l'empochait pas de se laisser courtiser, comme si de rien n'était, par l'irrésistible Brindamour.
Le Père Tautavel, aussi, savait lui offrir des consolations opportunes. Ne fût-ce que pour en multiplier les occasions, elle aurait bien voulu l'avoir pour son confesseur. Mais comment rompre avec le Père de Junci qui était le confesseur de la famille, pour ainsi dire, de fondation? Elle se sentait déjà assez coupable envers les autres traditions de ses consanguins, sans briser encore avec, celle-là.
Des jours lamentables se succédèrent pour elle, dans la salle commune, autour de la monumentale cheminée à manteau, au milieu d'une hostilité toujours latente et qui se manifestait
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au moindre prétexte. Ou bien c'étaient des nuits d'insomnie dans la chambre haute qui lui servait de dortoir et oii elle pleurait son abandon, tandis que la Tèt, au pied du rempart, faisait son bruit terrible de cataracte. Elle ne trouvait d'autre allégeance à sa peine que décrire de longues lettres à Louis de Parlan, dans la salle d'étude, où elle réussissait à s'isoler, même après que le Père ïautavcl était sorti. Brindamour, par amitié pour Bépa qui n'omettait aucun prétexte de se rencontrer avec son galant, portait ces messages à M. de Jumeau, lequel les faisait parvenir, aussi régulièrement que possible, à son ami, par des courriers militaires. Parlan lui répondait, de loin en loin, en de laconiques billets. Sans cesse il changeait de résidence. Tantôt il était à Paris, d'autres fois à Versailles ou à Saint-Germain, car il suivait la Cour et le ministre dans leurs déplacements. 11 se disait « très occupé », sans préciser quel genre d'affaire le retenait si longtemps, et invariablement il terminait en annonçant son retour prochain. La raison de cette absence prolongée, c'est que M. de Louvois, utilisant sa connaissance de toute cette région pyrénéenne, élaborait avec lui un plan de campagne pour le printemps, plan qu'il retouchait ou bouleversait sans cesse, avec sa manie tatillonne de préparer les opérations jusque dans le plus petit détail. A cause de sa compétence en tout ce qui touchait à la Catalogne, le ministre refusait plus que jamais au jeune officier de faire droit à sa demande, en l'envoyant en Flandre, mais il lui promettait le grade de mestre de camp, dès la prochaine entrée en campagne. Louis- Hector se consolait de ces contretemps par la certitude qu'il avait ainsi de
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revoir Inès et d'arriver, coûte que coûte, à la réalisation de ses projets. Il le lui écrivait en quelques phrases brèves et joyeuses. La jeune fille vivait, pendant des semaines, à la lueur réchauffante de ces promesses...
Et puis les lettres du Lieutenant se firent plu» rares, cessèrent enfin. Elle connut l'extrême fond de la désespérance. Toute espèce de mauvais doutes empoisonnèrent son esprit et son cœur. Elle en vint à soupçonner même la sincérité de celui qui, si solennellement, lui avait donné sa parole. Jamais, pendant ces longs hivers de Villefranche, dans la désolation de cette bour* ^ade perdue au fond de son entonnoir montagneux, elle n'avait éprouvé une pareille détresse. L'heure la plus navrante de ses tristes journées, celle où elle pensait mourir de sa solitude, de l'horreur des choses et des êtres, c'était h la tombée du crépuscule, lorsque, dans la chambre noyée de ténèbres, derrière la petite fenêtre romane embuée de froid, elle entendait les soldats ivres, qui sortaient du Cœw volant^ chanter à tue-tête :
Ditcs-iious donc, la belle, Où donc est votre mari?
— Il est dans la Hollande, Les Hollandais Font pris...
Si c'était vrai pourtant, quil fût là-bas dans le Nord, dans les grandes plaines glacées où l'on se battait!... Et, au bord duu cliamp couvert de neige, elle voyait le cadavre gisant à l'abandon, roidi et livide sous la lune...
Elle se torturait ainsi depuis des jours et des jours, lorsqu'il Liniproviste François reparut. 11
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iirriva un soir, un peu après le couvre-feu. De la grande salle où l'on se pressait encore autour de l'âtre, on entendit le cri de Bépa qui était
[ descendue aux coups de marteau pour retirer les verrous et pousser la barre du porlail. Et, lout de suite, François entra derrière elle, botté jusqu'aux cuisses, enveloppé dans une hongreiine dont le col relevé ne laissait voir que ses oux brillants d'un éclat farouche, presque sauvage, et secouant son bonnet à longs poils tout scintillant de givre. C'était dans la première semaine de janvier. La neige montait si haut dans les rues que, pendant deux jours, les habitants avaient été prisonniers dans leurs maisons. Encore une fois, la petite ville, ensevelie au fond de son entonnoir, était coupée du reste du monde. C'est pourquoi l'apparition inopinée de François de Llar eut quelque chose de si saisissant pour tous les siens. Par quel chemin avait-il pu venir, à cette époque de l'année où tous les passages des montagnes sont à peu près impraticables? Sans doute il y avait fallu la hardiesse de son ^uide, le fameux Paul Escape, le roi des « traboucayres », qui connaissait toutes les pistes de la région, ce casse-cou qui se riait des avalanches
L comme des précipices.
f|i Néanmoins les difhcultés ordinaires de la route, encore accrues par celles de la saison, avaient
, , singulièrement retardé le retour du jeune homme. Comme, en outre, il tenail à i)asser par Barcelone, a lin de se concerter avec le vice-roi de Catalogne, le comte de San-German ; et comme il était revenu par Puycerda, alin de prendre des dispositions analogues avec le gouverneur de la place, il perdit ainsi beaucoup de temps. D'accord avec ces deux personnages, il avait arrêté tout un plan
d'opérations. Devant l'inaction des Français, laquelle, selon toute apparence, allait se prolonger indéfiniment, on s'était rejeté sur le projet primitif qui consistait à envahir, au printemps, le Roussillon et la Gerdagne. Un corps d'armée s'avancerait sur Bellegarde et le col de Perthus, tandis qu'un autre, parti de Puycerda, s'engagerait, par la plaine cerdane, dans la direction de Villefranche, où don Francisco de Llar, commandant! en chef pour Sa Majesté Catholique, opérerait sa^ jonction avec les troupes espagnoles. Sans doute f le nouveau colonel n'avait pas de régiment. Maisi il se croyait sûr de réunir des volontaires par mil- i liers et il rentrait d'Espagne muni de tout ce qu'il \ fallait pour acheter des hommes et des cons-« ciences. Il avait des lettres de change pour lesl usuriers génois de Perpinyan et Paul Escape ve- î nait de conduire à l'écurie deux mulets chargés ' de numéraire. Appuyé sur l'or espagnol et tout fier de son nouveau grade, François se sentait, lui aussi, un personnage, un chef. 11 était un i autre homme.
Son père et toute la famille en eurent immédiatement l'intuition, rien qu'à la façon dont il entra i et dont il salua les siens. Inès en fut plus pro- ' fondement frappée. Lorsque son regard croisa I celui de François, elle tressaillit, comme si ' c'était sa destinée qui, tout à coup, se dressait là, devant elle, sur le seuil de la porte, sous les traits de cet homme jailli brusquement des té- ' nèbres et de la froidure du dehors, cet être fait I de sa chair et de son sang, si passionnément aimé, hier encore, et dont elle ne reconnaissait plus le ! visage. Il la baisa mollement au front, et aussitôt, 1 au contact de ces lèvres glacées, elle comprit que, I désormais, il y avait entre eux quelque chose '
infranchissable. Certainement, il savait déjà e qui s'était passé. Sa haine pour le Français u'était M. de Parlan, elle la sentait déborder ans ses moindres paroles, dans toute l'expression
e son visa^i'e.
Le lendemain, après qu'il eût parlé avec son
re, elle constata chez lui un redoublement de I uideur, une sorte de rancune et d'inimitié qui vaient peine à se déguiser? Pourtant, il ne lui isait rien, il semblait gêné avec elle, comme si, ai aussi, avait quelque chose à se reprocher, nés était consternée de ces dispositions. Elle les éplorait d'autant plus qu'à de certains moments lie avait souhaité le retour de François, avec espoir que ce frère chéri lui apporterait son aide t son réconfort habituels. Depuis sa plus petite nfance, n'était-il pas son protecteur, son ami, on seul confident? Sans doute il n'aimait pas
^ Français et il était probable qu'en M. de
arlan il détesterait non seulement le soldat, le
iitur adversaire, mais l'homme qui lui disputait
allection de sa sœur. Et pourtant, à cause de la
ndresse qu'il lui avait toujours témoignée, Inès '■ disait qu'il lui serait sans doute moins difficile e fléchir son ressentiment que celui de son père, i quelqu'un dans la famille pouvait accepter ette union par pitié pour elle, c'était François. It voici qu'il revenait, somblait-il, avec une rovision toute neuve de haine, avec un besoin
agitation belliqueuse qui ne pouvait qu'être ineste à son amour. Elle ignorait ce que médi- . lit son frère, ce qui se tramait autour d'elle. Mais, ncore une fois, elle se sentait enveloppée par ,11e ne savait quelles forces obscures, qui travaillient sans relâche et dont elle était le jouet. Ce etour inopiné de François suscitait en elle les
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plus sombres pressentiments. Peut-être que d( événements sinistres étaient proches...
En tout cas, le futur lieutenant général d( armées de Sa Majesté Catholique, en RoussilloJ entendait pousser vigoureusement les chose^ Après de nouveaux entretiens avec le vice-r (le Catalogne, le comte de San-German, il élèi parti débordant de confiance et d'enthousiasm Ces deux vrais soldats se comprenaient et s*ei tendaient à merveille. Maintenant qu'il était sor des difficultés misérables contre lesquelles s'était si longtemps débattu, qu'il n'avait plus s'user en luttes mesquines pour un avenir toi jours incertain, François de Llar prenait con cience du rôle qu'il était appelé à jouer, pouvait être un rôle de premier ordre, si réussite du complot achevait de le mettre en li mière. Désormais les petits mobiles intéressé qui, tout d'abord, avaient pu iniluencer s conduite, passaient pour lui au second plai, disparaissaient dans la grandeur de Tœuvi à accomplir. En face de la France envahi? santé et fortement gouvernée par une mai unique et autoritaire, il s'agissait d'assurer | salut et l'unité de l'Espagne. Sous peine de 1 voir tomber au dernier rang, ceux (jui la dir, geaient devaient essayer de reprendre la ti\cb commencée par Charles-Quint, cette tâche qu r^hilippc II n'avait pu achever, où le comto-ni: Olivan'^s s'iUait tragiquement brisé. Pour lu dans ce petit pays d au delà des monts, il alla exploiter i'égoïsmc provincial au profit ilu poi voir monarchique. Sans doute les Barcelona regimberaient à la seule idée d'une nouveli campagne. Ces gens, qui bénéficiaient beaucou plus que tout le reste du royaume de l'empii
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colonial créé par la moiuirchie, qui écumaieiit la Méditerranée occidentale devenue un lac espa- LTRoI, ces marchands refusaient leurs subsides à i i grande force nationale dont vivait et qui proi^eait leur commerce... Eh bien, on se passerait leur assentiment, voire de leur concours. Si ux-là refusaient de marcher, en revanche les talans du Roussillon n'attendaient que le preier succès des troupes royales pour faire cause '•mmune avec elles!...
Jamais d'ailleurs les chances n'avaient paru plus favorables pour un soulèvement général du |i;iys. Le mécontentement augmentait tous les iirs contre l'administration française. Sans -se les petits nobles de la contrée se voyaient iitester leurs titres avec les privilèges qui y lient attachés. Outre des raisons semblables, ;o clergé nourrissait des griefs tout particuliers contre la France, qu'il continuait d'accuser d'hérésie, sous prétexte qu'elle prenait à son service l<'s protestants, comme le maréchal de Schomrg, ou qu'elle avait des alliés huguenots comme >; Suédois ou tels principicules allemands. Quant M!x paysans, ils étaient plus furieux que jamais litre la gabelle. Le minot de sel coûtait le prix l)uleux de trente-deux réaux d'argent. Dans les turages du Contient et du Vallespir, les trouaux sevrés d'herbe salée dépérissaient. La laine 'e par les paysans n'alimentait plus les ateliers i>' tissage épars dans la région. Et le cri était aiversel contre les vexations, vraies ou fausses, s gabelous. Récemment, à Odello, les agents du c avaient détruit des provisions entières de salisons apprêtées avec du sel frauduleux. Rien "' pouvait être plus douloureux qu'une telle :rte pour les pauvres gens de la campagne.
Cette destruction de leur travail, cette perte d'une chose qui leur avait tant coûté, cela prenait à leurs yeux les proportions d'un attentat monstrueux, d'un véritable sacrilège.
François, qui n'ignorait rien de tout cela, se hâta de mettre à prolit ces fureurs antifrançaises. Dès le lendemain de son arrivée à Villefranche, il reprit contact avec ses principaux affidés, d'ailleurs avertis de son retour par le contrebandier, Paul Escape. 11 alla voir à Olette deux vieux soldats espagnols libérés du service, ces deux frères qu'il traitait de « héros », Pierre et Jé-i rôme Prats, — le premier ancien capitaine, le second alférez dans un régiment qui avait servi en Sicile sous les ordres de son aïeul, don Francisco Pasqual y de Cadell. Puis il alla relancer, dans son manoir de Nyer, le fameux Carlos d( Banyuls, fils de rebelle et toléré par le gouvernement français, quoique conspirateur endurci. 11 lui lit miroiter, pour réchauffer son zèle, le titre de gouverneur de Perpinyan, peut-être dei vice-roi de Catalogne. A son ami Emmanuel Descatllar il promit la baguette de viguier du Conflent. l'érection en baronie de sa terre seigneuriale Mais ce dévoué Pylade n'avait pas besoin de co^ excitations ambitieuses pour agiter les paysan^ dans toute la Basse-Cerdagne : pour qu'il marchât il suffisait que François lui dit de marcher. A Villefranche, celui-ci était en conciliabule continuels avec En' Fort, le médecin. Francise Soler, le consul en second, — et aussi et surtou avec le Père Gaudérique de Junci qui était l'ànK mystérieuse du complot.
Mais, quand il voulut obtenir l'adhésion de propriétaires et de la noblesse de la Plain» l'rançois se heurta aux mêmes difficultés qu'a
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vant son départ pour l'Espagne. Dans le plus iirand secret, il se rendit à llle avec l'espoir d'y recueillir les signatures dont il avait besoin pour prouver au gouverneur de Puycerda, comme au vice-roi de Catalogne, qu'il avait derrière lui un grand nombre de partisans prêts à entrer en cami pagne. 11 fut reçu d'une façon assez embarrassée i par tout le clan des Darnyus et même par son futur beau-père, don Sébastien de Tagarit. En vain exhibait-il le brevet de colonel qu'il avait 'en poche, prodiguait-il à chacun les promesses les plus éblouissantes, ces bons gentilshommes se montraient peu convaincus et finissaient par se dérober. Don Sébastien lui déclara même assez rudement :
|| — Un brevet de colonel, c'est très bien ! Mais où est votre régiment?... Quant à ces magnifiques ' promesses, nous voudrions voir une lettre royale qui vous accrédite, qui vous donne pleins pouvoirs en ce pays...
\ François se récriait, traitant cette défiance d'injurieuse pour lui, prétextant qu'une lettre royale ; pouvait être saisie par l'ennemi, au cas où il lui 'arriverait malheur, qu'il fallait autant que pos- ! sible sauvegarder le secret du complot : ces rai- ' sons touchaient peu des hommes de la campagne naturellement méfiants et peu enclins à courir les ' aventures.
A Villefranche, il sentit les mêmes hésitations chez les notables, en dehors du petit cercle qui se réunissait chez donya Gracia. 11 visita les prin-
• cipaux d'entre eux. En'Magi de Tord, le person-
• nage le plus important de la ville, un ami de son père, presque un parent, qui avait servi de témoin à sa sœur aînée lors de son mariage avec un avocat de Perpinyan, le docteur Jean Garau;
et il s'aboucha aussi avec les Revertcr qui possédaient la plus belle maison du faubourg, avec les riches Solanell, qui exploitaient les forges et les mines de Sahorre, qui, dans tout le pays, avaient des entrepôts de bois, de fer et de charbon. Devant ces gros marchands, tous gens prudentissimes, comme devant les autres pareurs ou tanneurs d'Olette, de Villefranche et de Prades, oc ne pouvait aborder directement le sujet brûlanl de la révolte. François dut tâter préalablement le terrain et procéder par insinuations très discrètes. Un jour que, chez don Magi de Tord, il rappelait les excès de la répression française, Ion du siège de Villefranche, le maître de maison rétorqua :
— Croyez-vous que vos Espagnols aient ét^ plus doux, lors du soulèvement de la Catalogne?... Interrogez un peu votre père: il vous dira qu'à Perpinyan, le gouverneur ht bombar^ der la ville par les canons de la citadelle. Malgrt' revenue, qui, au risque de sa vie, était sorti do la cathédrale, le Saint Sacrement dans 1rs mainsl pour s'interposer entre ses ouailles et les Castiln lans, le tir ne cessa point. Des quartiers furenl démolis par les bombes, des potences étaient dres-i sées à rentrée de chaque rue ! Le carnage durn trois jours!... Si les jeunes gens ne savent pas. les vieux se souviennent !
— Sans doute ! concéda François : je me méfie, comme vous, des Castillans. Mais supposons une guerre heureuse contre la France, nous pouvons, avec l'appui des Barcelonais, reconquérir nos cou-i tûmes et nos privilèges...
— Les Barcelonais ne pensent qu'à eux! li! don Magi. Après avoir attiré sur nous l'invasion étrangère, ils ne nous ont point consultés pou>
'onclure leur paix avec Madrid. Suivant leur inérêt, ils nous livrent tantôt aux Espagnols, tanôt aux Français... Et rappelez-vous que nous l'avons jamais fait bon ménage ensemble î Sous a domination castillane nous avons failli partir ;n guerre contre Barcelone, pour mettre fin à fodieuses vexations...
i François n'avait pas le temps d'écouter des réiriminations de ce genre, qu'il estimait tout à lait inopportunes. D'ailleurs ces vieilles rancunes •enaces l'exaspéraient, parce qu'elles entretelaient la division dans le pays. 11 jugea inutile l'insister auprès des notables, ses compatriotes. Néanmoins, l'impression que lui laissèrent ces Hturgeois circonspects, comme les petits nobles rille, et les propriétaires de la Plaine, c'est qu'en
- de conflit, tous s'empresseraient de passer du
• ' du vainqueur, quel qu'il fût. Il était donc
■férable de ne pas les brusquer.
Auprès des paysans, il réussit beaucoup mieux, toujours prêts à suivre quiconque leur promctnit l'abolition des taxes et des impôts, ils écoulient, avec des frémissements de colère, ce capitaine catalan, ce gentilhomme campagnard -<u de leur terre et de leur race, vivant de ' ur vie, qui exprimait si bien leurs désirs et 'urs ressentiments, en invectivant la gabelle t les gabelous. L'affaire d'Odello avait mis 'n ébullilion tout ce coin de la Cerdagne et lu Haut-Gon fient. Mais la propagande recrutait .es plus nombreux adhérents parmi cette pomlation flottante de muletiers, de contrebanliers, de vendeurs ambulants, qui vont et iennent sans cesse à travers ces régions monidgneuses. Paul Escape, le « traboucayre » et surout les deux frères Prats, Pierre et Jérôme,
étaient excellents pour ce genre de racolage. C< deux vieux soldats, redevenus des paysans dai leur village natal, savaient comment il faut pa 1er aux rustres et aussi à des traîneurs de gran( chemins, à des soudards sans scrupules. Eu: mêmes avaient été des aventuriers extraord naires, moitié héros, moitié bandits. Ils s'étaiei battus dans tous les pays de l'Europe et mên du Nouveau monde. Capturés par des pirat( algériens, ils avaient pris leur revanche sur h galères de la Religion, s'étant engagés au servie de rOrdre de Malte et ayant fait un peu partou, sur les côtes d'Afrique, de belles brûleries et cl beaux égorgements d'infidèles. j|
Désœuvrés depuis la Paix d'Aix-la-Ghapell« Pierre et Jérôme rongeaient leur frein, ne poi valent tenir en place. Cette conspiration les rei dait à leur vraie nature, à leur existence moi vementée et périlleuse d'autrefois. Pierre, pli diplomate, était continuellement envoyé pi François de Lllar en ambassade auprès du goi verneur de Puycerda, auquel il apportait d« listes de conjurés, afin de justifier ses demande de subsides. A travers les pistes douteuses, h cols obstrués par les chutes de neige, esquivan au risque de sa vie, les mousquets des poste d'observation, il revenait avec sa sacoche bourn de ducats. Dans ces pauvres cantons pyrénéen où le numéraire était si rare, l'or espagnol, bel or reluisant débarqué par les galions de Indes, exerçait une véritable fascination au> bien sur les paysans sédentaires et craintifs i l'autorité que sur les camps volants prêts à toi les coups de mains. Bientôt François de Llar ^ flatta, avec ses émissaires, d'entraîner toute masse paysanne.
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Grisés par ces succès faciles, ils en arrivèrent I à négliger les moindres précautions. Paul Escape se pavanait dans les villages avec un superbe fusil à rouet qui avait remplacé sa vieille arquebuse. La pipe à la bouche, il étalait une culotte de velours bleu et une baratine de laine rouge toutes neuves. Un jour, sur la place d'Olette, il aborda un patron cloutier, qui avait du bien, un certain Rafaël Sudre, et, après avoir essayé de Tendoctriner et de lui faire donner son nom pour le complot, il lui glissa dans la main une poignée de ducats :
— C'est pour toi et tes apprentis ! lui dit à l'oreille le « traboucayre ». Vous boirez à la santé de don Carlos, notre seigneur!...
Mais le cloutier, peureux, redoutant les regards des passants, les dénonciations des jaloux, repoussa l'argent :
— Non, Paul! Ce serait mal!...
— Prends garde ! lui chuchota « le traboucayre » avec un air terrible : si tu refuses, on brûle ta maison ! Et si tu dis un mot, tu feras connaissance avec l'instrument que j'ai là pendu à mon épaule !...
Affolé, Rafaël se sauva comme s'il voyait déjà le canon du beau fusil neuf braqué contre lui. Naturellement, l'incident ne passa point inaperçu, et, dans Olette, il excita une foule de commentaires.
François de Llar en fut instruit. 11 apprit aussi que le viguier, Pierre Coromine, atfrontant la pluie, la neige, le verglas, évoluait à petit bruit dans le Haut-Conilent et le Capcir. Sous prétexte d'inspecter les localités soumises à sa juridiction, celui-ci se renseignait effectivement auprès des paysans sur les allées et venues de François et
de ses afficlcs. Il ne savait encore rien de pre'cis. Mais l'attitude bizarre de donya Gracia, les déplacements continuels de son neveu lui avaient donné Téveil. Il entrevoyait une belle occasion d'assouvir ses vieilles haines contre des gens qui le méprisaient, d'arrondir ses domaines aux dépens de la famille de Llar et peut-être, par ricochet, d'atteindre M. de Parlan, pour le punir de s'être mis en travers de ses petites intrigues municipales.
François, qui n'attendait rien de bon du viguier, jugea qu'il fallait décidément se hâter, si l'on voulait prévenir l'ennemi.
Pour le premier dimanche de février, il convoqua au château de Nyer, chez don Carlos de îJanyuls, les principaux chefs du complot. Dissimulé dans un repli d'une vallée étroite et tortueuse, à deux pas de la frontière espagnole, dans une région d'accès toujours difficile et plus encore en hiver, le castel du baron de Nyer était tout désigné pour une réunion de conspirateurs. Sur les instances et d'après les conseils de François de Llar qui s'était entendu au préalable avec le vice-Roi de Catalogne et le gouverneur (le Puycerda, des résolutions définitives furent adoptées par l'assemblée.
D'abord, François énuméra les volontaires qui avaient promis formellement leur concours. Pour lui, il en avait recruté vingt-cinq dans ses terres de Mar. Don Carlos de Banyuls en amènerait douze de i\yer. Paul Escape affirmait qu'on pouvait compter sur dix hommes d'Olette. Jérôme Prats en avait enrôlé douze dans les environs de cette dernière hjcalité. Il en viendrait dix de Fulla, douze de Py, dix de Vernet, dix de Prades, vingt (le Sahorre, et enfin il s'en trouvait à
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Villefranche une vingtaine, qui étaient absolument sûrs. En ajoutant les chefs, cela ferait environ cent cinquante hommes, ce qui était plus que suffisant pour réduire la petite garnison de Villefranche, laquelle, pour l'instant, ne comptait pas cent hommes.
Quand le moment serait venu, on s'arrangerait pour éloigner de sa résidence le viguier Coromine: on susciterait pour cela quelque mutinerie dans un village perdu, ou on mettrait le feu à une de ses fermes. En son absence, Francisco Soler, le Consul en second, qui était très dévoué à la cause, fermerait les yeux sur les agissements des conjurés à l'intérieur et aux environs de la ville. Lui-même cacherait dans sa cave une douzaine d'hommes. D'autres groupes se réuniraient nuitamment dans la maison d'En'Fort, le médecin, dans celle de Donya Gracia et enfin au Portalet, chez Carlos de Llar. D'ores et déjà, des armes étaient dissimulées dans les écuries ou les greniers sous des bottes de paille ou de foin, derrière des sacs de farine. Cette poignée de gaillards résolus aurait tôt fait de s'emparer des portes et des poternes. Hors de la ville, cent de leurs camarades, embusqués en divers endroits de la vallée de Fulla, se rassembleraient à un signal convenu pour leur prêter main-forte, tandis que les troupes espagnoles, se glissant le long de la Têt, par le défilé de Las Llansas, marcheraient sur la forteresse. Enlin, François avait songé à tirer parti de la Cova Bastera. Depuis le bal fameux donné par M. Le Bret dans les grottes du souterrain, la curiosité publique, qui l'avait oublié depuis longtemps, recommençait à s'en préoccuper. Paul Escape avait retrouvé une issue toujours praticable, laquelle débouchait sur la
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vallée de Vernet. II fut convenu que deux cents Espagnols, enrôlés par le comte de San-German, vieux soldats pour la plupart, s'introduiraient \ par cette issue dans les galeries du souterrain, i dont les portes donnant sur les fossés de Villefranche seraient ouvertes ou enfoncées par , des conjurés désignés à cet effet. Ces deux cents mousquetaires, tous habiles tireurs, appuieraient ! du côté de la France les troupes, parties de ! Puycerda, qui s'avanceraient du côté de l'Es-] pagne... I
— Messieurs, conclut François, nous avons choisi la date du 17 mars pour ce coup hardi autant que sûr. Ce jour-là, c'est le samedi de la Passion. Je vous promets que la semaine d'après nous chanterons à la Paroisse une belle messe de Pâques !
Et il montra que tous les détails de l'opération avaient été prévus dans la plus grande minutie, il donna de telles précisions sur l'état des forces ' françaises et en particulier sur l'infériorité de la j garnison de Villefranche que personne, parmi les rustres qui l'écoutaient, ne douta plus du succès. L'or espagnol brillait comme un soleil à l'horizon de tous les espoirs. On se sépara en criant :
— Que Dieu garde don Carlos, notre Roi et Seigneur ! . . .
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