DANS LA CAVE DU PORTALET
Pendant ce temps, les jeunes filles de Villefranche s'entretenaient à mots couverts de Tétrange maladie qui semblait miner donya Inès de Llar. A l'église paroissiale ou dans la l'hapelle des Franciscains, tout le monde remarquait son effrayante pâleur, l'éclat fiévreux de ses yeux, qui transparaissaient à travers sa mantille et qui lui donnaient un air de statue
I voilée, l'apparence d'une ombre errante et douloureuse. Visiblement elle dépérissait. Et il n'était personne, dans la petite ville, qui ignorât la cause de ce chagrin mortel. L'absence de
I M. de Parlan durait toujours. On disait qu'il venait d'être chargé d'une mission en Flandres, en attendant son retour à Villefranche, lequel
I était annoncé comme imminent. Mais ce retour
II paraissait devoir s'ajourner longtemps encore.
Inès savait pourtant, grâce aux indiscrétions de Brindamour fidèlement transmises par Bépa,
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que M. de Jumeau, le Lieutenant en second, comptait fermement sur l'arrivée prochaine de son ami. Néanmoins, le silence persistant de Louis-Hector la frappait de plus en plus comme un mauvais présage. Là-haut, dans le Nord, les Français devaient être en bien mauvaise posture, puisqu'ils avaient besoin de tous leurs ofliciers. Cette pensée la consternait. Sans en avoir très nettement conscience, elle en venait presque h confondre son sort avec celui de la France. Il fallait que le Roi Très Chrétien fût vainqueur pour qu'elle pût épouser M. de Parlan. Si les Espagnols rentraient jamais en Roussillon, c'en était fait de son amour... Le Père Tautavel, qui savait trop ce qui tourmentait son élève et qui n'osait pas aborder directement ce sujet avec elle, essayait de lui suggérer des motifs d'espérer. Chaque matin, avant de commencer sa leron, il s'efforçait de la réconforter, en lui rapportant de bonnes nouvelles.
Il lui répétait que la victoire du Roi étail certaine. Si, en ce moment, il devait se mesurei' contre tout un monde d'ennemis, il finirait tôt ou tard par triompher d'eux. Cela était sûr ! Jamais plus la tranquillité des frontières ne serait troublée... Inès, à ces propos, secouait la trte, d'un air mélancolique. Elle regardait le Père, avec des yeux suppliants comme si elle voulait l'obliger h sortir de sa réserve, l'amener peut-être à intervenir en sa faveur. Et ces regards muets signifiaient très clairement : « Que m'im porto après tout, cette belle victoire, si celui que j'aime doit donner sa vie pour votre Roi, ou, ce qui est pire encore, s'il m'ouf>lie liVbas, dans ce Paris, d'où il ne se liAte point de revenir... »
Le Père comprenait très bien ces cruelles
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réticences. Si compatissant qu'il fût à la peine de la jeune fille, il la désirait forte pour toutes les agonies possibles. Un jour, comme s'il répondait au cri de cette âme en détresse, il lui dit brusquement :
— Et quand cela serait?... Même si les pires épreuves vous menacent, vous devez être prête !
Et cet aimable religieux, rompu à toutes les duretés (le Tascétismc intérieur, ajouta, avec une autorité ferme et douce :
— Ma fille, je vous connais. Vous êtes fiêre, trop fière peut-être de votre race et de votre sang ! Ne savez-vous donc pas qu'il n'y a de vraie noblesse que dans la douleur ! Siettez-vous d'avance dans cet état héroïque, qui devrait être l*état continuel du chrétien. Regardez la souffrance bien en face. N'ayez pas peur!.. Et, puisque, tous les jours, vous allez vous agenouiller dans sa chapelle, priez Notre-Dame de la Cinquième Angoisse !...
Par ailleurs, elle avait grand besoin en effet de cette aide surnaturelle. L'existence, pour elle, devenait intolérable. Le logis du Portalet était un enfer. Sans doute que quelque chose de grave se préparait, quelque chose qui divisait les siens, qui les agitait de fureurs contradictoires. A tout instant, donya Gracia se précipitait chez son beaû-frôre, orageuse et trépidante, éclatant en récriminations perpétuelles. Elle s'enfermait pendant des heures avec le vieux Carlos de Llar, (jui sortait accablé de ces entretiens. François, de jour en jour, se montrait plus nerveux, plus hautain et plus cassant, n'admettant pas la moindre discussion. Il ne paraissait guère que le soir, quelquefois très tard dans la nuit, — et il I)! ne couchait presque jamais à la maison.
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Dans la seconde semaine de février, il fut plus souvent à Villefranche. Toutes les nuits, des conciliabules mystérieux se tinrent au Portalet, — et cela malgré les protestations de Carlos de Llar. Son fils avait beau lui donner les plus belles assurances, le vieillard persistait à désapprouver ces machinations et ne cachait pas ses doutes sur le succès de l'entreprise. On ne se réunissait point dans la grande pièce du premier étage, la salle aux mascarons, oii venaient encore, dans la journée, quelques officiers français : c'aurait été trop dangereux, car on pouvait voir de la lumière du dehors. Les conjurés, qui arrivaient l'un après l'autre, à d'assez longs intervalles, se retrouvaient dans une cave creusée sous le cellier où était le pressoir. Pour cela, ils évitaient de passer par la Grand'rue et d'entrer par le portail : ce qui n'eût pas tardé à donner l'éveil aux sentinelles, qui, de leurs guérites placées à chaque extrémité de la rue, pouvaient apercevoir le va-et-vient. Ils se faufilaient clans la ruelle qui longe le rempart, du côté de la Tôt. Sur cette ruelle trop étroite et toujours solitaire, la maison de Llar avait une porte basse qui servait autrefois de passage pour aller auxjardins situés de l'autre coté de la rivière. Quand on devait se réunir, François retirait luimôme la barre qui fermait cette porte condamnée. Il suffisait de la pousser légèrement, et Ton pénétrait dans l'écurie, puis, de là, dans la courette sur laquelle s'ouvraient les celliers...
Or la chambre du second étage, où Inès couchait avec sa su'ur et Dépa, (Hait juste an-dessus de cette porte. Le lit de la jeune lille s'adossait à la muraille extérieure de la maison, du côté du rempart. Avec sa sensibilité surexcitée par les transes incessantes et encore exaspérée par l'in-
;omnie, elle percevait, à travers le fracas des eaux orrentueuses, les moindres bruits nocturnes. Jeux jours de suite, elle crut saisir le grincement itoutlé d'une porte qui résiste, qui tourne mal mr ses gonds, puis des glissements de pas amortis, les frôlements suivis de heurts maladroits, et, — pur effet d'imagination sans doute, — de vagues chuchotements. Environ une heure après, ces umeurs suspectes recommencèrent. Déjà très ntriguée et très inquiétée par les allures de son 'rère et de sa tante, elle eut tout à coup la certi- ;ude qu'il se tramait, dans la maison, quelque îhose qu'on voulait lui cacher. Et on voulait lui :acher cette chose, parce que cela la touchait jersonnellement, parce que cela était dirigé contre îlle : les regards défiants et même parfois hostiles ju'on lui lançait le prouvaient assez. Alors, elle ut prise de terreur, et, en même temps, d'une jorte de curiosité affolée et convulsive. A tout Drix, il fallait qu'elle sût ce qui se préparait, qu'elle se rendit compte enfin de cette menace Dcculte qu'elle sentait, depuis si longtemps, suspendue au-dessus de sa tète. La troisième nuit, :omme les bruits de portes, les frôlements et les neurts insolites se renouvelaient, elle n'y tint plus, elle se jeta à bas de son lit, — et, après î'ôtre assurée que Bépa et sa sœur dormaient pro- 'ondément, — en pleines ténèbres, pieds nus, :àtonnant dans l'obscurité, elle se glissa hors de >a chambre et s'engagea dans le grand escalier jui aboutissait au vestibule et à la courette ntérieure.
Arrivée au bas de l'escalier, après une longue
\ii dangereuse descente, elle s'embusqua, à l'entrée
le la cage en colimaçon, dans un renfoncement
Je la muraille. Le cœur battant, elle attendit
quelques minutes, et, en proie à une peur atroccj que sa curiosité parvenait à peine à maîtriser,| elle vit, du côté de l'écurie, s'avancer une massej d'ombre qui lui parut formidable et que précédait la lueur dune lanterne sourde. Elle crut reconnaître la silhouette trapue d'En' Fort, le médecin. Cette silhouette s'engouffra dans le cellier. Pui bientôt une autre suivit. Elle en compta six, et, quand elle crut que c'était fini, qu'il ne viendraii plus personne, elle se dirigea comme elle pui vers le cellier, dont la porte était restée ouverte. Elle avançait pas à pas, dans le noir le plus opaque. Par bonheur, elle connaissait parfaitement les lieux, et elle évoluait avec sûreté au milieuj] des cuves, des comportes, des amoncellements fascines. Bientôt, elle entendit des voix qu venaientdes profondeurs du sol. Un rai de lumièr presque imperceptible finit par frapper ses yeuxrj c'était l'entrée de la cave. j
Au risque d'être surprise, elle se coula dans? l'ouverture, descendit Quelques marches, et, par la porte entre-bâillée, elle regarda...
Des ténèbres épaisses cernaient le halo rou^ gcâtre qui bougeait en même temps qu'un visage: d'homme, dont le profil émergeait confusément de l'obscurité. Inès distingua Emmanuel Descatllar. La main du jeune homme tenait im rat de cave, l'unique luminaire qui éclairait le souterrain. Sa barbe rousse, son nez lég^rement épaté se découpaient en pleine lumière et toute sa bonne figure naïve, comme imbibée par la clarté rouge, semblait reluire (\i} contontemont. Les autres visages étaient invisibles, mais Inès reconnaissait à leur timbre ou devinait h leurs propos tous ceux qui se trouvaient là.
Son frère parlait. D'abord elle ne comprit pas
*s paroles. Puis, elle le vit qui s'approchait de lumière, tout contre Emmanuel, et qui tirait sa jaquette en peau de bu 1 lie, une lettre cons- Uée de sceaux à la cire, dont il donna lecture, lette lettre était du gouverneur de Puycerda. Ce ersonnage disait qu'il ne pouvait pas être prêt t)ur le samedi de la Passion et il demandait à rançoisde remettre « FatTaire » au Jeudi suivant : s troupes qu'il attendait de Barcelone étaienc oquées par les neiges, du côté de Ripoll...
— Toujours les mômes lenteurs! s'exclama iielqu'un, dont la jeune fille ne parvint pas à entifier la voix.
Oui, c'est toujours la môme chose! fit le iron de Nyer : Madrid nous tue avec ses temposations et sa terreur du soldat!
— Et ces retards sont d'autant plus fâcheux, sista François, que le complot a déjà dû transrer. Pierre Goromine, qui est constamment par onts et par vaux, qui excelle à interroger les lysans, doit se douter de quelque chose... autre jour, à Targasone, le capitaine Courte a it arrêter un de nos miquelets, qui portait un llet de Pierre Prats au gouverneur de Puycerda. t-ce vrai, Pierre?...
— Malheureusement! jeta le vieux soldat, ane voix sombre. Mais tout cela n'arriverait LS si Paul Escape consentait à être un peu plus udent. Sans le scandale qu'il a causé, la semaine ivant, à Olette, avec Rafaël Sudre, peut-ôtre e notre miquelet n'aurait pas été arrêté!...
bus verrez que ce cloutier de malheur finira T jaser!...
Le « traboucayre » eut un éclat de rire caverneux : • — Lui, jaser? Il n'y a pas de danger! Il a bien p peur de moi !
Et on entendit sonner sur le pavé de la cave il crosse de son mousquet neuf.
— Enfin, reprit François, ce qui doit nou rassurer, c'est la faiblesse de nos ennemis. Si 1 gouverneur me tient parole, ils seront hors d'été de nous résister. Nul doute que nous ne les écro sions... Et puis, à toute chose malheur est boi On nous demande de différer jusqu'au 22 marr Or, faites l)ien attention que, ce jour-là, c'est 1 Jeudi Saint. Les quelques soldats et les quelque officiers de la garnison seront à la messe, par dant que nous occuperons les postes et les rem parts et que nous nous emparerons de leui armes... Seulement il ne faut pas retarder a delà du Jeudi Saint. Le Lieutenant de Roi n'aura qu'à revenir ! Avec son zèle bouillant, il sera très capable de remettre la place sur le pied d guerre, en tout cas de prendre des mesures qi nous gêneraient fort, tandis que son second, I bon M. de Jumeau, nous laissera bien tranquilles. Toutefois, si M. de Parlan s'avisait de reparaîti avant le Jeudi Saint, il importerait extrêmemei' de l'en empêcher. J'y songerai, quoique, d'apri mes renseignements, cela soit tout à faitimpn bable. Je crois savoir que nous ne le verrons ph à Villefranche...
Inès avait suivi tous ces propos avec une éni« tion et une stupeur croissantes. Sans doute, el s'était toujours doutée que, dans le cas d'u contlit entre la France et l'Espagne, son frère ses amis se rangeraient du côté de leurs ancioi maîtres. Pour elle, les allées et venues de l'ranço n'avaient d'autre but que de rallier les viei combattants, de manière à les réunir au moraoi opportun. Mais qu'il fût à la tète d'un compi destiné à livrer Villefranche aux Espagnols, qi
i date fût prise, que M. de Parlan fût considéré ommc le principal obstacle à ce projet, ces décoiiertes l'accablaient au point qu'elle restait là, ncapable de bouger, sur cette marche glissante, crrière cette porte entre-bâillée de la cave, qui, l'instant même pouvait s'ouvrir au large... Puis, .rusquement, la conscience du danger qu'elle curait, du secret terrible qu'elle venait de surrendre, l'aiguillonna d'une véritable panique, lussi rapidement qu'elle le put, elle remonta usqu'à sa chambre, et, en proie à un trouble afrcux, elle se réfugia dans son lit, oii elle acheva i nuit sans dormir, cherchant désespérément •ar quels moyens elle sortirait de l'impasse où rlle se sentait acculée.
Les dernières paroles de François tintaient sans esse à ses oreilles : « Je crois savoir que nous ne
reverrons plus à Villefranche. » Cette pensée t'solante l'obsédait, augmentait le désarroi de on esprit. Ainsi, elle ne reverrait plus Louisjlector! Pourquoi? Que se passait-il?... Ou bien • ui le retenait là-bas?... Et, en même temps, ;lle se disait que la présence du Lieutenant de ,ioi suffirait sans doute pour empêcher des malleurs irréparables, des choses qui seraient fatales •eut être à tous les siens. François ne l'avait-il •as déclaré tout à l'heure à ses amis? Malgré des ndiscrétions probables, il gardait confiance dans ' succès du complot, parce que M. de Parlan ,: était pas là. Que celui-ci revînt donc au plus '•t pour empêcher une catastrophe, où son frère <• précipitait tète baissée! Gomme son père, elle tait sûre d'avance que ce complot ne pouvait pas boutir. Depuis qu'elle était en âge d'observer, lie avait vu avorter misérablement tant d'intriues de ce genre, et elle connaissait si bien les
illusions incorrigibles des conspirateurs! Alorsi comme elle avait un désir éperdu de revoir Louil de Parlan, elle se persuada sans peine que le re tour du fiancé de son cœur serait le salut de Franl çois, ou tout au moins, l'unique moyen de coupe court à des agissements déplorables, dont tout l monde autour d'elle, et elle la première, seraieiï les victimes.
Dans l'état de dépression et d'agitation fébril où elle se trouvait, elle ne réfléchit pas davaii tage. Le lendemain, sous le coup d'une impulsioi irrésistible, elle écrivit à Louis-Hector une Iodi gue lettre où elle se plaignait de son silence, o' elle lui disait tout ce qu'elle avait souffert depni son départ, et sa triste vie de Villefranche et h appréhensions que lui inspirait cette nouvel! guerre déclarée à l'Espagne. Et, sans précisa autrement, pour des raisons qu'elle affirmait <l la plus haute importance, elle l'adjurait de hàl son retour. Puis elle craignit que ce vœu si pre^ sant, après ces doléances toutes personnelles, n parût trop intéressé. Elle déchira sa lettre et d'une écriture hâtive et toute tremblée, elle dépi^ cha ce billet:
« Je vous en supplie! Revenez vite, revenez l plus tôt possible! Les jours, les instants son comptés ! il ne s'agit pas de moi. Mais il l'aulqu vous soyez ici ! Je vous eu supplie, revenez ! Le pires désastres sont à redouter si vous ne vene pas ! »
Elle écrivait cela rurlivcment, dans la chambr où elle prenait ses leçons avec le Père Tautavel tressaillant au moindre bruit, craignant d'étr surprise par sa sœur Mancia ou par sa tante. I allait faire nuit noire. Comme toujours, à pareill' hqurc, clic entendait les éclats de voix et les chanl
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ivinés des soldats qui sortaient du cabaret. Une jande d'ivrognes passa sous la fenêtre, en brailant, sur un ton goguenard et brutal, la fameuse :hanson des mousquetaires du Hoi :
Que doiineriez-vous, belle.
Pour avoir votre ami?
Je donnerais Versailles Paris et Saint-Denis...
Les tours de Notre-Dame Et Tclocher d'mon pays !...
Ce couplet trivial qui, pour elle, prenait un
iens si tragique, lui déchirait le cœur. Elle se
'appelait l'aube de son amour, cette première
ettre de Louis de Parlan, où le jeune homme
mplorait avec tant d'instances la faveur d'un
mtretien seul à seule: « Pour cela, je donnerais
le mon sang. » Et elle revoyait la goutte rouge
lu bas de la lettre... Elle, ce n'était pas une goutte,
"rtait tout son sang, c'était sa vie qu'elle aurait
lonnée, pour le revoir, ne fût-ce qu'une minute
t mourir après, mais avec la certitude enivrante
lu'elle était aimée, — totalement, absolument,
;omme l'exigent, en leur épouvantable égoïsmc,
es pauvres âmes perdues d'amour humain...