LA CATASTROPHE
LA CLNOL'IEME ANGOISSE
M. de Parlan revint à Villefranche, au moment où personne, sauf peut-être donya Inès de Llar, n'attendait plus son retour. Ce fut dans la semaine de la Passion, le vendredi IG mars. Comme c'était jour de marché et que beaucoup de campagnards des environs se trouvaient réunis, pour leurs affaires, sur l'unique place de la petite ville, cette réapparition inopinée y excita une vive effervescence de curiosité et môme une certaine inquiétude.
La lettre écrite, le mois d'avant, par Inès, cette lettre où elle adjurait le Lieutenant de Roi de revenir en toute diligence ne l'avait pas touché. Il arrivait de Saint-Germain, où, à la suite d'une dépêche envoyée de Perpinyan (et qui émanait sans doute de M. Le Bret, le lieutenant général des armées du Roussillon, — à moins que ce ne fût du Gouverneur, le Prcsi-
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dent Sagarrc, ou peut-être encore de l'intendant Garlier : Parlan se perdait en conjectures, — ) à la suite de cotte dépèche, il avait reçu Tordre de rejoindre immédiatement son poste. A cheval, hriilant les étapes, il venait de faire tout le trajet entre Paris et Perpinyan, et, comme il était recru de fatigue en arrivant dans cette ville, il avait loué une calèche pour se faire conduire à Villefranche, la route du Gonflent étant très honne, du moins jusqu'au delà de Prades et de Ria. Par mesure de prudence, deux cavaliers lui servaient d'escorte.
Parlan rentrait à Villefranche d'assez mauvaise grâce. Seule, la perspective de revoir Inès lui adoucissait la nécessité de reprendre des fonctions désagréables et qu'il jugeait décidément indignes de lui. Il se doutait bien que les choses devaient se gâter du côté de l'Espagne, peut-être même dans la région soumise à son commandement : cet ordre de départ, tombant à l'improviste, semblait le prouver suffisamment. Mais ce qui l'ennuyait le plus, c'était l'obligation où il était de rester dans un poste ingrat pendant des mois, pendant des années peut-être, en tout cas jusqu'à la fin de la guerre. M. de Louvois lui avait répété qu'aucun officier ne connaissant comme lui cette frontière des Pyrénées, il tenait absolument à l'y maintenir jusqu'après la cessation des hostilités. Un grade et un emploi des plus considérables lui étaient promis, par la suite, comme dédommagement de cette longue pénitence et en récompense des services qu'il était appelé à rendre. D'ici là, il lui faudrait vivre à côté d'Inès, comme s'il en était à cent lieues, surveiller plus (|ue jamais ses relations avec elle et avec sa famille. Une allusion dis-
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crète du Ministre lui avait fait comprendre que ses assiduités à la maison de Llar étaient connues et désapprouvées en haut lieu... Pourrait-il faire prendre patience à la jeune fille jusqu'au jour où il quitterait ce trou maudit de Villefranche et où il pourrait l'emmener avec lui?... Il avait bien, à de certains moments, la tentation de tout planter là, d'envoyer sa démission au Ministre, pour suivre sans contrainte l'inclination de son cœur. Mais ce serait presque une désertion devant l'ennemi. Et puis, en dehors de l'armée, à quel emploi pouvait-il prétendre, lui, cadet sans fortune?... La jeune fille comprendrait-elle qu'il y allait de son honneur de soldat, admettrait-elle aussi ces raisons de sagesse médiocres, mais pourtant inexorables? Elle devait être irritée contre lui î Depuis bientôt deux mois, il n'en avait reçu aucune lettre. Que se passait-il?... Et si, pendant son absence, les parents d'Inès s'étaient hâtés de la marier avec l'odieux fiancé dont elle ne voulait pas?...
Ces pensées s'agitaient tumultueusement dans son esprit, tandis qu'il franchissait les glacis et pénétrait sous les voûtes de la Porte de France. La calèche dut se mettre au pas pour longer la placettc encombrée par la foule des rustres qui se pressait autour du bétail à vendre. Parmi les vendeurs, un individu qui gesticulait et qui vociférait avec la loquacité cliarlatanesque d'un maquignon en foire, dominait la cohue de toute sa naule stature. Parlan le reconnut aussitôt : c'était un miquelet au service de la France, un homme d'Orella, nommé Jean Bosc, qui était le rival de Paul Escape, le fameux <( traboucayre » d'Olette, et (jui s'était fait une réputation de terreur dans tout le pays par ses violences et son
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habileté à capturer les troupeaux des villages espagnols. Il est vrai qu'au cours des razzias exécutées tantôt par les Français, tantôt par leurs adversaires, il perdait un peu la notion des frontières et que ses talents s'employaient tout aussi bien contre les villages soumis à la domination de Sa Majesté Très Chrétienne. On rappelait pour ce motif « le preneur de vaches ».
Or Jean Bosc fut le premier h signaler la calèche, lorsqu'elle déboucha de la Porte de France, et il fut aussi le premier à reconnaître M. de Parlan. D'être annoncé par cet homme redoutable, le retour du Lieutenant de Roi prit aussitôt une importance et une signification qu'il n'aurait peut-être pas eues autrement. La voix rauque du « preneur de vaches » passa comme un roulement de tambour par-dessus les têtes affolées des paysans. Tout de suite, on fut convaincu que l'arrivée du Lieutenant présageait la reprise immédiate des hostilités contre l'Espagne, et on soupçonna que Jean Bosc, en sa qualité de miquelet embauché pour toute espèce de besognes louches, devait en savoir quelque chose. Les gens étaient consternés. Depuis le commencement de l'hiver, on vivait dans une telle quiétude!... Les alertes en Cerdagne et du côté du Perthus avaient complètement cessé. La vie normale reprenait son cours, les marchés et les échanges commerciaux se rétablissaient un peu partout. Jean Bosc lui-même, resté inactif pendant toute la saison, en était réduit à vendre un couple de bœufs, dont il s'était emparé, l'automne d'avant, dans les pâturages communaux de Llivia.
Si la crainte était grande parmi les habitants de Villefranche et ceux des environs, la surprise
de ce retour déconcertait les conjurés. François de Llar, en particulier, maudissait ce contretemps. Il croyait savoir, par des indiscrétions échappées à Si. de Jumeau, le second du Lieutenant, que celui-ci ne comptait pas rentrer avant les premiers jours d'avril. Et voilà qu'il tombait, comme une bombe, en pleine conspiration, à la veille du coup de main qu'on allait tenter! Etait -il au courant du complot? Cela semblait peu probable. Néanmoins, il fallait se presser. Il n'y avait plus que six jours jusqu'au 22, la date fixée d'un commun accord avec les Espagnols. C'était encore trop! 11 aurait été cent fois préférable d'agir tout de suite. Mais François ne pouvait rien sans le concours du Gouverneur de Puycerda, — et le Gouverneur ne serait pas prêt avant cette date du Jeudi Saint... Cependant, même s'il savait quelque chose, le Lieutenant n'aurait pas le temps, dans un délai si restreint, d'organiser une défense efficace. Il importait même par précaution de l'en empêcher, de détourner et d'occuper son attention, en lui suscitant, au débotté, une affaire ennu veu se.
Immédiatement il s'entendit avec un des principaux conjurés, don Francisco Soler, le Consul en second. On profiterait de ce que le viguier était absent. Dès le lendemain, le consul conduirait au quartier général une délégation de la Municipalité, qui protesterait encore une fois, non seulement contre la démolition du couvent des Franciscains, mais contre celle de tout un p:roupe de maisons appartenant ii des bourgeois <le la ville et sur l'emplacement desquelles les Ingénieurs de Sa Majesté allaient élever un nouveau bastion. Pendant ce temps, François faisait
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seller son cheval. 11 courut à Nyer avertir don Carlo^ de Banyuls, et, de là, revint à Olette conférer avec ses lidèles émissaires, Pierre et Jérôme Prats. Pierre allait partir sans retard pour Puycerda, afin d'instruire le Gouverneur de Tarrivée de M. de Parlan, et François lui recommanda de bien spécifier qu'aucun retard n'était plus possible.
— Dis à Sa Seigneurie, répétait-il à Pierre Prats, que le jeudi 22 est la dernière limite. Il faut que, pour le 21, au soir, tous ses hommes soient réunis, prêts à passer la frontière pendant la nuit...
Dans le môme moment, Paul Escape apparut, l'escopette au dos. Il arrivait de la montagne avec tout un butin de bonnes nouvelles. Ces nouvelles confirmaient ce que François savait déjà : une centaine d'Espagnols, déclarait le tra- I houcayre, étaient cachés à Saint-Martin du Ganigou, cent autres au château de Vernet, et ' vingt-cinq ou trente au prieuré de Gornella. Quant aux paysans avec qui il s'était abouché, i tous se déclaraient prêts à soutenir les troupes • catholiques, à marcher au premier signal... ^
— Songez, ajouta François, qu'il n'y a pas plus de cinquante hommes de garnison dans la place de \ itlefranche î Ij
— Pour moi, la place est prise ! prononça ' Jérôme Prats avec llogme.
Et ce vieux soldat savait ce que les mots veulent dire et aussi ce que c'est que de prendre une place. Il en avait pris dans tous les pays du monde.
François s'en revint fort rassuré. Il affectait même une confiance un peu fanfaronne devant les conjurés qu'il rencontra, chemin faisant.
I Le soir, à Villefranche, quand Inès entra brusquement dans la grande salle, à Theure où les hommes prenaient leur repas, elle entendit François qui disait à son père, sur un beau ton de dédain :
— L'imbécile! Il est venu se jeter dans la criieule du loup !
Il, c'était sûrement le Lieutenant de Roi. La
jeune fille n'en pouvait pas douter une minute,
iirtout après ce qu'elle avait surpris dans la
;ive du Portalet. Elle tressaillit à ce propos de
-on frère. François le remarqua. Il baissa la voix
nissitôt, en échangeant avec le vieux Carlos des
^ards d'intelligence. Mais c'était trop tard. Elle
niprenait trop le sens de l'aiïreux sarcasme,
L, dans un soulèvement de terreur, elle sentait
l'imminence du dénouement tragique. Ceci se
passait le samedi soir, veille du dimanche des
lUimeaux.
Inès était comme fascinée par cette fatalité |Lii rétreig:nait, contre laquelle elle se débattait Il vain. Dans l'état de découragement et de It'pression oii elle se trouvait depuis un mois, lepuis le dernier message adressé à Louis de Parlan et qui était resté sans réponse, elle n'avait plus la force de lutter. Elle se jugeait très malheureuse. Elle se lamentait sur son sort, et, ^n ce moment de lassitude où elle s'abandonnait, sans résistance, à sa destinée, elle s'efrayait moins du danger qui menaçait son fiancé |ue de la catastrophe qui allait causer la perte le son bonheur. Et elle se dépitait contre le lieutenant, dont elle ne comprenait ni le si- •nce, ni la réserve, qui semblait même l'éviter lepuis qu'il était de retour. Il était rentré de a veille : n'aurait-il pas dû, le jour même, lui
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faire témoigner, d'une façon ou de l'autre, s;i joie de la revoir?...
Le lendemain, dimanche des Rameaux, so tante Gracia vint la chercher, elle et sa mère^ pour les emmener à la messe de l'église parois^ siale. La paroisse était « française », la chapelh des Franciscains était « espagnole ». Toujour;, dans l'intention de dépister les soupçons, à Ir veille du grand coup, la vieille conspiratri voulait donner, en quelque sorte, ce témoignag» public de loyalisme. Tandis que sa nièce achei vait de shahiller, elle se prit de querelle aveij sa sœur, qui, tout autant que Carlos de Llar réprouvait le complot.
— Vous allez attirer le malheur sur nous gémissait la balourde donya Anna : vous n( réussirez pas!
— Si, si ! nous réussirons ! s'exclama donyi Gracia, exaspérée de ces résistances dans si propre famille. Au lieu de pleurer d'avance, ti| ferais mieux de prier pour le succès de l'eni treprise et pour le triomphe du bon droit!
— Tu parles bien, toi qui n'as pas d'entantsl Mais, moi, je crains pour mou filsl
A ces mots, donya Gracia ne se contint plus
— C'est honteux, ce que tu dis là! Moi, s j'avais douze hls et qu'ils fussent ;\ dormir pen dant que les autres garçons courraient aux armeç j'irais les réveiller, je leur crierais de deç cendre au portail et d'aller se mettre avec loi^ amis !
Les deux femmes se disputaient ainsi sur | palier. In^s, pendant ro temps, arrangeait 8 nuintille devant un pelil miroir de Venise. L porte de la chambre était entre-bàillée, de sort qu'aucune des paroles ne lui échappa. Dans )i
lie, en allant à la messe, elles croisèrent le bon ilmmanuel Descatllar, dont la face placide était, ;e jour-là, rayonnante. Lui non plus ne doutait )as du succès. Gomme il passait tout près de a jeune fille, il lui dit à l'oreille :
— Cousine Inùs, nous nous recommandons à t .> prières !
Et il pirouetta sur le talon de ses bottes, en datant de rire.
Le sens ironique de la phrase n'échappa point
Inès, qui assista h tout l'office dans un trouble nexprimable. Mais, à la sortie, lorsqu'elle parut eus le vieux porche roman, tenant entre ses oigts tremblants le rameau d'olivier bénit, pâle omme une morte dans la noirceur de sa mantille, lie se heurta presque à M. de Parlan, accoté
ntre une colonne et saluant ces dames d'un air
lacial et cérémonieux. Mais son regard, brus-
iiement illuminé, en eftleurant celui d'Inès, lui
i^niiia tout ce qu'il était obligé de lui taire, et
manœuvra si habilement, en jouant de son
iitre, qu'il parvint à lui glisser un billet dans L main.
Au milieu de ces transes, ce fut presque une
jiirnée de félicité pour elle. Dans ce billet,
ouis-Ilector reprochait à la jeune fille la rareté
ses lettres. Il lui disait : « Je m'imagine
irtant que vous avez reçu les miennes. » Elle
an avait reçu aucune depuis très longtemps.
ni donc pouvait intercepter ainsi leur corres-
•ndance? Elle ne voulut pas y penser davani.e. IMus que jamais elle avait la certitude
' tre aimée, et cette assurance lui faisait tout
iblier. Elle se leva dans une véritable allésse, et, sous prétexte de renouveler l'huile la farole suspendue devant la statue de la
Vierge du Portalet, elle ouvrit la petite fenêtr à colonnettes qui donnait sur la rue. San oser se l'avouer, elle espérait voir passer 1 Lieutenant de Roi, qui, elle le devinait, deva chercher les moindres occasions de la rencon trer. Toute à la joie de cette minute, elle soi riait en versant l'huile dans la lampe votive. Soudain, elle aperçut deux soudards qui s'avnr çaient, venant de la Porte de France : c'étaiei Jérôme Prats et son frère rentré à peine de Pujj cerda. Pour donner le change, ils avaient fa un détour, et au lieu de passer par la PorI d'Espagne, ils pénétraient en ville par le cni opposé. Les deux hommes, avant d'entrer dai la maison de Llar, s'arrêtèrent un instant sou la fenêtre. Gomme la rue était déserte à ceU heure matinale, ils ne se surveillaient pas < parlaient assez hruyamment. Tout à coup, Jérôm dit à son frère, en tendant son poing dans direction du quartier général :
— Sans cette canaille de Lieutenant, l'afTaii serait absolument sûre... Mais, sois tranquill». je vais lui régler son compte ! i
Le vieux matamore à mine féroce fit, en disai| cela, le geste de presser sur la détente d*i^ pistolet. Ce fut pour elle comme si elle voya l.ouis de Parlan tomber sous la balle du soudan Ce choc brutal de la réalité la rappela instai tanément au sentiment de la situation, réveil son énergie, son ardeur combative, avec se entêtement indomptable de petite Catalane... Ou oui, elle saurait lutter pour défendre son amoui Tout de suite, le plus tôt possible, il fallait avert le Lieutenant de Roi. Mais comment, par quel voie ? Elle devait se défier puisque quelqu'n détournait ses lettres. I^ourtant Hépa, son ii
ermédiaire habituelle, était au-dessus de tout oupçon, et elle ne pouvait pas soupçonner daantage M. de Jumeau qui était l'intime ami et e confident de Louis-Hector. Restait Brindamour. dais quel intérêt aurait-il eu à trahir?... D'ailleurs ille n'avait pas l'embarras du choix. Malgré ses épugnances, force lui était de recourir encore me fois aux bons offices de la fidèle servante et le son amoureux.
Sur ces entrefaites, le Père Tautavel vint, 'iomme toujours, lui donner sa leçon de français. )ieu sait dans quels sentiments elle l'écouta. vlais, lorsqu'il fut sorti, lorsqu'elle prit la plume )our écrire à Louis de Parlan, elle s'arrêta tout i coup frappée par une idée qui la glaça d'horreur: ivertir le Lieutenant de Roi, n'était-ce point livrer ^rançois et peut-être tous les siens, en amenant ;i découverte du complot ? Cette idée si simple
liait seulement de surgir dans son esprit. Elle 1 avait vu d'abord que l'odieux attentat contre 'homme qu'elle aimait.
Cette constatation l'atterrait, l'écrasait de itupeur. Elle jeta sa plume, repoussa le papier )réparé, ne sachant plus que résoudre. Dans le Tiême moment, la voix criarde de sa sci'ur Mancia
ippela pour les soins du ménage. Elle descendit ;u chancelant, comme une femme ivre. Elle tournait, tournait, hébétée par l'obsession de 'idée fatale. Ses gestes tâtonnaient autour de objet qu'elle voulait atteindre, au point que sœur le remarqua et se moqua d'elle. Devant ^uu visage hagard et décomposé, sa mère lui lemanda :
— Mais qu'as-tu? Tu as l'air tout égarée!
— Elle est dans la lunel ricana Mancia : c'est «m habitude !
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Sous ces sarcasmes la malheureuse agonisait Il lui semblait que Mancia, sa mère, tout ]> monde devinait ses pensées, qu'on lisait dans conscience à nu, que les visions affreuses qui ! hantaient se reflétaient dans les yeux des autre- On violait son secret, on l'empêchait de se re cueillir, de calculer les conséijuences d'une telh* détermination. Et pourtant il fallait agir au pin tôt. Alors, pour fuir cette espèce d'espionnant qu'elle sentait autour d'elle, cette promiscuit» insupportable de la maison, elle courut, sous ui
F rétexte de pieté, à son refuge ordinaire, — < église des Franciscains.
C'était le lundi de la semaine sainte, à none Elle tomba en pleine procession du Chemin d( la Croix. Le cortège des moines, des chantres des enfants de chœur, était arrêté en haut <\? la grande nef, devant le pilier de la première station. !
Heureusement, il y avait peu de monde. San bruit, craignant d'attirer l'attention, elle se di rigea vers l'unique endroit où il lui était permif d'être seule, la chapelle consacrée à Notre-Dam( de la Cinquième Angoisse. A gauche de l'autel contre la muraille, un fauteuil était réservé à h descendante de la comtesse d'Evol, la fondatric de la chapelle. A côté, s'alignait un coffre contenan des ornements noirs et des mantilles pour l< messes mortuaires, et, au-dessus, un miron accroché h la I)oiserie, qui permettait à la nohh dame de donner le dernier coup d'œil à sa toiletta funèbre. La présence de ces objets féminins faisai de ce recoin obscur une sorte de boudoir sncr» où Inès se trouvait comme chez elle.
Elle s'agenouilla sur le prie-Dieu, aux lourd coussins de velours cramoisi, qui se dressait
pompeusement devant le fauteuil, et, se tournant vers le grand rétable doré où trônait la Vierge iiloureuse, elle essaya d'abord de prier. Mais t etTort lui fut impossible. L'horreur du gouffre ! elle se voyait entraînée la fascinait. Et elle révoltait et elle s'indignait plus que jamais nlre les siens qui l'y avaient poussée à son iisu. Donya Gracia n'avait-elle pas encouragé, *'\'cité môme sa passion naissante? Et son père, •Il ouvrant sa maison aux officiers français, ne ! .ivait-il pas jetée en quelque sorte dans les bras i' M. de Parlan ? Et toutes ces avances, toutes - i'S llatt(;ries prodiguées h ce jeune homme loyal ' l sans défiance, c'était pour lui cacher le piège on voulait le prendre, l'attirer dans un lûche ^aet-apens. En faisant cela, est-ce que François et son père ne commettaient pas une action abominable, une traîtrise, une vilenie, indigne de véritables gentilshommes? Et sa tante Gracia qui «avait ainsi joué avec le cœur d'une pauvre fille iignorante, de quel nom pouvait-on appeler une ^action aussi cruelle et aussi k\che ?...
Sancla Mater istud ag^as :
Crucilixi fig'e plag-as Cordi meo valide !
A intervalles réguliers, le refrain lugubre du hemin de la Croix retentissait là-bas, dans la énombre de la grande nef. Mais, inattentive ux paroles, Inès ne percevait du thrène liturgique que la psalmodie plaintive qui berçait sa î peine...
ï Elle se disait que les siens l'avaient trompée, Jd'abord en lui déguisant leurs véritables senti-
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monts à Tégard du Lieutenant de Roi et ensuite en feignant d'approuver son amour. Elle se raidissait dans la conscience de son bon droit, elle protestait de sa droiture entière... Et puis le dilemme inexorable se représentait à son esprit : ou laisser assassiner Louis de Parlan, ou livrer tous ses proches. Car enfin si le Lieutenant cherchait à éclaircir le sens de l'avertissement qu'elle voulait lui donner, fatalement il aboutirait à la découverte de la conspiration. Alors c'était François, sa tante Gracia inculpés de haut" trahison, son père aussi peut-être arrêté comme complice. Ce serait le cachot, la torture, la moi I sans doute. Elle savait la rigueur impitoyable de la répression en pareil cas. Drapé de noir comme' un catafalque, Téchafaud se dressait devant elle...; Mais, de toutes ses forces, elle voulait repousser" l'horrible vision. Elle s'acharnait à espérer quand même. Elle s'ingéniait à trouver des raisons ca-l pables de calmer ses craintes... Oui, pour l'amour d'elle, M. de Parlan saurait bien arrêter l'enquête,! empêcher l'affaire de poursuivre son cours. 11 s'arrangerait pour que le complot ne fût point divulgué. Il sauverait François. Quant à son père, il était innocent. On ne pouvait rien faire contre lui, contre ce vieillard peut-être troj) faible pour son fils, mais qui n'avait jamais cessé de blt\mer une telle entreprise... Oui, oui ! don Carlos était innocent. Elle en était sûre, elle le proclamerait bien haut, s'il le fallait...
Sanrla Maler, istiul ai^as :
Crucifixi iig^e plaças Cordi meo valide!...
La procession venait de s'arrêter tout près d'elle, devant le pilier de la neuvième station. Les moines s'agenouillèrent dans leurs robes de bure, montrant, sous les courroies de leurs sandales, les talons luisants de leurs pieds nus. D'un mouvement brusque, ils se relevèrent tous ensemble, un gros cierge de cire à la main, en reprenant, comme un glas, l'obsédant couplet liturgique. Ainsi, pieds nus, la corde aux reins,
es hommes qui refaisaient le chemin du Calvaire, Tremblaient une hle de condamnés en marche vers un lieu de supplice...
A mesure que le chant de désolation se prolongeait sous les voûtes, la malheureuse sentait fléchir les raisons débiles oii elle essayait de s'appuyer. Mille objections Lassaillaient à la fois. Et d'abord M. de Parlan serait-il libre d'arrêter l'enquête? Si une agression se produisait contre le Lieutenant, ou contre la citadelle, comment cacher un pareil esclandre? Nécessairement, la justice s'en mêlerait, rien ne pourrait entraver son action, et le châtiment était certain, inévitable. Tant de gens avaient intérêt à ce qu'il fût de la dernière sévérité ! Une foule d'ennemis sournois
uettaient la famille. Le viguier Goromine, que sa lante avait blessé, mortifié comme à plaisir, ne manquerait pas une si belle occasion d'assouvir sa vengeance et sa cupidité peut-être... 11 lui serait facile de jeter le soupçon sur tous les hôtes du Portalet... Elle-même pouvait être accusée de complicité avec son frère. La justice ne consentirait pas à séparer sa cause de celle des siens. Malgré qu'elle en eût, sa vie était engagée dans ce complot. Allait-elle la sacrifier de propos délibéré, courir d'elle-même au-devant de la mort, en dénonçant des hommes téméraires, mais cou-
rageux, qui, après tout, pouvaient réussir?... Alors, pour sauver sa vie à elle, elle permettrait à deux soudards de tuer celui qu'elle aimait plus que tout au monde ! Quelle absurdité, quel monstrueux égoïsme? Est-ce que cela, d'abord, était possible ? De quelque côté qu'elle se tournât, elle voyait toutes les issues fermées. Il fallait donc abandonner toute espérance?...
SancLa tinter, islud agas :
Crucifixi fij^e plagas, Cordi meo valide 1
C'était la Cinquième angoisse de la Mère aux Sept Douleurs que pleurait l'hymne par la voix des moines. La Vierge était sur le Calvaire devant son Fils crucifié. A cette pensée, la pauvre enfant laissa échapper un sanglot convulsif. Toujours à genoux sur le prie-Dieu, elle se prit la tête entre ses mains, afin de cacher ses larmes. Pour elle aussi, c'était l'heure de la Cinquième Angoisse : son amour torturé agonisait. Et ce n'était seulement, pour elle, la lin de toute espérance, c'était la mort aussi, qui s'avançait à grands pas, d'un mouvement toujours plus rapide, que rien ne pourrait arrêter... Mais pourtant, elle voulait vivre. Elle était jeune, débordante de vie. Elle avait le désir éperdu de se sauver, en sauvant son amour, — en les sauvant tous du même coup. Un instinct plus fort que l'évidonce lui persuadait que tout n'était pas encore perdu... Oui ! il était déraisonnable de prendre ainsi les choses au tragique ! Il suffisait de réfléchir un peu pour se rendre compte qu'une solution favorable pouvait intervenir. M. de Par-
lan averti par elle se tiendrait sur ses gardes, pourvoirait à sa sûreté et à celle de la place. De nouvelles troupes viendraient sûrement renforcer la garnison. Intimides par ces préparatifs de défense, les conjurés ne bougeraient pas, et ainsi tout se dénouerait sans bruit, sans scandale, sans elïusion de sang ! Est-ce que cela était si invraisemblable ?...
Inès s'avouait, malgré elle, qu'un tel raif^onnement était bien fragile. Mais, encore une fois, elle n'avait pas le choix des moyens, et, à mesure que les heures passaient, elle s'épouvantait à la pensée du péril toujours plus pressant. Plus une minute à perdre ! Il importait que, le soir même, le Lieutenant de Roi fût averti 1 Tout autre parti était inconcevable pour elle. Sur l'heure elle allait lui écrire ! Elle l'arracherait à la mort ! Elle empêcherait un crime : son frère ne serait pas un assassin !...
Hentrée précipitamment à la maison, elle s'enferma dans le cabinet de travail et dépêcha un billet qui contenait seulement ces lignes : « Votre vie est menacée. Prenez toutes les mesures nécessaires à votre défense. Vous savez que, si vous mourez, je meurs ! »
Lorsque Brindamour remit ce billet h M. de Parlan, il était nuit close. Le Lieutenant de Roi conférait avec son second, le capitaine de Jumeau, qui venait de lui remettre un message confidentiel de Courte, toujours immobilisé dans son poste de Targasone. Depuis qu'il était rentré, le Lieutenant avait déjà envoyé des patrouilles de cavalerie pour surveiller la frontière: les mii quelets français signalaient avec persistance des I mouvements de troupes espagnoles aux environs
de Puycerda. Des intentions belliqueuses de la part de l'ennemi semblaient probables. Mais voici que Courte révélait quelque chose de beaucoup plus grave : des allées et venues, à travers le llaut-Conflent et la Gerdagne, de personnages et d'individus suspects qui devaient être de connivence avec les Espagnols. Outre Pierre et Jérôme Prats, Paul Escape, le « traboucayre », le baron de Nyer, don Carlos de Banyuls, il dénonçait tout particulièrement « le sieur François de Llar » comme le plus actif de ces émissaires. N'était-ce pas l'indice d'un complot, dont « le dit sieur de Llar » serait le chef? On pouvait supposer qu'aux préparatifs des Espagnols correspondait, à l'intérieur du pays, une tentavive de rébellion fomentée et entretenue depuis longtemps...
Parlan fut atterré de ces nouvelles. Il soupçonna d'abord Courte d'avoir dénoncé François de Llar, uniquement pour être désagréable à lui, Parlan, et le jeter, à l'occasion, dans quelque méchante affaire. Courte connaissait ses relations avec la famille de Llar et sans doute il voulait se venger d'avoir été évincé par lui dans les bonnes grâces d'Inès. Néanmoins, il suffisait que François fût suspect et que le bruit s'en divulguât pour qu'il en rejaillît quelque chose sur le Lieutenant de Hoi, qu'on l'accusât même de complaisance pour le frère de son amie. Il lui serait facile sans doute de se disculper, mais l'abîme se creusait de plus en plus entre lui et la jeune fille. François devenu suspect de haute trahison, c'était son mariage rendu impossible, probablement à tout jamais.
Il agitait ces pensées désolantes, quand Brindamour lui fit tenir le billet d'Inès. Dans l'état (le trouble et d'inquiétude où il était, il pressen-
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tait les pires événements. Il supplia Jumeau de le laisser seul, alléguant qu'il désirait rélléchir et tout peser avant d'arrêter un plan.
La lecture du billet acheva de le bouleverser... Ainsi, tous les indices concordaient ! L'avertissement d'Inès confirmait celui de Courte I D'accord avec les Espagnols, les gens du pays complotaient le massacre des Français, et François de Llar était à la tête de ce complot!... Parlan ne considéra pas une minute la menace de mort dirigée contre lui : il ne pensa qu'au dévouement d'Inès. Elle savait, à n'en point douter, ce qui se tramait, et elle ne craignait pas de s'oiïrir au ressentiment des siens, elle risquait sa propre vie peut-être pour sauver celle de son fiancé?... Jamais, comme en cette minute-là, il ne se sentit attaché à elle. Son amour, fait de reconnaissance, de respect, d'admiration, devenait un sentiment exalté, presque religieux.
Mais, à peine avait-il déchifirô les lignes du message secret, que Jumeau reparut, disant que le viguier Goromine insistait pour être reçu à l'instant même, qu'il s'agissait d'une affaire im-
f)ortante, laquelle ne souffrait aucun délai. Paran connaissait l'hostilité du viguier à son égard. Que pouvait-il lui vouloir? Que venait-il annoncer encore?... Par une véritable fatalité, toutes les mauvaises chances semblaient se réunir à la fois contre lui.
Pierre Goromine entra, avec son air obséquieux, ses façons brutales et patelines, sa fausse bonhomie de paysan madré et àprc au gain. Une houppelande garnie de fourrure, qui enveloppait son long corps osseux, accentuait encore sa physionomie d'animal de proie, habile à fouir, à se glisser, à s'introduire partout.
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Il s'assit, sans y être invité, et son attitude très humble contrastait avec l'insolence de son regard :
— Monsieur le Lieutenant, dit-il, sans autre préambule, j'arrive d'une tournée d'inspection, qui dure depuis plus de six semaines... Oui, tandis que vous étiez occupé à faire votre cour aux ministres, moi je courais la montagne, par la neige et le verglas !
Et ses maxillaires saillants tendirent à la faire craquer la peau de son visage de rustre vermillonné par le froid et l'habitude du grand air. Parlan dédaigna l'allusion désobligeante. Le viguier poursuivit :
— Je vous apprends. Monsieur le Lieutenant, qu'une attaque espagnole se prépare du côté de Puycerda !
— Je le sais. Monsieur, dit sèchement l'officier, en toisant de haut son interlocuteur. Vous pouviez vous dispenser de venir me l'apprendre: j'ai donné des ordres en conséquence !
— Mais c'est très grave, Monsieur le Lieutenant I
— Pas tant que vous le croyez. Monsieur ! Je suis bien informé ! Et, encore une fois, toutes les précautions sont prises !
— Elles sont, à mon avis, insuffisantes. Villefranche est démunie de garnison, les troupes sont rares dans la région. Il faut absolument nous défendre. C'est pourquoi, en votre absence (il insista perfidement sur ce mot d'absence), j'ai cru devoir faire part de mes craintes à mon ami et concitoyen, M. \(t Président Saçarre, gouverneur de la province, et aussi à M. riulendauL Carlier, qui, sans doute, en a déjà référé h M. de Louvois...
LINFANTE 283
Goromin;}, par cet étalage de son zcle et de ses puissantes relations, cherchait à intimider M. de Parian, à lui montrer sa force.
— Et vous avez bien fait, Monsieur! rétorqua le Lieutenant, sans paraître le moins du monde démonté!
— Maintenant, reprit le viguier, j "estime qu'il faut d urgence convoquer les somatens... oui, nos milices locales... et cela dès demain matin, en faisant sonner les cloches et en envoyant des courriers dans toutes les paroisses !
A ces mots, Parian eut un sourire méprisant :
— Est-ce que vous auriez peur. Monsieur ? Touché par ce coup droit, le viguier resta un
instant tout interdit.
— Pourquoi, dit le Lieutenant, jeter le trouble dans le pays, par cette alarme que rien ne justihe encore ?
— En tout cas, c'est une alarme qui donnera certainement à rétléchir à des gens envers qui vous vous êtes montré vraiment bien bon. Monsieur le Lieutenant !
11 se leva sur cette phrase grosse de réticences accusatrices contre la famille de Llar et contre Parian lui-même. Puis il prononça, en manière de sommation :
— J'ai tenu à vous avertir, Monsieur le Lieu- Ij tenant de Roi, commandant de la Place de Ville- Ij franche. Si vous ne jugez pas à propos de convoquer les milices, je ne connaîtrai plus, pour ma part, d'autre loi que le salut public.
Là-dessus, le viguier enfonça son cou dans sa
fourrure de menu-vair, salua et sortit.
. Il tenait sa vengeance: Parian en avait très
li nettement conscience. Et il éprouvait, au sortir
de cet entretien, une sorte de malaise physique,
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comme si cet être de ruse et de rapacité' avait vicié Tair qu'il respirait.
Puis aussitôt la gravité de la situation lui apparut. Par l'intrusion de cet homme, son ennemi, l'ennemi sournois de la famille de Llar, cette situation devenait réellement inextricable. Coromine, se couvrant de l'intérêt public, l'acculait à une décision devant laquelle il fuyait, qu'il aurait voulu, en tout cas, retarder le plus possible. I Gomme Inès, il était pris dans un dilemme épouvantable : s'il n'agissait pas immédiatement, il i risquait d'être assassiné par les conjurés, et, s'ilf agissait, c'était la perte à peu près certaine de la famille d'Inès, peut-être d'Inès elle-mêmeenglobéej dans l'accusation avec tous les siens. Car enfin, t il ne pouvait convoquer les milices, sans affirmer i par le fait même l'existence d'un danger intérieur, | et ce danger il ne lui était pas loisible de le dis-( simuler ou de le travestir à sa guise: le viguier parlerait et sans doute aussi Courte, qui déjà : désignait clairement François de Llar comme . coupable d'intelligenceavec l'ennemi... L'ennemi! Ce mot réveilla immédiatement dans cette âme de soldat le sentiment de ses responsabilités. Que pesaient toutes les considérations particulières, et son amour même ? Le service du Roi avant tout ! D'abord pourvoir a la sûreté de l'Etat ! S'il ( y avait des coupables et s'il fallait que les cou-
fiables périssent, il était sûr au moins de sauver nés. La lettre qu'il venait de recevoir d'elle prouvait hautement son innocence, attestait même son loyalisme, puisque, spontanément, elle avait jeté le cri d'alarme.
Mais l'astuce infernale du viguier ne s'arrêterait i pas à mi-chemin, ni non plus la rancune tenac • de Courte. Le premier surtout était fort capable ■
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le rendre suspectes ses relations antérieures avec ionva Gracia et don Carlos de Llar. Et s'il était locusé de complicité avec eux? Si l'on retrouvait ^a correspondance avec Inès, surtout celle où il l'entretenait de ses démarches à Versailles et à Saint-Germain? Il était si facile de dénaturer le sens d'une phrase ! A cette idée, il prit peur, se précipita à son bureau et, en toute hùte, écrivit :es mots qu'il allait faire porter immédiatement i Inès par Brindamour : « Détruisez toutes mes lettres, et surtout celle-ci. Je veille. Je vous aime plus que jamais. »
Avant d'appeler le valet de chambre, il s'avisa tout à coup que ce billet pouvait s'égarer ou être saisi. Mais pas plus qu'Inès il n'avait le choix des moyens. Et les instants pressaient. D'ailleurs il ivait une confiance absolue en ce gar(]on, autant |ue la jeune fille en Bépa.
Brindamour parti, il lui restait à prendre une iécision au sujet des milices. La gravité d'un tel icte l'effrayait. Avec une précision plus aiguë, il en voyait toutes les conséquences. Et il était accablé par tant d'émotion et de soucis! Il allait succomber à la fatigue et au sommeil. D'ailleurs, il fallait réfléchir encore : le lendemain, au réveil, il serait toujours temps de se décider et de lancer l'ordre de convocation. Et puis enfin, le rassem- Idement des milices ne signifiait forcément ni l'existence d'un complot, ni que François de Llar fût coupable de haute trahison...
Le lendemain, avant l'aube, les habitants de IVillefranche furent réveillés par le tocsin sonnant k toute volée.
I C'était la cloche de la viguerie qui avait donné
:>86 LLNFANTE I
le signal. Goromine n'attendait pas les ordres du Lieutenant de Roi. Fort de l'appui de l'Intendant et du gouverneur Sagarre, toujours en lutte avec l'autorité militaire, il se croyait sûr de Tapprobation de ses cliels. Puisque M. de Parlan, occupé d'intrigues galantes, fermait les yeux sur les agissements des conspirateurs, c'était à lui, représentant du Roi dans le Gonflent, de les dénoncer et de prendre les mesures requises par les circonstances.
Rientôt toutes les cloches de la ville entrèrent, en branle, celles de la paroisse, puis celles mêmedès Franciscains, que les recors du viguier obli gèrent à sonner les leurs.
Au milieu de ce vacarme belliqueux, Inès dé-i chiffrait le billet de M. de Parlan que Bépa venait seulem(int de lui remettre. Un tel message, dans, un tel moment, prenait pour elle un sens ter-j rifiant : « Est-ce que tout était déjà découvert?; Le Lieutenant était-il compromis, entraîné, lui aussi, dans la catastrophe?... » Bépa redescendue , aussitôt, la jeune fille se trouvait seule dans la chambre du second étage, le dortoir sous les toits où elle couchait avec sa sœur et la chambrière., Bien vite, elle ouvrit un bahut massif où elle serrait ses effets, et elle en tira le coffret de, vermeil à l'étui de velours cramoisi, offert par don Esteban de Darnyus et que, malgré ses répugnances, elle avait conservé parce qu'il fermait à clé. Elle en tira les lettres de Louis de Parlan, j mais elle n'eut pas le courage de sacrifier kj première, celle où il lui disait : « Je donneralsj de mon sang. » Gelle-là, qu'elle considérait comme j la reliqup la plus précieuse de son amour, ellfti crut bien la cacher, en la glissant sous le coffret, entre le fond et la gaine de velours. Puis, ayant
Oint à cette liasse de lettres le billet de tout à heure, elle en fit un paquet, y attacha une grosse ierre ramassée sur le rebord de la fenêtre et qui Tvait à maintenir les auvents, et elle lança le )ut dans la rivière.
Cependant, une trépidation de panique em-
lissait la maison. Les portes claquaient, des
iétinements violents ébranlaient les planchers.
a jeune fille s'engouffra dans l'escalier, courant
ux nouvelles. Dans la salle commune, elle trouva
)n père consterné, écroulé sur son fauteuil de
lir rouge et tapant le sol de son bâton, avec des
îes désespérés. Sa mère allait et venait dans
ourd ballon de sa jupe, en gémissant à chaque
— Ay ! Senyor ! Ay ! Senyor ! ...
Elle s'arrêta devant son mari, et lui dit ru- ■?ment :
— Je savais, moi, ce qui arriverait ! C'est votre vite, oui, c'est votre faute !
Au même instant. Gentil, le valet d'écurie,
lira en coup de vent, annonçant que donya
racia s'était enfuie au petit jour, on ignorait
uis quelle direction. Et il ajouta qu'Emmanuel
catllar, arrivé d'Olette à francs étriers, montait
calier...
Le jeune homme parut aussitôt, les vêtements I désordre et tout couverts de boue. Encore iletant de la course, il apprit à don Carlos que "ançois était parti précipitamment, le matin
me, avec les deux frères Pierre et Jérôme ^ats, sous la conduite de Paul Escape. Lui, il
ait tout fait pour les retenir, mais inutilement,
i! tendait au vieillard une lettre, dont François
vait chargé pour son père. Elle était ainsi
nçue :
288 LIiNFANTE
« La mauvaise fortune donne raison à voir prudence : nos tentatives pour délivrer noti patrie ont échoué encore une fois. Il serait al surde de m'exposer à la vindicte de nos ennemi: Si vous du moins vous n'avez rien à craindi d'eux, il n'en serait pas de môme pour moi. J pars, pour revenir bientôt, j'en suis sûr, av( les troupes victorieuses du Roi, mon maître. J ne veux être ni un vaincu, ni une victime. Puisqu je suis toujours le maître de mon sort, je n réserve pour venger nos morts et peut-être. Die aidant, pour faire de grandes choses... »
La stupeur, la colère se lisaient sur le visa^ de don Carlos à mesure qu'il lisait la lettre. Il . froissa sur ses genoux, en s'écriant :
— Mais c'est de la démence ! Par sa fuite, s'avoue coupable. Lui absent, tout va retomb< sur nos têtes. Sans perdre une minute, il far courir à sa poursuite, le ramener à tout prix!.
— C'est inutile ! dit Emmanuel en secouai. la tête, d'un air sombre.
Alors, le vieux Carlos, honteux et supplian se tourna vers Inès :
— Ma fille, il n'y a que toi qui puisses fléchir! Tu sais comme il t'aime!...
A ces mots, elle surprit le regard haineux qi lui lançait sa sœur Mancia. Son père, la vo brisée, l'implorait. Il tremblait comme un enfan Il allait pleurer : des larmes montaient à spaupières. Et Inès, devant cette faiblesse, rappelait le dur vieillard qui lui avait réponc si brutalement: «Jamais! Entends-tu? Jamais!., lorsqu'elle avait avoué son désir d'épouser M. < Parlan... Maintenant une lueur d'espoir éclair ses ténèbres. Dans le mur sans issue, une por
LINFANTK 280
'ouvrait peut-être. Si elle ramenait François, si lie les sauvait tous, ils ne pourraient plus s'op- ^ser à son mariage...
— Pars, ma fille, je t'en conjure î balbutiait e vieillard.
— Je partirai donc, dit-elle, puisque vous me 'ordonnez. Mais soni^ez que vous m'envovez à a mort peut-être !...
Et, comme si elle ne devait plus jamais le •evoir, elle plia le genou devant son père et lui pmanda sa bénédiction.
LA CHEYALCHKE
Don Carlos avait d'abord songé à Emmanue Descatllar pour accompagner Inès dans sa pour suite. Mais il ne fallait pas que l'intime ami du François de Llar eût l'air de fuir, lui aussi. 1, convenait, au contraire, qu'il restât à Villefranche pour rassurer, par sa présence, les conspirateursi
Alors, le vieillard se rabattit sur Tony Ribell le traginer, qui se trouvait, ce jour-là, de passage dans la petite ville. Le père de Bépa accepta d'assez mauvaise grâce cette corvée qu'il considérait comme des plus dangereuses et dont il jugeait le succès fort douteux. Mais il avait poui la famille de Lhr le même dévouement que sa fille et il était fanatique de François, qu'il croyait appelé aux plus hauts destins. H obéit donc, quoique peu convaincu par les raisons du bon seigneur.
Le plan de celui-ci était simple. D'après les renseignements fournis par Emmanuel, F^ançoi^ avait l'intention de se rendre directement à Llivia, enclave espagnole en plein territoire français,
qui lui offrait un refuge sensiblement plus proche que Puycerda. Des forces, massées à cet endroit par le gouverneur de cette place, lui permettraient peut-être de prendre une offensive immédiate contre les milices du Confient et la faible i^arnison de Villefranche. Mais, pour échapper aux patrouilles et aux postes de surveillance, il voyagerait de nuit, et, en attendant l'heure propice, il s'irait cacher à Thuès, dans le moulin qui appartenait à son père, à deux pas de sa terre de Llar. Là, il serait en sûreté, au milieu (le ses partisans et de ses vassaux, tandis qu'à 'Mette, il était environné et espionné par les réatures du viguier... Si les choses se passaient >elon le désir de François, il était possible, en partant tout de suite, et quelles que fussent les difficultés de la route, de le rejoindre à Thuès avant la chute du jour, et, sans doute, de le ramener à Villefranche pour le lendemain.
A cela, le traginer objectait que, si l'on voulait arriver à temps, il faudrait suivre la grande route et qu'alors on risquait de tomber dans la ' ohue des villageois en armes, d'être arrêtés à
ut instant par les chefs des milices. Le tocsin sonnait encore dans les paroisses. Le chemin de Villefranche était sûrement barré et encombré par une foule de bandes paysannes. Si, au contraire, on prenait des sentiers détournés dans la luontagne, c'était allonger le trajet de telle sorte et s'exposer à de tels retardements qu'on ne pouvait atteindre ïhuès qu'après le départ de François.
Malgré ces raisons très judicieuses, don Carlos s'entêta. Il se buttait sur cette idée que son fils serait infailliblement capturé à la frontière, où les barrages, il le savait, s'étaient multipliés de-
202 LIM-ANTK I
puis quelque temps. Pour conjurer ce désastre, les difficultés ne comptaient pas. L'impossible môme devait être tenté. A supposer d'ailleurs" que le fugitif réussît à s'évader, don Carlos nei voyait qu'une chose, c'est que la fuite de Fran-i çois, en le révélant coupable, livrait les siensi aux représailles de l'ennemi. H comprenait que sa tête répondait do celle de son fils. Et il était dans une de ces minutes d'affaissement et d'affolement où l'égoïste instinct de conservation prime tous les autres sentiments.
Inès, de son côté, ne considérait, dans cette tentative désespérée, que la dernière chance de son amour: en arrachant les siens à la justice,' à la mort peut-être, elle pensait acquérir, à leur*^ yeux, le droit d'épouser M. de Parlan...
Mais pour une telle entreprise, la bonne volonté était insuffisante. On n'avait pas de che-l vaux à l'écurie, sauf celui d'Emmanuel, donti le jeune homme, à la moindre alerte, pouvait avoir besoin. Et les mulets de Tony R«bell ne. valaient rien pour une course rapide. On finit par découvrir deux genêts d'Espagne, chez donyai Gracia, qui, à tout événement, les avait fait' venir en secret de sa métairie de Colomar. Aux voisins qui le regardaient seller les deux chevaux, le traginer répondit, d'un air sombre, que donya Inès courait au plus vite »\ Olette soigner son frère, tombé gravement malade : Emmanuel Descatllar venait d'en apporter la nouvelle.
Enfin, il était tout près de midi, quand la jeune fille et son compagnon purent prendre la route.»
Ils sortirent sans bruit de la ville. Inès était| enveloppée d'un grand manteau en laine de bre-f bis et coid'ée d'un chapeau d'homme qui lui' donnaient une tournure tout à fait masculine.
LINFANTK -203
si Lien que plusieurs personnes, qui les croisèrent, ne la reconnurent pas. Heureusement, le viguier s'était rendu, dès le matin, à Olette, où il se croyait mieux placé pour surveiller le rassemblement des milices et où son autorité était moins gênée par celle du Lieutenant de Roi. Il ne restait, à Villofranche, parmi les magistrats municipaux, que don l'rancisco Soler, le consul on second, qui, compromis dans le complot, avait le plus grand intérêt au retour de François de Llar.
Quand les voyageurs passèrent devant la maison du quartier général, Inès, furtivement, tourna ses regards vers lt*s fenêtres, dans Tes-
' poir d'être aperçue peut-être par Louis de Parlan. Elle ne le vit point, mais elle s'assurait qu'il était là, derrière ces vitres, occupé uniquement d'elle, de son salut et de celui des siens. Elle aussi, elle était décidée à se défendre contre l'orage. Elle allait ramener son frère, qui, par son ascendant sur les conjurés, saurait empêcher leurs trahisons ou leurs défaillances. François donnerait le change à l'opinion et aux soupçons des Français, en se mettant à la tête des milices
f locales, comme le conseillait déjà son ami EmmanueL Elle partait pour cette chevauchée ha-
* sardeuse avec tout un renouveau d'ardeur et de
' confiance. Cependant, son guide secouait la tête, en écoutant les propos dont elle essayait de fouetter leurs courages. Dans sa jugeote de
' paysan, le traginer estimait que François avait pris le bon parti, en gagnant le large, plutôt que de s'exposer aux supplices et sans doute à la peine capitale. Il finit par lui déclarer assez rudement :
— Vous avez peut-être raison, donya Inès!
Mais, à mon avis, mieux vaut saut en brousse que prières de bonnes gens !
Néanmoins, si chanceuse que fût cette démarche, le bonhomme tenait à honneur de s'en tirer de son mieux. A tout prix, il fallait éviter de traverser Olette, où Coromine jouait au général d'armées. Jusqu'aux environs des Graus de Canaveille, c'était la passe la plus dangereuse. Au delà des Graus, à partir de Thuès, on était surs d'être soutenus par les miquelets espagnols qui pullulaient dans la région.
Aux approches d'Olette, les rassemblements de miliciens parurent si inquiétants au traginer qu'il fit faire à Inès un grand détour dans la montagne. Ils durent même, après une montée pénible, se cacher à Orella, chez des amis du muletier, en attendant qu'une troupe de soldats avinés, qui mettaient le village à sac, se fut dispersée. Cet arrêt forcé les retarda tellement, et les sentiers montagnards étaient si mauvais qu'ils n'arrivèrent en vue des Graus qu'à la nuit close.
De l'endroit où ils se trouvaient, au-dessus d'un éboulis de rochers presque perpendiculaires, ils dominaient un lieu sinistre, — le Val d'Engarra, au renom légendaire. A mi-cùle, à quelques cent toises au-dessous de leurs pieds, les miliciens du viguier barraient la route qui surplombait les gorges de la Têt. Le difficile était de les tourner sans être aperçus des sentinelles.
Par malheur, il faisait une nuit claire. Du haut de leur cachette, entre les rochers, ils apercevaient nettement les longues crosses des mousquets sur l'épaule des hommes qui allaient et venaient au bord du goulTre sonore de la rivière. Inès s'irritait de ce nouvel obstacle : ils ne pour-
L'INFANTE 29r»
raient passer que si les sentinelles s'éloignaient suttisamment du pont, dont ils voyaient l'arche unique enjamber le torrent, là-bas, au coude que faisait la route, dans la direction de Thuès. Et, à mesure que les minutes, les heures s'écoulaient, la jeune fille sentait une angoisse l'étreindre, à l'aspect terrifiant de ces lieux, que hantaient, selon les récits populaires, des esprits maléfiques et les limes en peine des moines de Saint-André d'Exalada. Les roches bouleversées par les éruptions souterraines, amincies et déchiquetées en mille formes fantastiques, ébau- (;haient, dans la pénombre, comme des herses de forteresses, des arcs-boutants de cathédrale. Dans la pierre sculptée par les vents et les pluies, (les yeux menaçants s'ouvraient, des rictus sariioniques grimaçaient. Des mufles et des croupes de monstres remuaient vaguement à travers les ténèbres. Et, comme d'une bouche d'enfer, un air chaud, tout chargé d'exhalaisons sulfureuses, .irrivait des profondeurs des gorges, où jaillissaient les sources brûlantes.
Enfin, après deux heures au moins d'attente, ils virent les sentinelles s'éloigner du pont : à leur grande surprise, les troupes du viguier se repliaient sur Olettc, sans doute. Quand tout bruit se fut apaisé, Inès et son guide, avec beaucoup de précautions, descendirent de leur repaire. Au delà du pont, c'était la liberté pour eux. Bientôt il allaient être sur les terres de Llar.
Un quart d'heure plus tard, ils arrivaient au moulin de Thuès, où le meunier leur dit que François s'était remis en route vers neuf heures avec Paul Escape et les frères Prats.
Découragé, Tony Ribell déclara qu'il n'irait pas plus loin :
200 LIMANTE
— Vous voyez bien que c'est la volonté de Dieu, senyorita! dit-il à la jeune lille.
Mais elle s'obstina, bien que recrue de fatigue.
Elle était si défaillante que le meunier s'en fut quérir une bouteille de rancio réservé pour les malades ou les mourants à toute extrémité. Le vin fort et liquoreux la ranima un peu. Tony faisait manger de l'orge aux bêtes. Quand elles furent repues, Inès, sourde à toutes les objurgations, remonta en selle, et l'on repartit dans la nuit.
Elle se disait que les fugitifs ne devaient pas (Hre bien loin, qu'en pressant le pas, on pourrait les rattraper, d'autant mieux que la route, de plus en plus escarpée, obligeait les voyageurs à j aller lentement. Elle s'acbarnait à cette poursuite. ! Elle voulait à toute force ramener son défenseur, reconquérir l'amour de son frère. Elle allait, dans une torpeur, un sommeil invincible qu'elle s'efforçait de combattre. La montée était monotone, interminable. Le froid devint plus vif, mais il cinglait ses énergies, et, tout en cheminant, elle se répétait que, tout à l'heure peutêtre, elle allait rejoindre François. Elle préparait déjà ses paroles. Elle lui dirait : « Tu vois, je suis venue au risque de périr cent fois, pourt'arracher aux ennemis qui te guettent, pour détourner un grand malheur qui nous menace tous. Tu vois comme je t'aime !... Et toi, ne feras-tu rien pour moi?... » Non, sans doute, elle ne lui dirait pas cett(; dernière chose, elle n'oserait pas se permettre la moindre allusion à M. de l^arlan. Mais François la comprendrait. Il savait si bien la comprendre!...
On montait toujours. Le froid augmentait. A Fontpédrouse, ils trouvèrent de la neige. Alors
LlMANTi: 2'.»:
elle perdit complètement conscience. Son cheval la traînait, poids mort, à demi-écroulée dans son manteau de berger montagnard.
Mais le traginer, habitué à ces courses nocturnes, avait les yeux bien ouverts. Il se tenait sur ses gardes. Il savait qu'à Fontpédrouse il n'y avait rien à craindre, mais il fallait faire un crochet pour éviter la Tour de Vilar où une cinquantaine de mousquetaires surveillaient les abords du Col de la Perche. Dans les bas-fonds oii l'on s'engagea, la neige atteignait, par places, une hauteur inquiétante, et l'on n'avançait que pas à pas dans l'obscurité. Mais des empreintes toutes fraîches de fers à cheval se marquaient sur la piste : très probablement c'étaient les traces de François et de ses compagnons.
Avant d'arriver à Saillagouse, dans une descente accidentée, Inès se réveilla tout à fait. C'était le petit jour, quatre heures et demie du matin, lorsqu'ils mirent pied h terre devant l'auberge. Le portail de la cour était ouvert, le valet d'écurie déjà levé. Tony, qui le connaissait de longue date, l'interrogea, et le garçon s'empressa de lui apprendre que le seigneur de Llar et sa suite s'étaient arrêtés tout à l'heure pour faire ferrer un de leurs chevaux. On avait réveillé, en pleine nuit, le maréchal-ferrant, tandis qu'ils buvaient dans la salle, pour se réchauller. Et, aussitôt, ils étaient repartis : il y avait vingt minutes à peine !...
Cette fois, on les talonnait de très près. On les rattraperait sûrement, avant qu'ils arrivent à Estavar
Les deux bêtes, gonflées d'orbe, traversèrent au galop le pont de la Sègre. Dans la lumière douteuse de l'aube, les voyageurs distinguèrent
de nouveau, sur la route détrempée, les traces récentes des fers à cheval. Frénétiquement, Inès cravachait sa monture, lorsque, tout à coup, droit devant eux, au tournant d'un mamelon qui bouchait la vue, ils aperçurent un i^roupe de cavaliers, lancés, eux aussi, à fond de train.
— Ce sont eux! cria la jeune lille à Tony. Mais les fugitifs durent se croire poursuivis
par des soldats français : le manteau d'Inès et son feutre masculin les trompèrent sans doute. A leur tour, ils accélérèrent leur allure. Inès, éperdue, les gagnait de vitesse. Ils n'étaient plus qu'à deux cents toises les uns des autres. Elle criait de toutes ses forces :
— François ! François !
Mais ses cris se perdaient dans le vent. Soudain, derrière eux, un roulement de galop les fit se retourner :
— Les Français, les Français ! hurla Tony Ribell, fou de terreur.
Et, passant comme une trombe devant Inès, il lui jeta :
— Nous sommes reconnus. Sauve qui peut ! Ils coururent pendant près d'une lieue, en un
casse-cou vertigineux. Ils étaient tout près de la frontière, que marquait un ruisseau peu profond. Inès vit le cheval de François sauter le ruisseau, cependant que des coups de feu crépitaient autour d'elle. Brusquement son cheval s'abattit, la jambe fracassée par une balle. Des dragons étaient à ses trousses qui vociféraient :
— Rendez-vous ! Rendez-vous !
Projetée à terre par la violence du choc, elle faisait effort pour se relever, lorsqu'un cornette surgit, le pistolet au poing, en prononçant d'un ton brutal :
L'LNFANTE 299
— Au nom du Roi, je vous arrête !
Les dragons se ruèrent sur elle pour la ligoter, "et la surprise qu'ils eurent en découvrant sous le feutre guerrier un délicat visage de femme fit que toute la troupe s'arrêta en cercle autour de la prisonnière. Pendant ce temps, François et son escorte disparaissaient derrière la colline sablonneuse qui, de ce côté-là, dissimule Llivia et son clocher.
Entre deux cavaliers qui l'encadraient, le canon de leur espingole braqué contre ses tempes, elle tut conduite à Estavar où le capitaine Courte avait fini par descendre avec sa compagnie, Targasone §tant trop éloigné pour une surveillance eflicace Je la frontière.
Le pauvre village, livré à la soldatesque, offrait an spectacle désolant : tonneaux défoncés, sacs le blé et de farine jetés dans la rue, bêtes de ^omme réquisitionnées, bestiaux traînés à la loucherie, paysans roués de coups par les garlisaires. Au milieu de la place, se dressait une înorme potence en sapin, où le cadavre d'un iiaraudcur, puni pour l'exemple, achevait de se Jt'composer. A l'apparition du gibet, dans l'air empesté de miasmes, Inès frissonna d'horreur. Les pires idées, les images les plus funèbres obsédaient, lorsqu'elle franchit le seuil du cinetière qui entourait Téglise. Le capitaine avait nstallé son quartier dans la sacristie de cette /ieille bâtisse romane, dont les murs, épais comme les remparts, étaient à l'épreuve du canon.
Or, cette nuit même, Courte, averti par ses >pions, s'attendait au passage de François de Jar et de ses affidés. 11 avait envoyé un petit
300 LlNKANTi:
détachement de cavalerie guetter les fugitifs entre Estavar et Saillagouse. Toutes les précautions ayant été prises, il était certain de sa capture, et quand il entendit des pas et tout un cliquetis d'armes dans le cimetière, il se donna immé- 1 diatement l'expression de visage et l'attitude qui ^ convenaient pour recevoir le chef des conspirateurs catalans.
Inès entra, le visage découvert, les cheveux ■ flottants sur ses épaules. Son rude manteau de : laine, tout souillé par la boue des chemins, Fengoncait ridiculement. Courte, la face apo-. plectique, faillit s'abattre de saisissement. En i même temps que la surprise et le dépit du coup j manqué, toutes ses rancunes de galant dédaigné, j toutes ses colères rentrées éclatèrent aussitôt à la vue de celle qui l'avait rebuté et que les hasards ^ de la guerre lui livraient maintenant comme unej proie. Il la toisa de la tète aux pieds avec une^ extrême insolence " '
faute
ma loi
Comment! c'est vous, Mademoiselle rin-| ! Et dans cet équipage!... Jolie princesse,.
Puis, sur un ton de lieutenant-criminel : |
— Et dites-moi, s'il vous plaît : que venez-vous i
faire par ici ?
La jeune lille, les yeux baissés, les lèvres fa rouchemcni closes, ne répondit pas. Ce silence,! qu'il jujjeait méprisant, exaspéra Courte :
— Allons ! Avouez-le ! Vous êtes de connivence avec votre scélérat de frère î Vous couriez là-bas, pour nous trahir, pour comploter avec vos bons amis, les Espagnols... Vous savez. Mademoiselle, qu'on est pendu à moins !... Ah ! Ah ! Vilaine alfaire pour une belle fille comme vous !
Le soudard se frottait les mains, en lâchant ces
LINFANTE ÎOI
odieux sarcasmes. Cependant il voulait à toute force l'obliger à parler:
— Encore une fois, qu'alliez-vous faire à Llivia?... Vous vous obstinez à vous taire? Très bien ! On trouvera le moyen de vous desserrer les dents.
A cette menace trop claire, elle releva vivement la tôte, et toute pâle, toute tremblante :
— Monsieur, dit-elle, je suis votre prisonnière: vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Mais vous n'avez pas qualité pour m'interroger comme une coupable.
— C'est ce que nous verrons î dit Courte, Curieux de cette résistance et de plus en plus 5nragé de jalousie.
Il lit un pas vers elle, avec des gestes violents. Terrifiée, à bout de forces, après cette nuit d'insomnie, ces émotions de toutes sortes, elle s'éiinouit, s'affaissa entre les bras des deux dragons ]ui l'encadraient. Au même moment, un tunulte emplit les abords de l'église. Des estafettes Lccouraient, bride abattue. Courte, se croyant urpris par les Espagnols, donna ordre aux soldats le transporter Inès, au plus vite, chez un notable, l'autre bout du village. Puis, lui-même se •récipita à la porte du cimetière pour se rendre ompte de ce qui se passait.
C'était M. de Parlan qui arrivait à la tète une compagnie de miquelets, appuyés par des avaliers du Régiment de la Rablière. Le corette, qui avait arrêté Inès, venait de lui conter incident et la fuite du « sieur de Llar ». 11 en tait abasourdi. Que la jeune filb^ fût ici, à deux as de l'ennemi, avec son frère, il ne s'expliquait as une telle coïncidence. Avait-elle trempé ans la trahison ? Cette chose affreuse était-elle
possible? Mais non, il était sûr d'elle î 11 y avait une autre raison de sa présence, et qu'il fallait savoir.
Le trouble oii cf^s idées le jetaient se trahissait sur sa figure, lorsqu'il aborda Courte. Gelai-ci, tout ravi de sa confusion, lui dit à brûle-pourpoint :
— Je suis heureux, Monsieur, que vous vous soyez enfin décidé à venir vous informer par vousmême de la gravité de la situation. Vous allez faire des découvertes qui ne vous réjouiront pas, je le crains. Le sieur de Llar, qui intriguait depuis' longtemps avec le gouverneur de Puycerda a' failli être pris par mes dragons. Quant à Made-f moiselle sa sœur, que vous connaissez, il me^ semble, elle était sur le point de le rejoindre, quand mon cornette l'arrêta. Elle allait ren-'j seigner messieurs les Espagnols, apr5s avoir espionné dans nos lignes. Charmante besogne vraiment pour une fille de qualité!... <
— Monsieur, dit Parlan, cette jeune fille, qu^ vous accusez à la légère, est innocente. Je 1^ sais, et j'en témoignerai, s'il le faut. Quant auil coupables, ils seront poursuivis, et châtiés comm* ils le méritent. En attendant, je dois pourvoii k la sûreté de celle que vous avez fait indûment arrêter... Où est-elle?
Une foule de senti ments désordonnés s'agitaien) dans l'âme de Courte : sa jalousie, le besoin d torturer son rival, l'envie de se mettre en vale aux yeux de ses chefs, en se vantant de sa gi lance et de l'importance de sa capture. Il arrogamment :
— Cette prisonnière m'appartient!... Pren< garde, Monsieur le Lieutenant de Roi qu'on vous accuse de complicité avec les traîtres ! Gel
^'•^tection accordée à la sœur d'un rebelle est Il étrange. Tout cela pourra vous mener
— Je dédaigne vos insinuations, Monsieur ! Je suis le maître ici : je vous somme de remettre
i.?ntre mes mains cette jeune fille ! I La fureur de Courte ne se maîtrisait plus. Ce ;^os homme sanguin et colérique se sentait capable de tenir tête à son chef, d'entrer en révolte Duverte contre lui. Mais les forces amenées par 0 Lieutenant de Roi étaient considérables. Elles bloquaient les entours de l'église et du cimetière, jela donna à réfléchir au capitaine, qui finit par lire, en regardant fixement son rival, d'un regard eut chargé de réticences :
— Et puis vous savez bien, Monsieur, qu'il y i autre chose entre nous !
— Soit, Monsieur ! Si c'est une querelle l'honneur que vous voulez soulever, et bien que ;ela soit contraire à la discipline comme aux édits lu Roi, je suis à vos ordres. Dans un instant,
DUS recevrez mes témoins. Mais auparavant, je iens à interroger celle que vous avez, — je vous e répète, — fait indûment arrêter. Je vous orlonne, comme à mon subordonné, de me dire !n quel lieu vous l'avez mise !
Pendant ce temps, les miquelets envahissaient e cimetière. Les crosses de leurs escopettes onnaient sur les dalles. Courte, estimant que oute résistance était inutile, enjoignit à un Iragon d'accompagner M. de Parlan jusqu'à la
lison du notable chez qui la prisonnière était iquestrée.
Le Lieutenant de Roi s'en allait, la tête basse, *Trière le soldat. Outre les contrariétés présentes,
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de pires traverses s'annonçaient pour lui. Et néanmoins il se félicitait de la chance providentielle qui l'avait conduit là, à point nommé, pour ar-« racher Inès aux conséquences probables d'une' arrestation. '
La veille, il avait quitté Villefranche, aprèsi une altercation des plus violentes avec le viguieil (loromine, auquel il reprochait d'avoir fait sonner les cloches et assemblé les milices sans son autorisation. Dans la crainte qu'on l'accusât de mollesse et d'imprévoyance, il était parti immé-* diatement pour la Cerdagnc, afin de juger si \ê situation justifiait un tel déploiement de forces.' Elle était sérieuse, en tout cas, plus sérieuse qu'il ne l'avait pensé d'après les rapports de ses émissaires et de Courte lui-même. Il savait déjii| qu'il y avait mille six cents fantassins réunis à^ Puycerda, six cents chevaux de troupe de ligne,i> et qu'une nuée de miquelets espagnols infestait la région. L'avant-garde était à Llivia, à deux pas du village où il se trouvait. D'un moment îi l'autre, des éclaireurs ennemis pouvaient surgii au tournant de la colline, franchir le ruisseau de la frontière... Et Inès était là, exposée aux plus redoutables dangers, au milieu d'une soldatesque, qui n'attendait qu'un signal pour en venir aux mains !...
Epuisée de fatigue, la jeune fille dormait, lorsqu'on lui annonça la visite de M. de Parlan.
Précipitamment, elle se leva pour le recevoir. La fatigue ne lui pesait plus... Elle renaissait.' Son amour venait à elle. Il venait en libérateur. Elle en était sûre! Comment avait-elle pu craindrf qu'il ne vînt pas? Oui, elle allait le revoir! Toul le reste ne comptait plus, le monde entier étaif oublié 1...
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i*" Et puis, quand ils se trouvèrent l'un en face ,ie l'autre, quand elle aperçut son visage convulsé )ar le sentiment de la minute tragique qu'ils avaient, l'enchantement s'évanouit. Ils étaient euls, dans cette chambre grossière de paysans, .^eurs veux tristes se rencontrèrent, et la même )ensée leur vint au même moment. Cet entretien eul à seule qu'ils avaient si longtemps souhaité, e voilà donc ! Et dans quelles circonstances 1
— Ah ! Mademoiselle, soupira- 1- il, je ne royais pas dire si vrai lorsque je vous écrivais ans ma première lettre : « Je sens que je vais tre le plus malheureux de tous les hommes! » )ans quelle aventure m'avez-vous jeté!
Et, comme pour se faire pardonner ce doux sproche, il lui prit la main qu'il baisa lonuement. Inès, émue par cette caresse, par le 3n de sa voix, laissait sa main dans la sienne.
— Ne regrettons rien ! dit-elle. Moi, je n ai ucun regret de ce que j'ai fait!
Il se recula vivement, pris d'une crainte obsire :
— Qu'avez- vous fait .^ Pourquoi êtes-vous ici? u nom du ciel, expliquez-moi...
Alors elle lui conta ce qui était la vérité :
I oUe était partie pour ramener son frère, pour
II pêcher la découverte du complot...
— Je n'ai jamais douté de vous, dit Parlan, ni votre amour pour moi, ni de votre loyauté
l'égard de mon pays... Ah! chère, très chère lès !
l'allé défaillait de tendresse :
— Louis, dit-elle, vous souvenez- vous?... Ce atin du bal, dans la grotte illuminée par l'aube, rsque vous m'avez répété: « pour toujours! » li eût pensé que notre bonheur fût si lointain î
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— J'étais plein de confiance ! reprit le jeune homme.
— Et moi, débordante d'espoir!... Que faire, mon Dieu, que faire?
— Vous sauver! affirma Parlan, d'un ton solennel, sauver notre amour î
Et, après un instant de silence lourd de réilexions angoissées :
— Hélas ! notre amour, ce sera difficile peutêtre I Mais vous, je suis certain devons sauver. S vous devez périr, je vous suivrai. Vous entendez On ne touchera pas un cheveu de votre tète. J« suis là, je vous défendrai jusqu'au dernier souftlc
— Ah ! dit-elle, que m'importe la mort, puisqu' rien au monde ne peut nous séparer !... Pou toujours, Louis, pour toujours !
Un élan réciproque les emportait. Ils s'é^ treignaient en pensée, avec toute l'exaltation d l'amour qui se sent agoniser. Cependant un' pudeur instinctive, un haut respect d'eux-même les maintenait, l'un en face de l'autre, comm' s'ils étaient à l'autel, devant le prêtre qui pro nonce les paroles d'union éternelle, sous 1 regards de tout un cortège nuptial.
11 se ressaisit le premier, et il articula ave, effort : J
— Inès, il faut partir! Oui, il faut nous quitteij Lien que cela nous brise le cœur. Cela n'aïuU qu'un temps, je l'espère ! Mais je ne puis prolonger davantage l'entretien avec vous, qi êtes accusée de trahison, sans me rendre suspè' moi-môme. Dans votre intérêt, dans celui d< vôtres, il importe que je sois au-dessus de toi soupgoni C'est déjà trop que j'aie pu vous pari quelques instants sans témoin... Et puis, mc devoir me retient ici. ^
— Non ! dit-elle, je ne partirai pas ! Je reste ! Je reste avec vous ! Mourir m'est égal, si nous devons mourir ensemble...
Elle délirait, ses yeux s'égaraient. 11 la regardait douloureusement. Alors il lui prit les mains encore une fois, et, avec un accent de désolation infinie, il répéta :
— Je vous en conjure, au nom de notre amour, partez ! Demeurer serait folie ! Et dire que c'est moi qui vous chasse, quand le cœur m'en saigne 1 Quel comble de misère!...
Tout à coup, dans un roulement de tambour, une sonnerie de clairon déchira l'air :
— C'est la chamade ! fit Parlan affolé : les Espagnols ont dû passer la frontière ! Vous ne pouvez pas rester ici une minute de plus !
Il se précipita hors de la maison, et ayant appelé le soldat qui l'accompagnait, il manda un sergent de miquelets à qui il donna Tordre de former une escorte en toute hâte et de ra- ! mener saine et sauve, à Villefranche, donya Inès 'de Llar : sur sa tète, il répondrait de la vie et de l'honneur de la jeune fille.
Le tambour battait toujours. Les paysans, apeurés, rentraient des champs, se barricadaient dans leurs logis. De la fenêtre, Inès vit Louis de Parlan sauter en selle pour se mettre à la tête de ses hommes. La compagnie était déjà sous les armes. Tous avaient les yeux fixés sur lui et .sur elle. Déchiré de douleur, se raidissant pour ne pas éclater en sanglots, il se couiba sur Ten- ' olure de son cheval, et, le feutre à la main, il ia salua, le visage rigide, les lèvres convulsées par l'adieu muet qu'il aurait voulu pouvoir lui crier de toute son âme.
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