CHEZ LE PRESIDENT SAGARRE
Lorsque, la nuit précédente, les sentinelles, postées par le viguier Goromine à l'entrée du Val d'Engarra, s'étaient repliées précipitamment vers les gorges de la Têt, Inès non plus que son î guide n'avaient pu s'expliquer cette retraite subite qui leur laissait le passage libre dans la direction de Thuès et de la Cerdagne. ]
Or, un éclaireur était arrivé tout hors d'ha- I leine annonçant à Goromine qu'un gros de miquelets espagnols allait déboucher derrière eux par la vallée de iXyer. Gelui-ci, craignant i d'être coupé d'Olctte, sa base d'opérations, s'em- I pressa de lover le camp, mais, en dépit de toute I sa promptitude, il ne put éviter une collision entre les premières bandes d'Espagnols et l'ar- r rière-garde de ses miliciens, qui lurent taillés en pièces. Pris de panique, le reste de la petite armée, composée de paysans mal aguerris, s'enfuit ti toutes jamb(^s, entraînant son chef, et ne s'arrêta qu'à Olettc, où ils rentrèrent sous les
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uées des habitants. C'était une lamentable hu- ■liliation pour Coromine, ce robin qui rêvait de luriers militaires, qui croyait pouvoir se passer e M. de Parlan et môme lui donner une leçon e stratégie. Heureusement pour lui, les Espanols avertis de la fuite de François de Llar et es principaux chefs du complot, inquiets d'ail- 3urs de ne point voir paraître les secours prolis par le gouverneur de Puycerda, se réfugièrent ur les hauteurs environnantes, d'où ils j^agnèrent îs montagnes du Gapcir. Sans cela, le viguier ût élé écrasé dans son repaire.
Furieux de cet échec, il s'empressa de prendre i revanche sur ceux qu'il soupçonnait d'être nidés à la conspiration. C'était le matin du eudi Saint. Mis en demeure par lui, le curé du illage monta en chaire pendant la messe et lut n moniloire suivi d'une fulmination, qui en- "aînait l'excommunication ipso facto contre ceux ui, connaissant les coupables, ne les dénonceaient pas. Terrorisé, le cloutier Rafaël Sudre s décida à rapporter au viguier la tentative de orruption dont il avait été l'objet de la part de 'aul fclscape, le traboucayre. Gela conduisit le iguicr à fouiller le logis dudit Fscape et aussi 1 pauvre masure que les deux frères Prals haitaient au-dessus du village, dans un jardin en rrasse. D'abord on ne trouva rien, bien qu'on ût bouleversé toute la cauibuse, descellé jusqu'à .1 plaque de l'atre. Enfin, en culbutant une arloire, un sergent de la viguerie trouva, dans ne poche de toile clouée sous la planche inôrieure, un état des sommes versées par le ouverneur de Puycerda, tant à Paul Ëscape iTà Pierre et à Jérôme Prats, avec le détail de iirs attributions^ en outre un blang-seing conte-
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nant un grand nombre de signatures, parmi lesquelles celles de François de Llar, du baroD de Nyer, d'Emmanuel Descatllar, de Francisée Soler, le consul en second de Yillefranche.j d'En'Fort, le médecin... j
A cette vue, Goromine exulta. Non seulement cette découverte était la justification de ses me-' sures militaires, mais elle lui livrait ses enne-; mis. 11 avait raison contre le Lieutenant de Uoi,. et il allait se venger de ceux qui le détestaient, s'enrichir à leurs dépens, consolider sa domination dans tout ce pays du Contient.
C'était un type redoutable de Catalan que Pierre Goromine. Esprit positif, habile aux affaires, âpre au gain, obstiné et vindicatif, ce dur montagnard sortait d'une famille de pauvres paysans. 11 avait vu le jour à San-Feliu de Pallerols, gros bourg situé entre Gérone et RipoU. D'abord il avaii gardé les moutons paternels, puis le curé du. lieu, frappé de son intelligence, lui apprit ur peu de latin, dans l'espoir de l'acheminer à la cléricature. La mort de son père l'ayant empêché de poursuivre ses études, il s'en vint à Har-. celone, où il entra, en qualité de « grapignan », chez un notaire qui avait son officine près dt Santa Maria del xMar. C'est alors qu'il connut don Francisco de Sagarra, l'actuel président de h Cour souveraine de Perpinyan, alors juge à la Beal Audiencia. Goromine se vantait en se donnant comme le compatriote de Sa^arre, qui élaii originaire de Lérida et qui sortait d'une famille honorable. Mais le juge de la Royale Audience rencontrait souvent au Palais le galopin qui fai sait les courses du notaire Xambo. |
l^uis, vint la grande révolte catalane de 1640- Goromine prit hardiment parti pour les révoltés.
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comme Sagarre, Fontanella, professeur de droit à l'Université, et tous les jeunes gens d'avenir. Ouand les Barcelonais jugèrent à propos de se réconcilier avec Madrid, l'ex-grapignan se trouvait en Koussillon, à Villefranche, amené là par un de ses compatriotes, un Catalan francisé, M. de iMarçal, qui le lit bombarder notaire royal et secrétaire de la Maison de ville. Grâce à ces deux fonctions, il devenait une sorte d'inquisiteur en permanence, qui, avec la surveillance de l'opinion, avait le contrôle des biens et des fortunes de la région.
A mesure que les Catalans gagnés à la Cause française faisaient leur trouée dans l'administration, Pierre Coromine voyait s'accroître son état. Sagarre était nommé Lieutenant général en second par Sa Majesté Très Chrétienne, puis Gouverneur de la province et enfm Président à mortier à la Cour souveraine de Perpinyan. Ce personnage jugea utile d'accorder sa protection ;l l'ancien clerc de notaire. Il avait deviné en lui un auxiliaire de premier ordre, dénué de scrupules autant que dévoué à la France, impitoyable à ses administrés qui le haïssaient et qui le considéraient comme un renégat de l'inflépendance catalane. Tous ces exilés, venus de delà les monts, s'entr'aidaient, se soutenaient mutuellement contre la malveillance des Roussillonnais. C'est ainsi que, grâce à la protection du Président Sagarre, Coromine fut nommé premier consul de Villefranche, et ensuite viguier intérimaire du Condent. Et il cumulait une foule de fonctions lucratives avec celle de notaire royal. Notaire de la Cour du viguier, il était son propre greffier. Commis au paiement des milices et des travaux de fortiiications, il réalisait de
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beaux bénéfices sur les entreprises publiques et il se faisait offrir un grand nombre de cadeaux par les plaideurs et les gens de la campagne. De plus, il était receveur des droits sur le vin, il exploitait par procuration quelques privilèges de justice féodale. Entin on se chuchotait qu'il avait amassé une petite fortune, en profitant des confiscations et des saisies, et qu'il prêtait à des taux usuraires.
De tels agissements et surtout ses excès de zèle (( français » lui valaient une foule d'ennemis acharnés. Mais il se riait d'eux, fort de l'appui du Président Sajrarre et aussi de l'Intendant Carlier, qui se servait de lui pour surveiller Sagarre. Si les nobles l'exécraient, il était assez populaire parmi les paysans, à qui il donnait toujours raison contre leurs seigneurs, et qu'il flattait, en affectant d'être l'un d'eux : lui aussi il avait manié la pioche et talonné le mulet dans les sentiers de la montagne.
En ce moment, il se croyait arrivé à un tournant décisif de sa vie. Il était fermement persuadé que, pour tout homme, il vient un instant, qu'il faut se hâter de saisir, où la Fortune, disait-il, vous ollre sa boule d'or. Cet instant était arrivé pour lui : il n'allait pas le laisser échapper! Il saurait tirer de cette découverte du complot tous les avantages possibles.
D'abord celait une excellente occasion pour se débarrasser de ce M. de Parlan, dont la clairvoyance le gênait; il prouverait son incapacité et peut-être sa complicité avec les coupables. Donya Gracia et François de Llar, qui le gênaient tout autant, ne s'aviseraient certes pas de revenir en ce moment. Mais il fallait empêcher leur retour à tout jamais. Leurs dépouilles
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étaient bonnes à prendre : le moulin et l'auberge (le Thuès, les droits de juridiction de Donya Gracia sur la « saijonie » de Serdinya, et surtout la métairie de Colomar avec ses dépendMnces, — tout cela racheté à vil prix, après confiscation, pouvait fournir une belle dot pour sa fille, qui (tait à marier.
Mais il importait absolument que la répression lût de la dernière rigueur. Les principaux coupables étant en fuite, ils devaient être condamnés comme contumaces et leurs proches devaient payer pour eux : Carlos de Llar pour son fils, Joseph de VilatVanca, le mari de donya Gracia, pour sa femme. Tout dépendait du Président Sagarre, chef réel de la Cour souveraine, bien qu'il n'eût que le titre de Président à mortier, — et aussi de l'Intendant Carlier, représentant du pouvoir central, qui pourrait agir sur le Président, au cas où celui-ci mollirait.
En etïet, Coromine avait toute espèce de craintes à l'égard du Président. Gros personnage repu d'honneurs, d'argent et de biens, Sagarre semblait n'avoir plus rien à désirer. II était arrivé à tout. Ses enfants eux-mêmes se trouvaient pourvus. Son fils aîné, déjà conseiller à la Cour, hériterait sans doute des charges et dignités paternelles. Le cadet, don Joseph de Sagarre, venait d'obtenir un brevet de capitaine au régiment de Royal -Uoussillon. Isabelle, sa Glle, était religieuse à Saint-Sauveur de Perpinyan. Enfm, le dernier de la famille, François, avait obtenu, grâce h son père, l'abbaye de Cornella, dont il était le prieur. Coromine le devinait depuis longtemps : Sagarre, qui avait excité dans tout le pays encore plus de haines que luimême à Villefranche, Sagarre vieilli et satisfait,
cherchait à désarmer ces haines, à se réconcilier avec ces Catalans qu'il avait traités un penj rudement au nom du Koi de France. Pour ma rier honorablement ses fils, il tenait sans doute à ménager la noblesse roussillonnaise. Ainsi, il^ était fort probable que, pour toutes ces raisons, r il seconderait mal les desseins du viguier. Bien( plus, il lui en voudrait certainement de se don-, ner trop d'importance, en se faisant le dénonciateur de la conspiration. D'ailleurs Goromines sentait grandir, à mesure qu'il s'élevait, la malveillance, pour ne pas dire l'hostilité secrète de son ancien associé... Eh bien! il se passerait de son concours. Au besoin, il passerait par-dessusi ses épaules, il l'évincerait... Oui, Sagarre étaiti vieux, mûr pour la retraite. Pourquoi Coromine ne prendrait-il pas sa place, après le service signalé qu'il allait rendre au Roi? La tête lui| tournait, en ce moment. Il se voyait, lui aussi,appelé aux plus hauts emplois. Ne pouvait-il pas, avec des protections à Paris, acheter unci place de conseiller à la Cour, devenir Prési-j dent, gouverneur de la province, lui qui connaissait merveilleusement le pays, qui parlait le catalan, comme le français et le castillan, qui avait donné tant de preuves de son intelligence,! de sa fermeté, de son lovalisme?...
En somme, il fallait d'abord tàter le terraini auprès de Sa^^arre, voir s'il voudrait sévir, comme, il le souhaitait, contre les conjurés et enfin de quelle manière il accueillerait son intervention,! à lui Coromine. D'après cela, il jugerait s'il devait lancer contre le Président l'Intendant Car-: lier pour stimuler sa sévérité. Mais, de toutesi les façons, le viguier entendait supplanter Sagarre, l'empôcher de s'attribuer le mérite d'avoir;
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écouvert le complot. C'est pourquoi, séance enante, ayant encore en mains les pièces à onviction, il décida qu'il allait envoyer un Courier à rinlendant et un autre au Lieutenant gélôral, M. Le Bret, pour leur taire part de sa !('COuverte. Cette précaution prise, il feindrait te venir trouver Sagarre tout exprès pour lui lemander conseil.
Les deux courriers partirent dans la soirée du leudi Saint. Lui-même, à la tombée de la nuit,
mit en route pour Perpinyan.
On sortait de la messe comme le viguier entrait •n ville. Il se dépêcha de dîner, avec l'intention l'aller surprendre le Président avant l'heure des lèpres. 11 était à peu près sûr de le trouver chez lui en un jour aussi solennel que celui-là. Sagarre itTichait une grande dévotion, se montrait assidu \ tous les offices, ainsi qu'il convenait à un magistrat de son rang qui, de plus, était marguillier
Santa Maria la Real, sa paroisse.
Il habitait alors une maison de modeste apparence, rue Petite la Real, à gauche, en montant il la Citadelle. Lorsque Coromine y parut, les fquêteurs de la paroisse, les baciners, comme on disait, encombraient le corridor de leur ?marguillier, apportant le produit de la quôtc 'matinale dans les divers quartiers de la ville. Deux d'entre eux tenaient à la main un grand bassin d'argent qui servait à recueillir les aumônes et au milieu duquel se dressait une statuette de Saint Jean-Baptiste ou de Saint Gaudérique. H y
ait là les baciners dels vergonyants, ou quêteurs des pauvres honteux, lesquels n'exerçaient leur pieux ministère qu'à de certains jours marqués
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comme le Vendredi Saint, ei, avec eux, les ordinaires quêteurs pour l'entretien du culte. Coromine bouscula ces braves gens, dont quelques-un^ pourtant appartenaient à la noblesse de la cité) et il cria tout haut qu'il venait pour le servie* du Roi.
Don Polycarpe de Sagarre, le fils aîné du Président, le conseiller à la Cour, s'empressa d( recevoir le viguier du Gonflent, que d'ailleurs ij connaissait. Il lui dit que son père était à ss maison des champs, aux portes de la ville, dans le faubourg Notre-Dame et que, malgré la so-? lennité du jour, il se ferait certainement undevoii de lui donner audience, puisqu'il venait pour un^ afl'aire de si extrême gravité.
Le Président pouvait, en effet, prétexter qu'il se retirait à la campagne, en dehors des olfices,! pour y vaquer à des méditations ou à des lectures de piété. iMais Goromine savait et personne n'ignorait à Perpinyan que, dnns ce logis écarté, il s'était fait aménager un laboratoire, où il se livrait à des expériences de chimie. Il avait alorsi pour collaborateur un personnage bizarre, un étranger, le « signor Angelo Semama » qui so faisait passer pour un gentilhomme napolitain et qui, en réalité, était un juif de Tunis, lequel avait parcouru à peu près toute l'Kurope. 11 voyageait, disait-il, pour ses études, et s'était arrêté à Perpinyan alin de proliter des lumières de M. le Président Sagarre. A cause de cette fréquentation et de ces travaux toujours facilement suspects, de mauvais bruits circulaient contre Sagarre: il avait tellement d'ennemis! On l'accusait vaguement de faire de l'or et plus précisément de fabriquer la fausse monnaie. La vérité, c'est que les Espagnols, grands faux mon-
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ayeurs de leur naturel, inondaient de pièces iiisses les pays frontières. La malignité populaire rouvait juste et plaisant d'attribuer à Sagarre os pratiques frauduleuses.
Tout en redescendant de la Real, Coromine, ui recueillait soigneusement en son esprit ces Limeurs diffamatoires, se disait que, d'ordinaire, ' n'y pas de fumée sans feu et qu'un jour ou autre on pourrait peut-être forcer le Président
s'expliquer sur ce sujet.
La maison rustique qui abritait ses expériences tait une ancienne métairie située au bord de la 'et et dissimulée derrière un rideau de cypprès, u milieu d'un grand jardin clos de murs élevés, vec des bordures de platanes centenaires, au niillage opaque. Outre que Sagarre n'aimait oint être dérangé lorsqu'il était à sa maison es champs, Coromine sentait trop bien que, Kiintenant, celui-ci le tenait à distance. C'est ourquoi il crut devoir user de ruse pour forcer ; seuil. Lorsqu'un valet, la mine déliante, vint ntre-bâiller la porte à claire-voie du jardin, il ji chuchota à l'oreille :
— Dis à M. le Président que c'est son compère, on ami...
Sngarre, s'imaginant que c'était le signor Sei;ima, le prétendu chimiste napolitain, le reçut )\il de suite dans son laboratoiie, petite pièce oùtée en cul -de -four, sur le derrière de la laison.
Le visiteur ne distingua d'abord qu'un amas onfus de matras, de ballons, de coupelles et de ncurbites à chapiteaux qui encombraient le sol Il réduit, où gisaient encore des tas de bois k rùler et de charbon de terre. A droite, dans un enfoncement, se déployait le manteau d'une che-
minée de forgeron, où des cuines, la panse e, Tair, reposaient sur un lit de braises ardentes. A milieu de la pièce, environné de tout un attira de pinces et de fourgons, un grand athanor éleva sa tour ronflante d'où s'échappait la vapeur d'u^ bain-marie. Le maître du lieu était assis tout a fond, près de l'unique fenêtre, devant un pupiti massif, comme ceux qui, dans les églises, su[| portent les antiphonaires. Par la fenêtre ouvert» on voyait l'autre rive de la Têt. La soirée éta| douce, sans un souffle de vent, et, tout au boi de l'horizon limpide, on apercevait un paysa|' courbé sur le contre de sa charrue et qui, (iar| l'immensité des glèbes, paraissait immobile. ;
A l'apparition de Coromine, Sagarre, qui s'a. tendait à la figure de Semama, ne put dissimultj une très vive contrariété : :
— Comment, c'est toi ! bougonna-t-il sur iij ton fort mal poli.
Il tutoyait toujours l'ancien grapignan du nr] taire Xambo, comme au temps où il était ji' à la Royale Audience de Barcelone. Coromi s'excusa sur la gravité des circonstances. M.; cela ne dérida point le Président, qui n'aim pas se laisser voir au milieu de ses manipui. tions. Et sans doute ce viguier de village \ comprenait rien à ses travaux de chimiste. Néai moins, cela l'ennuyait que ce Coromine arriv juste au moment, où, dans les cornues de 1 thanor, mijotait une préparation d'huile de tnl substance que de bons auteurs considérai( comme renfermant de l'or. Sur le pupitre, en 1 des pages d'un in-folio ouvert, on déchiflrait grosses lettres gothiques d'un titre qui donnai penser : Livre des secrets et recettes souveraine.^ dans la marge, cette manchette: «eau de mercur
(/ Itinam faciendam » c'est-à-dire, en style d'alhimiste, « pour taire de l'argent ». Sagarre n'eut Hs le temps de tourner les pages assez vite que ' viguier ne déchitlràt d'un coup d'œil ces exlossions, pour lui, énigmatiques. Néanmoins, les logea dans sa mémoire, se réservant d in- Troger là-dessus un savant chanoine de ses mis. Qui sait? Cela pourrait peut-être servir lus tard contre ce haut magistrat, qui sentait i fort le l'agot.
Cependant la seule présence de cet homme ex- "aordinaire intimidait, malgré lui, le plat coquin u'était Coromine.
François de Sagarre avait alors soixante-deux
ns. Bien que sa barbe en pointe et ses mous-
ches fussent toutes grises, il paraissait dans la
l(4ne vigueur de l'âge, robuste et dru, solidement
lanté, taillé pour vivre un siècle. L'éclat presque
isoutenable de ses pupilles accusait encore cet
r de force qui se dégageait de toute sa personne,
' force un peu rude et qui, par moments, lui
\jtait quelque chose de rustique. Dans ce logis
mpagnard, aux murs crus, construits en arôte
' poisson, sous la blouse de cuir qui lui servait
wv ses manipulations et qui lui descendait
qu'à mi-cuisse, avec son bonnet pointu, souple
ijallonné comme un bonnet phrygien et dont le
• id pouvait se rabattre sur ses yeux, coiffure de
romant assez pareille à la baratine catalane,
-emblait le frère du paysan qui, là-bas, poussait
charrue. 11 se leva, d'un mouvement brusque,
sous les chous de ses jarretières, ses mollets
nus, gainés de soie grise tout unie, donnèrent
pression d'être nus comme ceux d'Un tra-
ileur des champs. Mais la finesse de ses traits,
!n port dominateur décelaient bien vite l'aristo-
crate né qu'il était. On sentait en lui un maître un de ceux qui poss^clent la terre par droit d naissance. Le regard tranquille de cet homm rassasié et qui ne désirait plus rien que le émotions de la recherche scientifique, ce regar reflétait une bonne conscience : il se rendait lui-même cette justice de n'avoir pris que ce qi lui était dû, avec cette réserve pourtant qu'o lui devait tout.
Coromine, un peu déconcerté par le sauva§ de l'accueil, exposait au Président, en terme, assez embarrassés, comme il avait été amené î la découverte du complot, quels en étaient h tenants et les aboutissants, — et il conclut qu'ii châtiment exemplaire s'imposait. A mesure qu' parlait, Sagarre paraissait fort irrité. Il ne voya qu'une chose, dans celte conspiration avorte c'est qu'on lui demandait de sévir, et de sév contre des nobles. Or lui-même voulait se raj procher d'eux par le mariage de ses fils, i voulait obtenir ses lettres de noblosse et de D^ turalisation roussillonnaises. Et voilà que c imbécile de vis^uier venait déranger ses plan; Et pourquoi ? Si le danger espagnol subsista toujours, tout danger intérieur était écartij puisque les chefs de la rébellion avaient pris » îuite. Dans ces conditions, on pouvait étouff Taffaire...
— Impossible ! fit Coromine. Le scandale public. D'Olctle, le bruit s'en répandra dans to le pays... D'ailleurs, j'ai déjà adressé mon rapp< h M. le Lieutenant général et à M. l'Intendant, je venais. Monsieur le Président, me conseil auprès de vous...
Il disait c'ia, les youx baissés, de l'air hum et flagorneur qui lui était coutumier. Mais
arre éventa tout de suite la ruse. Un flot de ang lui monta au visage.
— Tu as eu tort! s'exclama-t-il, d'une voix remblante de fureur. Moi seul, comme gouverit'ur, ai qualité...
Coromine l'interrompit, de son ton toujours )atelin :
— Ne craignez-vous pas, Monsieur le Présilent, qu'on ne vous accuse de partialité en fa-
eur des Catalans?...
A ces mots, Sagarre se retourna comme un aureau qui fonce sur l'obstacle, et, avec un éclat le rire forcé :
— Moi, partial? Tu te moques du monde. Moi, •' croquemitaine qui fais trembler toute la proiiice !
— Oui, mais votre fils, le prieur de Cornella, ient d'hospitaliser des miquelets espagnols à la olde des conjurés !
— Mon fils n'a pas pu faire cela! Ce sont ses noines peut-être, à son insu...
— Qu'importe! tout le monde en parle!
Et les froides pupilles du viguier croisèrent m instant les regards furibonds de Sagarre, qui
^^imba aussitôt, en sentant le nœud coulant {ue son ancien acolyte essayait de lui jeter au :ou :
— Prends garde! dit celui-ci, avec un calme tint. Tu te compromets par tes excès de zèle. ■'A un homme sujet à caution comme toi, qui note au denier vingt, qui spécule sur les dénolitions du couvent!... Oui, oui, je suis bien enseigné !
— Laissons cela, Monsieur le Président! Je n'assure que vous saurez me défendre, moi qui 1' suis .que votre obéissant serviteur... Mais
revenons à notre sujet! Pour en finir avec ce intrigues, ces conspirations perpétuelles, ne sied, il pas que la rigueur exemplaire du châtiment. .ç
— On dira, reprit Sagarre, qu'il n'y a que de^ Catalans pour être aussi féroces contre d'autre, Catalans. Et on nous accusera d assouvir de, haines particulières. D'ailleurs, tout cela ne mregarde pas I Je ne suis pas en exercice pendanj ce trimestre. Va voir mon collègue Fontanellat
Là-dessus, comme s'il avait honte de s'êtr mesuré un instant avec un adversaire de cett'^ espèce, il se retrancha dans un mutisme hau tain, et, Coromine n'ayant pas l'air de vouloi s'en aller, il lui montra la porte. Il était presS' d'ailleurs de retourner à ses cornues.
Maintenant le viguier savait à quoi s'en teni sur les dispositions du Gouverneur des Comté de Cerdagne et de Roussillon, le chef effectif dla Cour souveraine de Perpinyan. Par acquit d' conscience, il s'en alla visiter le collègue de Sa garre, le Président à mortier Fontanella. Il trouv; un savantasse plongé dans ses bouquins de droi et qui parut affolé à la nouvelle du complot. Ce lui-là aussi semblait vouloir étouffer l'affaire Alors, ainsi que Coromine l'avait prévu, soi unique recours était dans l'Intendant Carlier.
11 manœuvra si bien auprès de cet étranger encore ignorant du pays, il lui représenta le com plot sous des couleurs si effrayantes, com m» ayant des ramifications si étendues, que, le soi mrme, après un colloque entre Carlier, Sagarn et Fontanella, une commission d'enquête étai nommée, à l'effet de rechercher les coupables Cette commission comprenait, outre le Lieute
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ant général Le Bret, les sieurs de Prat et de
aérait, conseillers à la Cour, tous deux Gata-
iis réfugiés. On pouvait être sûr que ceux-là,
r peur de se rendre suspects aux yeux de Tau-
lité française, chargeraient avec la dernière
vérité leurs compatriotes roussillonnais.
Les enquêteurs se mirent en route, le lende-
lain samedi, de bon matin. Coromine, dans sa
l'vre d'activité, sa soif de vengeance, ne leur
lissait pas de répit, aiguillonnait l'Intendant et
'it le monde. Le soir, ils couchaient à Prades.
lendemain, jour de Pâques, ils commençaient
urs investigations et leurs interrogatoires, et,
c Prades, ils poussaient jusqu'à Ria. Le sur-
^udemain, lundi, précédés par un vent de ter-
•Mir, ils descendaient à Viîlefranche en grand
ppareil de justice.
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