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LES FÊTES DE LA VICTOIRE

Un grand soleil matinal envahissait la chambre exiguë où, depuis quelques instants, Inès paraissait absorbée dans un travail de dentelle, comme autrefois, à Villel'ranche, chez sa tante Gracia.

Tout à coup, elle entendit éclater des fanfares. Puis, des rumeurs lointaines de fifres et de tambours, auxquelles se mêlaient des sons clairs ^ et grêles de cymbales, scandèrent une marche militaire. La porte s'ouvrit avec fracas, poussée, on eût dit, par un souffle de bourrasque :

— Chica, chica! Ven à mirar los soldados! (1)

Ces syllabes espagnoles sortaient d'un gosier fauque aux intonations presque masculines. Elles étaient proférées par une femme noiraude, à la \\ maigre ligure empâtée de fard et encadrée de pendants d'oreilles en filigrane, qui allongeaient encore son long profil de chèvre. Cette personne

(1) « Petite, petite! Viens voir les soldAts.' »

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n'était autre que la fameuse Maria Molina, femme de chambre de Sa Majesté Marie-Thérèse d'Autriche, Intante d'Espagne, Reine de France et de Navarre. Et tout ce tapage guerrier, qui devenait plus assourdissant, à mesure qu'il se rapprochait, c'était pour fêter le retour victorieux du Roi, lequel, ayant pris Dôle et Besançon, soumis toute la Francne-Gomté, arrivait de la province nouvellement conquise.

La chambrette ensoleillée, oii se trouvait Inès, se blotissait sous les combles du Château de Versailles. La petite Catalane de Villefranche, la fille d'un hobereau accusé de haute trahison, était logée dans la maison du Roi de France.

— Chica, ven à mirarl...

Et la Molina, entraînant la jeune lille à travers les corridors, l'arrêta devant la fenêtre d une mansarde, qui s'ouvrait sur la Cour de marbre.

L'avant-cour fourmillait de soldats, — dragons, grenadiers, chevau-légers, gendarmes, gardes du corps, en uniformes bleus, gris, blancs, avec des parements et des galons écarlatcs, des feutres empanachés et larges comme des rondaches, brandissant les étendards pris à l'ennemi, les drapeaux jaunes et rouges des Espagnols, et ceux (les Lorrains barrés de la double croix et ceux des Impériaux, frangés de noir et écartclés do l'Aigle à deux têtes. Tandis qu'ils défilaient, les musiques continuaient à jouer. Au milieu de la cohue, émergeaient les croupes luisantes des gros chevaux bardés de cuir vermillon et constellés de plaques brillantes, qui, s'arc-boutant sur les pavés, faisant jaillir sous leurs sabots des gerbes d'étincelles, tiraient de lourds carrosses, véritables salons ambulants, où s'em{)ilaient des dames extrêmement parées. Inès, dans toute cette foule,

herchait à découvrir le Roi. Elle fut déçue : il ntra de l'autre côté, par le grand escalier des ambassadeurs. Au delà des grilles fleurdelysées, i terre-plein, envahi par la multitude, était sil- )nné de troupes en marche : des régiments, et ncore des régiments... La force royale s'étalait vec un air de jeunesse et de gloire, de grâce et c générosité héroïque. Et, par toute l'esplanade t les avenues immenses, les têtes ondulaient, 38 vivats, les cris, les chansons s'entre-croisaient ans lin...

Quand le défilé fut terminé, les deux femmes egagnèrent la chambrette qu'elles occupaient auessus des appartements de la Reine. La Molina aisa au front la jeune fille en lui disant, de sa rosse voix de muletier :

— Patience, patience!

Après quoi, elle descendit au premier étage our vaquer aux occupations de sa charge. Inès, lissée seule, reprit sa dentelle. De temps en emps, elle levait les yeux de son ouvrage et onsidérait d'un œil craintif la petite chambre u'elle partageait avec la camarera de Sa Majesté ! letle pièce était si étroite qu'on pouvait à peine y retourner, entre les deux lits, la toilette, le luteuil et les deux tabourets qu'elle contenait, it elle se trouvait encore rétrécie par une foule e coffres et d'objets hétéroclites que la camarera

avait entassés et parmi lesquels abondaient les osaires, les reliquaires, les bénitiers, les images e piété accrochées aux murailles. Habituelement ce réduit était d'une tristesse morne, et, •assé midi, il devenait fort obscur, ne prenant our que sur une cour intérieure.

Inès se trouvait là depuis près d'une semaine, ttendant d'heure en heure la rentrée du Roi. Le

temps passait, l'absence du souverain s'éternisait, et elle supputait, avec une angoisse croissante, le prix des instants. Les lettres trop rares et à peu près énigmatiques qu'elle recevait de Louis d< Parlan par lintermédiaire de M°'^ de Villars (i fallait prendre des précautions contre le cabinet noir), ces lettres la renseignaient mal sur les péripéties du procès qui se déroulait là-bas. Mais elle avait de bonnes raisons pour croire que lea ennemis de son père et de sa famille ne lâcheraient pas aisément leur proie.

Elle se trouvait donc à Versailles, après un séjour prolongé à Paris. Tout cela avait été si rapide, si nouveau, si imprévu, qu'à de certains moments il lui semblait encore une fois n'être que la spectatrice de sa propre vie, une spectatrice étonnée, ou indifférente, à force d'endurcissement à la souffrance. Et puis sa curiosités s'éveillait au milieu des pires inquiétudes : ell était si jeune et, malgré tout, si ardente à vivre. En arrivant à Paris, elle y avait reçu un tel accucili et elle avait éprouvé un tel émerveillement à la vue de la grande ville parée de tout son charm printanier, que, sans le grave souci de son pèi en péril et de son amour empêché, elle eut ci. réellement heureuse. Ici, elle respirait Pair qu'il lui fallait. Elle avait trouvé le terroir propice à| son plein épanouissement. :

Comme il était convenu, elle avait d'abordi accepté l'hospitalité de la marquise de Villars, laquelle habitait au Marais, près de l'hôtel «1 Lamoignon. Cette petite femme, mère de sepi entants, un peu bossue, un peu vilaine de ligure,, mais d'un esprit à faire peur, témoigna tout de suite à la jeune Catalane des sentiments en rapport avec les perfections qu'elle lui découvrait!

OU lui supposait. Récemment ambassadrice à Madrid, venant d'une Cour oii l'on exécrait les P'rancais, elle était fière de présenter à ses amies cet oiseau rare, — « une Espagnole qui aimait la France », — non sans donner à entendre que cette conversion pouvait bien être son œuvre. lirâce à elle, Inès fit son entrée dans le monde, précédée de toute une légende. La marquise l'avait annoncée, en poétisant le récit de ses malheurs. Elle la conduisit chez M"'^'de Pomponne, la femme du ministre d'Etat, et chez ses connaissances, M""" de Sévigné, M'"" de Vins, M'^« Auxépaules. Autour de la jeune fille, un roman s'ébauchait, circulait déjà. La vieille demoiselle Auxépaules, [xécieuse attardée, en avait même composé toute une idylle allégorique, que ion se passait sous le manteau et qui courait les ruelles des vieilles dames contemporaines de la Reine Anne et de l'incomparable Arthénice. Elle y peignait Louis de Parlan sous les traits d'un bouillant guerrier arverne, plein d'honneur et de vertu. C'était le •valeureux Arsace épris de la naïve Sylvanire, une jeune bergère, aux mœurs farouches, au "ur indompté, d'ailleurs belle et sensible à oouhait, qu'il avait rencontrée sur les confins de ribérie, parmi les monts sourcilleux, dans l'horreur des sombres forêts. Heureux qui saurait apprivoiser cette sauvage et gracieuse enfant de la nature ! . . .

" Inès avait bien conscience que toutes ces belles dames faisaient d'elle un jouet, qu'elles s'amusaient à l'entendre conter ses aventures, ou parler de son pays lointain. Ou bien encore, elles la ^priaient de leur enseigner le secret des jolies dentelles que tissait son aiguille industrieuse. 'La (( bergère » pensait à tirer parti de cette ba-

dauderie mondaine, en intéressant à sa cause i des personnes d'une si haute qualité. Mais elle ne tarda pas à démêler que toutes redoutaient de se compromettre en sa faveur. M'"^ de Villars elle-même craignait d'indisposer le tout puissant Louvois, déjà si hostile à son mari comme à son neveu, le maréchal de Bellefonds. Elle savait que Louvois, renseigné par l'intendant Cartier, lequel était poussé par le viguier Goromine, réclamait pour Carlos de Llar et les siens un châtiment exemplaire et terrible : dans un rapport adressé au Roi, il avait exposé les faits de façon à alarmer ' le souverain et à lui donner des accusés l'idée la plus défavorable. •

C'est alors qu'elle songea à la femme de ' chambre de la Reine, cette Maria Molina, qui ' était une puissance dans l'entourage de sa mai-' tresse. Ambassadrice de France en Espagne,' ]y|me dg Villars lui avait rendu maints services, se chargeant de faire parvenir des lettres ou des envois à ses parents espagnols. Dernièrement en-' core, elle lui avait rapporté de Madrid des tasses' de boucaro, du chocolat, des pommades et des huiles de senteur, toutes choses dont la Molina se plaignait amèrement d'être privée au pays des Gavatches.

Cette virago, hospitalisée à Versailles, dans la maison du Roi Très Chrétien, ne manquait, en effet, aucune occasion de s'affirmer farouchement Espagnole. Il ne parut pas trop difficile à la marquise de flatter cette femme exaltée et fanatique de ses souverains et de l'intéresser à une enfant dont les ancêtres avaient si bien servi les Rois catho liques. Le moment d'ailleurs semblait assez heureusement choisi pour recourir aux bon> offices de la Molina auprès de la Reine. Le Roi

avait à se faire pardonner de celle-ci, outre son nouvel adultère scandaleusement étalé, la conquête de la Franche-Comté reprise à TEspagne. Les Espagnols l'accusaient de dépouiller cyniquement son beau-père. Et il n'était bruit, à la ville comme à la Cour, que de l'arrogance et du faste de la nouvelle favorite, qui affectait des allures et s'entourait d'un train de reine. En ce moment, dans le parc de Clagny, douze cents ouvriers travaillaient, nuit et jour, à lui construire un château capable de rivaliser avec celui de Versailles. Pour faire oublier tous ces affronts à la pauvre Marie-Thérèse, le Roi se montrait pxtraordinairement attentif, désireux de la couler et de lui complaire... Oui, en vérité, le moment paraissait bien choisi à M'"^ de Villars, pour obtenir du Roi une grâce par l'intermédiaire • le la Reine.

La Molina, discrètement pressentie, entra d'enthousiasme dans les vues de la marquise. Sans tarder, elle avait mandé Inès au Château, la donnant comme une de ses nièces amenée de Madrid par l'Ambassadrice.

Tout de suite, les grâces de la jeune fille conquirent cette femme dure, privée de ses enfants, depuis de longues années, exaspérée par tout ce 'lu'elle voyait et entendait autour d'elle, heureuse .de pouvoir parler sa langue avec une jeune personne qu'elle considérait comme de sa race et de )ii pays. Sans cesse, elle l'appelait « sa fille », la choyait de son mieux, lui procurait toutes les ommodités compatibles avec l'encombrement du hâteau. Et, quand elles étaient seules dans leur [x'tite chambre, au-dessus de l'appartement de a Reine, la Molina se soulageait avec délices de >a contrainte, en déblatérant contre Versailles :

c'était, à l'en croire, un lieu sans magnificence ni agrément cfaucune sorte. On n'y voyait ni I tableaux, ni tapisseries dignes de ce nom. La chapelle était reléguée dans un coin, sous un escalier : « Etait-ce là une façon chrétienne de traiter Sa Divine Majesté ? » D'ailleurs, lesl Français étaient tous des hérétiques, des gensi sans religion! Ils n'avaient ni tenue, ni étiquette, I ne savaient môme pas s'habiller. Aucun ordre! dans le Palais, aucune décence. Et, pour pro-l tester contre ce laisser-aller, surtout contre l'impiété française, elle ne se montrait que sévèrement vrtue de noir, se signait à tout propos, se promenait avec des reliques à la ceinture.

Inès faisait semblant de l'approuver. Néanmoins, elle ne penhvit pas de vue le plan il» jyj.ne j^ Villars. Elle le rappelait continuellement à la camarera loquace et toujours furibonde :

— Patience, hija ?nia! disait celle-ci : il fauti attendre le retour du Roi!

Et, à la grande surprise de la jeune fille, elle ne tarissait pas en éloges sur le monarque. C'était le Roi ! Pour elle, tous les rois étaient des êtres sacrés, au-dessus de l'humanité, appartenant à la même famille. Le Roi n'avait rien de^ commun avec ces Français mal élevés et dénués! de splendeur, étant d'ailleurs le fils d'une In-! faute d'P]spagne, et pourvu, en outre, des beautés | et des vertus les plus charmantes. Elle le voyait un peu avec les yeux de la Reine.

La camarera avait déjà communiqué à celle-oi un mémoire sans signature, rédigé par M. de Parlan. L'auteur anonyme y mettait en lumière l'innocence de don Carlos (U\ Llar, le loyalisme d'Inès, et il rejetait loute la faute du complot sur la témérité d'un jeune homme un peu foi%

] ançois de LIar, le fils de l'accusé. Ce mémoire ' terminait sur un appel pathétique à la pitié Ir la Souveraine, qui, émue jusqu'aux larmes lar les infortunes de cette famille si fidèle aux •rinces de sa Maison, avait promis de le faire ire au Roi, dès son arrivée... Toutefois, on vertissait Sa Majesté de prendre garde aux em- ■ ii'hes d'un u tout puissant ministre » : ce qui isfnait clairement M. de Louvois qu'elle n'aian it pas.

Or, voici que le Roi était de retour. Inès ne •ensait qu'à cet événement tant souhaité. Quand i Molina, vers midi, rentra dans la petite hambre, où elle travaillait, elle lui demanda 3ut aussitôt :

— Eh bien?... A-t-// lu le placet?

La camarera, accoutumée aux lenteurs des oiirs et aux complications du cérémonial, eut Il sourire d'indulgence et de supériorité :

— Pas encore, voyons!... Un peu de patience, ■i mial Laisse -Lt/2 le temps de quitter ses ' les !

Attendre! toujours attendre! Quand, là-bas, Il père se consumait de désespoir dans sa pri- »ii, quand peut-être il agonisait dans les torires!... Et pourtant, sans cette pensée atroce ui était une obsession de tous les instants, elle <'ût pas mieux demandé, en somme, que l'atiite se prolongeât. Plus encore que Paris, Verlilles séduisait son cœur et ses yeux. Depuis ^ii arrivée, c'était un continuel enchantement. Ile avait besoin de se rappeler sa grave misu pour ne pas s'y livrer tout entière. Son iiour, dont elle croyait retrouver Limage par-

tout présente, lui embellissait encore ces beaaa lieux. Dans ces jardins merveilleux, elle e'tai comme M""' de Clèves qui s'enfermait dans le pavillon du parc, pour vivre avec le souveni:: du bien-aimé. A part la Molina, elle ne voyai âme qui vive. Elle feignait d'ignorer le français! pour n'entrer en conversation avec personnel mesure de prudence que la camarera lui avail d'ailleurs imposée. Et ainsi elle était seulei presque tout le jour, avec ses tourments et se:! espoirs.

Dans la soirée, elle s'évadait de sa chambrette descendait vers le Grand Canal, et, jusqu'à 1; tombée de la nuit, elle errait à travers les chari milles les plus secrètes de l'Orangerie, ou d( la Ménagerie, laissant les badauds parisiens v les étrangers de passage s'extasier devant L demoiselles de Numidie, les cormorans-pêcheurs et tous les animaux exotiques assemblés derrièn les treillages dorés. Elle ne se lassait pas d'ad mirer la luxuriance, la fraîcheur exquise de cett« végétation bocagère. A cotte Galalane, habitué<: aux formes sobres et dépouillées de sa terre, et* déferlement de la foret, cette formidable nappf de verdure, qui moutonnait comme un immensi troupeau prêt à tout dévorer autour de lui, eau sait une sorte d'effroi. Mais ce tumulte s'ordon nait, se pacifiait comme au coup de baguett* d'un magicien. Tous les sens étaient charnu à la fois par l'harmonie de ces masses vég< taies, l'agrément et la beauté dos parterres d'eau des fontaines, des vasques jaillissantes, et pai ce peuple de statues, cette bigarrure éblouissant* des fleurs, ce tapis vernal, qui changeait ton les jours avec les pots de gr^s enterrés par b jardiniers dans les parterres. Les fleurs, le graii'

luxe et la grande merveille de Versailles, déga- L:eaient une atmosphère de parfums, où baiunaient les jardins et le Château. L'air en était <;itur6. Au soleil printanier, tous ces lys, ces orangers, ces jasmins, ces lilas blancs exhalaient des effluves vertigineux. Les tubéreuses à l'odeur de chair, les fleurs favorites du Roi, foisonnaient dans les vases et les corbeilles. A respirer ces odeurs enivrantes, Inès songeait à cet air de volupté qui, dans les romans qu'elle avait lus, enveloppe les jardins d'idalie, de Paphos et d'Amatlionte, séjours préférés de la Reine des Amours. Le château, dans toute sa nouveauté, était pour elle un autre émerveillement. Comme il changeait ses yeux des sombres bâtisses romanes où elle avait vécu ensevelie, ce beau palais blanc et mauve, qui, le matin, était radieux et immaculé comme un temple de marbre, et qui, le soir, paraissait tout embrasé sous les reflets de ses vitres et de ses glaces! Avec ses enfilades de salons, illuminés, semblait-il, pour un bal perpétuel, il prolongeait dans les cadres de ses miroirs et de ses fenêtres incendiés par le couchant, l'illusion ensorcelante d'une félicité - ms fin. Et, à regarder sa terrasse médiane, où ^ t-'spaçaient des orangers en caisse, on songeait a quelque palais d'Armide dressé là par une imagination italienne. Mais non! il y régnait une grâce délicate qui était bien la fleur de ce

*sol plein de douceur. C'était à la fois quelque chose de magnifique, de mesuré, d'exquis et de

1 charmant qu on ne pouvait goûter que là...

|| Perdue devant ces splendeurs, la « bergère »

;de Villelranche sentait passer sur elle le même souffle de jeunesse, d'aiïranchissoment, elle voyait se déployer devant elle le même mirage d'avenir

souriant, que lorsqu'elle écoutait le Père Tautaveli lui parler du Hoi, le jeune héros qui allait tout renouveler dans le monde.

Son Versailles, en effet, était tout neuf, nei ressemblait à rien, à aucune des vieilles demeures royales. Sous les trophées élégants qui décoraient! ses corniches, il se déployait comme un décor permanent, fait pour éterniser le souvenir d'une fête militaire. Et pourtant, dans cette apothéoseï de la force, nul détail qui blessât par un fastei trop orgueilleux. Toute cette magnificence visaiti à plaire! Comme elle paraissait légère, cette cou-| ronne fleurdelysée qui se détachait, au cintre des fenêtres, parmi les attributs de l'amour, des arts, de la poésie, parmi les cornes d'abondance, les buires et les coupes de vins précieux! Les trophées eux-mêmes disparaissaient sous des guirlandes et des palmes, les torches et les car-l quois de (^upidon s'y mêlaient aux cimeterres,! aux canons et aux étendards de Mars. Des f masques de bal ou de comédie riaient parmi I les lleurs et les fruits de la terre, — la terre * travaillée pour le plaisir de l'homme et la joie ■ de ses yeux. Partout, des grappes de raisins, i des toutfes de roses et d'héliotropes, des vases qui vomissent des pièces d'or, des colliers qui : sortent de coffrets entr'ouverts, des violons, des llûtes, des hautbois, des tambourins, alternant avec des palettes, des pinceaux, des ciseaux de sculpteurs, des équerres d'architectes. Le Hoi construit, peint, sculpte, chante, fait la guerre pour le bonheur et la gloire de ses peuples. Ce l^alais de la Victoire, c'était aussi le Palais de la Joie.

La (il le des vieux seigneurs île Llar, voués ;iu service (h'SiUois lathuliques, sentait tout cela

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onfusément, mais avec une force persuasive à iquelle elle ne pouvait se dérober. Quel séjour nchanté ! V^ivre là toute une vie avec le héros u'elle avait élu! Et quand, sur les terrasses, iles voyait passer des jeunes femmes, l'air eniré, au bras d'un galant cavalier, c'était sa ropre image et celle de Louis- Hector qui se ubstituait à celle des passants inconnus. Mais ette félicité, il lui fallait la conquérir au prix te la plus audacieuse des tentatives. Qu'importe i peine! Elle réussirait, elle en était sûre!... Jors, elle éprouvait un désir de plus en plus perdu et lancinant de voir le Roi, de lui arraner cette grâce, d'oii dépendait son bonheur! I Mais le Roi était si occupé! Pour fêter sa vicbire, six journées de réjouissances allaient se uccéder sans interruption. Il voulait tout ordonner, tout surveiller par lui-môme. Le moindre ^ntre-temps, le moindre accessoire manqué le aettaient de mauvaise humeur. Aussi la Molina, ollicitée par Inès de presser davantage ses démarches, lui opposait-elle toujours son flegme

citant. A l'en croire, le moment n'était pas u, il fallait attendre encore. Et, en guise •onsolation, elle lui répétait son éternel rerain :

— Patience, hija mia! Patience!

Enlin, le cinquième jour, elle lui dit : I — J'ai tout concerté avec la Reine! C'est pour 'emain soir, après medianochel

Elle avait si bien manœuvré que la Reine, aalgré sa timidité, s'était résolue à remettre, t à recommander au Roi, le mémoire composé ^ar M. de Parlan. Ce dernier soir, il y aurait :n grand feu d'artifice sur le Canal. Avant d'y issister, les souverains se reposeraient au Tria-

non de porcelaine, où ils feraient medianoche el tête-à-tête. Il était convenu entre la Molina sa maîtresse que celle-ci, profitant de celte sol:^ tude momentanée, présenterait au monarqui « la jeune Espagnole », à la sortie, dans le veg tibule qui précédait la salle à manger.

Cette ultime journée d'attente fut, pour Inèj une longue aphonie. Elle avait reçu, par les soinJ de M'"® de Villars, une lettre de Louis-Hector donnant des nouvelles alarmantes : le bruit cou rait, à Perpinyan, que la Cour souveraine allai' condamner Carlos de Llar à la peine capitale • sa famille au bannissement perpétuel. La pensi de cette catastrophe imminente la poursuivait ai, milieu de la liesse générale et des plus men veilleux divertissements qu'on eût vus jusqu'au lors à la Cour. Elle suivait de loin le cortègd qui accompagnait le Roi, espérant toujours ur hasard qui lui permettrait de l'approcher avan l'heure convenue. Quand vint le soir, elle étai à bout de forces d'avoir tant erré à travers lej jardins et les appartements. Elle dut faire ur grand ell'ort pour se joindre à la foule des cour tisans qui se précipitaient à la collation servie en plein air, dans un des ronds-points des bosquets.

Une allée de jets d'eau, qui s'entre-croisaient el retombaient dans des vasques, aboutissait à ur bassin, autour duquel hi collation était disposée sur une immense table en fer à chevaL Les lances de cristal liquide se brisaient en aigrettes, s'infléchissaient en une voûte mouvante et diamantine, formaient comme une palissade de fraiclieur, de chaque côté de l'allée, jusqu'à la table

Li festin. De place en place, des pyramides de eurs terminées par des boules d'or et reliées •s unes aux autres par des guirlandes, offraient pâtes de fruits et des confitures de toute sorte .dugées de la façon la plus ingénieuse et la lus galante. Entre les pyramides, dans des vases

l^lace naturelle, des fleurs et des fruits se raaichissaient. Et il y avait une profusion de coreilles remplies de toutes les délicatesses de juche imaginables, et des jattes sur des soujupes, des carafes de cristal contenant des liiieurs à la glace, des pots de porcelaine où alignaient des arbres nains poussés dans les Très : des abricotiers, des pecbers, des oran-

-, des pommiers. On n'avait qu'à tendre la lain pour cueillir le fruit qu'on désirait. Des liroirs encadrés de verdure et posés avec art nitaient des sources filtrant sous la mousse et lultipliaient les fulgurations des cristaux et des

fèvreries.

Entraînée par la cohue, Inès ne fit que traverser î lieu tumultueux et splendide. Le Roi n'étant lus là, la mêlée avide qui bloquait la table déférait en une véritable bataille. Un page de la nnde Ecurie qui essayait, avec ses camarades, contenir la poussée violente, dit à la jeune lie que Sa Majesté était descendue vers le Grand anal. Elle y courut.

Tout était préparé pour l'illumination noc-

irne, les machines en place pour le feu d'arti-

. Une infinité de statues, des termes, des vases,

motifs ornementaux s'échelonnaient le long

^ berges. Autour du vaste Bassin circulaire, ne foule extraordinairement dense et bigarrée létinait les pelouses. Le Roi, disait-on, allait lonter en gondole pour une promenade sur

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Tcau. Prête à le suivre, une flottille d'embarca tions légères se balançait sur les vaguelettes d bassin ému par la brise.

C'était un soir délicieux. Derrière les arbrei des charmilles, entre les rameaux des haute branches, se répandaient, en un fleuve de feu toutes les topazes du couchant. Des nuages rose' flottaient dans le ciel. Inès, charmée malgré ell par tant de beauté éparse, avançait à pas menu et craintifs au milieu de la foule. Là-bas, près di Bassin d'Apollon, elle aperçut un personnagi fastueusement vêtu et très entouré. Elle cru« d'abord que c'était le Roi. Mais on lui dit qu c'était M. de Louvois. Elle passa près de lui. Ell vit ses gros yeux à fleur de tête, ces yeux si per çants qui semblaient traverser tous les secretsi la bouche épaisse et sensuelle, l'air brutal et m(^ prisant de cet homme, d'ailleurs débordant d vie, d'intelligence et d'audace. Pour elle, il étail l'ennemi, celui de qui le sort des siens dépen» dait, et elle le savait inexorable. Elle frémissai de terreur en le regardant, et, instinctivement ses yeux fouillaient l'espace, cherchant un vagui secours contre ce malfaisant génie... i

Pendant ce temps, le Roi s'embarquait sur une gondole rose et or, à la proue de laquelle i\v ligure de divinité, élevant ses bras, semait d fleurs sur le sillage. Derrière le frêle esquif, uii« galère pavoisée, où se tenaient des musiciens < des chanteurs, levait ses rames en cadence. Lt voiles se bombaient sous un échevèlementde ban derolles flottantes et multicolores qui traînaien dans l'air avec les nuées roses du crépuscub' Tout à coup, une symphonie de violons et d( hautbois rompit le silence presque religieux qu environnait le Roi, et, dans le ciel apaisé, mont;

livinement. Inès, pâmée de langeur et de mélan-

t)lie, sentit des larmes mouiller ses paupières.

loQime à travers des régions infinies et glacées,

lie entendait de nouveau les violons d'Ille pousser

eur soupir déchirant sous les platanes de la Ro-

!one. Elle revoyait le miroir de Bouleternère, à

lu verdâtre où se mouraient des reilets de

luurpre. Et, dans le beau couchant, avec son na-

ire mélodieux, ses cortèges de femmes amou-

'uses et parées, le dieu mortel s'en allait, porté

ir l'onde assoupie vers on ne savait quel rivage

lie hanté... .^

La nuit tombait lentement, une nuit lourde, iixieuse, qui semblait couver des orages. Dans :^s bosquets, les couples s'asseyaient sur les mar- • lles des bassins, ou se pressaient au bord des

laques ruisselantes, comme pour étancher une

if inextinguible.

Succombant à la fatigue, la jeune lille se déi'ia à prendre un peu de repos. Elle se coucha Kqu'à l'heure lixée. Un peu avant minuit, elle it réveillée par la Molina. La camarera Lavait n^ap^ée à revêtir la fameuse robe qu'elle portait Villefranche, le soir du bal. Cette toilette, disaitllo, plairait à la Reine, à qui elle rappellerait :>n pays, et aussi au Roi qui tenait de sa mère ' ;^^oût de la pompe espagnole. Tandis que les lies de chambres s'empressaient autour d'elle, instant ses atours, elle avait Lair d'une victime ne l'on pare pour le sacrifice, et elle songeait à

tragédie qu'elle avait vu représenter la veille ms les allées de l'Orangerie et où elle s'était

tendrie sur la disgrâce d'une jeune princesse icrifiée, comme elle-même, aux exigences inhu-

maines de la politique. Des vers harmonieux gémissaient encore dans sa mémoire :

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie. Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin, Si près de sa naissance en eût marqué la fin...

Ces « honneurs » elle n'avait fait que les en-^ trevoir en traversant les jardins et les salons* dorés de Versailles. La « vie » qu'on allait lui^ ravir, c'était son pauvre amour toujours traqué,' toujours menacé, et que, pourtant, elle voulait^ sauver à tout prix, avec la vie de son père :

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi!...

Enveloppée dans un grand manteau sombre qui dissimulait sa robe éblouissante et légère,^ elle descendait les degrés de la terrasse. Lorsqu'elle eut contourné le parterre d'eau, elle sar-' rcta, étonnée par le spectacle prodigieux.

Autour d'elle tout brûlait, tout resplendissait.'! Gigantesques miroirs, les nappes dormantes ré-" fléchissaient l'embrasement du palais et des jar-i dins. Au milieu des bassins, des colonnes jaillissantes, des soleils liquides crevaient en cataract< «le pierreries. A perte de vue, jusqu'à l'extrémitt du Canal, des statues d'albàtrc, des termes et dr vases éclairés en dedans formaient, sur le gazoï une longue théorie de corps lumineux. Ainsi h poètes imaginent les Cham|)s Elysées, que rcvêti

ine douce lumière émanée du paysage et des orps glorieux des héros qui l'habitent.

Elle allait lentement, un peu embarrassée par oiivergure de sa jupe, qui, à tout instant, arrê- ;iit sa marche. A travers les charmilles, la caiiarera la conduisait par la main, choisissant à t'ssein les endroits obscurs, afin d'éviter les reards indiscrets.

Elles aboutirent enfin à une sorte de carrefour, u centre duquel s'élevait un pavillon à la chiloise, entièrement lambrissé de faïences peintes t portant sur sa corniche des pots bariolés de oLileurs éclatantes. C'était le Trianon de porceaine. Les beaux vases de Chine, répandus à prousion dans les parterres, sur les balustrades, dans JUS les recoins des bâtiments, contenaient des ulipes, des lys, des tubéreuses. L'odeur enivrante *' Versailles emplissait les abords de ce boudoir iistique.

Sur un mot de la Molina, les gardes s'écarèrent devant les deux femmes. Elles pénétrèrent ans une antichambre également tapissée de aïences bleues et jaunes, avec des tulipes dans t^s vases de porcelaine. Tout était simple, chariiant, et pourtant magnifique.

Montrant une porte close, derrière laquelle se MTcevait un bruit de conversation, la camarera, iQ doigt sur la bouche, dit à voix basse:

— C'est là !

En effet, dans la pièce voisine, seuls comme • ux amoureux. Leurs Majestés faisaient rnedia- ">cke. Tendant toute sa volonté pour combattre ' [notion grandissante qui la terrassait, Inès ne •ensait qu'au Roi... Enfin! elle allait le voir! owi à coup, des tabourets glissèrent, un pas mpérieux lit crier le parquet. Un laquais ouvrit

la porte, et, se tenant par la main, le couple royal s'avança, pour gagner le salon.

Elle ne vit que Lui. Elle aperçut à peine la, petite Reine, blonde et grasse, dans sa jupe de mousseline de soie lamée d'argent. Près d'elle,! le Roi, sous son habit bleu entièrement reconverti de broderies d'or, lui parut un être surnaturel eti rayonnant. Elle crut qu'elle allait s'évanouir,| mais, d'un élan désespéré, elle se précipita à( ses genoux, osa lever les yeux vers le terrible| visage. Surpris, il fit un haut-le-corps, fronçai ses sourcils remontés, en abaissant ses regards^ sur cette belle suppliante agenouillée devant lui| dans son garde-infant, qui formait, autour d'elle,; un grand cercle couleur d'aurore. Alors, la Reine,i avec une intonation d'ardente prière : j

— Sire, dit-elle, c'est la jeune fille de monj pays, dont j'ai parlé à Votre Majesté, qui, j'en sûre, sera compatissante h son infortune !

Le Roi, soulevant son chapeau, s'inclina devant la Reine, puis devant Inès :

— Je vous en prie, dit-il, IMademoiselle, levezvous !

Elle ne se leva point. Elle était comme terrassée à ses pieds. Un sanglot, soudain, la secoua toute, puis elle finit par articuler : I

— Sire, pitié ! Pitié pour mon père, i)itié pouf moi !

Cependant, tout en prononçant ces mots, ellej ne pensait point à son père, ni à elle-même, elle ne pensait qu'à Louis- Heclor. Elle le voyait, c'était lui ! (](îtte chevelure de jeune dieu, ces boucles brunes, cette cravate rose sur le jabo de dentelle, ces rubans à l'épaule, ce nœud incarnadin fi la ( oquille de son épée... Le Roi devinait cet émoi, oii l'amour se mêlait h l'admi*

ce

lation et il gotitait la plus enivrante des flatteries. Avec une complaisance croissante, il regardait tte blonde jeune fille qui l'implorait. Jamais beauté d'Inès n'avait été plus touchante, plus licate, plus fragile. Elle donnait, en cette minute, le suprême rayonnement de sa grâce. A la voir ainsi tout en pleurs devant lui, il se remémorait une autre beauté blonde et plaintive, une femme autrefois aimée qui, demain, allait prendre Thabit au Carmel de la rue Saint- Jacques... Et ce costume espagnol, cette alti- Uide humiliée évoquaient en lui encore d'autres images. Habitué aux allégories de ses poètes, de s peintres et de ses sculpteurs, il voyait, dans tte sujette du Roi Catholique, la figure symboque de la province conquise prosternée devant n vainqueur. Tous ces sentiments se confondirent dans son cœur. Cela caressait son orgueil conquérant, sa vanité de séducteur, tout en it-muant sa tendresse d'amoureux. Il ne résista l»as davantage, et, se redressant sous le cordon (!♦' moire bleue qui barrait sa poitrine, il prononça, d'un ton plein de douceur :

— Levez-vous, Mademoiselle, et soyez heureuse! La grâce que vous désirez vous est accoidée !

Puis, s'inclinant encore une fois devant la Reine :

— Madame, dit-il, je le fais pour l'amour de vous.

Il lui donna la main et, sans entendre les protestations de reconnaissance d'Inès, il entraîna sa femme vers le salon, empressé et gallant comme un jeune époux.

I A peine étaient-ils passés que la jeune bile fut jprise d'un tremblement convulsif, suivi d'une

crise de larmes. La Molina, aidée par un garde, dut la faire asseoir sur un banc du jardin. Puis, brusquement, ce fut une explosion de joie à la pensée de ce qu'elle avait obtenu. L'allégresse épandue dans l'air ajoutait encore à la sienne : la victoire, cette belle fête, l'enchantement de Versailles, tout cela se mêlait à son exaltation. C'était la victoire de son amour, la fête de sa conquête. Enfin ! elle avait conquis, avec la grâce de son père, le droit de vivre et d'aimer I

Un désir éperdu la poussait à prendre toute sa part de ces réjouissances. Elle voulait voir cette nuit unique et merveilleuse, se hâter d'en jouir, comme si elle avait le pressentiment qu'elle serait brève, que tout ce grand bonheur était trop beau pour pouvoir durer. . . Avec la foule des courtisans, masôés dans l'avant-cour, le Roi venait de quitter le Trianon de porcelaine. Elle se leva subitement, et, emmenant de force la camarera qui tombait de soaimeil, elle courut derrière lui, comme vers le centre rayonnant, le soleil d'où émanait toute cette tclicité.

Elle ne s'arrêta qu'au bord du Grand Canal. D'un bout à l'autre, les rives embrasées dessinoiont une immense croix dans les ténèbres. Une haie ininterrompue de fleurs de lys et de statues lumineuses se reflétait dans l'eau morte comme dans le parquet d'une invraisemblable galerie des glaces. Par respect pour le Hoi qui s'approchait, la foule s'était faite de nouveau silencieuse. 11 était une heure du matin. Le calme nocturne, le recueillement de cette nature endormie, l'émotion contenue des spectateurs, la splendeur du spectacle composaient une minute incomparable et vraiment triomphale.

Cependant, le Roi, escorté de ses musiciens^

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était remonté clans la gondole à proue dorée. Les rames se levèrent, des gouttelettes de diamant s'égrenèrent dans l'or liquide du Canal... Et, au même moment, une gerbe d'étoiles s'épanouit dans le ciel, des détonations éclatèrent en un grondement de foudre. Tout le Canal flamboyait, tandis que la gondole royale et le navire pavoisé, traînant la plainte délicieuse de ses violons et de ses hautbois, s'eiïaçaient, s'engloutissaient dans une foret de flammes, aux arbres géants, dont les branches incendiées se tordaient dans la nuit I comme de vivants dragons de feu.

Puis, le tonnerre des machines s'apaisa, le silence se relit plus dense, plus insondable. Le ciel, où venait de s'éteindre le jaillissement des étoiles illusoires, était noir comme de l'ébène.

37t) L'INFANTE

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