L ÉTUI DE VELOURS CRAMOISI
Toute cette parade mondaine ne faisait que cacher une intrigue extrêmement sérieuse, dont les principaux acteurs étaient François de Liai* et le jeune marquis d'Aytona, vicomte d'Ille. Le double projet de mariage masquait en réalité des conciliabules et des négociations qui duraient depuis l'arrivée de la famille de Llar et qui mettaient en émoi, avec don Sébastien de Tagarit et la veuve de Darnyus, le Père Séraphin et toute la noblesse du pays.
Ces petits nobles que la conquête française menaçait dans leurs privilèges, pouvaient en eHet juger le moment opportun pour se soulever contre raulorité du iioi Très Cliréiicn. Les nouveaux impôts, la gabelle surtout, établie au mépris de toutes les conventions, ne les exaspéraient pas moins (jue les bourgeois et le menu peuple. Or voici (ju'après le passage tri()m[)hal du Rhin et la marche foudroyante sur La Haye, les troupes françaitjes se trouvaient enlisées dans les mare-
agcs de la Hollande inondée. Bloqué dans Jtrecht avec son armée embourbée, le Prince e Condé contemplait mélancoliquement l'imnense plaine noyée sous Teau, d'où n'émergeaient ue les ailes des moulins à vent. L'occasion l'était-clle pas très propice pour une attaque spagnole sur la frontière des Pyrénées ? En omme il ne s'agissait que d'intensifier un état e guerre qui existait déjà de fait, puisque le ice-roi de Catalogne, le comte de San-German, 16 cessait de faire harceler par ses miquelets es troupes françaises du Roussillon.
C'était précisément pour cela, pour machiner a perfide agression, que don Santiago d'Aytona itait venu villégiaturer dans sa vicomte d'Ille. li pourtant il aurait pu témoigner quelque graitude à ce gouvernement français, qui après ivoir dépossédé son père comme traître et félon, LU profit de Pierre d'Ardéna resté fidèle à la ^rance, lui avait bénévolement restitué son fief, ^e régime féodal aux prises avec la monarchie centralisatrice produisait de ces incohérences et le ces contradictions. Lui, don Santiago, fils l'une grandesse et grand d'Espagne lui-même, itait vicomte d'Ille par droit héréditaire et, de 3e chef, il devait hommage et fidélité à son suzerain, le roi Louis XIV, ennemi de son prince 3t de son pays.
Mais ces considérations avaient peu de prise mr la conscience d'un jeune homme de vingtîinq ans, dévoré d'ambition et qui, tenu en disgrâce par don Fernando de Valenzuela, le favori le la Heine régente, n'avait encore obtenu aucune des charges de son père. Il brûlait de se 'eudre indispensable et, avec tous les mécontents ie Madrid, il voyait dans la guerre un excellent
prétexte pour renverser le favori. Tout de suite il avait trouvé en François de Llar un complice et un collaborateur dévoué. L'ancien capitaine au régiment de Galabre, dont les services et ceux de son grand-père, don Francisco Pasqual y de Gadell, semblaient autoriser toutes les es-l pérances, et qui se voyait ruiné par les Fran-| çais, n'avait d'autre avenir en perspective que celui d'avocat dans sa bourgade natale. A mettre les choses au mieux, une étude de notaire dans quelque sombre logis de Villefranche, voilà C( qui l'attendait. François préférait tous les risqueà un sort pareil.
Avec l'appui secret de l'Espagne, les deux jeunes gens comptaient rallier les paysans, la^ noblesse du Gcfntlent et de la Gerdagne, puis • celle de la Plaine. Tout le pays se mettrait en i insurrection, dès que les troupes castillanes auraient franchi les Pyrénées. Dans ces intentions, François de Llar, accompagné du jeune marquis, venait de parcourir les villages jusqu'à Leucate et jusqu'à la Tour de France. Ouvertement, il s'était rendu à Perpinyan, sous prétexte d'aller visiter sa sœur aînée. Gracia de Llar, mariée au « magnihquc seigneur » don Juan Garau, docteur en droit, — mais en réalité pour organiser le complot avec François Puig, un avocat de sa connaissance. Ille se prétait merveilleusement à ces allées et venues, étant à peu ' près à égale distance des localités à visiter, et comme la petite ville n'avait pas de garnison ni d'autorités françaises, les conspirateurs s'y trouvaient beaucoup plus en sûreté qu'à Villefranche. G'est pourquoi la famille de Llar y prolongeait son séjour au delà de toutes les prévisions.
Pourtant les gens riches et, en particulier,
.eux d'IUe, résistaient sourdement aux sugges-
ions de François et du marquis. Gros proprié-
^ires terriens pour la plupart, ils n'éprouvaient
^ucune envie de compromettre leur tranquillité
ît leur fortune pour se lancer dans une aven-
ure fort chanceuse. De là des tiraillements qui
'.'étaient manifestés d'abord lors des fiançailles
l'Inès et de François. Les Tagarit, comme donya
luiomar de Darnyus, n'avaient consenti aux
nariages que pour le printemps prochain, après
^a réussite éventuelle du complot qui était fixé
i cette date. La promesse même des deux familles
l'avait été obtenue que grâce à la pression de
Ion Santiago et du Père Séraphin. Celui-ci, de
inême que tous les moines espagnols et la plus
•grande partie du clergé catalan, exécrait les
-français, qu'il considérait comme des hérétiques.
^ar ces deux alliances, il pensait entraîner dans
e parti de la révolte les deux familles les plus
mportantes d'IUe, et, par elles, décider les autres
lobereaux de la région. Mais les hobereaux conti-
luaient à faire la sourde oreille. Le vieux Carlos
le Llar lui-même, s'il approuvait les unions de
ses deux enfants, était hostile au complot.
Les jours passaient. Il allait falloir quitter lUe, sous peine d'éveiller à la longue la défiance des lutorités. La veille du départ, un dernier effort fut tenté par François et le marquis d'Aytona pour amener les notables à mettre leur signa- :ure au bas d'un papier où ils s'engageaient, en :as d'insurrection, à aider, par tous les moyens Bt de toutes leurs ressources, les armées de Sa Majesté Catholique.
Afin d'éviter les indiscrétions des domestiques, 3n se réunit, le soir, après la nuit close, comme
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pour prendre le frais, dans un jardin qui appartenait aux Darnyus. Il y avait là un pavillon rustique, perdu dans les arbres d'un verger, diS" simulé en outre par un rideau de cyprès et environné d'eaux courantes. Par cette nuit chaude, Tendroit était agréable et commode à souhait pour un conciliabule clandestin. L'un après l'autre, pour dépister l'attention publique, ceux qui devaient y prendre part sortirent d la ville par un chemin oii l'on ne passait plus depuis le dernier siège, la poterne du Pourcaril qui débouchait directement sur les jardins.
Ils se retrouvèrent dans une petite salle en rotonde, tapissée claziilejos jusqu'à mi-hauteur, et qui ne prenait jour que par une ouverture ronde percée dans la voûte en coupole : ainsi, on n'apercevait aucune lumière de l'extérieur. D'ailleurs le local n'était éclairé que par les trois becs d'une lampe à crémaillère pendue à un cloU;, de la muraille. On y voyait à peine.
La plupart avaient été exacts au rendez-vous. Les principaux personnages de la région se trouvaient là : le comte do Fivaller, le baron d'Aguilar, le baron de Viadcr, don Esteban de Darnyus, don Sébastien de Tagarit et son hôte, Carlos de Llar. Un moment il avait été question de convoquer aussi donya Gracia, vieille conspiratrice, qui s'était signalée maintes lois par son dévouement à la cause espagnole et qui, récemment encore, lors de la dernière guerre avec l'Espagne, avait été enfermée par les Français à Saint-Laurent-de-la-Salanque, on compagnie de son mari don Joseph de Vilalranca y Terreros. Mais on redouta son intempérance de langue, et on la dissuada de venir à la réunion, sous prétexte qu'elle y aurait couru le plus grand danger.
Ces nobles seigneurs avaient en général une tournure et une physionomie rustiques. C'étaient des campagnards, à peu près vêtus comme leurs paysans et qui traînaient derrière eux une odeur de grange et de pressoir. Leurs rudes figures aux traits énergiques, mais à l'expression prudente et taciturne, sournoise et pesamment réfléchie, formaient un étrange contraste avec celles de Franrois de Llar et de don Santiago d'Aytona, qui, au milieu de ces hommes pratiques avaient l'air de deux illuminés. Le jeune vicomte d'ille, mince et svelte comme l'épée de Galatrava brodée sur la manche de son pourpoint, se tenait debout sous la lampe. A côté de lui, Carlos de Llar, gêné par sa hernie, s'était assis sur un banc. Les autres assistants étaient à demi-noyés dans la pénombre de la salle. Au dehors, embusqué derrière les cyprès, Emmanuel Descatllar faisait le guet. Ayant voué I un culte fanatique à son ami François, il s'en j rapportait à lui et souscrivait d'avance à toutes
les décisions de l'assemblée.
l Tout de suite, la discussion commença. Fran- I çois de Llar parla le premier. 11 rappela les ; impôts vexatoires et illégitimes, les privilèges I menacés, l'insolence des officiers français, les I violences et les rapines des soldats. Grâce à Em- ' manuel Descatllar, la Cerdagne était prête à prendre les armes. Le baron de Nyer, don Carlos de Danyuls, se faisait fort de soulever tout le Ilaut-Conflent. Il fallait maintenant que la Plaine suivit l'exemple de la Montagne; que la noblesse d'ille et de Millas donnât la main aux bourgeois de Perpinyan qui, eux aussi, étaient décidés à la révolte. Dans le peuple, il y avait des enthousiastes, des hommes d'un courage ad-
mirable, qui brûlaient de s'employer pour la cause commune :
— Je voudrais, dit François, pouvoir vous présenter ici quelques-uns de ces braves. L'autre jour, à dette, j'ai retrouvé deux vieux soldats qui ont servi sous mes ordjres en Italie, Pierre et Jérôme Prats, — retenez ces deux noms : ce sont ceux de deux héros ! — Ah! si vous les aviez entendus raconter leurs exploits contre les gabelous français ! Ils sont les maîtres des cols et des moindres sentiers. Tous les montagnards marcheront comme un seul homme à leur appel!...
Cependant don Luis de Fivaller, qui avait d'immenses propriétés dans LAmpourdan, écoutait ces propos avec une impatience visible :
— Tout cela est fort beau! prononça-t-il en hochant la tête : mais que pouvons-nous sans l'appui de la Cour?...
Don Santiago protesta impétueusement :
— La Cour nous soutiendra! Cela va de soi!
— Oui sans doute ! reprit le comte de Fivaller, qui s'entêtait. Mais son aide sera médiocre. Vous savez comme moi combien les gens de Madrid ont de peine à réunir soixante milles écus et le temps qu'il leur faut pour équiper une compagnie de cmq cents fantassins...
— Ils ont peur du soldat, dit le baron d'Aguilar : les subsides sont toujours insuffisants, les troupes en nombre dérisoire. Avec ces misérables économies, on éternise la guerre qui est perpétuellement à recommencer, — et on ruine notre pays !
A ces mots, le vieux Carlos de Llar, qui s'agitait sur son banc, intervint à son tour :
— Croyez en mon expérience, dit-il : nous
n'avons rien à espérer de l'Espagne. Le VaiidoW, qui est vendu à la France, empochera la Régente jde déclarer la guerre. Et même supposons qu'elle la déclare : nos privilèges sont aussi menacés par la Junte de Madrid que par les Ministres du Christianissime.
! — Peut-être ! concéda François. Mais Barcelone marchera avec nous. Elle saura faire entendre ses revendications. Elle reprendra le Boussillon perdu. Nous reconstituerons le Pioyaume de Majorque!...
i — Et pourquoi? dit Carlos de Llar. Pour être sacrifiés aux Barcelonais, comme nous le serions ^ux Castillans?
Le jeune Esteban de Darnyus partageait Lavis de son futur beau-père. Le prétendu « rassotti d'amour » pouvait être d'intelligence médiocre, il se révélait déjà comme un petit homme très rusé et très entendu aux affaires, avec on ne savait quoi d'avare et de fermé dans la physionomie et dans les gestes peureux des mains :
— Nous sommes ici entre Catalans, dit-il. A quoi bon nous tromper nous-mêmes? Nous savons bien que, pour nous, Barcelone est l'ennemie. Elle nous prendrait tout. Autrefois, les Corts s'emparaient de nos impôts pour les dépenser à leur unique profit. Nous n'avions ni routes ni places fortes entretenues. Rappelezvous seulement en quel état était la grande route du Confient avant l'arrivée des Français I... Du moins, c'est ce que me contait mon père. j — Et les frais de justice que Barcelone nous imposait ! s'écria don Sébastien de Tagarit.
L'hôte de la famille de Llar était un plaideur
(1) Le favori, Valcnzuela.
endurci qui avait dissipé en procès la majeure partie du patrimoine de ses neuf lilles. Il reprit avec vivacité :
— Les hommes de mon âge s'en souviennent. Pour le moindre litige, il fallait aller à Barcelone. On se ruinait rien qu'en frais de voyage et de séjour ! Et leurs hôtelleries sont des antres de brigands !...
— Tandis qu'aujourd'hui nous avons la Cour, souveraine à Perpinyan, appuya le baron de • Viader.
Ces disputes mesquines exaspéraient François. Gomme tous ceux qui vivent pour une idée, il ne | pouvait pas admettre que de plates considéra- 1 tions d'intérêt vinssent entraver un grand des-j sein. Il ne put se contenir, lorsqu'il entendit son père prononcer, de son banc :
— Non, encore une fois, je ne vois pas ce que i nous avons à gagner à cette guerre !
François bondit :
— Et l'honneur, père, qu'en faites-vous?
— Oui!... De qui tenez-vous vos seigneuries?, jeta don Santiago d'Aytona, dont les ancêtres étaient vicomtes d'IUe par le bon plaisir de Sa Majesté Catholique.
— C'est vrai ! gémit le vieux Carlos: J'ai risqué ma vie, il y a vingt ans, pour le service dej don Philippe, notre seigneur. Mais, aujourd'hui,) François, j'ai soixante ans, — et tu es mon fils unique !
Pris d'un attendrissement subit, il tendit ses bras au jeune b(jmme (|ui se précipita vers Iui.|
— J'ai si pour de te pf^rdre ! murmura le vieillard, en l'étreiiinant.
Don Santiago s'irritait de cette scène qui amollissait les courages. Il frappa du pied avec colère:
I' — Messieurs, dit-il, nous ne sommes pas ici bour pleurer comme des femmelettes. Vous êtes :ous de fidèles vassaux : vous marcherez pour Dieu et pour le Roi, contre les Français héré- :iques et voleurs!...
Ce mouvement d'éloquence, le ton impérieux ■lu jeune vicomte produisirent un certain revirenent dans l'assistance. Tous ceux qui étaient là, jauf le vieux Carlos, s'engagèrent à soutenir la ''évolte. Néanmoins, ils refusèrent de signer le blanc-seing qu'on leur proposait :
\ — Nous signerons, dit le comte de Fivaller, ^juand nous verrons le nom de Sa Majesté au bas l'un ordre royal nous assurant l'entrée en cam- 3agne de quatre-vingt mille hommes.
— C'est bien! conclut sèchement François de ^lar : cet ordre, vous l'aurez !
Ils se séparèrent sous une impression de gêne it de défiance réciproque. Mais François et don Santiago affectaient une grande joie de ce que es notables eussent simplement promis leur îoncours en cas de soulèvement. Us annoncèrent |ue, dès le lendemain, ils partaient pour l'Esjagne. Des atfidés, qu'ils avaient dans la monagne, les conduiraient de l'autre côté de la frontière par des chemins de mulets. Ils reviendraient iin chefs d armées, avec l'ordre royal dans leurs )oches...
Inès ignora toujours ce qui s'était passé cette luit-là, en dépit des demi-aveux de donya Gracia, \\ii fut au courant de tout, si grande était son adresse à délier les langues les mieux bridées.
Le lendemain, derrière ses jalousies, la jeune plie assista au départ de don Santiago et de son
frère. Le marquis d'Aytona n'avait plus son beau cheval enrubanné. Malgré cela, son équipage éclipsait quelque peu celui de François. Elle en fut tout attristée. Mais ce qui la désespérait surtout, c'était, pour de longs mois peut-être, l'absence de ce frère tant aimé et tant admiré, son protecteur et son ami, le seul qui fût capable de provoquer ses confidences, quand il se donnait la peine, ou quand il avait le temps de s'occuper d'elle. Qu'allait-elle devenir sans lui, dans la sinistre Villefranche ?. . .
Elle eut cependant une consolation avant de quitter llle. Son fiancé lui fit présent d'un coffret de vermeil contenant des gants d'ambre, des jarretières et des bas de soie. Le coffret était revêtu d'un étui de velours cramoisi et le tout enveloppé dans une écharpe de satin blanc aux armes des Darnyus.
Pendant tout le voyage du retour, elle eut le beau cadeau posé sur ses genoux, — le coffret de vermeil, si somptueux, si joyeux sous son étui de velours. Elle ne se lassait pas de le contempler, indifférente aux propos exubérants di sa tante.
Le soir, on fit halte à Boulcternèrc dans uno auberge misérable. On montait à la salle par un petit escalier tout droit et très roide. La sall< était immense et décrépite, haute de plafond, avec une cheminée à manteau, oii flambait un grand feu sous une poêle à longue queue. Un vieux miroir au cadre dédoré pendait au mur Les fenêtres étaient ouvertes sur une rangée dplatanes et sur les murailles rugueuses des mai sons étagécs on amphithéâtre et si rapprochée^ qu'on croyait pouvoir les toucher avec la main En bas, des muletiers criaient près de la fontain»
Le crépuscule tombait. Inès voyait se refléter dans la buée verdàtre du miroir l'étui de velours cramoisi qu'elle avait placé sur la table. Une joie éperdue, traversée tout à coup d'une insurmontable détresse, la bouleversa. Dans cette salle d'auberge aux murs délabrés, parmi ces cris d'infconnus, ces reflets crépusculaires, en proie à elle De savait quels pressentiments contradictoires, lelle défaillait de félicité et pourtant d'une angoisse plus forte que tout.
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