LE LOGIS DU PORTALET
A Vinça, les voyageurs se virent empêchés ; d'aller plus loin par un officier commandant un ' détachement de chevau-légers, qui, sous prétexte i que le délai de leur saiii-conduit était expiré, prétendit les retenir jusqu'à ce qu'il eût reçu des ordres du Lieutenant de Roi. Mais, le lendemain, à l'aube, il arriva de Villefranche, à la tète d'une compagnie d'infanterie, un gros capitaine à mine réjouie, qui déclara connaître Car- i los de Llar et répondre de lui comme de ses compagnons de route. Effectivement, Inès vit son père serrer avec effusion la main du gros homme, en l'appelant : Senyor de Courte. Celui-ci la regarda fort, et elle eut confusément l'intuition que si le capitaine était intervenu en faveur des siens, c'était peut-être à ses beaux yeux qu'ils en étaient redevables. Bien vite elle détourna la tète, en rougissant. D'ailleurs, ce soudard lui déplaisait.
Bien qu'on eût fait diligence pour regagner le temps perdu, on ne fut à Villefranche qu'as-
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sez tard dans la matinée. A un coude brusque de la vallée, on déboucha dans une sorte d'en- Itonnoir rocheux, au fond duquel se tassait la farouche petite ville. Le temps était orageux, le ciel traversé de lourds nuages noirs, de sorte que l'aspect de la vieille forteresse parut plus sinistre encore à la pauvre petite fiancée encore tout éblouie d'ille et de la couleur joyeuse de ses murs. Soudain, elle perçut le fracas torrentiel de la Têt, qui, au bas de la route, précipitait sa course à travers les pierres. Ce bruit continu d'eau courante et trépidante, dont ses oreilles étaient maintenant désaccoutumées, la fit tressaillir. Elle n'aimait pas ce bruit-là. C'était pour elle comme l'écoulement monotone et sans but de sa jeunesse. Sous les larges gouttes de pluie qui commençaient à tomber, elle sentait d'avance l'humidité glaciale de l'antique logis paternel, où elle allait rentrer.
Derrière la ceinture grise des remparts, émergeaient trois tours trapues et carrées comme des tours de prison. La muraille épaisse et rectiligne, sans ouvertures ni angles saillants, barrait toute la largeur de l'entonnoir, laissant à peine, entre l'escarpe et la montagne, un étroit passage par 011 se ruait le torrent. Lorsque la chaise s'engagea sous les voûtes de la Porte de France, il sembla à la jeune fille qu'elle pénétrait dans une souricière géante. Ces masses énormes de maçonnerie, ces écroulements de roches suspendues au-dessus de sa tête lui donnaient une sensation d'écrasement et d'étoulïement. Gomment s'évader de là? Il y avait bien le mariage promis. Mais il était pire que cette geôle frigide. Toute la gaîté d'ille ne rachèterait pas l'horreur d'une union sans amour...
Dans l'axe de la porte, se déployait la perspective de la Grand'rue, — Tunique rue de la ville, car l'autre n'en était guère qu'une dépendance — avec ses frustes maisons de marbre ou de granit noir, la plupart couvertes d'ardoises. Dans l'écartement des toits, on apercevait un coin de ciel, et, très haut dans le ciel, les crêtes parallèles de la montagne de Belloch, dressées comme des herses ou comme des barreaux de soupirail : on était au fond d'une cave.
Au bout de quelques pas, à droite de la rue, après le Portalet, — le portail grillé et vet*rouillé qui, autrefois, séparait le ghetto du quartier chrétien, — Inès, la mort dans l'àme, mit pied à terre devant son logis. Quelle différence avec le pompeux hôtel des Darnyus et même avec la petite maison claire de sa nourrice !
Sans doute, ce vieux logis du Portalet n'avait pas dû manquer, en son temps, d'une certaine apparence, mais il n'avait rien de seigneurial. Immédiatement contigu au quartier commerçant des Juifs, il décelait avec évidence que ses premiers habitants furent des gens de négoce, comme leurs riches voisins. Et elfectivcment les ancêtres de la famille, les Gassany dits Gall, qui, vers la fin du XV'^ siècle, achetèrent à l'abbé (le Saint-Michel de Guxa la seigneurie de Llar, exerçaient le métier de pareurs, ou de fabricants de draps. Tout contre la maison d'Inès, deux descendants d'une branche cadette, Jacques et François Gassany, ses cousins éloignés, tenaient encore bouti([ue avec le titre de « magnifiques seigneurs ». Les origines de cette véritable noblesse bourgeoise, recrutée parmi des éleveurs de troupeaux, remontaient à des époques imprécises et sans doute fort lointaines.
Comme la richesse des Juifs, celle de ces marchands se cachait, quoique pour des raisons un peu différentes. Si elle ne s'étalait pas sur la façade des bâtisses, c'est que Villefranche, place forte à l'entrée d'une route très fréquentée, était exposée au pillage des gens de guerre : il ne fallait pas tenter leurs convoitises. Ensuite le danger des bombardements obligeait de tout sacrifier à la solidité. C'est ainsi que nul ornement, pas même un écusson, ne signalait la maison des seigneurs de Llar. Des murs en pierre de taille, à l'épreuve du canon, une porte massive au cintre très bas, des fenêtres carrées et étroites comme des lucarnes, voilà tout l'appareil extérieur. La seule élégance de ce sévère logis consistait en une petite fenêtre romane qui découpait, au second étage, sa double arcature appuyée sur une colonnette médiane et des chapiteaux encastrés dans le mur. Encore fallait-il lever la tête bien haut pour apercevoir cet unique débris d'une construction beaucoup plus ancienne, qui datait sans doute de la fondation de la ville. Dans l'angle de la maison et du Portalet, se creusait une petite niche gothique surmontée d'une croix et qui abritait une Vierge paysanne aux joues rubicondes. Aménagée dans la maison d'en face, une niche pareille, avec un Saint Jean de bois lui faisait vis-à-vis. Audessus de la niche de la Vierge, à la hauteur de la fenêtre romane, il y avait un bras de fer, fiché dans la muraille, et qui soutenait une farole, dont Inès entretenait pieusement la mèche et l'huile.
Lorsqu'on avait refermé derrière soi la lourde porte bardée de fer, on se trouvait d'abord dans une demi-obscurité. Puis on distinguait un ves-
tibule carré dont les poutres reposaient, de chaque côté, sur des arches en maçonnerie^ aussi fortes que celles d'un pont et qui pouvaient servir d'abri contre les bombes. Sous les arches, s'ouvraient des réduits sans jour et sans air destinés aux serviteurs. Mais, par suite de l'inclémence des temps, la domesticité de Carlos de Llar se restreignait à la seule Bépa et à une fille de cuisine, de sorte que les réduits du vestibule étaient inoccupés. Après cela, venait une courette étroite et profonde comme un puits. Des écuries en occupaient tout le fond. A droite et à gauche, s'entrevoyaient, dans une pénombre perpétuelle, des celliers, des pressoirs, un four pour cuire le pain. Le jour avare qui venait de la courette était si faible qu'il fallait laisser entre-bâillée la grande porte du vestibule pour trouver l'escalier en colimaçon, creusé dans l'épaisseur de la muraille, qui conduisait au premier étage.
Cet escalier aboutissait à une vaste salle de réception occupant toute la largeur de la façade. Mais le dallage en était branlant; les caissons peints et dorés des plafonds s'écaillaient par places, montrant le bois vermoulu. La décrépitude de cette pièce, comme de tout le logis, attestait trop l'abandon des maîtres pendant leurs longues années d'exil. Derrière, de l'autre côté de hi courette centrale, c'était la cuisine, où toute la famille prenait ses repas et où l'on accédait par un couloir très sombre, le long duquel (Hait disposée une série de petites chambres borgnes. Au second, sur le devant, il y avait d(Mix pièces, dont l'une était la chambre à coucher de don Carlos et de donya Anna de Llar, et l'autre, munie d'une table à écrire, d'une
douzaine de volumes dans un bahut et de quelques images de piété, pendues aux murs, servait à la fois de cabinet de travail et d'oratoire. Inès partageait avec sa sœur cadette, Hermance, et Bépa, la chambrière, un immense dortoir pourvu de
' quatre grands lits à baldaquins et qui n'était éclairé que par deux petites fenêtres donnant
\ sur la courette. Mais ces fenêtres touchaient le toit. En été, on y avait un peu de lumière, vers midi. Le reste de l'année, on était dans le noir
, et dans l'humidité.
Avide de solitude et de recueillement, la pauvre enfant souffrait de cette promiscuité continuelle. Elle ne goûtait un peu de repos que l'après-midi, dans le cabinet de son père. Encore sa sœur, qui était bruyante et taquine et qui, d'ailleurs, la détestait d'une haine inconsciente de iille laide, se faisait-elle un méchant plaisir de venir l'y relancer. Depuis quatre ans qu'on vivait dans cette prison de Villefranche, il ne se passait pas de jour qu'elle ne regrettât la rude vie de l'exil. Au moins, c'était la liberté pour elle! Avec attendrissement, elle évoquait les séjours de la famille dans leur château de
j Llar. Ce château, ce n'était en réalité qu'une vieille tour délabrée. A chaque instant, on tremblait d'y être surpris par des patrouilles françaises. Les planchers craquaient sous les pieds, il n'y avait pas de vitres aux croisées, des légions de souris couraient dans les plafonds, — et il y faisait si froid, si froid! On était très haut dans la montagne, tout près des neiges et des glaciers. Mais elle y avait arrangé une petite chambre, pour elle toute seule, dans l'embrasure d'une meurtrière. Et puis, on partait, presque tous les jours, pour des courses à cheval, à travers les
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défilés du Gonflent ou les plaines de Cerda^ne, en compagnie de François et d'Emmanuel Descatllar... t
En rentrant d'IUe, après ces quelques semaines de grand air, ces souvenirs d'enfance lui revenaient avec une plus poignante nostalgie. Mais à quoi bon se consumer en regrets inutiles! Il fallait bien se résigner, reprendre sa morne existence, en attendant l'odieux mariage imposé par la famille.
Tous les matins, de très bonne heure, avec Hermance et Bépa, elle allait à la messe au couvent des Franciscains, qui se trouvait dans le faubourg, de l'autre côté de la rivière. Les jeunes filles étaient strictement voilées de noir. Mais Bépa, sournoisement, entrouvrait sa mantille, quand on passait devant le cabaret du Cœur volant^ sous les remparts, près de la porte d'Espagne. Au-dessus de l'entrée, en guise d'enseigne, était clouée une planche oii un barbouilleur du régiment avait peint un cœur ailé sur fond d'azur, avec cette inscription d'orthographe toute militaire : « Au queur voilant, tennu par Gogueluty parisien. » Ce cabaret, installé depuis peu, était le rendez-vous des ofliciers de la garnison. A l'intérieur, c'était un va-et-vient continu (le soldats, et il y avait toujours, sur les bancs, (levant la porte, des bandes de joyeux drilles ou de mauvais gars, qui, au passage, assaillaient les petites catalanes de leurs quolibets. Néanmoins, Bépa, grosse fille rieuse comme sa mère, aimait à passer devant le Cœur volant, et, chaque fois, elle entre-bâillait sa mantille à l'intention de Brindamour, le tambour des grenadiers, qui, en
ce moment, servait de valet de chambre à M. de Parlan, le Lieutenant de Roi. Joli garçon, aux joues roses, à la line moustache blonde et au nez retroussé, il se disait parisien, comme Goguelu, le cabaretier, et, pour ce motif, se jugeait irrésistible.
Inès, entraînant sa sœur, fuyait cette solda- I tesque brutale et pillarde. La chapelle des Franciscains était son refuge, le lieu de paix et de réconfort oii elle faisait provision de patience |l pour le reste de la journée. Elle aimait s'age- I nouiller dans une chapelle consacrée, deux il siècles plus tôt, par une noble veuve du pays, la ; comtesse d'Evol, à une Vierge particulièrement 1 somptueuse, au nom douloureux et magnifique, ' — Notre-Dame de la Cinquième Angoisse. 11 y avait là un rétable immense, qui était un monde j de splendeurs et de figures allégoriques. Audessus du tabernacle pendait un christ en ivoire, habillé à l'espagnole, qu'on appelait le « Dévot crucifix ». Extraordinairement dilatés, les yeux du divin Supplicié exprimaient une terreur sans nom, sa bouche ouverte semblait béer de stupeur devant Tatrocité de l'injustice accomplie. Ce crucifié tragique était devenu Tami, le confident d'Inès. Souvent, pour prolonger ses stations devant lui, elle demandait à se confesser au prieur du couvent, don Gaudérique de Junci. Mais celui-ci, moine fanatique et violent, l'épouvantait par des visions de tortures et d'enfer. Inès, brisée et toute dolente au sortir du confessionnal, revenait bien vite partager ses terreurs avec le Crucifié de la Cinqui^'^me Angoisse.
Après ces minutes d'exaltation, toujours trop brèves à son gré, elle retombait dans les soins prosaïques du ménage. La fille des seigneurs de
Llar vaquait, avec Bépa et sa sœur, aux besognes les moins rebutantes. Puis, après dix heures, dans le cabinet de son père, elle prenait sa leçon «le français avec le Père Tautavel, savant jésuite qui remplissait les fonctions de vicaire auprès du curé de Villefranche. Don Carlos de Llar, qui savait à peine quelques mots de français, avait voulu que sa fille aînée connût la langue des vainqueurs : cela pouvait être utile plus tard. Sa mère-nourrice, la grosse Judille, qui était languedocienne, lui en avait appris les premiers rudiments. Mais les leçons d'un savant jésuite n'étaient pas de trop pour lui faire perdre ses défauts de prononciation et pour suppléer aux lacunes de son instruction fort négligée pendant sa première jeunesse. Inès s'y plaisait fort. Ces entretiens avec le Père Tautavel, bel esprit disert et poli, étaient, après la messe du matin, le meilleur moment de sa journée.
Le soir, elle assistait invariablement à la tertulia de sa tante Gracia, laquelle habitait la plus imposante maison de Villefranche. La jeune hlle s'y ennuyait, — il est vrai, avec constance, — mais elle s'y ennuyait parce qu'elle ne rencontrait là que des gens d'âge, toujours les mêmes, dont la conversation tournait dans le môme cercle. Régulièrement, dès quatre heures, on y voyait apparaître l'un après l'autre don (îaudériqutî de .lunci, le prieur; Mossén Jordi, le vieux curé podagre de la paroisse; En' Fort, terrible médecin, qui saignait à blanc toute la n^gion; don Francisco Soler, le consul en second; et, de temps en temps, un personnage au regard incpiiétant, Pierre, (^oromine, le viguier de Villrlranche. Comme tous ces gens-là ne parlaient que le catalan, Inès avait peur de perdre, au milieu d'eux,
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le beau français du Père Tautavel. Cependant elle venait tous les jours à la tertiilia de sa tante, parce que c'était une chose qui se devait et qui lui valait la considération des siens et de toute la petite ville.
Assise à l'écart sur un coussin, indifférente aux propos échangés, elle jouait de l'aiguille, et, tandis qu'elle rêvait, silencieuse dans son coin, des dentelles merveilleuses naissaient sous ses doigts agiles.
A quoi rêvait-elle?... Elle songeait mélancoliquement à son abandon. Celui qui la soutenait et qui l'encourageait n'était pas là. Que faisait son frère, François? Combien durerait son absence? Donya Gracia, interrogée à ce sujet, se montrait, comme toujours, réticente et ambiguë. Elle parlait vaguement d'un voyage d'affaires à Barcelone, d'un héritage que le jeune officier serait allé recueillir là-bas. Mais Tesseulée devinait bien que sa tante lui cachait la vérité, et elle s'en attristait... C'était un sentiment profond, tout simple et tout virginal, que cet amour d'Inès pour son frère. Ils se comprenaient comme deux êtres de même race. Et d'abord ils se ressemblaient : ils étaient blonds, élégants et affinés de structure comme de visage. Les autres enfants de Carlos et d'Anna de Llar paraissaient être d'une famille différente, d'une lignée épaisse et brutale, aux durs cheveux châtains et presque noirs. De plus, Inès et François s'entretenaient entre eux de choses qui n'intéressaient point leur entourage. Et la jeune fille ne doutait pas que son frère ne fût promis aux destinées les plus hautes. Naïvement, elle tournait vers lui son cœur qu'elle ne savait encore à qui donner.
Ses entretiens avec François lui faisaient trou-
ver plus médiocres ou plus vulgaires les habi- j tuelles préoccupations de ses parents. Sa mère 1 avait été autrefois le type de la ménagère cata- I lane, dans toute sa robuste santé. iMaintenant, après tant de maternités inutiles (elle avait perdu huit enfants en bas âge), et bien qu'elle fût encore d'un embonpoint considérable, elle semblait usée et comme à bout de souffle. Sa pesanteur de chair, la lenteur de son esprit la faisaient surnommer « la Balourde » par les mauvaises gens de Villefranche. Cependant elle ne cessait de bougonner et de rabrouer ses filles, mais sans conviction, pour ainsi dire automatiquement et parce que, dans son idée, une bonne mère de famille doit être redoutable à son mari comme à ses enfants.
Quant au père d'Inès, le vieux Carlos, après tant de déboires et de si longues épreuves, il n'aspirait plus qu'au repos. Le soin de son inlir- i mité l'occupait tout entier. Il était sans cesse en consultation avec En' Fort, le médecin de l'endroit. C'était l'exilé enfin rentré dans son pays et qui n'aspire plus qu'à mourir en paix dans son lit. A Villefranche, dans l'antique maison du Portalet, la maison des pareurs et des marchands de moutons ses ancêtres, il se retrouvait uniquement l'homme de sa terre, qui n'est que de sa terre et qui ne veut rien connaître du dehors. Par quelle contradiction dérisoire, les circonstances et la politique avaient-elles conduit ce pur Catalan à se déclarer farouchement Espagnol? Il en avait souffert. Et voici que maintenant, par une contradiction plus cruelle, il était obligé de . feindre des sentiments français. On en jasait dans Villefranche. On accusait Carlos de 1 Jar de ménager les nouveaux maîtres par ambition person-
aelle. En réalité, il ne songeait qu'à sauver son '\h qui conspirait en ce moment contre la France. Il fallait détourner de lui les soupçons. D'avance .1 était sûr que les conjurés couraient à un échec, 3t, plus que jamais, il désapprouvait le complot. Mais, par point d'honneur, il se voyait forcé de narcher avec son fils. C'est pour lui qu'il flattait es autorités militaires de Viîlefranche. Cette duiplicité involontaire pesait lourdement sur la conscience du vieux gentilhomme. Il s'en attris- !;ait. Son humeur s'aigrissait, et il ne se passait 3as de jour que ces dispositions chagrines n'amelassent quelque scène domestique.
Une voix quinteuse, des sourcils toujours fron- :és, voilà ce que Carlos de Llar représentait pour >a fille. Celle-ci, sans nulle communication avec ses parents, en avait encore moins avec Hermance, ^a sœur cadette. Mancia, comme on l'appelait, — )utre qu'elle était naturellement laide, — traversait alors les disgrâces de l'âge ingrat, ce qui ne contribuait point à embellir son caractère. Ame )aysanne, à la fois retorse et bornée, elle détestait >a sœur, d'abord à cause de sa beauté, puis pour ine foule de motifs, plus extraordinaires ou plus utiles les uns que les autres : parce qu'Inès prelait des leçons de français avec le Père Tautavel it qu'il n'était point question de lui en faire ^rendre, à elle, — parce que les gens de Villeliinchc appelaient Inès « la petite Infante », alors j|ue, elle, Mancia, ils l'avaient surnommée « la légrcsse », — enfin pour tout et pour rien. Les lutres jeunes filles marquaient à l'égard d'Inès ine aversion pareille à celle de sa sœur, et sans loute pour des raisons analogues. D'ailleurs les principales familles du lieu, — les Tord, les Soanell, les Reverter, — faisaient grise mine à
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Carlos de Llar et à tous les siens. On considérait comme des intrus ces exilés, revenus au pays | après vingt ans d'absence. Les mêmes gens qui , s'entre-déchiraient avec toute la mocbanceté du , petit esprit local, se trouvaient d'accord pour , censurer et pour tenir à l'écart ces vagabonds | qui n'étaient plus de la paroisse... i
Inès songeait à tout cela, chez sa tante Gracia, i dans le recoin où elle tissait ses merveilleuses | dentelles, tandis que discourait don Gaudérique | de Junci, ou don Francisco Soler, le consul en | second. Elle avait beau chercher, elle ne voyait ■ d'autre expédient pour en linir avec une telle , vie, que de devenir comtesse de Darnyus. Ce mariage avec le jeune fat, don Esteban, était même, comme le lui répétait sa tante, une aubaine inespérée pour une jeune fille pauvre comme elle. Hélas! cette pauvreté de ses parents, Inès qui tenait les comptes du ménage, la connaissait trop bien! Même aux plus beaux temps, la seigneurie de Llar n'avait jamais produit de bien gros revenus. Maintenant que les campagnes étaient dévastées par la guerre, que les paysans cachaient leurs écus comme leur lard et leur farine, c'était encore pis. Il fallait entretenir une famille avec quatre cents livres par an que rapportaient les communaux de Llar, les droits de juridiction et quelques autres censives. A Thucs, on possédait bien un moulin et un cabaret, mais les tenanciers se déclaraient quittes, en offrant au seigneur deux livres do truites et deux chapons à. Noël et à Pâques. En somme, c'était le mari de donya Gracia qui, avec sa métairie de Colomar, faisait vivre, en plus de sa femme, son beau-frère ruiné. Sans lui, on n'aurait môme pas eu de bois pour cuire le pain!...
Mais à quoi bon remuer ces pensées chagrines, aisque c'était toujours pour aboutir à la même mclusion : le mariage inévitable avec don Estean de Darnyus. Inès, dans ce qu'elle appelait DU malheur, se félicitait pourtant de ce que les iflicultés du voyage, avec ces allées et venues )ntinuelles de troupes, rendissent impossibles s visites du jeune homme à Villefranche. Il se iilommageait par tout un débordement épistoire. Chaque semaine, le père de Bépa, Tony ibell, le iraginer, apportait sur son âne des Dîtres en prose et en vers, des stances à Inès, ni se terminaient par des traits comme celui-ci :
Beauté, je vais mourir, si je tarde à vous voir!
Donya Gracia se délectait à lire à haute voix s élucubrations auxquelles sa nièce ne savait iie répondre. C'était la bonne dame qui s'en largeait pour Inès. Les deux correspondants se quaient au jeu, faisaient assaut de pointes et } métaphores langoureuses. Et la tante d'Inès ne it jamais que l'amoureux en l'air, dont elle parit de couronner la flamme, n'était autre que le înérable archidiacre de Vallespir, Mossén Gal- ;rand, qui était poète à ses heures et qui prêtait . plume à ce nigaud d'Esteban. Bépa, pour qui L maîtresse n'avait pas de secrets, se moquait rt de ces déclarations platoniques. Elle disait à
— Tout cela, mademoiselle, ce sont des chanms !
Et, quand son p^rc arrivait à Villefranche avec >n àne portant à la fois des légumes et les poéques messages de don Esteban, elle s'écriait, en
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tapant dans ses mains et en singeant une joiei délirante : |
— Ah ! Ah ! Voici encore des chansons de votre polio !
Cependant, ces vers d'amour, si ridicules fussent-ils, ne laissaient pas d'émouvoir l'imagination d'Inès, avec leurs floraisons de lis et de roses, leurs étalages d'émail, de corail, de saphirs et de diamants. Elle en était toute troublée et, plus que jamais, elle se consumait en rêveries autour d'une image fuyante de fiancé, qui n'était pas don Esteban.
Un matin de Juillet, vers midi, comme il faisait très chaud, elle voulut accompagner Bépa à , la fontaine, — une fontaine dont l'eau était si| glacée qu'on ne pouvait en boire qu'en été, et|
3ui se trouvait sous l'escarpe du rempart, près, e la Porte de France. D'ordinaire, c'était Mancia. qui accompagnait la servante ; mais, ce matin-là, , Inès, mue par un soudain caprice, s'empara du i pourrou de terre vernissée, et, la tête simple- ] ment couverte d'un mouchoir, à la mode du pays, elle suivit Bépa qui s'en allait à la fontaine.
Les mœurs de ce temps-là avaient de ces in- ^ cohérences. Une fille de la qualité d'Inès n'aurait i pas osé se montrer dans les rues, ou même à la fenêtre sans être voilée, mais on admettait quo. pour aider la servante, elle allât à la fontaine, l< visage découvert.
Lorsque les deux jeunes filles y arrivèrent,] elles aperçurent, auprès du bassin, une bande d'autres jeunes biles qui, la cruche à la main attendaient leur tour. Leurs amoureux étaient là, ils plaisantaient avec elles. Dès que les gars en
spadrilles aperçurent la chambrière d'Inès qui évalait avec sa maîtresse, par le sentier des forfications, ils se mirent à chanter, sur un ton loqueur, le refrain populaire du Roussillon :
Ahont es la Bépa(l) Que ne Irég^ui tant?
— Es à la rivera, Renta rdevantal...
Ils en voulaient depuis longtemps à cette fille rfTrontée, à cause de ses coquetteries avec Brinamour, — un (javatche, un camp-volant venu on e savait d'où. Tandis qu'elle remplissait les argoulettes d'argile, ils la criblèrent de broards et de mots grossiers, sans nul égard pour nés, dont ils n'avaient d'ailleurs jamais vu la igure. Celle-ci, affolée, saisit ^on pourrou rempli t s'enfuit à toute vitesse, traînant assez loin errière elle sa compagne qui, somme toute, ne rouvait pas si désagréables ces familiarités un •eu vives. Brusquement, Bépa se retourna vers es gars et leur tira la langue. Ce fut une huée. .es garnements se précipitèrent à la poursuite les deux jeunes filles, en reprenant de plus :)elle :
— Es à la rivera, Renta Tdavantal...
Sur le pont-levis, Inès, haletante, la jupe écla- )0ussée par l'eau du pourrou, se heurta contre an officier à la mine joviale et épanouie : , — Tudieul... C'est vous, ma belle Infante?...
(1) — Où est la Bépa. — quelle tarde tant! — Elle est à la ivière, à laver son tablier!...
Elle reconnut le capitaine Courte, celui-là même qui, 1 autre jour, à Vinça, était intervenu en faveur de la famille de Llar, retenue par uni enseigne de chevau-légers. Elle était toute dé-i contenancée de se trouver devant lui en cet équipage. Le militaire, goguenard, prétendit l'aider à porter son pourrou. iVlalgré sa résistance il lei lui prit des mains, et il l'escorta jusqu'au logis du Portalet, en la bombardant de galanteries sol-i datesques. Inès, éperdue de honte, ne desserrait pas les dents. Quand ils furent devant le portail de la maison, elle reprit le pourvoit, et, toujours, sans mot dire, elle fit, au soudard ahuri, une grande révérence de cour. Béant de stupeur, devant la dignité hautaine de la jeune fille et la, pompe du geste, il écarquillait les yeux, mais elle avait disparu dans le vestibule...
Cet incident passa presque inaperçu dans le; calme plat de la méridienne : les rues étaient désertes, les gens dînaient. Cependant il en revint; quelque chose à donya Gracia, qui tança sévère-; ment sa nièce. Inès en conclut qu'elle devait fuiri jusqu'aux regards des ofliciers français. Et voilà que quelques jours après, à sa grande surprise, sa tante, usant de mille circonlocutions, lui insinua qu'après tout on pouvait être polie sansi renier ses sentiments. Bref, elle lui conseilla,^ dans l'intérêt de la famille, de ne pas faire trop' mauvais visae^e à ces messieurs. A la suite do cela, don Carlos de Llar eut de longs entretienavec sa belle-suuir. Inès s'ingéniait vainement à deviner de quoi il s'agissait. Le résultat de ces» conférences fut un événement qui bouleversa Villefranche et qui acheva de déconcerter toutes h conjectures de la jeune lille. i
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Depuis son retour clans sa ville natale, don Carlos, par politique, avait toujours ménagée le Lieutenant de Roi, commandant de la place. De môme qu'il entretenait les meilleurs rapports ■avec M. de Fisica, l'ollicier chargé de ces fonctions, il tenait à nouer des relations avec M. de Parlan, son remplaçant intérimaire. Or, donya Gracia ayant appris que celui-ci cherchait une salle de réunion pour les officiers, — le cabaret du Cœur volant étant par trop sordide et mal commode, — elle engagea son beau-frère à offrir à M. de Parlan sa salle de réception du premier étage, laquelle était habituellement inoccupée. Il n'y avait rien de mieux dans Villefranche. Le Lieutenant de Roi accepta d'enthousiasme. ; Inès, réfléchissant sur ce fait extraordinaire et 'sur les propos de sa tante, ne manqua pas d'y voir une corrélation avec l'incident de la fonitaine. Et, d'autre part. Courte, qui se livrait aux mêmes réflexions, en tira les conséquences les •plus flatteuses pour sa personne. Il se persuada que si Carlos de Llar ouvrait aux militaires sa propre maison, c'était afin de lui ménager, à lui ■ Courte, des occasions de rencontre avec sa hlle. Tout Villefranche interpréta les intentions du bonhomme dans le môme sens que le capitaine. iCe fut un beau scandale dans la petite ville. Le scandale augmenta encore lorsqu'on sut que, ^décidément, tous les jours, après la sieste, messieurs les officiers montaient chez Carlos de Llar pour boire et fumer, — on dit bientôt : pour faire des orgies. Comment en douter? On voyait Gentil, le petit paysan qui soignait la mule de don Carlos et le cheval de François, courir continuellement idu logis du Portalet à une taverne du faubourg, d'où il rapportait des brocs de vin et du tabac
d'Espagne. On sut enfin que le vieillard n'avait pas honte de présider ces débauches.
Effectivement il descendait à la salle pour faire honneur à M. de Parlan, chaque fois que le Lieutenant de Roi s'y trouvait. Grâce à la présence du vieux gentilhomme, cette assemblée tapageuse de jeunes gens conservait une certaine décence. Toujours incommodé par son infirmité, il ne pouvait rester longtemps debout. Il s'asseyait, à l'écart, dans une espèce de fauteuil seigneurial en cuir rouge, garni de franges et muni par devant d'un escabeau pour y poser les pieds. Souvent même, quand il souffrait trop, le valet d'écurie, aidé d'un voisin, l'apportait tout assis sur son fauteuil, lequel, de chaque côté, était pourvu d'anneaux oii les porteurs glissaient des bâtons.
En vérité, on ne se faisait pas faute de plaisanter quelque peu le bon seigneur. Avec la manie qu'ils ont de tourner en ridicule les gens et les choses, messieurs les Français ne cessaient de dauber sur le jargon de ce vieux Catalan qui estropiait leur langue encore plus que l'espagnol. Le gros Courte surtout s'acharnait contre le vieillard, ordinairement peu loquace. Irrité de ne jamais voir paraître Inès plus cloîtrée dans sa chambre qu'une religieuse dans son couvent, il s'évertuait à faire parler don Carlos, à percer le mystère de cette réclusion. Plusieurs fois même il osa lui demander des nouvelles de sa lille qu'il appelait « Mademoiselle l'Infante » :
— C'est plutôt « Mademoiselle de Glace » qu'il faudrait la nommer ! ricana amèrement le gros garçon, l'oreille rouge et les joues épanouies en soleil.
Cependant, matin et soir, il passait sous les
fenêtres du Portalet, dans l'espoir d y surprendre la jouvencelle. Mais une fille noble ne se montrait point à la fenêtre, pas plus qu'une reine d'Espagne. Inès, reléguée dans le sombre dortoir du second étage, qui ne prenait jour que sur la courette, supportait péniblement cette contrainte. Une fois par semaine tout au plus, sous le pieux prétexte de renouveler l'huile de la farole suspendue au-dessus de la niche de la Vierge, elle entre-bâillait la croisée de la fenêtre romane, et, pendant quelques minutes, elle penchait son joli visage entre les fines colonnettes de l'arcature, respirant l'air de la montagne, ou jetant un regard furtif sur le noir corridor de la rue.
Un samedi matin, de bonne heure, elle vaquait à cette édifiante occupation. Il faisait déjà très chaud, les hirondelles rasaient le rebord de la fenêtre, en poussant des cris aigus. Mais un peu de fraîcheur nocturne persistait encore entre les hauts murs de l'ancien ghetto. De la place où elle était, à travers l'arche rompue du Portalet, Inès fouillait du regard les sinistres masures de la vieille rue mal famée... Et soudain, comme une bouiïée suave qui s'échappe d'un encensoir, des mots tout chargés d'odeurs jaillirent de sa mémoire : l'Ornement de Grâce, le Coffret des parfums... Elle se souvint : c'étaient les titres de deux savants livres dont lui avait parlé le Père Tautavel et dont l'auteur, le rabbin Lévi ben Abraham, avait habité jadis un des bouges qui étaient là tout près, dans le vieux quartier juif... Et aussitôt, par une association d'images toute spontanée, elle revit, sous son étui de velours cramoisi, la boîte de vermeil, présent de son fiancé, et elle se rappela le miroir au cadre doré et à la glace obscure comme une eau profonde,
qui luisait dans la salle de l'auberge, à Bouleternère...
Elle rêvait ainsi, s'attardant à la fenêtre, lorsque le capitaine Courte surgit au tournant de la grosse tour des Solanell. 11 sifflait une chanson de corps de garde, et, la rapière battant les mollets, il s'avançait, d'un air avantageux, vers la maison de Llar. Inès ne l'eut pas plutôt aperçu qu'elle se retira vivement et reclaqua la fenêtre au nez du militaire. Puis^ se souvenant des recommandations de tante Gracia, elle eut une minute de regret. Mais il était trop tard.
Courte, homme à bonnes fortunes, fut exaspéré d'un tel procédé. Il était furieux, se croyant joué. « Eh bien ! puisque cette pécore, cette petite paysanne, se permettait de faire de la résistance, ni plus ni moins qu'une pigeonnière de hobereaux contre les canons du Roi, on allait la traiter selon ses mérites!... »
Le lendemain dimanche, après vêpres, Inès était seule dans le cabinet de son père, lorsqu'elle entendit un grand vacarme au premier étage, un bruit de querelle qui s'exaspérait, des voix qui montaient sur un ton de colère. Les officiers de la garnison se trouvaient réunis dans la salle, comme d'habitude. Immédiatement elle soupçonna quelque algarade de Courte; et, dans le moment qu'elle y pensait, la porte s'ouvrit avec fracas. Tout époumonné d'avoir grimpé l'escalier quatre à quatre, Gentil, le petit valets lui cria que don Carlos la mandait en toute hâte dans la grand'chambre.
Que se passait-il? Quel danger menaçait le vieillard?... Mais ce qui augmentait son trouble, c'était l'idée de paraître devant tous ces hommes assemblés. Le cœur d'Inès battait très fort, quand
elle franchit le seuil de la salle. D'abord elle ne distingua rien, tant la fumée était épaisse. Une violente odeur de tabagie et de vin répandu la saisit aux narines. Puis elle vit le capitaine Courte qui s'avançait vers elle, la pipe à la bouche, l'air cavalier et le geste frôleur :
— La belle enfant, dit-il, nous vous avons fait mander pour nous servir de truchement. Nous voulons tàter d'un vin fameux de votre pays, dont je ne me rappelle plus le nom. Votre bonhomme de père que voilà ne peut pas ou ne veut pas nous comprendre...
A ces mots, elle aperçut don Carlos écroulé dans son fauteuil et qui la regardait avec des yeux si douloureux, qu'elle fléchit sous ce regard, tandis qu'une expression de détresse et de honte passait sur son visage. iMais immédiatement elle se redressa, toisa le militaire, en une attitude de défi : « Eh quoi? ce soudard se permettait de la traiter comme une fille d'auberge!... »
Quelqu'un suivait cette scène, dont la physionomie trahissait une sorte de stupeur devant la beauté d'Inès. Ce quelqu'un se leva aussitôt, et, à sa mine, la jeune fille ne douta point que ce ne fût M. de Parlan, le Lieutenant de Roi. Il saisit le capitaine par le bras :
— Courte, dit-il, je vous en prie...
— Permettez ! lit le gros homme, en se rebiffant.
— Je vous en prie. Monsieur! répéta le personnage, d'un ton sec qui n'admettait pas de réplique.
Et, s'inclinant devant la jeune lille, la main sur la garde de son épée :
— Mademoiselle, dit-il, veuillez excuser de braves soldats plus experts à manier le mousquet
que les traits délicats de la galanterie. Ce n'est pas à une personne de votre sorte que l'on demande ce que vous a demandé Courte. Pour moi, je suis heureux néanmoins de cette méprise, qui me permet de me déclarer, en toute rencontre, votre dévoué et très respectueux serviteur.
Tout cela fut dit et s'accomplit en un éclair. L'instant d'après, Inès, rentrée dans sa chambre, ne se souvenait plus de rien, ni de la réponse qu'elle avait balbutiée, ni de la figure de son défenseur improvisé. Elle ne se rappelait que le son de sa voix, la façon singulière dont il avait dit : (( votre dévoué et très respectueux serviteur » et la flamme si caressante de ses yeux, lorsque leurs regards s'étaient croisés... D'elle à lui quelque chose venait de se nouer en cet instant si bref.
Le soir, devant la table, elle trouva son père accablé de cet esclandre. Il baissait la tête, et, par son silence humilié, semblait s'excuser auprès d'elle. Finalement il proHonça, en laissant retomber ses bras sur la nappe :
— Quelle comédie ! Le rouge me monte au front !
— Pourquoi aussi recevoir ces Gavatches? grommela sa femme, en haussant les épaules.
— Vous le savez bien ! Je le fais pour François ! Inès, très intriguée, cherchait quel rapport il
pouvait y avoir entre l'intérêt de son frère et ces réceptions d'officiers français. Mais elle songeait surtout à M. de Parlan.
Gomme, le matin suivant, elle se rendait à la messe dos Franciscains, avec Bépa et sa sœur, elle reconnut Brindamour qui paraissait la guetter devant le cabaret du Cœur volant. Le valet de chambre du Lieutenant de Roi la suivit sous les
voûtes de la Porte d'Espagne, et, là, profitant de la pénombre favorable d'un pilier, il lui glissa furtivement un pli.
Inès fut convaincue tout de suite qu'il venait de M. de Parlan. Mais elle ne put le lire à loisir que le lendemain matin, dans le cabinet de travail, 011 elle attendait la leçon du Père Tautavel. Le message clandestin était ainsi conçu :
« Mademoiselle,
« Vous devinerez assez par la condition de celui qui vous remettra cette lettre, quel est celui qui a osé vous l'écrire. Croyez-le : je me connais très bien en personnes de qualité ; et cette raison fait que je crains beaucoup de m'engager à la passion où m'entraîne mon inclination pour vous. Je pressens que je vais être le plus malheureux de tous les hommes. Mais j'aurai le plaisir. Mademoiselle, que mon malheur me sera causé par la plus aimable personne qui se puisse voir; et, si elle est belle comme les anges, elle est, comme eux, parfaitement aimée. Mais, Mademoiselle, quelle grâce puis-je vous demander, moi qui n'en ai encore mérité aucune? J'en attends néanmoins de votre générosité et surtout celle que mon amour ne soit point connu : ce serait pour vous et pour moi la pire des disgrâces. Je vous dirai comment, si je puis vous entretenir quelques instants sans témoin. Pour cela, je donnerais de mon sang. »
Au bas de la lettre, il y avait une petite tache rouge, comme pour augmenter l'elFet de la dernière phrase. Inès ne démêla aucune des habiletés de cet astucieux billet. Elle ne vit que les
derniers mots : « Pour cela, je donnerais de mon sang. » Vivement, elle cacha la lettre dans son corsage, en entendant sonner sur les marches le pas du Père Tautavel. Mais, depuis une minute, le sombre logis du Portalet, ce logis où peut-être le vieux rabbin, Lévi ben Abraham, avait écrit son Ornement de Grâce et son Coffret des parfums, resplendissait à ses yeux comme le séjour de tous les enchantements.