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EN QUARTIER DE « RAFRAICHISSEMENT

Louis-Hector de Parlan, colonel du régiment Dauphin-Infanlerie, Lieutenant de Roi par intérim et commandant de la place de Villefranche, était bien l'auteur de l'ingénieux billet remis par Brindamour à donya Inès de Llar. Huit jours venaient de s'écouler et le billet restait encore sans réponse. Mais le jeune colonel avait éprouvé une telle surprise et un tel émerveillement devant cette délicate beauté blonde, si rare en ce pays de brunes et plantureuses Vénus, que les moindres détails de leur rapide rencontre repassaient sans cesse dans son imagination et qu'il ne pouvait se soustraire à leur emprise.

Une passionnette avec cette petite provinciale lui avait paru tout de suite une agréable façon de passer le temps pendant la durée de son exil à Villefranche qu'il considérait comme « un désert affreux ». Il espérait bien ne pas s'éterniser

dans cette bourgade perdue de la frontière espagnole, et si éloignée de la Cour. Et voici qu'un courrier, arrivé de Saint-Germain, le confirmai 1 dans ses fonctions intérimaires. jM. de Fisica, le lieutenant qu'il remplaçait, était envoyé à l'armée des Flandres. Combien de temps le colonel du régiment Dauphin allait-il être enseveli dans ce trou de montagne? 11 s'en épouvantait d'avance, d'autant plus que les fonctions qu'il devait assumer dorénavant tout seul étaient foil lourdes à porter. La situation présente offraii déjà bien des difficultés, mais il fallait prévoir que, dans un très bref délai, elle deviendrai! pire.

Ce matin-là, il en conférait avec son second, M. de Jumeau, dans la « salle » d'une solide et spacieuse maison de la Grand'rue, qui, depuis l'occupation française, était atlectée au quartier général.

Jumeau, brave gentilhomme bourguignon, s'attachait aveuglément à la fortune de son colonel, qui était pour lui un ancien camarade de régiment et un ami d'enfance. Non moins que Parlan, il pestait contre le décret royal qui maintenait celui-ci à Villefranche. Sans doute l'emploi pouvait passer pour des plus honorables, mais on se trouvait relégués dans un pays lointain où l'on affrontait sans gloire des dangers continuels, tandis que d'autres, plus favorisés, en Hollande ou sur les bords du Hhin, se signalaient en présence du Hoi !

— Là-bas, dit Parlan, avec humeur, ils ont la guerre de siège, une guerre élégante, où l'on voit devant soi. Ici, c'est l'embuscade au fond d'un trou, le guet-apens de toutes les minutes î... Que sera-ce, lorsque la guerre aura été franche-

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niLiit déclarée I Du train dont nous allons, ivant trois mois, ce sera fait!... Ah ! Jumeau, jiie d'ennuis!... Et que je m'ennuie, si tu savais !...

La pensée d'Inès venait d'eflleurer son esprit. ^liiis Jumeau ne lui laissa pas le loisir de s'y arrêter. Des éclaireurs rentrés à l'instant même innonçaient qu'un détachement de cavalerie espai^nole parti de Pnycerda saccageait les villages \r la plaine, entre Llivia et Odello. Il était ur- ' nt de leur barrer la route au plus vite...

Le visage rembruni, Parlan réfléchissait. Puis,

111 sourire imperceptible glissa sur ses lèvres,

t. dun ton de commandement des plus im-

[)(:rsonnels, il dit à Jumeau, qui n'y entendait

; malice :

— Nous allons y envoyer Courte à la tète de compagnie... Qu'il campe à ïargasone. C'est 111 poste excellent pour surveiller la vallée!

— Courte ne sera pas content ! dit Jumeau. Je ois qu'il a ici certaine intrigue avec la fille l lin avocat...

— Raison de plus !

Et Parlan qui voulait détourner l'allusion à Inès, s'empressa d'ajouter:

— Les otliciers du Jioi ont autre chose à faire, il ce moment surtout, que de se promener au

l\iys de Tendre...

Alors, le second, sentant qu'il ne convenait pas i insister, se rejeta sur les affaires en cours.

Et d'abord il importait de prendre tout de suite des mesures énergiques pour empêcher l'ivrognerie des soldats. Les vendanges venaient de pommencer. Le vin était à six liards le pot. A^ussi l'orgie n'arrêtait pas...

— Des orgies à s'en faire crever ! dit Jumeau.

En ce moment, il y a, à l'hôpital, plus de vingt cavaliers en train de mourir de la dysenterie... Si encore leurs officiers leur donnaient le bon exemple î Mais ils boivent comme les soldats. Courte, en particulier, est un véritable sac à vin...

Parlan éclata de rire :

— Que veux-tu. Jumeau ! Nous sommes à Villefranche, en quartier de rafraîchissement : ces messieurs en profitent.

— La vérité est qu'ils ne savent à quoi tuer le temps ! dit Jumeau.

Et il rapporta que la manie des duels se mettait à sévir d'une manière inquiétante dans la garnison. Pour s'occuper, on ne trouvait rien de mieux que de se couper la gorge...

— Jusqu'à ce bon M. de Verdelin ! s'exclama Jumeau : un blessé, un homme de cinquante ans et plus !...

— Comment? cet excellent gentilhomme, à qui le chirurgien vient de couper la cuisse?... Il a une atTaire d'honneur?...

— Lui-même!... Justement, je voulais te parler de cette histoire, qui semble prendre une fâcheuse tournure et qui révolutionne, à cette heure, tous les habitués du C(rur volant!

Le Lieutenant de Hoi connaissait très bien co M. de Verdelin, mestre de camp de cavalerie, qui avait reçu un coup de pistolet dans la cuisse, lors d'un dernier engagement aux environs de Fort-les-Bains et qu'on venait d'opérer sans graïul espoir de le sauver. Mais ce qu'il ne savait pas, c'est que, la veille au soir, il était arrivé à Villefranche un M. d(». Coursegoules, Provençal fanfaron et hâbleur, ponr provoquer le moribond, sous prétexte que celui-ci aurait tenu sur sou

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mpte de mauvais propos, que des dames de Per- |iinyan se seraient empressées de lui répéter, à lui Course^oules...

— Et sais-tu comment le bon M. de Verdelin a pris la chose? fit Jumeau qui ne pouvait pas maîtriser un fou rire... Eh! bien, au reçu du (artel, il a dépêché au Coursegoules le barbier de rhôpital avec toute une trousse de rasoirs...

— Une trousse de rasoirs?...

— Et même une effroyable scie de boucher... Et le barbier, déployant tous ces ustensiles sur la table, a déclaré à ce Coursegoules qu'il venait de la part du bon M. de Verdelin pour lui couper la jambe, afin d'égaliser entre eux les chances du combat... Là-dessus, le Coursegoules a jeté le barbier par la fenêtre, et, comme un fou, il s'est

' précipité au Cœurvolant^ provoquant tous lesoffi- I ciers qui étaient là, demandant s'il n'y avait pas

parmi eux des amis du sieur de Verdelin qui lui ■ fissent l'honneur de prendre en main sa querelle. j Quatre énergumènes, venus avec lui de Perpi-

nyan pour l'assister, crient sur le même ton et

profèrent les pires menaces...

— 11 y a un moyen très simple d'arranger cette affaire ! dit Parlan, railleur : c'est d'envoyer tout le régiment à Targasone avec Courte... En tout cas, pour celui-ci, il faut absolument qu il parte le plus tôt possible. Tu vas lui remettre cet ordre, que j'écris à l'instant... Quant à cette ridicule affaire, va au Cœur volant ^ tache d'apaiser les esprits, et, si ce M. de Coursegoules s'entête, je fais battre la cliamade pour un faux départ.

Lorsque Jumeau fut sorti, le Lieutenant de lioi, rendu à ses méditations, retomba dans les mômes perplexités que tout à l'heure.

C'était un fort bel homme que Louis-Hector de Parlan, colonel du régiment Dauphin-Infanterie. D'une beauté peut-être un peu trop régulière, il ressemblait étonnamment à son protecteur, le marquis de Villars-, en ce moment ambassadeur de France à Madrid. Bien que les Parlan fussent originaires d'Auvergne, une branche cadette de la famille, à laquelle appartenait le jeune colonel, s'était fixée à Lyon depuis près d'un siècle. C'est h titre de Lyonnais qu'il avait obtenu la faveur du marquis, Lyonnais lui-même, qui, avant d'entrer dans la diplomatie, était lieutenant général des armées du Roi. Louis-Hector avait fait ses premières armes dans le régiment de cavalerie que commandait alors le marquis de Villars, et il s'était distingué sous ses ordres au siège de Besançon.

De sa double origine, auvergnate et lyonnaise, il tenait peut-être les traits dominants de son caractère. Il était avant tout pratique, prudent, esprit réfléchi et calculateur, très avide d'accroître sa fortune, et, avec cehi un sentimental, un homme de foi, enclin même à un certain mysticisme, très capable aussi d'attachement désintéressé, par point d'honneur d'abord et ensuite par une exaltation à la ibis passionnée et contenue, revanche d'un ctrur ardent et opiniâtre contre une raison trop inflexible et trop métliodique. Une fois déjà un attachement de ce genre avait failli arrêter sa carrière. C'est lorsque le marquis de Villars, partageant la disgrftce de son parent, le maréchal de Belb'fonds, et poursuivi par la haine sournoise de Louvois, dut quitter l'armée. La fidélité hautement alTichée par Louis de Parlan, alors simple capitaine, h l'égard de son ancien protecteur, lui avait fait attendre jus-

(j'-Tà ces derniers temps le brevet de colonel, Pt'ndant quelque temps même, il s'était vu sur I(^ point de renoncer, lui aussi, au métier des îirraes, tellement il se sentait traqué par la malveillance du tout puissant ministre. Finalement, il Tavait désarmé, à force de droiture, de ponclualité dans son service, et aussi parce qu'il était 1111 remarquable officier d'état-major. Pour complaire au ministre, il avait fini par entrer dans iinfanterie, l'arme favorite de Louvois et du Roi, et il s'était appliqué à réaliser de son mieux le modèle de l'ofticier cher au souverain comme au secrétaire d'Etat de la i^uerre. Zélé pour son métier, discipliné, méthodique, accordant beaucoup plus à l'étude patiente, à la préparation bien ordonnée, qu'à la bravoure irréfléchie et à Timprovisation, il dilférait autant que possible d'un soldat tel que Courte, héroïque à l'occasion, mais (brutal et vantard, toujours frondeur, toujours bougonnant contre les chefs ou contre la Cour, enfin le type du mousquetaire arriéré.

Que s'était-il passé depuis son arrivée à Villefranche? Des dénonciations calomnieuses étaientelles parvenues jusqu'à M. de Louvois? En tout cas, Parlan considérait comme un retour de disgrâce ce maintien dans des fonctions qu'il aurait voulu pouvoir décliner. Depuis le commencement de la campagne, il demandait à être envoyé en Flandres, et c'est iM. de Fisica, son prédécesseur, qui obtenait la préférence... Pourtant ce séjour forcé dans la petite ville catalane comportait un avantage : celui de pouvoir mener à bien l'intrigue amoureuse qu'il venait de commencer. Sans doute, ce n'était, à ses yeux, qu'une amusette, un prétexte à galantiser. Et cependant il sentait déjà, comme il le disait dans sa lettre

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à Inès, que ce caprice allait Tentraîner plus loin qu'il ne voulait. Une simple galanterie avec la lille d'un ancien exilé catalan, d'un rebelle toujours suspect, cela pouvait lui causer le plus grand tort. 11 se savait espionné, surveillé sans cesse dans sa conduite. Mais une véritable passion, surtout une passion secrète, pour la fille d'un homme qu'on regardait comme un traître, des relations amicales avec la famille de cet homme, — à la veille d'une guerre contre l'Espagne, à deux pas de l'ennemi, — est-ce que cela ne devenait pas de la haute trahison? Et ne serait-il pas jugé d'autant plus coupable qu'il commandait une forteresse importante, la ch" de toute une province?... En vérité, cela étail très grave, beaucoup plus grave qu'il ne l'avait entrevu d'abord...

Le mieux était de couper court à cette passion naissante. Mais, tout en se disant cela, il s'accusait d'exagérer. Est-ce que son prédécesseur, M. de Fisica, n'avait pas entretenu des rapports plus que courtois avec Carlos de Llar? Personne, cependant, ne s'en était scandalisé. — Et, à mesure qu'il essayait de se disculper à ses propres yeux, il s'indignait de la froideur d'Inès (jui n'avait pas daigné répondre à sa demande de rendez-vous : c'était décidément u Mademoiselle de Glace », comme disait Coiu-té. Pourtant, lorsqu'il la rencontrait le matin, à l'heure de la messe chez les Gordeliers, les regards de la jeune fille signifiaient tout autre chose que de la froideur et du dédain. S'il en était ainsi, il fallait faire violence à sa timidité, laborder sans plus de cérémonie, par exemple dans la chapelle des Franciscains... Mais le Lieutenant de Hoi se rappela tout à coup que l'endroit était des plus

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)•( rilleiix pour lui. Il connaissait l'hostilité du jtrieur, le Père (Jaudérique de Junci, contre tout vo qui était Français. 11 y avait de plus, entre tnix, une contestation qui venait de passer à l'état aigu. Il s'agissait de la démolition du convient réclamée depuis des années par les ingénieurs de Sa Majesté, parce que cette haute hiUisse, située dans le faubourg, tout proche des remparts, gênait le tir de la place. Les Francis- ( ;iins, usant de toutes les influences imaginables, Mvaient réussi jusque-là à détourner le coup. Mais cette situation ne pouvait se prolonger indéliniment, surtout à la veille d'une guerre avec l'Espagne. M. de Louvois avait envoyé l'ordre de raser le couvent. On allait incessamment donner le premier coup de pioche : d'où un redoublement de fureur chez le Père de Junci.

Parlan irait-il affronter chez lui ce redoutable religieux, s'exposer à ses foudres, en lui laissant pénétrer le motif de ses assiduités à la chapelle? Et puis, faire d'une église un lieu de rendezvous!... Sans doute cela se pratiquait couramment en Espagne. Mais, avec sa piété sévère de Lyonnais, il éprouvait line répugnance invincible à mélanger ainsi le sacré au profane... Alors quoi? Demander à Inès une explication dans la rue? Mais il voyait déjà tous les argus malintentionnés, qui allaient le suivre à la piste, et, parmi eux, au premier rang, le viguier intérimaire du Confient, le sieur Goromine, que les Catalans du pays considéraient comme un renégat et qui se signalait par ses excès de zèle auprès des autorités françaises. Cet homme, il le savait, était un dénonciateur dangereux, dont il sentait la haine sournoise tournée contre lui.

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Comme chef militaire île la place, il avait sans cesse des occasions de conllit avec Coromine qui défendait âprement les droits du pouvoir civil, i — et, justement, la démolition imminente du J couvent des Franciscains venait de les mettre I aux prises encore une fois. Parlan voulait faire j exécuter les travaux par la main-d'œuvre mi- I litaire. Le viguier prétendait au contraire que cela regardait uniquement la municipalité. Et ' le rusé compère, escomptant un beau bénéfice sur l'entreprise, avait déjà rassemblé des équipes de muletiers et de terrassiers...

Que de raisons d'être sur ses gardes! Fn Lieutenant de Hoi ne pouvait se moquer du qu'en-dira-t-on, comme un jeune cornette de dix-huit ans!... Malgré tout, il s'ingéniait à trouver un arrangement qui mît sa conscience d'accord avec sa galanterie. Du moins, pour l'instant, l'essentiel était d'éloigner Courte, qui, sans doute, n'était pas un concurrent bien dangereux, mais qui, par vanité, pouvait s'obstiner à la conquête d'Inès. II était même surprenant, (|u'après la scène de l'autre jour, il n'eût pas provoqué son supérieur. Le gaillard était assez indiscipliné pour cela!... Et si, maintenant, flairant un rival en son chef, il s'avisait de passer outre à l'ordre de départ, sous prétexte d'une atl'aire d'honneur à régler!... C'est pourquoi Louis de Parlan attendait avec une certaine îinxiété le retour de Jumeau envoyé par lui j\ la recherche du capitaine.

Courte était alors attablé au Cœw volant avec la plupart des ofiiciers de la garnison et quelques autres appartenant à des régiments divers qu'on

vait envoyés à Villefranche et dans les environs n quartier de rafraîchissement. Depuis la scène ui s était passée, l'autre soir, au logis du Porilet, beaucoup d'entre eux s'étaient remis à équenter le cabaret de Goguelu, oii, du moins, s se sentaient plus libres que chez Carlos de -.lar.

Ce matin-là, ils étaient encore tout émus de algarade provoquée par le sieur de Coursegoules t ses acolytes. Dans tous les coins, autour des ables environnées de bancs et de tabourets de ois, on discutait avec animation. La salle, très rande et très haute, occupait tout le premier tage, et, comme les volets étaient tirés, à cause .6 la cluileur et des mouches, qu'il y régnait ine trouble atmosphère de tabagie, on distinguait nal, de l'entrée, les ligures de cette bouillante eunesse. Pourtant il fallait bien remarquer tout le suite, pérorant près d'une fenêtre, un groupe le trois jeunes capitaines mis avec la dernière îlégance. C'étaient MM. Robin, de Riverolles et le Beiesbat, qu'on appelait les trois inséparables ît qui, cette année-là, éblouissaient Villefranche bar les spU^ndeurs de leurs ajustements, — le premier, capitaine au Régiment de Fimarcon, it les deux autres au Régiment de la Rablière. i^omme d'habitude, ils étaient fort parés, Robin surtout, qui se tenait dans im rai de soleil jailli les volets entre-clos, et qui riait aux éclats, le poing sur la hanche, pour faire valoir la cambrure de sa taille.

Il portait un léger mnnteau de soie rose, à plis nombreux et coupé court à la façon d'une viape ou d'une pèlerine, mais d'un rose-pourpre idmirable, avec un nœud de velours incarnadin sur l'épaule et des bandes de dentelles blanches

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qui tranchaient sur TétofTe somptueuse comme f des galons d'argent. Ce manteau illuminait au- 5 tour de lui, et, dans la salle sordide, aux tables t de bois graisseuses et aux murailles décrépites, c'était comme le flamboiement d'un trésor. In- . vinciblement les regards allaient vers celui qui i se drapait dans cette couleur magnifique et qui [ avait conscience de mériter l'attention par tous ( les raffinements de sa mise. Ses jambes se mou- ; laient dans des bas de soie verte et des hauts- ; de-chausses de velours prune, que maintenaient r des jarretii^res fleuries de rubans jonquilles; et, tout en parlant, il agitait, non sans ostentation, , un chapeau à doublure de satin orangé, agré- ' mente d'une plume blanche et d'une autre couleur de feu.

Ce groupe dos « blondins », comme on les appelait, formait un étrange contraste avec uni autre groupe assis près de la cheminée, celui I des vieux capitaines, dont était Courte. Ces messieurs avaient la pipe à hi bouche, et, malgré la chaleur, ils s'obstinaient à suer sous le harnais militaire : la jaquette en peau de buflle, ornée | de cordelettes et d'aiguillettes de cuir; les lourdes bottes en entonnoir, avec des molettes énormes, 1 pointues comme des étoiles et larges comme des écus. L'un d'eux, le capitaine de Chattonville. étalait des bottes jaunes qui lui montaient jusqu'à mi-cuisse et que sanglaient des courroies, au-dessus du genou et du mollet. Ces bottes de ' Chattonville étaient célèbres à Villelranche et dans toutes les garnisons avoisinantes. Leur propriétaire ne les quittait jamais, (tétait pour ; lui comme un talisman, halles lui avaient, disait- ' il, sauvé la vie, un soir de bataille...

Mais, si (Chattonville avait ses bottes, Courte ,

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ossédait deux objets non moins fameux au réiment et qui lui valaient beaucoup de considéation : une pipe en porcelaine et une bourseigogne en cuir de Russie, qu'il avait rapportées 'Allemagne, lors de la dernière guerre. La pipe tait monumentale, mais la bourse avait les imensions d'une valise. Ronde et côtelée comme m melon, elle contenait toute une provision de abac dans ses flancs spacieux. Des bourses plus )etites pour toutes les espèces de monnaies étaient dotties entre les côtes, — et le tout s'enroulait ans un cordon à glissière qui retenait à son xtrémité, dissimulé sous des rondelles et des ioritures, une bourse minuscule pour serrer les )ierres précieuses : car il s'en recueillait quelrquefois dans les sacs des villes.

Courte avait placé sa bourse tout ouverte sur lii table. Chacun y puisait du tabac, et le gros homme en concevait une certaine satisfaction vaniteuse. Tout débraillé, la jaquette débouitonnée, les jambes écartées dans ses bottes en Icourcaillct, le lampon de son feutre laissant pendre des ailes avachies, il fumait, d'un air placide, sur un tabouret bas. On passait bien des choses à (Courte, parce qu'il était bon garc^on. En réalité, il dirigeait tout un clan, celui des quadragénaires mécontents, — on disait même des « libertins », — tandis que l'élégant Robin, le blondin, le petit-maître était le chef incontesté des jeunes officiers d'avenir. Les deux hommes ne s'aimaient pas. Mais, ce matin-là particulièrement Courte avait une pointe d'humeur contre Robin, parce que c'était liobin et non pas lui. Courte, qui avait arrangé l'affaire Coursegoules-Verdelin.

Cela s'était accommodé de la fagon la plus

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imprévue et la plus simple. A ces furieux qui faisaient tant de bruit, Robin avait répondu fort tranquillement qu'il était d'une suprême mauvaise grâce de venir ainsi tourmenter un malheureux à l'agonie comme était ce pauvre M. de Verdelin; mais que, si, néanmoins, M. de Coursegoules et ses amis tenaient absolument à recevoir une leçon de courtoisie, il se trouverait facilement dans la garnison de Villefranche plusieurs couples de gens d'honneur qui, bien que n'ayant pas celui de connaître M. de Verdelin, se feraient un devoir d'embrasser sa défense. Enfin il avait parlé avec une si fière assurance et un air d'indignation si bien joué, que le baron et ses partisans s'étaient confondus en excuses, alléguant qu'ils ne savaient point l'état désespéré du bon M. de Verdelin...

Robin, très content de lui, contait cette histoire pour la dixième fois à ceux qui entraient. Tout à coup, se retournant, non sans intention, vers le groupe des anciens, il prononça de façon à être entendu par eux :

— D'ailleurs nous sommes abreuvés de ces querelles... Tout le monde est las de ces gens qui, pour un oui ou pour un non, veulent se couper la gorge, (le n'est pas au moment où nous allons avoir toute l'Europe contre nous que les officiers du Roi peuvent prodiguer leur sang pour des bagatelles...

(Courte, que ces manières d'arbitre irritaient, riposta de sou banc, en affectant un ton goguenard :

— Allons! ne fais pas de zèle, Hol)in ! Tu arriveras à tous les honneurs. On sait que tu es un homme heureux!

» — Comment? lit Robin, piqué...

— Eli bien oui, toi, un simple page du mar-

Buis de Castres, bombardé capitaine à vingteux ans î

Il était entendu qu'on ne se fâchait jamais ivec Courte et que tout ce que pouvait dire ou iaire ce bon garçon devait »Hre accepté comme )ure gentillesse, l^obin répliqua sur le même ;on :

— Et toi, Courte, lils d'un petit procureur de ■lennes, te voilà en passe d'être bombardé coonel... à ce que Ton dit!

Personne n'ignorait que Courte n'avait pas

ie quoi acheter un régiment. La prise de bec

menaçait de tourner mal. Aussi, le jeune M. de

Belesbat, secouant son jabot, comme pour en

fchasser une poussière importune, s'empressa-t-il

ide rompre les chiens :

I — Messieurs, dit-il, Robin a raison : il paraît que les Espagnols s'apprêtent à nous attaquer rudement. Ce matin, le bruit courait qu'ils ont ^envahi la Cerdagne...

j — Pourquoi aussi ne pas prendre les devants .^ cria Courte, en agitant les bras avec un geste guerrier.

— Le Roi ne veut pas se donner les allures de l'agresseur! prononça sagement M. de Riverolles, le troisième « inséparable ».

— Et pendant ce temps-là, les Espagnols nous accablent de vexations et d'humiliations! dit Chatton ville.

Un officier qui arrivait des Flandres confirma ces propos. Sans nulle vergogne, disait-il, le comte de Monterey, le gouverneur des Pays-Bas, faisait arrêter nos courriers, séquestrer nos marchandises par ses douaniers, enfin c'étaient de perpétuels incidents de frontières!...

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— Et savez-vous les dernières nouvelles? dit Robin... Je les tiens de mon frère, présentement en service sur le vaisseau-amiral de M. de Vivonne... Eh bien! il paraît que le commandant du port de Cadix vient de faire couler à coups de canons un de nos navires marchands, et tirer sur les officiers qui se sauvaient à la nage...

Tirer sur des naufragc'sî Ce dernier trait provoqua une explosion de colères.

— Vous vous étonnez pour si peu ? fit Chattonville avec une froideur feinte. Pourtant cette cruauté est dans leur caractère. Ils traitent leurs ennemis, comme ils se traitent entre eux, c'est bien simple...

Et, ayant tapé sur ses bottes fameuses avec le bout de sa canne :

— Tenez ! Lorsqu'on m'envoya à Gérone. pour soigner ma blessure, je fus logé chez la veuve d'un consul. Or, j'y fus témoin de ceci : le Jeudi Saint, la dame s'en va, comme tout le monde, à la station de la cathédrale. Là, elle se prend de querelle pour le pas avec la femme du corrégidor. La dispute s'envenime, tant et si bien que la corrcgidore prend à son pied son chapin... vous savez, cette espèce de sandale qu'elles portent par-dessus leurs souliers... et elle en soufllette la consulesse. Vous imaginez le vacarme... La consulesse ne se tient pas pour battue. Elle soudoie un bravo de la ville, et, le jour de PAquos, en pleine messe, le bandit s'approche en tapinois de la corrégidore et, avec un rasoir, il lui taillade fort proprement la figure. Après quoi, d'un saut, il enjambe la balustrade du chœur, où il était parfaitement à l'abri de la justice...

— Ah ! les excellents chrétiens que voilà ! lança quelqu'un.

— Et ce sont eux qui nous traitent d'héré- .tiques ! ricana M. de Riverolles.

i Au moment même où il disait cela, Jumeau entrait dans la salle, porteur de l'ordre de départ destiné à Courte.

Tout de suite, il fut entouré. On voulait avoir des nouvelles certaines de la frontière : « Etait-il vrai que les Espagnols fussent en Gerdagne?... Le Roi avait-il enfin répondu aux provocations (!.' Madrid, en déclarant la guerre?... »

— Messieurs, dit Jumeau, n'exagérons point ! ('(' n'était qu'une simple reconnaissance. Le détachement de cavalerie ennemie a regagné Puycerda. Mais l'avertissement est bon. Aussi M. Parlan a-t-il décidé, en attendant des instructions de la Cour, de faire renforcer nos postes de surveillance... C'est Courte qui est désigné

ipour occuper celui de Targasone...

I Et il tendit le pli au capitaine. Celui-ci, soup-

fçonnant un piège et raisonneur de sa nature,

[protesta immédiatement :

[ — Pourquoi moi plutôt qu'un autre?

— Parce que tu es le plus brave I dit Jumeau, en éclatant d'un rire bonhomme... Mais d'ailleurs il n'y a aucun danger. Tu surveilleras les routes, voilà tout !

Courte le regarda bien en face, comme pour lui faire comprendre ce qu'il taisait. Tout de suite il avait deviné que cette mission n'était qu'un prétexte pour l'éloigner de Villefranche. Le Lieutenant de Roi voulait être seul à courtiser Inès... Mais lui. Courte, pour une simple question de galanterie, allait-il se mettre en révolte ouverte contre ^on chef, alors que l'ennemi était aux portes. Sûrement on l'accuserait d'avoir reculé. Allait-il se comporter comme un lâche !... Et les

ilO L'INFANTE

paroles de Rohiii sonnaient encore à ses oreilles : « Tout le monde est las de ces gens qui, pour un oui ou pour un nom, veulent se couper la gorge... »

— Gela presse ! dit Jumeau, inquiet de ces hésitations : il faut partir sans délai !

— Soit I Je vais rassembler ma compagnie ! Le capitaine prononça ces mots d'un ton qui

parut singulier et il se leva incontinent, d'un air qui donna fort à penser à tous ceux qui étaient là.

LA TERTILIA

Avant d'enfourcher son mulet et de premire la f route d'Olette avec sa compagnie, Courte ne manqua pas de passer et de repasser plusieurs l'ois devant le logis du Portalet, en levant la tête, d'un air insolent et provocateur, vers la petite fenêtre romane. On eût dit, qu'avant de partir, il voulait affirmer ses droits sur Inès. Derrière les losanges plombés du vitrage, celle-ci l'aperçut, et elle tressaillit d'une émotion délicieuse à la pensée que peut-être deux hommes allaient en venir aux mains à cause d'elle. Puis, aussitôt, un obscur remords traversa sa joie.

Elle détestait toujours autant le capitaine.

Mais elle était obsédée par l'image de Louis

de Parlan. Celui-là, elle n'avait pas besoin de

se pencher furtivement à la fenêtre, pour ra-

1 viver son souvenir. Elle le voyait, comme s'il

! était là, — comme l'autre jour, lorsqu'il s'était

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incliné devant elle, puis redressé avec une aisance souveraine, si gracieux et si fier dans son bel habit à la française, la main sur la garde de son épée. Elle voyait l'ovale parfait de son visage, aux pommettes un peu saillantes, ses yeux si tendres aux paupières légèrement enflammées, qui devaient être prompts aux larmes. A cause de ses petites moustaches presque imperceptibles posées comme deux traits noirs sur les lèvres épanouies, de ses cheveux bruns aux boucles épaisses et aux anneaux nombreux qui tombaient en cascade jusqu'à ses épaules, elle lui trouvait uue ressemblance avec les portraits du Hoi. Mais ce qui plaisait surtout à la jeune fille, c'était la gaîté, l'air de gloire, qui était répandu dans toute sa mise et sur toute sa personne. Comme * ce brillant cavalier différait des funèbres Espagnols d'alors î Au lieu de la golille étriquée à la façon d'un carcan et des sombres pourpoints de velours noir, les dentelles somptueuses du jabot, le nœud éclatant de la cravate en satin nacarat, et, partout, à profusion, sur l'uniforme bleu broché d'or, des bouffettes et des aiguillettes do rubans qui papillonnaient en un chatoiement do couleurs claires et gaies. Ce bel oflicier de Eranct' représentait pour elle un monde joyeux, plein d'avenir et d'illusions charmantes, un monde tout neuf, oij, secrètement, elle rêvait d'entrer...

Pourquoi donc, s'il lui plaisait tant, n'avaitelle pas encore répondu à sa demande de rendez vous?... Par moments, elle se le reproobait. Mai elle avait peur qu'il ne se moquât de sou mau- , vais français de petite Catalane étrangère nu beau ! style comme aux beaux usages. En outre, une foule d'obstacles qu'elle jugeait insurmontable-

împèchaient, à ses yeux, ce rendez- vous. Elle $tait si surveillée ! Elle ne pouvait faire un pas »ans qu'on le sût. D'ailleurs, à quoi bon se caher? Quand on voulait épouser une jeune fille, )n chargeait un personnage important d'aller demander sa main, on lui donnait des aubades et ies sérénades, on lui envoyait des vers et des pitres galantes par Tony Rebcll, le traginer, — mbn on se comportait comme un véritable lancé...

« Mais tu as un fiancé ! » protestait une voix ironique... Non, ce n'était pas vrai! Elle n'avait amais donné sa foi à don Esteban. Elle ne lui ivait fait aucune promesse. Elle le subissait avec impatience. Ses galanteries mêmes, c'était une lutre qui y répondait pour elle. Elle avait laissé s'ébaucher ce projet de fiançailles, parce qu'elle s'ennuyait à Villefranche et parce qu'elle ignorait l'amour. Comme elle le répétait à Bépa : f« Celui-là, ou un autre, qu'importe ! » Mais voilà que, tout à coup, quelqu'un avait surgi devant elle, qui donnait l'essor à toutes les puissances de son être. Il lui révélait des possibilités de vie merveilleuse et insoupçonnée. De toute son àme, elle bondissait vers lui pour les conquérir. Toute 'son intelligence, toute sa volonté, tout son cœur entraient en branle, s'intéressaient à ce jeu nouveau. La petite fille était devenue une femme.

Et ainsi, dans l'impétuosité de sa jeune passion, elle s'impatientait de ce que le Lieutenant de Roi ne manifestât point ses sentiments. Elle lui en voulait même de ce qu'il n'eût pas récrit, et elle relisait sa lettre, si habile, dont tous les mots étaient calculés pour exciter une imagination juvénile... En quoi donc était-il si « malheureux » ? Et quels « malheurs » pouvaient

bien les menacer l'un et l'autre? Et surtout pourquoi ce secret imposé à leur amour ?

Sans doute, M. de Parlan était un Français, un étranger, mais non point un ennemi. Et puis les Français ne témoignaient aucune hostilité contre les Catalans, bien au contraire. A part les pillcries inévitables en temps de guerre, les rixes entre soldats et paysans, les officiers, en général, se montraient fort galants, — trop galants morne (Inès songeait h Courte). Quelques-uns peut-être marquaient un certain dédain pour la noblesse du pays, pour ces « bourgeois honorés », ci ■ « magnifiques seigneurs » qui étaient marchands drapiers, tanneurs, éleveurs de moutons. Mais M. de Parlan n'était pas de ceux-là. Et, pour la centième fois, la jeune iille relisait cette phrase de la lettre : (< Je m'y connais en personnes de qualité. » Il la traitait donc comme une personne de qualité, comme quelqu'un de sa caste et de son rang. Par conséquent, on ne pouvait élever aucune objection raisonnable contre ce mariage avec le Lieutenant de Uoi. Quel ennui pourtant, si sa famille, si son père, sa tanie venaient à s'y opposer sous le seul prétexte que M. de Parlan était Français !...

Elle discutait ainsi avec elle-même, lorsque, le bmdemain du départ de Courte, un peu avant l'hcMiro de sa <' tcrtiilia », donya Gracia lui dit, d'un air futé :

— Qu'est-ce que j'apprends, minyonète?... H paraît que M. (le Parlan n'a d'yeux que pour toi?...

Tout de suite, Inès soupçonna sa sœur Hermance d'avoir dénoncé les assiduités, pourtant

L'INPANTE 115

)ien discrètes, du Lieutenant de Roi, qui, de ;emps en temps, se trouvait sur leur passage, à 'heure de la messe. Bépa, sûrement, n'avait rien iit. Be'pa était sa complice. Elle regarda sa tante, îherchant à deviner sa pensée, ne sachant trop 6 qu'elle devait répondre. Mais donya Gracia se mit à rire :

— Ne le décourage pas, minyonète ! Tu sais jue nous avons besoin de ces Gavatches !

— Mais, tante, tu oublies que je suis fiancée I iit astucieusement la jeune lille.

— liaison de plus !... Bientôt tu vas être mariée : il te faut un soupirant comme toutes ces dames.

— Bon pour vos Espagnoles ! riposta Inès, avec un soudain mouvement de colère : moi je n'aime pas ce double jeu !

— Allons, petite sotte, taisons-nous ! conclut iimpérieusement sa tante. Ecoutons plutôt les personnes d'expérience qui daignent s'occuper de (Uos petits intérêts !

!i Elle était très nerveuse et agitée, ce soir-là, et cela fit pout-ètrc que, l'instant d'après, elle eut une algarade avec Pierre Goromine, le viguier, qui, de son côté, se montra particulièrement agressif. Il harcela donya Gracia d'allusions à doul)le sens ; puis bientôt il lui posa des questions captieuses au sujet de l^^rancois. « Que faisaitil V Où était-il ? Voilà si longtemps qu'il était parti ! »... Déconcertée par ce coup direct, la bonne dame donna au soupçonneux viguier l'explication dont on était convenus : François réglait, à Barcelone, une alï'aire d'héritage. A ces mots, Goromine eut un mauvais ricanement, de sorte que donya Gracia, épouvantée, se demanda s'il savait quelque chose.

116 LINFANTE

Elle redoutait beaucoup cet homme au visage i froid, aux regards perçants et fureteurs. Elle le redoutait tellement qu'elle en avait fait son no- i taire, espérant l'amadouer par ce témoignage de i confiance. Et elle recevait chez elle, malgré le i blâme tacite de ses visiteurs, ce fonctionnaire | royal qui représentait à Villefranche l'intluence l française. Elle entendait ainsi fermer la bouche à ceux qui suspectaient son loyalisme et celui de sa famille ou de ses connaissances. En réalité, j Coromine et donya Gracia jouaient au plus lin, ( chacun s'ingéniant à faire parler l'autre. Les j deux joueurs se valaient. La vieille conspiratrice était même fort capable de battre le viguier. Mais elle dominait mal ses nerfs, et, à un certain moment, par un coup de tète, un caprice inexplicable, elle pouvait très bien tout compromettre...

Atfolée par les insinuations de Coromine, elle rélléchit toute la nuit, échafauda mille combinaisons audacieuses, à la suite de quoi, dès le lendemain, elle prit Inès à part, et, de sa voix la plus papelarde :

— Dis-moi, minyonète?... M. de Parlan désire beaucoup te voir, n'est-ce pas?

— Je le crois ! fit Inès, étourdiment. Elle faillit tout avouer. Mais elle était déjà

assez amoureuse pour savoir dissimuler à propos.

— Eh bien, reprit donya Gracia, de plus en plus mielleuse, fais-lui demander par le Père Tautavel s'il accepterait de venir à ma tertulia. J'ai besoin de le consulter pour mon procès... tu sais bien...

La jeune lille l'ut transportée de cette demande, qu'elle n'aurait jamais osé provoquer. Elle ne douta point que le Lieutenant de Hoi ne se rendit à l'invitation de sa tante, et elle admit eu

mte bonne foi le prétexte inventé par celle-ci. Donya Gracia avait imaginé ce tour machiaélique d'opposer au viguier le commandant de place. Du moment que M. de Parlan couvrilit de sa présence les assemblées qui se tenaient ans sa maison, le sieur Goromine ne devrait, ensait-elle, se permettre aucun soupçon. El uis, elle n'était pas fâchée de l'éblouir par ses elles relations, de l'intimider même, de l'oblier, ce notaire trop malin, à prendre ses intéôts un peu plus à cœur. Gar le procès, dont lie parlait, n'était point une fiction. Par son ère, don Francisco Pasqual y de Cadell, qui s tenait du Roi d'Espagne, elle avait des roits de juridiction sur la « Saijonie » de Serinya. Or, depuis l'annexion, les Français en valent confisqué les revenus. Donya Gracia deandait à être réintégrée dans son bénéfice. Le rocès se plaidait alors devant la Gour souveaine de Perpinyan, et Goromine, qui se vantait l'être au mieux avec le Premier Président Sa- ;arre, son compatriote, se faisait fort de gagner e procès de sa cliente. Mais le gaillard la deservait secrètement, car il avait l'intention de ous-affermer les revenus de la « Saijonie » — l, pour cela, il fallait que le fermier du Donaine royal, avec lequel il s'entendait, eût gain ^le cause.

* La belle-sœur de Garlos de Llar flairait toutes ;es manigances. G'est pourquoi, outre le secret lu complot à protéger, elle attachait tant do irix à la présence chez elle du Lieutenant de lioi. Elle voulait faire peur au viguier, en lui prouvant qu'elle était du dernier bien avec le gouverneur de Villefranche, l'ami de M. Le Bret, |ui commandait en chef les armées de Sa Ma-

jesté dans les provinces de Cerdagne et de Roussillon...

Si aventureux que fût un tel artifice, tout se passa cependant au gré de ses désirs. Inès n'eut pas à insister le moins du monde pour que le Père ïautavel se chargeât de la négociation. Ce Jésuite, comme les religieux de son ordre, était non seulement un homme de conciliation, mais un serviteur zélé de la politique française en Roussillon. Ceux-ci s'appliquaient à rapprocher les Catalans de leurs nouveaux maîtres, à répandre surtout la connaissance du français. C'étaient eux qui avaient la haute main sur l'enseignement dans les provinces nouvellement conquises. Le Père Tautavel ne pouvait donc qu'encourager les avances de donya Gracia au Lieutenant de Roi. Peut-être aussi, en sa qualité de professeur d'Inès, en psychologue qui a l'intuition immédiate des affinités d'âme, caressait-il, depuis quelque temps, l'idée de tourner vers son élève les yeux du jeune colonel.

Comme c'était à prévoir, Parlan se réjouit fort de la proposition. 11 y vit une démarche déguisée d'Inès, une façon de répondre à sa demande de rendez-vous. Puis, tout aussitôt, il redouta de s'engager trop avec la famille. Car enlin c'était donya Gracia et non pas sa nièce qui lui offrait cette rencontre. Mais il avait un tel désir de cet entretien, qu'il finit par apaiser toutes ses appréhensions et tous ses scrupules. Il se croyait assez maître de lui pour îirrèter cette intrigue juste au point où il voudrait. Que risquait-il d'ailleurs? S'il fréquentait chez Carlos de Llar, son prédécesseur y était allé le premier. Quant à donya Gracia, le viguier, cet homme sévère, le représentant du Roi dans Villefranche, se montrait

ssidii à ses réunions. Quelle apparence qu'il y compromît plus que le sieur Coromine? Et î serait pour lui une occasion de causer avec 5 chicaneur, ce chercheur de noises, de dissier peut-être entre eux quelques malentendus...

Enfin le Lieutenant de Roi était convaincu que ersonne ne se doutait de ses sentiments pour lès, alors que tout le monde, dans Villefranche, Q jasait déjà. Il n'en parla même pas à Jumeau, [)n conlident. Mais celui-ci savait tout et il eut n sourire malin lorsque, deux jours après, Parm descendit de sa chambre très paré pour se endre à la tertulia de donya Gracia et, en guise 'explication, lui jeta, d'un air dégagé, comme il ne s'agissait que de la bonne dame :

— Décidément, mon cher, je vais voir cette lecque !

Sans qu'ils se fussent donné le mot, les deux eunes gens se rencontrèrent chez donya Gracia vaut l'heure habituelle de l'assemblée. Inès :vait devancé M. de Parlan : ils étaient seuls lans la salle. La maîtresse du logis ne se mon- Ta point d'abord, afin de leur ménager un têtei-téte, que le Lieutenant de Roi semblait vivement lésirer et de s'attacher celui-ci, en le rendant îperdument amoureux de sa nièce.

Ils étaient donc là, l'un en face de l'autre, échangeant des paroles embarrassées auxquelles Is n'attachaient qu'un sens confus. Cette prenière rencontre les laissait tout surpris et intinidés : elle leur avait paru d'abord si difficile, ^t voici qu'elle se réalisait avec cette facilité ju'on éprouve dans les rêves ! Inès regardait à a dérobée celui qu'elle aimait, et, si elle était interdite de le voir devant elle, elle ne s'éton-

nait point de le voir si parfaitement semblable à ce qu'elle imaginait. Elle s'abandonnait à un ravissement plein de certitude et de confiance.

Pour lui, au contraire, c'était une véritable découverte. D'abord cette « petite Infante » était beaucoup plus jolie qu'il n'avait pu l'entrevoir. Il s'en émerveillait. Cependant elle était mise avec une extrême simplicité pour la mode d'alors. Inès, à Villefrancbe, ne faisait aucune toilette, répudiait le rouge et la surcharge des bijoux. Ce soir-là, elle portait une robe légère, d'un gris argenté, coupée à l'espagnole, qui s'évasait à grands plis droits autour du corps de jupe et qui descendait très bas, de manière h cacher les pieds. Pour toute parure, un collier de perles, présent de sa tante Gracia. Deux autres perles, de forme allongée, pendaient à ses oreilles. Ses cheveux, partagés à droite par une raie, s'arrondissaient en bandeau sur son front et, noués de chaque côté par des rubans de satin aurore, flottaient en boucles abondantes sur sa gorge et sur ses épaules. Elle était très belle et infiniment gracieuse. Mais ce qui touchait surtout en elle M. de Parlan, c'était une autre beauté, en quelque sorte spirituelle, qui émanait de toute sa personne. Devant elle, il se sentait devant un être de droiture, de noblesse, d'entière candeur virginale. Et, dans ces yeux qui se réjouissaient si manifestement de sa présence, il voyait l)rillor, comme un pur joyau, une àmc toute de flamme et de passion.

Elle restait debout, n'osant pas s'asseoir. Et lui, n'osant pas s'agenouiller tout à fait, s'était assis h moitié sur un carreau, en fléchissant un genou. Son trouble durait encore, si bien que les mots sincères ne lui venaient pas et qu'il se

aissait entraîner par les formules galantes. Il ^excusa de sa lettre. Il aurait voulu, disait-il, outl'rir en silence et qu'elle n'en sût jamais ien. Puis, tout aussitôt, par une contradiction nconsciente :

— Pourquoi ne m avez- vous pas répondu?

— Parce que je pensais, dit Inès, vous avoir issez fait entendre mes sentiments.

— Eiî quoi? pendant près de deux semaines, )as un mot, pas un signe !

— Je vous apercevais quelquefois. J'étais heureuse...

Ce simple aveu l'enhardit. Il la pressa de lui accorder enfin cet entretien seul à seule qu'il ivait sollicité dans sa lettre. Mais elle déclara |ue c'était une chose impossible...

I — Impossible? répéta Parlan, avec un léger pourire : vous savez bien qu'une jeune lille trouve toujours le moyen, quand elle veut...

Inès, détournant la tète, prit un air farouche.

— Laissez-moi croire au moins, dit-il, que si nous sommes seuls ici pour quelques instants, ^c'est un peu à vous que je le dois!

— Non, confessa-t-elle ingénument: c'est tante Gracia qui a eu l'idée de vous convier.

I Elle était si sûre d'elle-môme! Elle savait qu'elle n'avait pas besoin de feindre.

Pendant ce temps, donya Gracia les guettait

derrière une porte. Impatiente d'accaparer le

.Lieutenant de Roi, elle fit une entrée brusque

et conquérante. Elle était parée comme une

|Châsse, et, dès le seuil, elle accabla son hôte,

I — sa capture, — de compliments hyperboliques

et interminables. Le jeune homme, déconcerté

par cette exubérance, se raidissait de toutes ses

forces contre cette prise de possession impé-

tueuse. Ce n'était pas pour cette grosse clame au teint endammé qu'il était venu! Il lui semblait; qu'un rideau subitement tiré venait de dérober! à ses yeux un paysage enchanté. 11 était furieux 5 et répondait de fort mauvaise grâce aux ama-i bilités exubérantes de cette provinciale un peu ridicule. \

Le défilé, quoique prévu, des ordinaires visiteurs, acheva d'exaspérer son irritation.

En' Fort, le médecin, parut d'abord. Personnage imposant, tout bouffi de lourde arrogance, empesé comme sa golille à la castillane, il était somptueusement vêtu de velours noir et il te-f nait d'une main son chapeau en tonnelet garni j de talletas également noir, et, dans l'autre main, j une paire de gants blancs. Une émeraude énorme j chargeait le pouce de sa dextre, celle qui tàtaiti le pouls des malades. Bonne tête carrée de Catalan, au crâne dur et poli comme un caillou de la Têt, il affectait, par supériorité, de ne pas prononcer une parole. Quand, par hasard, il ouvrait la bouche, c'était pour déblatérer contre la Faculté de Montpellier, qui osait prescrire Tantimoine, — un poison, — et qui venait i même, o scandale, de fonder une chaire de i chimie. Depuis l'arrivée des Français, les médecins de Montpellier envahissaient tout le Roussillon : d'où la haine d'En' Fort contre ces concurrents, amis des méthodes nouvelles.

Une raison analogue excitait contre la France i le consul en second, don Francisco Soler. Simple i rancune de propriétaire. Depuis plus (hî vingt ans, la soldatesque lui buvait son vin et lâchait son huile dans le ruisseau. Mais sa colère n'avait i pas été moins vive autrefois contre les Espagnols coupables de pareils méfaits. 11 lit sou entrée en j

LINFANTK i 2:^

aêmc temps que don Gaudérique de Junci, le rieur des Gordeliers. Celui-là nourrissait contre es Français une haine en quelque sorte métaphysique. Ce n'était pas seulement Thérésie qu'il bominait en eux, mais, pour ainsi dire, l'incarlation du Principe mauvais, du Malin lui-même, 'ype d'Aragonais colérique, au nez camard, aux reux de braise, au noir visage tout en méplats, l déclamait sans cesse contre le péché d'impu- '6 té et prêchait la continence en un langage cru t véhément qui, souvent, bravait Thonneteté. Plus que les autres, il laissa d'abord percer a surprise et sa contrariété de ce que M. de ^arlan fût reçu chez donya Gracia. Au fond tous îtaient flattés que le gouverneur de la ville ne ugeàt point leur compagnie trop indigne de lui. Vlais une défiance, une gène persistaient qui rendaient la conversation laborieuse.

I La gêne augmenta avec l'apparition de Pierre fcoromine. On n'aimait pas le viguier. On le subissait à contre-cœur. Pourtant, au premier »abord, il n'annonçait qu'un paysan débonnaire >et jovial, un peu brutal en paroles, mais à voir sa rude figure, à la peau tirée sur les maxillaires, son cou maigre, ses yeux gris et froids, on devinait, en cet homme de justice, « l'oiseau ravissant », comme on disait alors, le vautour affamé qu'aucune provende ne pourrait rassasier. Lorsqu'il aperçut M. de Parlan, il eut un haut-le-corps, comme si un intrus était venu prendre sa place. Mais il avait trop d'habileté pour en manifester le moindre ressentiment. Il fut obséquieux et même plat avec le Lieutenant de Hoi.

Cependant, tante Gracia, qui exultait de ce bon tour joué au viguier, ne perdait pas de vue

i 24 L'INFANTE

son idée à travers les circuits et les banalités de la conversation. Elle savait où elle voulait en venir. Insidieusement, après lui avoir donm tous ses titres, elle demanda au colonel du ré-î ciment Dauphin-Infanterie, au gouverneur de la^ place de Villefranche : !

— Eh bien, Monsieur le Lieutenant, allons- j nous décidément avoir la guerre?... '

Se méprenant tout à fait sur la pensée de son ' interlocutrice, Parlan crut devoir rassurer les ^ esprits : '

— Vous n'avez rien à craindre! affirma-t-il. Nos citadelles regorgent de troupes. D'ailleurs toute une armée se rassemble, en ce moment, ! dans le Languedoc... '

C'était le mot d'ordre venu de Saint-Germain. Pour retenir les Espagnols en Catalogne et les empêcher de secourir les Flandres, le ministère ' faisait crier bien haut qu'on allait passer les* Pyrénées. Donya Gracia, déjà tout inquiète, s'exclama :

— Comment! Vous allez entrer en campagnr avant l'hiver? Mais cela renverse toutes les habitudes...

Le Lieutenant de Roi prononça avec une gravité convaincue :

— Sa Majesté n'a pas coutume de se modeler sur les méthodes ni sur les déporternents d'autrui.

Inès, qui travaillait avec beaucoup d'application à un extraordinaire ouvrage de lacis d'or mêlé de soie bleue, leva la tète tout à coup. Dans ces paroles de l'honinn» qu'elle avait choisi, elle reconnaissait un langage qui lui plaisait, qui était le sien. Elle non plus n'entendait point se modeler sur les déportements d'autrui.

Mais donya Gracia tremblait. Si réellement ne armée se préparait en Languedoc, cette itrée en campagne immédiate allait déranger )us les plans des conspirateurs qui, sachant les nteurs de Madrid et les diflicultés du Roi Très hrétien, ne pensaient pas devoir entreprendre ne action décisive avant le printemps. Dissimuint son trouble sous un air de curiosité féminine, le voulut en savoir davantage et elle manœuvra bien qu'elle réussit à garder M. de Parlan jusu'aprés le départ de tous les autres visiteurs, orsqu'ils t'urout seuls tous les trois, donya Graia, se sentant appuyée par la présence de sa ièce, se mit à poser au jeune homme une foule e questions. Elle feignait un vif intérêt pour )ut ce qui le touchait, désirait connaître ses reliions : peut-être qu'on en pourrait tirer quelque arti. Parlan se laissa interroger assez volontiers, 'abord pour faire sa cour à la tante d'Inès et insulte parce que cela (lattait son amour-propre. [ avoua qu'il avait de brillantes connaissances ^ans l'entourage de M. de Pomponne, le ministre jt secrétaire d'Etat. A Paris, il fréquentait chez 11""" de Coulanges, M""' de Vins. M""' de Sévigné. 1 voyait aussi beaucoup M"'' Auxépaules, une lareute de M. le maréchnl de Hellelonds et de jme ^j^ Villars, la femme de l'ambassadeur de 'rance h Madrid...

— Eh quoi .* Vous connaissez M""^ de Villars ! ^t donya Gracia très émotionnée.

— Je viens (^^nl recevoir une lettre charmante.

— Et M. dp Villars aussi sans doutf ?

— M. de Villars, ami de ma famille, fut mon tremier colonel.

Immédiatement donya Gracia conçut l'idée téûéraire de faire recommander François à M. de

Villars par Fintermédiairc de M. de Parlan. C'était la politique qu'elle praticjuait à Villefranche ; se jeter à la tête de l'ennemi et endormir ses défiances à force de politesses et de protestations amicales.

Dès que le Lieutenant de Roi fut sorti, elle avisa au moyen de transmettre à son neveu les renseignements qu'elle venait d'apprendre. Après en avoir conféré avec Tony Ribell, son factotum, qui se trouvait de passage à Villefranche, elle chargon celui-ci de lui amener un certain Paul Escapr d'Olette, contrebandier fameux dans la région. que le traginer lui avait signalé comme absolument sûr et dévoué « au magnifique seignour François de Llar ».

Deux jours après, à la tombée de la nuil. l'homme s'introduisit chez donya Gracia. Inès, qui s'en retournait au Portalet, l'aperçut dans la cuisine. A son accoutrement, elle reconnut en ' lui, non seulement un contrebandier, mais un « traboucayre », un de ces mauvais gars qui, selon l'expression consacrée, « travaiHait dans la montagne ». Elle avait tant rencontré de ses pa-' reils lorsqu'elle courait les chemins de la Cerdagne avec son frère et Emmanuel Descatllar !...

L'individu portait pendue à son épaule une cape' «le laine bise, qui découvrait une vieille arquebuse à rouet et à pierre, retenue par un large baudrier* de cuir. Son bonnet rouge s'ourlait d'un liséré; jaune, et ce liséré avait une signification intelligible pour les seuls affiliés. En culotte de grovelours bleu déteint, des espadrilles liées à sepieds nus, il étalait à sa ceinture, outre une ca-. lebasse bouchée d'une cheville de bois, un cha-' pelet de petits pains très durs, percés d'un trou' et enfilés à la corde qui ceifirnait ses reins et qui!

LINFANTE 127

li servait à franchir les passes difficiles dans les >chers. Le corps décharné, la face tannée et *unie, il semblait agile et musculeux comme un lat sauvage.

Inès dévisageait le « traboucayre » avec une Bigue inquiétude. 11 lui rappelait les plus mau~ lis souvenirs de Texil... Quoi donc? Est-ce qu'on lait recommencer cette vie errante et sans cesse aquée, ces palabres, ces agitations vaines qui aboutissaient qu'à des emprisonnements et à îs tueries?...

Dans le môme moment, tante Gracia poussa L porte de la salle, tenant à la main un gros pli icheté. Elle parut mécontente qu'Inès eût vu cet fomme :

— C'est un messager, dit-elle, qui va prendre es nouvelles de François.

François ! Elle ne pensait plus du tout à lui, epuis qu'elle avait reçu la lettre de M. de Parlan. e nom, si chéri naguère encore, n'éveilla en elle u'un écho très affaibli. Cependant, donya Gracia, ui avait hâte de l'écarter, lui demanda, en la oussant vers l'escalier :

— As-tu quelque chose à faire dire à ton frère?

— Moi?... rien... sinon que je le salue avec ous tous.

Et elle s'en alla, l'esprit uniquement occupé e ce que M. de Parlan avait dit, ce soir-là.

Depuis qu'elle savait, ou croyait savoir qu'une .ttaque brusquée contre les Espagnols était •rojetée par les Français, donya Gracia ne dornait plus. Dans son message, elle recommanlait instamment à François de presser ses amis le Madrid, elle l'avertissait aussi qu'elle pouvait

agir sur l'ambassadeur de France, par l'intermédiaire de M. de Parlan.

Pour tirer de celui-ci toutes les indications qu'elle jugeait utiles h son neveu, elle redoubla de flatteries et d'amabilités. Le jeune homme, à cause d'Inès, ne boudait point ses avances.

Désormais, ils avaient pris l'habitude de se réunir tous les trois au moins une bonne heure avant l'arrivée des visiteurs quotidiens. Invariablement, donya Gracia tournait l'entretien sur la politique. Elle interrogeait M. de Parlan sur le Roi, sur ses grandes capacités, ses grands des-' seins... Ce sujet plaisait à Inès qui, levant la tète de dessus sa broderie, s'écriait avec ravissement:

— C'est cela, Monsieur le Lieutenant! Parleznous du Roi !

Louis-Hector, qui aimait le Roi de tout son' amour pour la gloire, ne tarissait pas en éloge du souverain, en descriptions des magnificence^ et des fêtes de la cour. Le Roi était fait à peindre.' C'était un cavalier accompli, il dansait avec un< telle grâce que toutes les dames qui le voyaient tombaient amoureuses de lui...

En entendant ces propos, Inès considérait ave> des yeux plus tendres Louis-Hector de Parlan, et' elle lui disait, pour l'amener peut-être à l'aveu de' ses galanteries passées :

— Et vos amies, Monsieur le Lieutenant?.. Avez-vous reçu encore une jolie lettre de M^^d» Sévigné?... l

— M""^ de Sévigné, qui sait le prix des bellr choses, ne les prodigue point ainsi, Mademoi selle !

— Et vos autres amies, ^Monsieur le Lieut< nnnt?... M"''' Auxépaules ? Oh! parlez-nous d> M"^ Auxépaules !...

Elle s'imaginait cette personne comme une §esse, marchant sur les nues, avec une ligure ; des épaules éblouissantes...

— Mais Ar^® Auxépaules a soixante-dix ans I t le jeune homme en éclatant de rire.

Inès et sa tante riaient aussi :

— La plaisante charge ! La plaisante charge ! C'est ainsi qu'avec M. de Parlan la petite Cata-

Lne vivait constamment à Versailles, à Saintermain, au Louvre...

Ces conversations l'enfiévraient si bien que, le

ndemain, elle posait mille questions au Père autavel, — sur Paris, sur la Cour de France, sur

Roi... Elle ne voulait pas avoir l'air trop ignomte devant celui qu'elle aimait. Le Père, qui

rtageait le culte de la nation tout entière pour monarque, en discourait volontiers. A Yen

oire, c'était le type du jeune souverain mo-

érne. L'Espagne, fanatique et sans culture, avait

jit son temps. Le Roi catholique devait céder la

lace au Ghristianissime, qui allait organiser une

irétienté nouvelle, réconcilier les hérétiques du

ord avec la loi romaine, en se faisant le défen-

^ur d'une religion éclairée, amie des sciences

at que des lettres et des arts. Enhn, c'était

liomme providentiel, le héros de l'avenir.

Taudis qu'elle écoutait ces propos, dans le ^nibre logis du Portalet, près de la fenêtre rolane au cintre surbaissé et au jour avare, il 3mblait à Inès qu'un souille d'ailranchissement, n air de liberté passait sur sa tête et dissipait ,)utes les vieilles choses qui lui masquaient la ne du dehors, toutes les vieilles contraintes )us lesquelles elle étouffait.

Cependant le jour de la Saint-Louis npprochait: était la fête du Roi et de tout le Royaume. Inès,

130 LINFANTE

l'ayant appris du Père Tautavel, forma immédiatement le projet d'assister à la messe solennelle qui se célébrait, à cette occasion, dans l'église paroissiale. Elle pensait ainsi faire plaisir à M. de Parlan. Sans plus balancer, elle confessa ses intentions à sa tante :

— Certes ! dit celle-ci. Je t'engage à y aller avec Mancia. On en clabaudera dans Villefranche. Mais cela m'est égal !

Elles y furent, en effet, au grand scandale do la petite ville. M. de Parlan, qui se tenait derrière Inès, dans la chapelle de Notre-Dame de Vie, ne la quitta pas des yeux pendant tout l'office. L hobereaux de l'endroit, déjà fort indisposés pai, les assiduités du Lieutenant chez donya Gracia, déversèrent le blâme sur cette imprudente et cette dévergondée.

Don Gaudérique de Junci, qui avait prépare' le mariage d'Inès avec le jeune Esteban de Darnyus, fut naturellement le plus indigné. Le soir même, il vint à la tertulia tout gonllé d'une sainte, colère, et, comme il était le confesseur d'Inès, quil détestait en M. de Parlan le Français abhorré, il se crut autorisé par leurs « débordements » à leur adresser une leçon publique Il le fit avec sa violence et sa crudité de langage, son manque de taci habituels, toutefois sous 1< voile prudent de rallusion et de l'allégorio.

Il parla d'abord de ces dévergondés qui oseï porter leurs désirs impurs jusque dans le sac' luaire, et, selon la méthode des prédicateni i)Our achever d'accabler les coupables, il cita ui histoire édifiante et terrible, celle du dernier r« d'Espagne, don Philippe, quatrième du nom, qi fut un grand débauche devant Dieu et devant l hommes.

LINFANTE 131

« Or, vers la lin de sa vie, ce pécheur endurci e poussa-t-il pas l'égarement jusqu'à s'éprendre 'une jeune religieuse, admirablement belle, une armélite qui venait de prononcer ses vœux au ouvent de San Placido, à Madrid. Avec la comlicité d'un otlicic^r do la Couronne, dont l'hôtel itait adossé au mur du couvent, il réussit à obenir de la nonne plusieurs entretiens : ils s'éaient vus au parloir, à travers la grille. Eblouie )ar la qualité et par les discours du royal visieur, la malheureuse eut la faiblesse de donner ;on assentiment à un projet abominable. L'offiîier avait fait creuser une galerie souterraine qui )artait de son hôtel pour aboutir à la cellule de a nonne. Par ce chemin, le Roi viendrait, telle

Suit, à telle heure... Mais, épouvantée des conséuences probables d'une pareille rencontre, d'ailleurs éperdue de remords, celle-ci se résolut soudain à tout confesser à la Mère abbesse... Et lorsque le Roi, brûlant d'une flamme sacrilège, pénétra dans la cellule, il trouva celle qu'il désirait étendue entre les planches d'un cercueil, livide el immobile comme une morte, les paupières closes, les mains jointes, un crucifix sur la poitrine, et, de chaque côté du cercueil, une rangée de cires funéraires... »

Et le Père Gaudérique termina son récit en stigmatisant ceux qui trahissent leurs vœux ou qui sont infidèles à leurs promesses. Il avait mimé tout ce discours avec une telle fougue, une telle vivacité d'expressions, que la pauvre fille en fut glacée d'effroi et que M. de Parlan, très mal à l'aise, sortit quelques instants après.

Secouée par la rhétorique véhémente du capucin, la malheureuse se réveillait brusquement d'une sorte de torpeur enchantée. Le premier

enivrement de l'amour, la douce présence de celui qui en était l'objet, la comblaient d'une telle félicité qu'elle ne souhaitait rien au delà, i Et voici qu'une voix importune lui reprochait i son infidélité, lui rappelait le mariage tout : proche. Encore une l'ois elle avait beau se dire \ qu'elle n'avait rien promis, elle comprenait en- i fin, après les invectives du Père de Junci, qu'il | était temps d'en finir avec une bituation équivoque.

Et, de son côté, Parlan, effrayé par les violences du prieur, craignait de la comprometlr»' davantage avec lui-même. A tout prix il fallait lui faire entendre que leur amour devait, sinon rester secret, du moins ne pas affronter le blàmc public. Une explication s'imposait entre eux. I Ils la tentèrent, dès le lendemain, avant l'heurr de la tertulia, pendant les quelques niinutec< qu'ils se trouvèrent seuls.

— Monsieur, dit- elle brusquement, ignorezvous qu'on m'a fiancée sans me consulter?...

— Je l'ignorais, Mademoiselle, fit Parlan, qui se troubla, ne sachant d'abord s'il devait s'affiiger de cette annonce, ou s'en réjouir.

Inès reprit :

— Pour moi, j'entends choisir mon liancé... Et, regardant Louis de Parlan bien en face, elle

prononça d'une voix ferme :

— Vous le savez bien, mon choix est fait. Une exaltation mal contenue se trahissait sous

le calme apparent du ton. Il prit peur qu'elle n'exigeât de lui un engagement immédiat et il voulut lui (lir(^ les raisons qui l'empêchaient de se déclarer, du moins devant lo. monde : à savoir <(u'il risquait sa fortune en se fiançant avec la lille d'un suspect et ([u'elle-nième allait exciter la ré-

)robation et la colère de tous les siens : la sortie lu Père Gaudérique le prouvait assez!... Mais ju'il était difficile de dire cela ! Le premier réiultat en serait sans doute de troubler inutilenent la conscience de la jeune fille.

Parlan, de plus en plus embarrassé et inquiet, »e borna à la supplier de ne prendre aucune déîision extrême ou précipitée :

— Je vous en prie, dit-il, laissez le temps îonspirer avec nous... Vous verrez, les difficultés ^aplaniront. Mais, quoi qu'il arrive, soyez sûre jue je suis prêt à tout plutôt que de renoncer à yous aimer î...

Elle fut transportée de ces paroles, oubliant qu'elles ne lui offraient qu'une certitude bien ointaine. Et puis, le jour suivant, le Lieutenant ne vint pas à la tertulia, prétextant des occupaions particulièrement absorbantes. Etait-ce donc tFabandon qui se préparait? 11 reculait, c'était certain ! Allait-elle être la morte vivante, ensevelie dans son amour impossible, comme la carmélite de San Placido dans son cercueil?... Elle fen frémissait d'avance. Et voici que don Esteban, à l'improviste, annon(^ait son arrivée imminente. Il avait pu, disait-il, obtenir enfin un sauf-conduit pour aller jusqu'à Villefranclie... Et Inès réfiécbissait que M. de Parlan ne devait point ignorer cette arrivée prochaine de son fiancé et que, s'il l'avait voulu, il aurait pu Tempêcher... Donc, il se retirait, il cédait la place à l'autre!...

N'y tenant plus, elle finit par avouer ses angoisses à Bépa, sa confidente, qui riposta incontinent :

— Comment!... Vous voudriez tout de bon épouser un Gavatche ?...

— Eh bien, toi?... avec Brindamour?...

— Oh moi, ce n'était qu'une galéjade ! ^H

Ces simples mots, dits par cette fille de la terre, lui donnèrent tout à coup le sentiment de tout ce qui la séparait de cet étranger. Elle n'avait jamais voulu y penser sérieusement...

Et pendant ce temps, François, son frère chéri, courait les routes d'Espagne et s'épuisait en efforts surhumains pour élargir encore le fossé entre les hommes de sa race et celle du fiancé de son cœur...

ni

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