A LA RECHERCHE DU ROI D ESPAGNE
11 était environ six heures du soir. Mais les ! journées sont encore longues à la fin d'août, de sorte que les voyageurs espéraient bien arriver I à Guadalajara avant la tombée de la nuit. Ils ' suivaient depuis le matin une large vallée, aux i terrains dénudés et sablonneux, d'un aspect déjà I presque africain, et, pour ces Catalans habitués à l'opulence de leur terre natale, cette tristesse et cette stérilité de la Gastille étaient un perpétuel sujet d'étonnement.
Don Santiago d'Aytona et Emmanuel DescatUar, caracolant sur leurs petits chevaux de Cerdagne, ouvraient la marche. Deux muletiers, qui conduisaient les bagages, venaient ensuite. A une assez grande distance en arrière, Fran- (;ois de Llar, perdu dans ses réflexions et ses pensées chagrines, se laissait bercer au pas de sa monture.
Voilà plus de deux mois qu'on était en route, et, si Ton avait fait bien des lieues par les che-
mins peu sûrs de la Catalogne et de l'Aragon, l'affaire pour laquelle, on était partis n'avait pas beaucoup avancé. Sans doute, François savait bien par expérience que tout se faisait lentement et difficilement en Espagne, mais il n'avait pas prévu un tel gaspillage de temps et dellorts. 11 était de mauvaise humeur, plein de méliances et d'appréhensions. Tout récemment encore, à Sarragosse, on venait d'essuyer une nouvelle déception. Le marquis d'Aytona espérait y rencontrer don Juan d'Autriche, autour duquel se groupaient alors tous les mécontents. La faible santé du petit Roi, l'incapacité de la Régente, sa mère, pouvaient autoriser les calculs de ceux qui voyaient dans le Bâtard royal l'héritier imminent de son jeune frère. Or don Juan était parti pour Guadalajara. De cette ville relativement proche de Madrid, il pouvait surveiller plus facilement les intrigues de la Cour que de la lointaine Sarragosse, où la haine de la Régente lui imposait un exil déguisé, avec le titre pompeux et fallacieux de Vicaire général des royaumes d'Aragon... Mais trouverait-on don Juan à Guadalajara, et même, si on le trouvait, quelles seraient sa réponse et son attitude?...
Et François se rappelait amèrement ses premières désillusions après ses entretiens, à Barcelone, avec le comte de San-German, le vice-roi de Catalogne. Certes le comte était un brave soldat, très désireux de susciter aux b'rançais tous les embarras imaginables. Mais il avait avoué aux jeunes gens son impuissance. Il n'avait ni troupes ni argent. Et la Cour ne voulait pas la guerre, les Catalans encore moins! Les lioussillonnais aussi en étaient las. A Ille, les jiotables n'avaient-ils pas assez manifesté leur
répugnance à entrer dans le complot qui devait rendre leur pays aux Espagnols?... « Pourtant, se disait François, cette guerre est inévitable, et, s'il en est ainsi, il faut qu'elle soit conduite avec la plus grande énergie... » Oui, il le fallait, d'abord pour rétablir la famille de Llar dans ses anciens privilèges, puis pour se faire donner à lui un brevet de capitaine-général, peut-être un titre de comte ou de marquis, — et enfin pour des raisons plus hautes, parce qu'il fallait sau-
I'ver l'Espagne menacée par l'ambition du Roi Très Chrétien et assurer la tranquillité des provinces. Sans une Espagne réellement forte, les marches du royaume seraient continuellement troublées et saccagées par l'ennemi...
Mais, pour cela, où étaient les hommes résolus à faire la guerre, — la grande guerre, — dévoués sans réserve au Roi et au bien public?... Et s'interrogeant ainsi, François regardait non
{ sans une ironie attristée le beau cavalier qui galopait, h\-bas, avec Emmanuel Descatllar, sur son cheval cerdan. Si seulement ce galant seigneur avait ressemblé tant soit peu h son père,
; le vieux marquis d'xVytona, qui était, en son temps, un parangon de dévouement et de fidélité monarchiques, — un chef sévère à lui-même et aux autres, poussant jusqu'à la cruauté le respect de la discipline, avec cela un homme de foi capable d'abaisser son orgueil et sa violence jusqu'aux plus tendres raffinements de rhumililé chrétienne!... François se souvenait d'une histoire déjà vieille qui courait les armées : le marquis d'Aytona, alors vice-roi de Catalogne, condamnant à mort, de sa propre autorité, un intendant militaire, parce que celui-ci avait refusé de donner à des religieuses le pain des-
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tiné aux soldats. Froidement, il lui avait fait trancher la gorge par le bourreau... C'était le môme homme qui, Grand Majordome du Palais, couchait devant la chambre de la Reine, étendu en travers de la porte, pour la défendre contre les sbires de don Juan, — et c'était le même aussi qui, dévoré de remords après Texécution de l'intendant, avait pris, à Fllôpital général, l'habit des Frères infirmiers, servant à genoux le repas des malades atteints des maladies les plus contagieuses, pansant les plaies les plusi répugnantes, comblant les pauvres d'aumônes!... i
De ce père, presque héroïque en ses excès i contradictoires, don Santiago ne gardait que laj frénésie d'ambition, une soif d'honneurs qui \e\ poussait aux pires compromissions et jusqu'au} reniement de la conduite paternelle. C'est ainsi j qu'il pactisait aujourd'hui avec don Juan, alors' que le vieux marquis avait été jusqu'à sa mort un ennemi déclaré du Bâtard... Mais ce Bâtard lui-même, en qui une foule de gens se plaisaient à voir le futur restaurateur de l'Espagne, pouvait-on compter sur lui pour une action vigou-i reuse contre les Français?... Sans doute, il était comme don Santiago et tous les autres! 11 n'envisageait dans les embarras d'une guerre qu'un moyen de renverser la régente et son favori... Et cependant il fallait bien se servir de ces mauvais instruments, les faire collaborer malgré eux à des fins glorieuses peut-être, en tout cas passionnantes et belles, et qu'eux-mêmes ignoreraient!
Le crépuscule tombait lentement, tandis que François s'abandonnait à ces alternatives de découragement et de ferme propos. On entrait dans un étrange paysage de montagnes en forme de
jônes, qui, dans les lointains, prenaient des apparences de tours crénelées et de forteresses. D'un blond fauve, les sommets coniques et les extrémités de la plaine déserte se glaçaient de rose sous les feux du couchant. Des verts, des hleus, des roses-laques, d'une fraîcheur exquise, comme les enluminures des manuscrits arabes, se posaient qh et là, sur la nudité des étendues sablonneuses. Mais l'aspect du pays restait âpre et sauvage, — et le jeune capitaine, qui ne connaissait pas l'Espagne, ayant fait, en Italie, toutes ses années de service, se sentait de plus en plus un étranger sur cette terre sans douceur.
Les chemins étaient si mauvais que, contrairement à leurs prévisions, les voyageurs n'arrivèrent à Guadalajara qu'à la nuit close.
Par bonheur, don Juan s'y trouvait. Comme d'habitude, il était descendu chez le duc de l'Infantado, Grand Majordome de la Cour, qui était devenu son partisan pour faire échec au favori de la Régente. Le duc était là, lui aussi, tout fier de recevoir le Bùtard royal dans son magnifique palais héréditaire.
Sitôt que don Juan fut averti de l'arrivée du marquis d'Aytona, il donna l'ordre qu'on préparait des appartements pour lui et pour sa suite. C'est ainsi que don Santiago et ses deux amis catalans furent hospitalisés au Palais de l'Infantado.
Ce palais était une superbe et vaste bâtisse d'architecture inudèjar, tout lïeuri d'arabesques, tapissé de faïences bleues et de carreaux de majoliques, avec sa cour intérieure entourée d'un double étage de galeries, ses grandes salles
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aux plafonds dores, aux cheminées spacieuses, orn(^es de blasons et de statues comme des monuments sur des places publiques. Mais toutes ces splendeurs ne purent consoler François de Llar des nouveaux délais que la vanité de don Juan lit subir à son impatience guerrière. Un chambellan vint, en etl'et, avertir ces messieurs que son Altesse Sérénissime, accablée du souci des affaires de l'Etat, ne pourrait les recevoir que dans quelques jours.
Don Santiago d'Aytona, dont le père avait été membre de la Junte de Gouvernement et Grand Majordome du Palais avant le duc de Tlnfantado, fut très piqué de cette façon dédaigneuse de lui faire faire antichambre. 11 dit à François, en haussant les épaules :
— Quelle morgue, quels embarras! En vérité, cet homme est un paon!... Il meurt de chagrin de n'être qu'un bâtard, de n'avoir pas d'autorité dans l'Etat, pas même de rang bien délini fi la Cour!... Affirmer sa qualité de lils de lîoi, il ne vit que pour cela, il ne pense qu'à cela!...
Déjà, à Sarragosse, ils avaient entendu une foule de récits sur la fureur d'ostentation du Bâtard qui ne savait qu'imaginer pour rehausser son prestige. Les Aragontiis malins en faisaient des gorges eliaudes. On se répétait en ville que don Juan avait exigé du cha|>itre de la cathédrale, pour en décorer ses appartements, les antiques tapisseries du Cardinal Granvelle, des suites admirables que l'on ne sortait qu(» pour la fête du Corpus. La municipalité venait d«' lui aménager des écuries pour quatre-vingt-dix chevaux, (les chenils pour ses meutes, des remises pour ses carrosses. A la Sro, on lui construisait un oratoire particulier, en ^'ac.o du maître-autel.
^t il étalait une dévotion sans sincérité, communiant tous les jours, travaillant à s'acquérir la •éputation d'un petit saint : ce qui faisait sourire :eux qui se rappelaient ses débordements passés... I François, rapprochant ces commérages de ce ju'il apprenait par don Santiago ou par la doiiesticité du Palais, n'augurait rien de bon de eur entrevue avec don Juan. Enfin, après cinq ours d'attente. Son Altesse daigna les admettre •n son audience privée.
Ils virent un quadragénaire de taille moyenne, jue son embonpoint, mal dissimulé sous la cape )i le pourpoint de velours noir, faisait paraître )lus petit qu'il n'était. Son extérieur bourgeois
iitrastait étrangement aves ses prétentions ovales. Le visage rond et boufii, au teint brouillé le bile, la moustache en brosse et le menton u . ant, il ne rappelait le roi son père que par lèvre pendante. Pour tout le reste, avec ses iip"»n<iants cheveux noirs et ses beaux yeux imoureux, il était le vivant portrait de sa mère, daria Calderona, la célèbre comédienne qui aurefois avait inspiré des sonnets à tous les poètes le Madrid.
Contrairement à ce que redoutait don Sanio^io, le Bâtard l'accueillit avec les plus tlat-
iises démonstrations de courtoisie, se montra lit in de promesses et de séductions. De sa mère, t comédienne, il tenait l'art de déguiser ses t iitiments et de se composer un visage. Il fit luelques pas au devant de son visiteur, et, s'il le lui donna pas la main, il affecta de lui proiiguer le titre d' « Excellence ». Après quelques nstants d'entretien, il lui dit, en feignant l'expansion et la cordialité :
. — Monsieur le marquis d'Aytona, n'en doutez
point : si Dieu Nous assiste en Nos desseins, Nous vous rétablirons dans les charges et dignités de Monsieur votre père.
Quand le tour fut venu de parler pour François de Llar, don Juan changea subitement de figure. Le jeune capitaine essaya pourtant de faire miroiter à ses yeux quel honneur ce serait pour lui, — s'il voulait bien seconder leurs intentions, — de rendre à la monarchie deux provinces perdues. Mais il ne lui cacha point la gravité de la situation sur la frontière catalane. Don Juan écoutait tout cela avec impatience. François lui représentait, dans les terme^^ les plus vifs et les plus pressants, quel dangc; Fambition du Christianissime faisait courir à FEspagne. A ces mots, le faux prince frappa du pied, en s 'écriant :
— Un bien autre danger que Fambilion du Français menace FEspagne!
C'était une allusion au favori de la Reine, don Fernando de Valenzuela. Ainsi il ne s'intéressait qu'à ses intrigues de Cour! Pour lui, la conquèl» du pouvoir, à n'importe quel prix, passait avant toutes choses. D'ailleurs il était aisé de démêler, à travers ses réticences, que ce candidat au trône voulait ménager à la fois FEmpereur, allié d^ FEspagne, et le roi de France, son ennemi. Il acheva d'indisposer les deux jeunes gens, lorsque jouant tout à lait la comédie, il se lamenta, avci des larmes dans la voix, sur sa continuelle in fortune, sur les persécutions achîirnées de se ennemis qui lui déniaient le rang auquel il avait droit, ayant l'air de se donner comme une victime de la destinée, un enfant voué au malheur dès le berceau...
Cet étalage de sentimentalité plébéienne dé-
ffoùla prorondément raristocrate qu'était don Santiago d'Aytona. En sortant, il dit aussitôt à François :
— Décidément, il n'y a qu'un homme ici!... 'C'est le vieux duc de Tlnfantado. Nous irons le jVisiter ce soir même.
I Dan Santiago avait déjà fait demander au Duc de vouloir bien les recevoir. Mais l'étiquette les empêchait de l'aller saluer, avant qu'ils eussent rendu leurs devoirs à Son Altesse Sérénissime. Il ajouta, en riant :
— Ne t'elfraie pas trop de ses vivacités!,.. Ce '•ic est terrible ! C'est un vieux débauché qui ne
console pas d'avoir cinquante-huit ans et qui ine partout des maîtresses avec lui. Mais il a uiliniment d'esprit, dos manières aisées et galantes, il écrit les plus beaux vers du monde, — et, avec cela, c'est un hn politique... I Le marquis d'Aytona omettait de dire que ce voluptueux, ce bel esprit était d'une avarice et d'une rapacité légendaires. Pour satisfaire ses caprices de raffiné, il faisait argent de tout. Ses 'laquais n'avaient pas de quoi manger et lui-même dinait souvent d'un rjaspacho, mais il possédait le plus beau palais, les jardins les plus délicieux .de Madrid. Ses appartements, meublés avec une • xirême magnificence, regorgeaient de tableaux et d'œuvres d'art de toute sorte. Enhn il entrete- 'nait toujours cinq ou six maîtresses à la fois, des courtisanes de la dernière catégorie, qui n'étaient ni belles ni intelligentes, mais qui lui dévoraient des sommes incalculables. Chose surprenante, ce 'débauché avait une huiime légitime, — à la vé- TÎté vieille et laide, — qui, en dépit ou peut-être [à cause de ses innombrables et constantes inhdé- 'lités, était éperdument amoureuse de lui. Il est
vrai qu'il avait été admirablement beau et que, malgré son âge, il conservait encore très grand air. Toujours éprise de ce bel époux, d'une passion qui semblait grandir avec les années et s'exaspérer par les dédains de l'homme aimr, l'infortunée duchesse lui passait toutes ses fantaisies luxurieuses, se résignant même à la présence de créatures sous le toit conjugal, se soumettant aux pires humiliations. Mais le Duc ne lui en témoignait aucune gratitude.
Gomme, ce soir-là, il était légèrement indisposé, il reçut dans son alcôve le marquis d'Aytona et son ami. Us le trouvèrent au lit, le buslc appuyé contre une pile d'oreillers, et, selon l'usage, fort somptueusement habillé jusqu'à la ceinture : le chapeau à plumes sur la tète, la golille au cou, une cape de satin noir aux épaule.^ et la Toison d'or sur la poitrine.
Malgré ce pompeux appareil, il accueillit plus que familièrement les deux visiteurs. Sans cesse il avait la plaisanterie et la moquerie à la bouche, le trait mordant et satirique. C'était sa façon, à ce grand seigneur, de s'aliirmer supérieur à tout et à tous. Bien qu'il n'oubliât pas son rang dont il était très lier, et qui faisait de lui un des troiplus hauts dignitaires de l'Etat, le Majordomemajor mit sa coquetterie à traiter en camarade> non seulement le fils de son prédécesseur, mais le pauvre petit gentilhomme qu'était à ses yeu.x François de Llar.
En galantin incorrigible, il les interrogeait ironiquement sur les conquêtes qu'ils n'avaient pas dû manquer de faire depuis leur arrivée à Guadalajara, lorsqu'un secrétaire, entré sur la poinh' des pieds, s'approcha de son lit et lui chuchota quelques mots à l'oreille.
' A chaque parole, le Majordome, les traits de plus en plus contracte's, faisait un haut-le-corps. Un courrier, arrivé de la Cour, apportait la nouj velle que don Fernando, le favori de la Régente, ' venait de vendre la charge d'apothicaire du Palais, sans même consulter le Duc, qui seul avait j qualité pour nommer à cet emploi. Cet empiète- I ment sur ses attributions, et surtout la pensée de I la somme importante dont il était frustré excitèrent chez celui-ci une véritable fureur. Repoussant du pied sa courte-pointe, sans nul souci de l'étiquette ni de la qualité de son principal visiteur, il bondit en chemise hors de son lit et, dans cet équipage, se précipita à son bureau pour rédiger de sa main une verte semonce au favori, qui, par ses fonctions d'écuyer de la reine, était en somme son subordonné.
Cela tournait à la tragi-comédie. Cet homme en chemise, avec un chapeau à plumes sur la tête et la Toison d'or au cou, faisait un spectacle si houifon que les deux jeunes gens avaient grand'peine à maîtriser un Ibu rire... Puis, tout à coup, ayant griffonné sa lettre qu'il tendit au secrétaire, il se retourna vers eux, déploya tranquillement sa cape sur ses genoux, en guise de robe de chambre, et, le sourire aux lèvres, il reprit l'entretien.
Don Santiago et François s'entre-regardaient, abasourdis d'un tel sans-gêne et d'une telle assurance. Cependant il fallait bien parler de la guerre. Ils n'étaient venus que pour cela.
— La guerre? fit le Duc, avec pétiihince : elle est inévitable, nous l'aurons sous peu. Monterey, en Flandre, y pousse de toutes ses forces...
Et il ajouta d'un ton ricaneur et sardonique :
— D'ailleurs, l'honneur de l'Espagne est en-
gagé!... Et puis cela donnera quelques ennuis à un petit personnage qui s'avise maintenant de se prendre au sérieux.
C'était une nouvelle allusion à la puissance croissante du favori. Gomme don Juan, le Duc se révélait incapable de s'élever au-dessus des plus mesquines considérations personnelles. François eut un imperceptible haussement d'épaules, mais il sut se dominer, et, parce qu'il jugeait indispensable et urgent d'éclairer ces aveugles, il insista encore une fois sur le danger d'une invasion imminente, sur la nécessité d'envoyer h la frontière catalane une armée à gros effectifs :
— Oii les prendrez-vous? interrompit le Duc, d'un air détaché. Personne ne veut donner un maravédis pour cela, et le trésor est vide. Le peuple, comme les grands, tout le monde a horreur du soldat... Et puis, h quoi bon? Nous sommes battus d'avance !
François et don Santiago se récrièrent :
— (Comment! Avec nos alliés?...
— Ouels alliés? riposta le Duc. La Hollande?... Un petit peuple de boutiquiers!... L'Angleterre?... Mais le roi Charles e'st vendu sous main, h la France...
— Et ri^]mpcreur! dit François... L'Empereur peut soulever les Allcmagnes contre le Christinnissime...
— L'Empereur est un imbécile!
Et le Duc, en disant cela, partit d'un grand éclat de rire :
— Tenez!... Lorsque j'étais à la diète de Francfort, — il y a de cela bien des années, — en compagnie de notre Ambassadeur, je voyais tous les jours l'Empereur, qui n'était encore que roi de Hongrie, et qui s'en venait clandestinement
jouer aux quilles dans le jardin de TAmbassade... Oui, tandis qu'on remuait terre et ciel pour lui jagner une couronne, il jouait aux quilles!... roubliais de vous dire que ce prince de médiocre entendement a la bouche fort grande et naturellement ouverte... Or, un jour qu'il était en Jrain de jouer avec son favori, il se mit à pleuvoir et le Roi se plaignit à son compagnon de ce qu'il lui pleuvait dedans. Le favori, ayant réfléchi quelques instants, conseilla à Sa Majesté de fermer la bouche : ce dont Elle se trouva grandement soulagée...
Sur ce dernier trait, le Duc se leva, en lançant json rire moqueur.
— Et voilà, Messieurs, votre grand allié!
f S'étant enveloppé de sa cape, il reconduisit les visiteurs jusqu'à la porte. Puis, comme se ravisant, il leur dit sur le seuil, avant de les congédier :
— Vous allez à la Cour, n'est-ce pas?... Eh bien, si j"ai un conseil à vous donner, c'est de vous méfier des espions du marquis de Villars, l'amliassadeur de France : il y en a partout... Oui, oui, l'espionnage du Roi Tr^s Chrétien est le mieux organisé de toute la chrétienté... Un mot nncore!... Vous savez que je donne une fête, demain soir, en l'honneur de Son Altesse. Deux brillants cavaliers comme vous se doivent d'être au nombre de mes invités : j'y compte, Messieurs !
François était indigné de tant de légèreté, d'insouciance, d'égoïsme cynique : « Les insensés! se disait-il, tandis que Fennemi se prépare à prendre leurs provinces, eux s'occupent à donner
des fêtes I » Don Santiago, plus familiarisé avec les mœurs de cour, n'éprouvait que du dépit d'être ainsi joué et berné par le Duc. Il Unit par avouer à son compagnon :
— Nous faisons fausse route, jeu ai peur!... Il n'y a rien à espérer des ministres ni des grands et je suis à peu près sûr qu'il en sera de même de la Régente.
— Il faut voir le Roi ! s'écria tout h coup François, avec d'étranges yeux d'illuminé.
— Le Roi est un enfant!
— Qu'importe! J'ai mon dessein.
Don Santiago, qui méprisait un peu la foi naïve de François, haussa les épaules. Toutefois, il jugea qu'on ne pouvait se dispenser d'assister à la fête donnée en l'honneur de Son Altesse Sérénissime.
Elle fut splendide. Malgré son avarice, le Grand Majordome savait dépenser princièrement, à l'occasion. La façade du palais, la cour intérieure resplendissaient de bougies et de pots à feu. Tous les jardins étaient illuminés. Sur les margelles de marbre qui entouraient les vasques des fontaines, on voyait des corbeilles d'argent, remplies de fleurs, de fruits, de viandes de toute espèce; et, dans les pavillons qui terminaient les allées, se dressaient de petites tables garnies de cristal de roche, d'agate, de cornaline, de lapis d'or et d» vermeil. Sur ces tables, des bassins de matière pareille contenaient toutes les délicatesses de bouche. On admira surtout des fruits artificiels, particulièrement des raisins, faits de petits grenats, de topa/es et d'améthystes, qui pendaient, avec leurs pampres et leurs vrilles, dans des grottes étincelantes de mille feux.
Don Juan se borna à traverser la cour d'hon-
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leur et les jardins, en donnant la main h la luchesse, tous deux suivis d'un nombreux cor-
Gomme il venait de se retirer, les invités furent témoins d'une chose inouïe. Le Duc osa se montrer dans la galerie du premier étage en compagnie d'une de ses maîtresses. Le couple se penchait sur la balustrade juste au moment où la duchesse regagnait ses appartements. La créature
Iïe fit-elle exprès, ou était-ce un pur hasard? Elle laissa tomber son mouchoir dans la cour. Sur quoi le Duc cria d'en haut à sa femme de le rap- .portei". La malheureuse chancela un instant sous t'outrage, mais elle aimait tellement cet homme 'qu'elle ramassa le mouchoir et le rapporta...
— Ce vieux coquin me dégoûte I dit François, qui avait suivi la scène avec don Santiago : ne f restons pas une minute de plus dans son palais !... i Cependant ils ne partirent point tout de suite, et bien leur en prit. Car, le matin, à l'aube, comme ils montaient en selle, on leur remit, de la part du Grnnd Majordome, une lettre qui modifia tous leurs projets. Sans autre explication, celui-ci oITrait au jeune marquis d'Aytona, pour lui et pour sa suite et pour toute la durée de son séjour à Madrid, l'appartement que son père avait occupé autrefois au Palais. Il n'ajoutait que ces lignes : <( Il vous sera ainsi plus facile d'obtenir une audience de Leurs Majestés. Quoi qu'il arrive, croyez-moi, en toute occasion, on ne peut plus disposé à vous servir. »
Que signifiait ce revirement? A quelle obscure intrigue ce roué de la politique prétendait-il le faire collaborer à son insu? Don Santiago ne le découvrit que petit à petit. Pour l'instant, lui et François ne considérèrent qu'une chose : c est
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que le Palais leur était ouvert. Ils se mirent en route pleins d'allégresse et avec tout un renouveau d'espoir.
Leur intention était de regagner le plus possible du temps perdu et de se rendre a Madrid, le soir môme, avec leurs bagages et leurs serviteurs. Mais ils se rappelèrent les recommandations prudentes du Majordome : une suite trop nombreuse pouvait donner l'éveil aux espions de l'ambassade de France ou à d'autres. Ils décidèrent de se se- i parer à Alcala de Hénarès. Don Santiago, accom- t pagné par un des muletiers, poursuivrait la route jusqu'à Madrid. François et Emmanuel coucheraient dans cette ville et n'arriveraient à la Cour que le lendemain matin.
Ils atteignirent vers midi les faubourgs d'Alcala. La chaleur était torride. Dans une rue, à droite, une église à la façade ornée de colonnes corinthiennes, offrait, comme un abri, son porche plein d'ombre. Il en sortait une fraîcheur avec une odeur d'encens si véhémente que toute la rue en était parfumée.
— Entrons ici ! lit don Santiago. Nous approchons de la Cour : nous ne saurions avoir l'air trop dévots !
Les cavaliers mirent pied h terre et furent s'agenouiller devant un maître-autel surmonté d'un rétable tout rutilant de dorures. Des nattes très lines couvraient les dalles. Sur l'autel, des fleurs en bouquet se mouraient (hins des vases. 11 y avait des miroirs, avec des bougies, appli(jnés aux murs, et, de chaque côté du chœur, se bombaient des balcons h balustres et à grilles dorées. Cette église était délicieuse de fraîchcnir et de recueillement. Les deux amis y échangèrent leurs dernières recommandations. Après quoi, ils s'em-
assèrent, en se souhaitant mutuellement bon
Dyage.
Don Santiago sortit le premier. Quant à Francis, après avoir erré quelque temps à travers la ieille cité universitaire, il îinit par s'hospitaliser, vec Emmanuel, dans une petite auberge discrète |ui se trouvait tout au bout de la ville, proche le
mpart, en face du couvent des Bernardines.
Ils étaient en train de dîner dans une salle isse, lorsqu'on vint les avertir qu'un homme de linc farouche et fort singulière demandait à leur arler.
C'était Paul Escape, le contrebandier d'Olette,
i était à leur poursuite depuis trois semaines.
les avait manques d'un jour à Sarragosse et de uelques heures à peine à Guadalajara.
Le message qu'il apportait de la part de donya rrracia bouleversa François de Llar. L'allusion à W. de Parlan, le rapprochement de son nom et :e celui d'Inès causèrent au jeune homme une mpression pénible. Il s'épouvantait à la pensée ue sa tante, avec sa témérité coulumière, avait eut-étre déjà fait annoncer son arrivée à l'am- •assadeur de France, — ce .M. de Villars, dont es espions, s'il fallait en croire le Duc, infesaient le pays !... Immédiatement, il écrivit à onya Gracia, la suppliant de renoncer à cette dée dangereuse et surtout de se défier du Lieuenant de Roi, comme de tous les am.is de l'Amassad(^ur. Mais ce qui l'affolait plus que tout le este, c'était la confirmation d'une attaque immiente des Français sur la frontière de Catalogne. lU plus vite, il fallait que la Cour en fût infornée et, tout d'abord, courir annoncer cette nouelle h don Santiago!...
Ni lui ni Emmanuel ne dormirent ce soir-là.
l^n pou après minuit, quand Paul Escape fut reparti avec un nouveau message, ils firent seller leurs chevaux, sous prétexte de voyager à la fraîcheur, et ils se lancèrent sur la route d^ Madrid.
L'auhe se levait lorsqu'ils reconnurent, à son" extrême désolation, la campagne célèbre qui environne la capitale.
Ils étaient dans un désert triste et pâle, une' immense plaine caillouteuse aux tons uniformément fauves et aux larges ondulations de hoiil-' marine. Au loin, se dessinaient fail)lement sur I ciel gris les crêtes de la Sierra de Tolède ; et, plus près du regard, une falaise crayeuse et t^-' gulière comme une muraille développait sa lign violàtre. Pas un arbre. Pas un village à perte def vue. Seulement, çà et là, quelques feux de char-' bonniers à la maigre fumée, des gourbis misé-' râbles qui se confondaient avec la couleur de la' terre. Cette stérilité, ces grandes lignes horizontales fuyant à Tinfini donnaient au paysage une mélancolie et une majesté sans pareilles. '
Puis, peu à peu, ou vit émerger, au sommet de' sa roche aiguë, l'Ermitage des Anges, seul debout dans cette solitude illimitée, comme un obélisque perdu dans les sables, — et, tout au fond, vers le couchant, le clocher trapu de Leganès, dressé là, comme une autre roche, pour défier le soleil et le vent de la steppe. Des taches d'ombre lilas s'allongeaient, avec la lumière naissante, sur la vaste étendue sablonneuse... Filt, à l'improviste, derrière un épaulement de terrain, Madrid surgit tout d'un coup, toute blanche et mauve, sur son plateau élevé comme une forteresse naturelle, avec ses coupoles aux écailles d'argile vernissée, les dômes bleus de ses églises, ses tours aux
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:ranges flèches effilées. Dans ce désert, c'était apparition d'une ville de mirage.
François, qui la contemplait pour la premirre ds, cherchait des yeux la masse encore invisible e TAlcazar, ce terrible Palais oii allait se déjider son sort. A la pensée qu'il pénétrerait tout l'heure dans ce lieu si difficilement accessible, an cœur se gonflait d'un orgueil et d'un espoir lus forts que toutes ses craintes et tous ses mauais pressentiments.
Selon les conseils de don Santiago, les voya-
euTs, afin d'être moins remarqués, évitèrent
'entrer en ville par la Porte d'Alcala. Apres
voir contourné le Hetiro et erré quelques temps
ux alentours de Notre-Dame d'Atocha, ils s'en-
.agèrent dans une rue sordide qui s'appelait la
ue des Ambassadeurs. Il faisait, en ce moment,
tne fraîcheur presque glacée. Les hirondelles,
lécrivant de grands cercles, se cognaient contre
es barreaux des miradors. L'Angélus tintait aux
campaniles de toutes les églises, et la poussière
soulevée par le piétinement nocture retombait
lans un ciel très pur, dans un air d'une légèreté
nerveilleuse...
Ah î pour ces jeunes ambitieux, que la vie était belle, ce matin-là î
iMk L INFANTE