LA PAVA.NE DE MONSIEUR LE BRET
Ce matin de septembre où François de Llar faisait son entrée à Madrid, il y avait, à Villefranche, un grand attroupement, devant le cabaret de Goguelu, autour d'un superbe cheval, plus superbement harnaché, que tenait par la bride un paysan en veston de velours, la baratine catalane sur Toreille. C'était un étalon andalou au poil bai, à la croupe moirée et lustrée comme une robe de satin, et qui balançait, avec sa longue queue ilottante, une housse de soie écarlate toute brochée d'or, à la mode arabe. Des chaperons de mémo travail pendaient à ses oreilles et à son encolure.
I^a mine rayonnante, le capitaine Robin, à (jui le paysan venait d'amener ce cheval, tournait autour de la bêle, lui llattait le poitrail, faisait remarcjuer les broderies de la housse à ses amis, MM. de Riverolles et de Belesbat. Il y avait là aussi le capitaine de Chattonville, comme toujours sanglé jusqu'à mi-cuisses dans ses bottes
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amcuses, et, au premier rang des curieux, Brinlamour qui, en sa qualité de Parisien, divertisait le public par ses drôleries.
— Ail ! pour un cadeau, c'est un cadeau I disait lobin, de plus en plus radieux.
Chattonville plaisanta, non sans une pointe ramertunie :
— Encore une femme de qualité qui te veut bien !
— Non, dit Robin, en éclatant de rire, c'est .111 colonel espagnol I
Et il s'empressa de conter l'histoire. Le mois
lavant, après la prise de Fort-les-Bains, il avait
chargé d'escorter le gouverneur du fort qui
s'était rendu qu'à la condition d'être conduit
111 et sauf jusqu'aux avant-postes espagnols. vChemin faisant, cet officier admira beaucoup :1e bel habit à la française que Robin portait ce jour-là. Sur quoi, Robin s'empressa de déiclarer qu'il allait en commander un tout pareil {à son tailleur de Paris et qu'il se ferait un honneur de l'oiïrir au colonel. Bien que celui-ci s'en (défendît, trois semaines après, Robin tenait parole. Mais l'Espagnol, ne voulant pas se laisser : vaincre en munificence par un Fram^ais, venait ide lui envoyer ce magnifique cheval qui valait dix fois son cadeau...
— Il n'y a qu'à toi, lit Chattonville, que ces choses-là arrivent !... Et tu prétendras encore que tu n'es pas un homme heureux!...
Là-dessus, Brindamour, le ne/ au vent, un sourire malin sous sa fuie moustache, se mit à sifller l'air de Ma blonde, la chanson des mousquetaires du Roi, qui, alors dans toute sa nouveauté, faisait fureur. Des soldats, derrière lui, fredonnèrent le premier couplet :
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Dans les jardins d' mon père
Les lauriers sont fleuris.
Tous les oiseaux du monde I
ViennH v faire leurs nids... I|
Et ce fut sur cette cadence j^aillarde et belliqueuse que le beau cheval andalou, comme une ' conquête de guerre, fut mené à son écurie. Des * fenêtres du Cœur volant les officiers, l'air bien- . veillant et amusé, regardaient le cortège.
11 y avait certainement de la poudre dans l'air. Des deux côtés de la frontière, surtout du côté espagnol, les actes d'hostilité n'arrêtaient plus. Et l'on ne se bornait pas toujours à faire assaut de courtoisie, comme Robin avec le colonel amateur dliabits à la française. Il se produisait fréquemment des rencontres sanglantes, sans parler des incursions et des raz/ias que Tennemi entreprenait continuellement en territoire français.
C'est pourquoi le Lieutenant de Roi, commandant la place de Villefranche, était fort occupe depuis quelque temps. Il n'avait pas menti eu prétextant ces occupations pour interrompre sa cour auprès d'Inès et ses visites ù donya Gracia. 11 avait dii demander de nouveaux renforts à Perpinyan. Entre la Cerdagne et le Contient, lepatrouilles ne faisaient qu'aller et venir. Il fallaii pourvoir au logement, aux vivres, aux munition^ de ces troupes supplémentaires. Les vivres surtout étaient rares. Parlan ne savait plus à quels moyens recourir pour forcer l'avarice des paysans, qui cachaient leurs récoltes comme leurs écus.
Pendant ce temps, Villefranche, lieu de pas-
ige, était perpétuellement envahi et révoluonné par les garnisaires. Carlos de Llar, plus lie jamais, se signalait par son zèle à accueillir ; à héberger les officiers. La salle de réception Il Portalet ne désemplissait pas, et Gentil, le 3lit valet d'écurie, usait ses espadrilles à courir !S tavernes des environs, cherchant du vin et a tabac pour les hôtes de son maître.
Louis-Hector de Parlan constatait avec satisiction tant d'empressement et de bonne volonté, e son côté, donya Gracia ne se lassait point de ; harceler de ses politesses et de ses avances. Il 3 disait : u Gomment ces gens-là seraient-ils mes anemis?... Et môme si je leur demandais la lain de leur fille ou de leur nièce, puis-je dou- ;r qu'ils me l'accordent avec joie?... » Ce qu'il faignait davantage, c'était l'opinion du régilent. Car enfin la guerre avec l'Espagne n'était lus qu'une question de jours, et il fallait bien vouer que ces hobereaux catalans, malgré toutes îurs démonstrations françaises, s'étaient montés autrefois fervents « espagnols ». Le viguier oromine aurait beau jeu contre lui. Mais sur- Dut il appréhendait d'entrer en conflit avec le 'ère Gaudérique, qui soupçonnait sûrement ses itentions sur Inès et qui devait en avoir de contai re s.
La conclusion de tout cela fut qu'il devait esacer ses visites chez donya Gracia, du moins asqu'au moment où la situation se serait un peu claircie. D'ailleurs il avait, à l'égard d'Inès, une ointe de ressentiment qu'il n'osait guère s'aouer. L'autre soir, en paraissant exiger de lui in engagement immédiat, elle avait manifesté ne décision de caractère, qu'il eût voulue moins aarquce et qui l'inquiétait vaguement pour l'a-
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venir. Pour cette raison plus ou moins consciente, il ne reparut à la tertulia que la semaine d'après. Et puis sa passion fut la plus forte : il y revint tous les jours.
La première fois Inès lui témoigna beaucoup de froideur. Elle avait Tair piqué, ne lui adressa pas une seule parole et feignit de s'absorber dans son ouvrage. Mais elle était trop éprise pour soutenir longtemps ce rôle. Le lendemain, comme ils étaient seuls, elle dit à Parlau, sans autre préambule :
— Vous savez que don Esteban de Darnyus arrive ici dans quelques jours !
— Gela ne se peut ! prononça le Lieutenant de Roi, devenu subitement très pâle.
Donya Gracia parut à l'instant môme. L'entretien en resta là. Mais la jeune fille fut convaincue que M. de Parlan saurait bien empêcher ce fâ-i cheux de venir à Villel'ranche.
Or, le matin suivant, Tony Ribell apporta d'ille une cargaison de cadeaux envoyés par don Este- 1 ban, — cadeaux précurseurs de son arrivée. Cétait d'abord un lourd coffre en cuir de Russie avec des ferrures d'acier ouvragé, qui était rempli de toute espèce de lingerie, puis une boîte en j maroquin ombré relevée par des applications d'or et garnie, à l'intérieur, de satin rouge : elle contenait des bas de soie et des gants d'ambre, ( comme le coffret de vermeil précédemment offert et qu'Inès avait enfoui au fond d'une armoire^ depuis la déclaration de M. de Pnrlan.
Ravie, donya Gracia déballait toutes ces splendeurs sous les yeux atterrés de sa nièce. Un< colère grondait en celle-ci, tandis que sa tant» étalait avec complaisance ces présents utiles autant que somptueux : « Ah ! ce monsieur de Dar- j
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byiis ne s'était pas mis l'imagination à la torture pour la régaler ! Des bas, des gants, des chemises en toile de Flandres!... Un commis de boutique a'eût rien inventé de mieux ! »
Soudain, elle déclara, toute palpitante, à donya Gracia :
— Fais remporter cela par Tony, avec le coffret Je l'autre jour ! Je n'accepterai jamais rien de ion Esteban !
— Mais tu es folle ! . . . Ah ! çà ! tu ne vas pas ; défaire en deux minutes ce que nous avons mis des mois à préparer !
Tous les raisonnements et toutes les fureurs «le donya Gracia échouèrent contre son obstinadon. Il fallut recourir à l'autorité paternelle pour essayer de la contraindre.
\ Don Carlos, toujours très triste, dit à Inès, Hvec un accent si douloureux qu'elle eut envie lie lui demander pardon :
\ — Ma fille, il faut faire quelque chose pour les r:iens !... Si c'est là te sacrifier, songe que, moi lussi, j'accepte, en ce moment, un sacrifice, — ît le plus dur de toute ma vie !
I Encore une fois, de quoi s'agissait-il?... Autant •jue le respect, la peur d'attirer sur sa famille elle ne savait quelle catastrophe, ferma la bouche a Inès. Elle en était toute troublée, mais malgré *ette incertitude angoissante, elle s'affermissait ilans sa résolution de ne jamais épouser don ^steban. Le fier sentiment d'indépendance qui mime sa race se réveillait en cette petite Gataane. Elle entendait défendre les droits de son :œur. Elle était bien du même sang que ces 'udes montagnards qui disaient à leur roi, le our de son couronnement : « Si tu respectes nos Iroits, nous serons tes hommes. Si non, non! »
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~ Ainsi, par la faute des siens, la situation ambiguë et intolérable où elle se débattait, menaçait de se prolonger encore. Ils semblaient la précipiter dans les bras de M. de Parlan, et, en même temps, la retenir, pour l'enchaîner au fiancé qu'ils lui avaient choisi.
Celui-là, elle se préparait à le décourager pour toujours. Heureusement, il ne put pas venir à Villefranche, et cela sans que M. de Parlan y fût pour rien. Le sauf-conduit dut lui être retiré au dernier moment, en raison de la situation de plus en plus tendue entre l'Espagne et la France. Les autorités militaires jugeaient dangereux, en de i pareilles conjectures, de laisser circuler des personnages, en somme suspects, entre le Confient . et la Plaine. |
Cette gravité des circonstances, on en eut la ^ preuve immédiate par la visite inopinée de M. Le I Bret, le lieutenant général des armées du Roi, qui commandait toutes les forces françaises sur la frontière de Catalogne. Il s'arrêta longuement à Villefranche, clé du Confient et de la Cerdagne. Il en inspecta avec minutie les travaux de défense, en compagnie de Parlan, dont il aimait d'ailleurs ' la société et qui était, depuis longtemps, dans ses ^ bonnes grâces.
Au môme titre que l'élégant Robin, le lieutenant général Le Bret pouvait passer pour un enfant gâté de la fortune. Originaire des environs de Pontoisc, où son père tenait boutique, il était parti de rien et avait réussi à monter en grade, en rendant service à ses chefs dans des alfairo d'honneur. D'ailleurs, c'était un vrai soldat, plein de bravoure et de décision sur le champ de bataille. Mais une vanité démesurée gonflait ce roturier tout entêté de noblesse. Le plus sûr moyen
He lui plaire était de l'appeler, comme par mé- ^arde, « Monsieur de Bret ». Ce vaniteux aimait paturellement le faste et l'ostentation. Il avait toujours une livrée magnifique et sa table était rservie aussi délicatement que pas une de Tarmée. I La vanité de M. Le Bret, si débordante qu'elle 'fût, ne blessait point. Cet homme tout plein de lui-même cherchait à plaire. 11 se montra d'autant plus aimable, lors de sa visite à Villefranche, i[uen ce temps-là il était fort amoureux. Au .cours de ses battues à travers la campagne rous- .sillonnaise, il s'était épris d'une noble veuve du pays, la comtesse de Béarn, dame de Sorrède. Un Le Bret, fils de boutiquier, ne pouvait en effet courtiser qu'une comtesse. On en faisait des gorges chaudes dans les assemblées d'officiers et tout Perpinyan en jasait. On racontait que, dans sa passion pour la dame de Sorrède, Le Bret n'avait pas hésité à satisfaire un caprice .extravagant, ou une vieille rancune de la belle. ; Sur son ordre, des dragons descendirent de leur campanile les cloches d'une chapellénie des environs et le généralissime en avait fait hommage à l'église de Sorrède. Sur quoi, les paysans prétendaient que les cloches de Sorrède ne cessaient, en tintant, de crier : « Au voleur! au voleur! au voleur!... »
Ce galant officier inspecta donc les fortifications de Villefranche. Kntre autres ouvrages qui pouvaient servir à la défense de la place, Parlan lui fit visiter une grotte célèbre dans toute la région, qu'on appelait la Cova bastera.
On y accédait par une ouverture basse dissimulée dans le fossé des remparts et que fermait une porte massive toute bardée de verrous et de serrures. Précédés et suivis par des soldats qui
portaient des torches, les visiteurs pénétrèrent dans un long escalier montant pratiqué sous la roche Saint-Jacques, qui domine Villef'ranche (hi côté du Sud. De temps en temps, il fallait s'arrêter sur les marches étroites pour ouvrir de nouvelles portes avec des clés pesantes comme des haches d'abordage. Un palier se creusait derrière la porte. Puis de nouvelles marches, aussi roides qu'une échelle, se dressaient dans les ténèbres, et l'ascension semblait devoir être interminable.
Enfin les deux chefs parvinrent au sommet de . la montée, traversèrent une sorte de vestibule, puis un couloir et ils se trouvèrent dans une vaste salle en rotonde, à la voûte formée de stalactites, aux parois tapissées de cristaux et d'efilorescences calcaires, qui scintillaient et qui resplendissaient aux lueurs vacillantes des torches. I^es pendentifs des voûtes semblaient des lustres géants avec leurs collerettes irisées et leurs pendeloques prismatiques. Dans les parois rugueuses, des nicbcs naturelles se creusaient comme des étagères ou des buffets de })arade; des blocs bizarres se bombaient en consoles, avec des pieds contournés et des tablettes de marbre, qui paraissaient attendre des candélabres et des girandoles de bougies.
M. Le iiret, tout ébahi, s'était arrêté au milieu de la grotte :
— Le beau salon! s'exclama-t-il, (Mi frappant du pied le sol uni et moelleux comme un par- (juet!
Mais le lieutenant, déjà engagé dans un autre couloir, l'entraînait vers une espèce de plateforme qui touchait au Hanc de la montagne. Les murailles de celte plale-forme étaient per-
îes d'ouvertures pareilles à des meurlrières, où l'on découvrait les deux vallées qui abolissent à Villefranche. M. Le Bret, très frappé ir la disposition des lieux, se rendit aussitôt à avis de Parlan qui voulait faire installer à cet adroit une batterie, de façon à pouvoir balayer vec le canon les principales avenues de la place. . . uis un couloir de plus en plus étroit les conduit dans une salle immense et chaotique, au sol égal, où Ton trébuchait à chaque pas. La gaferie, qui s'ouvrait au fond, devait déboucher, félon le lieutenant, dans la vallée de Sahorre. lais elle était coupée par des précipices et par es chutes d'eau qui empêchaient d'en dépasser ' seuil. On prétendait que des carriers du pays yant tenté d'aller plus loin, n'avaient jamais eparu...
: M. Le Bret n'écoutait pas l'histoire terrifiante iies carriers. Gomme travaillé par une idée lixe, 1 ramena le lieutenant dans la salle en rotonde, •t il ordonna aux soldats de secouer leurs torches. fout à coup, la grotte flamboya comme un paais de diamant.
— Mon cher, dit- il à Parlan, nous allons lonner ici un bal... un grand bal! La salle est )rête : il n'y manque que les bougies et les nolons.
Le lieutenant se mit h rire croyant à une )laisanlerie. Mais le fastueux M. Le Bret tenait i son idée. Un bal, donné h Villefranche, à deux )as de la frontière, à la veille d'une guerre, ce lerait une Hère réponse à ceux qui semaient la )anique dans le pays, une jolie façon, et bien rançaise, d'afiirmer son mépris du danger. Quelle jelle occasion aussi de jeter l'argent par les enétres et d'éblouir ces (Catalans économes!...
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Et puis surtout M. Le Bret songeait à son amie, la châtelaine de Sorrède : une pareille fête en son honneur, c'était un trait de galanterie dont on parlerait peut-être jusque dans la chambre i du Roi!
— Je ne balance plus! dit-il au lieutenant. Mon cher, nous ouvrirons le bal, vous et moi, chacun avec la dame de nos pensées.
Ce diable d'homme avait un tel entrain, uni tel air de ne douter de rien, qu'il rallia sansl peine à son projet les jeunes officiers de la garnison, réunis, le soir môme, au Portalet. MM. Robin, de Riverolles et de Belesbat s'en montrèrent I particulièrement enthousiastes : c'était tout dire, f Séance tenante, M. Le Bret chargea M. de Par-! lan d'inviter en son nom la fille du maître du ; logis, donya Inès de Llar, dont la réputation de! beauté était parvenue jusqu'à lui. Il n'ignorait; pas non plus les bruits qui circulaient sur les assiduités de Parlan auprès de la jeune fille.
Celui-ci fut enchanté de la tournure que pre naient les événements. Depuis qu'il s'était remis à fréquenter la maison de donya Gracia, sa passion pour Inès s'exaltait au point qu'il en oubliait toute prudence. Sans le vouloir, elle avait su piquer sa jalousie, en lui annonçant la venue prochaine do son fiancé. Mais, ce qui le réjouissait surtout, c'est que, désormais, il n'avait plus à redouter le qu'en-dira-t-on. Il pouvait sans crainte montrer son amour pour Inès, puisque M. Le Bret s'affichait avec la dame de Sorrède. Le lieutenant général n'éprouvait aucun scrupule à courtiser une Catalane...
Inès et sa tante parurent très flattées de l'invitation du général en chef. Donya Gracia surtout exultait à la pensée d'humilier les notables
de Villefranche, les Tord, les Reverter et les autres, qui n'étaient point invités. Et puis enfin, sa nièce ouvrant le bal avec la comtesse de Béarn, une des plus grandes dames de la contrée, — cette vision glorieuse la ravissait.
Elle n'avait pas encore reçu la réponse de François qui lui recommandait la défiance à l'égard de M. de Parlan. Ainsi nul soupçon, nulle arrière-pensée fâcheuse n'altérèrent sa joie. Elle put se livrer tout entière, avec Inès, à la fièvre des préparatifs pour ce bal extraordinaire, qui devait être un bal costumé. Pour cela, elle bouleversa toute sa garde-robe, qui était d'une richesse invraisemblable, ses aïeules, les femmes des opulents pareurs de la Grand'rue, l'ayant accrue, de siècle en siècle, avec un soin jaloux. Les robes, comme les bijoux, se transmettaient pieusement d'une génération à l'autre. Donya Gracia, dans ses armoires, en possédait une telle réserve et d'une telle variété, qu'elle n'avait qu'à y puiser, à mesure que la mode changeait, pour s'adapter au goût du jour.
Entre elle et sa nièce, il n'était plus question de don Esteban de Darnyus. La veille du bal, elles s'extasièrent à l'envi sur le cadeau envoyé à Inès par M. de Parlan. C'était un éventail de la Chine, et, dans une petite boîte de satin blanc, un œuf d'aventurine qui renfermait des pastilles d'ambre.
On déploya, de part et d'autre, une telle activité, qu'au bout de quinze jours tout était prêt. Cette fête merveilleuse, dont on parle encore à Villefranche, eut lieu le dernier dimanche de septembre. Elle commença par un banquet, servi au Quartier général, et qui dura très tard. En
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face de M. Le Bret, la comtesse de Béarn pré- || sidait, superbe beauté brune, au profil régulier, à qui une lourde parure de grenats et d'éme- ! raudes donnait un air d'impératrice byzantine. Elle était arrivée sur le coup de sept heures, I en grand tapage, dans un carrosse à six chevaux conduit par des postillons en habits do panne rouge et escorté par des valets qui portaient des ilambeaux. Derrière elle, en litière, en carrosse, ou en chaise, se pressait la foule des invités, venus pour la plupart de Perpinyan : femmes de conseillers à la Cour souveraine, gens de robe, « bourgeois honorés », et même quelques nobles du pays, qui, par courtisanerie, s'étaient rendus, comme à un ordre, à l'invitation du commandant français.
Vers minuit, ainsi qu'il se l'était promis, celui-ci ouvrit le bal avec la comtesse. M. de Parlan et Honya Inès de Llar devaient lui faire visà-vis. M. Le Bret avait décidé que la première danse serait une pavane, bien que la mode en fût un peu passée. Mais quoi? La pavane était la danse des souverains, iîien n'était trop beau pour la dame de Sorrède, et M. le Bret avait la manie des t^randeurs.
Dans la grolle en rotonde illuminée d'une multitude de bougies, décorée de guirlandes, de lauriers et d'orangers en caisse, parmi les nuiformes des officiers, les hermines et les robes écarlates de messieurs les magistrats, mêlés ;\ des travestissements de toute sorte, les deux couples costumés firent une entrée saisissante. M. Le Bret, légèrement ridicule, à cause dv. sa corpulence, s'était déguisé en Grand-Turc, avec le turban, le cimeterre et les culottes bouffantes. La comtesse, toute resphmdissanle de bijoux, de
azes et dV^^harpes pailletées, était en sultane. Jn murmure d'admiration la suivait au passage. ïais ce fut du ravissement quand Inès parut. Comme pour justifier son surnom, la jeune lie s'était vêtue à lespaernole. Elle portait le frand costume de Cour. Sur un garde-infant arondi en coupole se gonflait sa jupe de soie rose aie, rayée d'un rose plus vif et garnie d'une irge bordure en brocart d'argent, rayée elleaême de rose comme la jupe. Une basquine 'étoffe pareille, ajustée à un étroit corsage qui aontait jusqu'à la naissance du cou, étreignait le "uste frêle de la danseuse. Sa gorge disparaissait mis une chemisette striée de lils d'argent, qui ouvrait tout le haut du corsage, et dont les ûanchettes boursouflées ne laissaient passer que leux petites mains aux poignets cerclés d'or par les bracelets que nouait un ruban de velours cramoisi. Des lacs d'amour, partant de l'épaule gauche, faisaient le tour de sa taille. Dans ses )eaux cheveux blonds, crêpelés et bouffant en ouffes épaisses, partagés à droite par une raie, die étalait une grande plume incarnadine dont [e bout touchait la chemisette de gaze. Des rutans de soie aurore lleurissaient ses boucles l'oreille, et elle n'avait d'autres pierreries qu'une '•toile de brillants épanouie, au milieu de son corsage, sur une cocarde de velours cramoisi, omme celui qui nouait ses poignets délicats.
Elle semblait ne pas tenir à toutes ces choses jpulentes et lourdes, qui l'environnaient monstrueusement. VA, comme perdue dans le ballonnement de sa jupe, avec sa taille frôle, son cou ii^racile, son fin visage à peine coloré, la soie lé- Liçère de sa chevelure, elle avait l'air d'une petite nymph(* timide, qui émerge du calice d'une rose.
A côté d'elle, Louis-Hector de Parlan, tout enl velours noir, comme un seigneur espagnol dui temps de Philippe II, faisait un contraste pittoresque et singulier. |
Mais Forchestre préludait. Les tambourins scan-j daient une mesure lente en deux temps, et, tandis i que les violons et les hautbois développaient unei mélodie d'un caractère grave, presque religieux, un chœur de voix entonnait la romance d'amour qui accompagnait habituellement la pavane.
Belle qui tiens ma vie Captive sous tes yeux, Qui m'as l'âme ravie D'un souris ^a^acieux Viens tôt me secourir, Ou me faudra mourir...
M. Le Bret se piquait de danser comme le Uoi, et la beauté imposante de la Dame de Sorrède se prêtait merveilleusement aux évolutions cérémonieuses, aux passe- pied, aux révérences et aux baisemains de cette chorégraphie princière. Mais Inès, sans le vouloir, presque honteuse d'être regardée, fut la vraie triomphatrice du bal. Tout en tournant autour d'elle et en exécutant ses changements de place, Louis-Hector la contemplait, si gracieuse sous ses pesants atours, entraînant, avec ses petits pieds, le garde-infant monumental comme une nuée d'aube empourprée el vaporeuse. Il la voyait à la Cour, i\ Saint-Germain, ù. Versailles, à Fontainebleau. Elle était digne d'un tel cadre...
Quand la pavane fut finie, l'orchestre attaqua immédiatement une gaillarde en trois temps, d'un rythme vif et allègre, comme pour secouer
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^assistance après les figures un peu traînantes monotones de la « grand'danse ».
A la faveur de cette agitation, Inès et son cavaier, se dérobant aux ovations et aux applaudisements, réussirent à s'échapper de la grotte en otonde. Après avoir traversé les couloirs presque rop étroits pour le garde-infant, et la plateorme aux meurtrières, par où soufflait le vent rais de la nuit, ils gagnèrent Tautre grotte, dont a partie antérieure seulement avait été aménagée en buffet. Par delà la zone illuminée, dans me pénombre fantastique, ils se dirigèrent vers e fond de Ténorme cavité rocheuse. Le sol mou, îrevassé, était couvert d'une écume blanchâtre, lareille à de la neige fondante. Il y avait des lescentes brusques et glissantes, de sorte que la eune hlle, embarrassée par ses atours, eut beaucoup de peine à atteindre une sorte de banc naturel, un affleurement de calcaire, où ils s'assirent, l'un à côté de l'autre. Tout près d'eux, creusée dans la paroi de la grotte, il y avait une petite auge, où, sur une couche de gravier, filtrait l'eau d'une source glacée.
Inès était très calme, comme le soir, où, pour la première fois, ils se rencontrèrent chez donya Gracia. C'était, en elle, un débordement de bonheur, une sécurité, une certitude absolues. Quant à Louis de Parlan, il venait d'éprouver, pendant la pavane, un tel enivrement de cœur, un tel éblouissement d'imagination qu'il lui paraissait impossible de rien rêver au delà. Sous le coup de cet émoi, ses résolutions se précipitaient. Après un silence très doux, qui se prolongeait entre eux, comme un chant sans paroles, il dit à la jeune fille :
— Mademoiselle, je vous avais demandé le
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secret pour notre amour. Je craignais qu'un gentilhomme français ne put aimer, sans encourir' le blâme, une personne de votre sang et de votr^ pays. Cette belle fête me prouve le contraire. J n'ai plus besoin de contraindre mes sentiments Mon cœur est à vous. Je crois être sûr du vôtrç. r Mais êtes- vous libre de donner votre main?... •
— Je le suis! dit Inès... ou du moins je le" veux! Oui, je le serai, je vous le jure!
A l'idée d'une lutte probable contre le refus ' des siens, un nuage subit avait obscurci les perspectives radieuses qui la fascinaient. Mal à ' l'aise, elle se leva brusquement. Elle sentait le besoin de revoir les lumières du bal, d'entendre la rumeur étourdissante de la foule et des violons, i Maintenant, dans la pénombre de cette caverne, 1 elle avait conscience de toutes les noirceurs, de ( toutes les vagues choses écrasantes qui étaient suspendues au-dessus de sa tète. Inquiète, elle regardait vers les ténèbres des voûtes. Lorsqu'ils ' passèrent devant le couloir, qui aboutissait on ne savait où et d'où les carriers n'étaient jamais revenus, elle frissonna, en percevant un grand bruit de chute d'eau et comme un grondement d'orage lointain... i
Ressaisis par la presse des danseurs, ils s'ar réfèrent devant les tables servies du butlet. Mai.ils étaient trop avides de s'isoler pour s'y attarder bien longtemps. Ils revinrent à la plate-forme qui s'ouvrait comme un balcon, au liane de la montagne. Ils s'assirent devant les déchirures de la paroi rocheuse, — et ils restèrent là, jusqu'au moment où l'aube commença à dessiner les contours des deux vallées que l'on domine du haul (kî ce belvédère.
La lumière montait. Devant eux, droite comme
jne muraille, bosselée et ciselée comme une îièce d'orfèvrerie, une immense roche d'or se iécoupait sur le profond saphir du ciel matinal. Puis, peu à peu, elle changea de couleur et d'ap- 3arence : ce fut une draperie de brocart comme îelles qu'on suspend aux murs des maisons pour e passage du Corpus. Les deux amants, attirés >ar la splendeur étrange du spectacle, s'étaient ivancés jusqu'au bord de la plate-forme, devant es fissures du rocher. Soudain, Inès, avec un air d'extase, étreignit le bras de son compagnon, et ^lle murmura :
, — Pour toujours!
I — Pour toujours! répondit-il à voix haute. i Le Lieutenant de Roi, l'homme sage et circonspect, était devenu comme cette enfant. Ce serment d'éternité où elle l'engageait lui semblait, 11 cette minute, chose facile et délicieuse... -Mais un tumulte se fit à l'entrée de la galerie qui mène à la rotonde. C'étaient MM. de Riverolles et de Belesbat qui, de la part de M. Le Bret, venaient chercher Inès et son cavalier pour la :pavane finale.
Louis-Hector de Parlan prit la main de la jeune fille, qu'il éleva très haut. Elle se redressa dans tout le faste du garde-infant, svelte et rieuse sous sa basquine rose tramée d'argent, avec des reflets d'aurore sur son front bombé et sa chevelure blonde, et, comme deux souverains, ils rentrèrent dans le bal...