INFANTICIDE PAR IMMERSION DANS LES FOSSES D AISANCES
couleur normale ou du moins ils la reprennent très vite si on les plonge dans l’eau.
Lorsque le corps a été dépecé, il en est autremenf. Dans les environs de Chartres (1), on avait trouvé dans la fosse d’aisances d’une sage-femme une quantité considérable de petits ossements. M. Mégnin et mui fûmes commis. La sage-femme prétendait que ces os provenaient d’animaux familiers; il y avait en edet, une quantité d’os de lapin, de chat, de lièvre, etc. ; mais il y avait aussi des os d’enfants nouveau-nés, car nous avons pu reconstituer quatre squelettes presque entiers. Ces os avaient une couleur noire fécaloïde.
Tardieu a pu trouver, chez des nouveau-nés qui avaient séjourné dix mois dans une fosse, les suffusions sanguines sous-pleurales et sous-péricardiques qui portent le nom di ecchymoses de Tardieu.
Messieurs, les mœurs ont changé ; du temps de Tardieu, on ne connaissait guère que les fosses fixes : aujourd’hui nous avons en outre à Paris et dans les grandes villes, les fosses mobiles; à Paris, ce système est appliqué à 20 ou 30000 tuyaux de chute; dans un grand nombre d’autres immeubles les cabinets d’aisances sont en communication directe avec l’égout.
Il ne peut plus être question, avec les fosses mobiles, de fœtus qui séjournent longtemps dans la fosse. Les fosses mobiles doivent être vidées tous les huit jours ; en admetlant même que les prescriptions administratives ne soient pas rigoureusement observées, il est impossible qu’un cadavre reste même un mois ou deux dans une tinette. Il y a de ce fait une grande facilité au point de vue de la recherche delà culpabilité. Chaque fosse a en effet son numéro, répété sur le récipient mobile qui reçoit les matières. Ce récipient est emporté au dépotoir ; lorsque le vidangeur chargé de le vider s’aperçoit qu’il contient un cadavre d’enfant, il prend le numéro du récipient; ce numéro, identique à celui du tuyau
(I) Obs. 74.
QUESTIOxNS MÉDICO-LÉGALES.
<ie chule, permet de trouver immédiatement la maison où l’infanticide doit avoir été commis.
Ces affaires d’infanticide ont une certaine piiMicité ; les journaux en parlent, en racontent les détails ; ils ont ainsi fait connaître la façon, bien simple, dont la justice a retrouvé les mères coupables. Qu’est-il arrivé? Un certain nombre de filles, ainsi prévenues, ont jeté leur enfant dans les cabinets d’une autre maison pendant le cours d’une visite faite à une voisine.
Voici ce que j’avais à vous dire au sujet de l’expertise portant sur l’enfant : la partie essentielle et caractéristique en est l’étude de la manière dont se fait la putréfaction du corps de cet enfant.
Mais ce n’est pas tout : il est indispensable que vous vous rendiez compte vous-même de la façon dont les cabinets sont installés. Je vous ai dit, en étudiant devant vous la pendaison, la strangulation, etc., de ne pas vous charger de la description de la chambre où l’on aura trouvé un individu pendu : je vous ai dit que, en général, tous les objets qui garnissaient cette chambre avaient été changés de place, avant votre arrivée.
Il n’en est pas de même ici, car c’est de l’examen des cabinets d’aisances, des conditions de leur établissement, que vous pourrez déduire des conclusions ou conformes ou opposées aux allégations de la mère.
Il est rare qu’à Paris et dans les grandes villes il y ait encore des latrines à trous béants, il en existe cependant dans les faubourgs ; dans les petites villes et à la campagne, vous ne trouverez guère que celles-là.
Lorsque les cabinets sont constitués par une planche dans laquelle sont pratiqués un ou plusieurs trous, en général fort larges, l’enfant est jeté ou tombe comme dans une rivière. Il n’y a pas de lésions propres au passage du corps à travers des conduites plus ou moins larges.
A Paris et dans les grandes villes, le siège est le plus souvent muni d’une cuvette conique, dont l’oritice est fermé par
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une soupape ; quelquefois la soupape manque; cet oriûce a presque toujours les mêmes dimensions, à Paris et en province, 10 ù, 12 centimètres de diamètre. Rappelez-vous ce cliilîre de 1 1 centimètres, moyenne de cette dimension ; c’est le chiffre même du diamètre occipito-frontal de la tète des nouveau-nés. Ce diamètre n’étant pas le plus grand de la tète, il en résulte que celle-ci, si l’enfant est normalement développé, ne pourra pas facilement passer par l’oriûce de la cuvette.
A la suite de la cuvette, se trouve le tuyau de chute, formé en général par des poteries assez larges pour que le corps de l’enfant puisse descendre. Mais la plupart du temps le tuyau de chute ne conduit pas directement et verticalement à la fosse ; à une distance plus ou moins grande de la cuvette, il forme un coude pour s’amorcer dans un autre tuyau de chute venant de l’étage supérieur ; aussi lorsqu’un enfant est projeté dans le tuyau de chute il ne tombe pas perpendiculairement, il peut être arreté à l’un ou à l’autre des coudes; les matières s’accumulent derrière lui, le tuyau se bouche, les cabinets ne peuvent plus servir. On reconnaît l’obstacle, on est obligé de démolir les cabinets et le tuyau pour le retirer et on trouve un cadavre d’enfant.
Quelles sont les conséquences de ces faits sur l’enfant, au point de vue des lésions à rechercher?
Les poteries qui composent les tuyaux de chute ne sont pas lisses à l’intérieur, elles sont rugueuses. L’enfant présentera des excoriations longitudinales sur la face, le tronc, les bras, les cuisses ; leur direction est sensiblement parallèle. Si vous constatez ces excoriations, hâtez-vous de rechercher si elles ne sont pas doublées d’ecchymoses ou de suffusions sanguines, aQn de vous rendre compte si l’enfant a été projeté vivant ou mort.
Lorsqu’une femme veut faire passer, la tête la première, son enfant venu à terme, par Lorifice de la cuvette, elle éprouve une première et grosse difficulté : le plus grand diamètre de la tête a 12 centimètres et le diamètre de l’orifice n’en a que 11 ; les os du crâne sont souples, on peut, en P. Brouardel. — L'Infanticide. 7
OUliSTlONS MÉDlCO-LÉGALliS.
opérant une pesée avec les mains, faire passer la tète ; mais après la tête, U y a les épaules, qui ont une largeur de 14 à 15 centimètres, et auxquelles il s’agit de faire franchir l’oriûce de la cuvette.
Les conditions sont ici bien différentes de celles qui se produisent pendant l’accouchement. Durant le travail, au fur et h mesure que l’enfant progresse dans le col de l’utérus et le vagin, il se moule pour ainsi dire sur les parois du vagin l’élasticité même de ces parois le force à se ramasser sur lui-même, à s’effacer. Ici, rien de pareil ; et pour faire passer l’enfant par cet orifice trop étroit et qui ne peut être distendu, il faut exercer une certaine violence.
Je me rappelle que, dans une affaire où je fus commis avec M. Descoust, une femme avait prétendu que le poids seul de l’enfant avait suffi pour faire jouer la soupape (1).
- Nous avons fait mouler une tête exactement pareille à celle de cet enfant, nous n’avons pu la faire passer par la soupape; nous avons appuyé nos cannes sur cette soupape, nous avons pesé sur elle, elle ne s’est pas ouverte ; enfin nous avons placé sur la soupape une bouteille remplie de mercure et pesant exactement le double du poids de l’enfant : nous n’avons pas réussi à la faire mouvoir.
Lorsqu’une femme a essayé, sans y réussir, de faire passer son enfant par l’orifice de la cuvette, prise d’impatience, elle fait jouer la soupape, plusieurs fois, pour amener la chute du corps, et elle blesse l’enfant dont le cuir chevelu est le siège de plaies contuses ayant la forme arrondie des bords de la soupape. Les pariétaux sont brisés sur une ligne presque horizontale.
Enfin, ne réussissant pas encore par ce moyen, la malheureuse se décide à découper son enfant (2). C’est la plus mauvaise inspiration qu’elle puisse avoir ; car, alors même qu’il ne serait pas prouvé que l’enfant était vivant lorsqu’il a été dépecé, le jury et les magistrats sont impitoyables. Compulsez
(1) Obs. 38.
(2) Obs. 52, 54.
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les arrêts rendus dans les affaires d’infanticide où la mère a découpé son enfant : c’est presque toujours une condamnation à mort ou aux travaux forcés à perpétuité.
Question. — Uenfant a4-il été jeté vivant dans la fosse ?
Comment pouvons-nous déterminer si l’enfant a été jeté vivant dans les fosses d’aisances ou si on n’y a précipité qu’un cadavre ?
Je vous ai déjà parlé des érosions, des excoriations, des suffusions sanguines, je n’y reviendrai pas.
11 y a en outre des fractures du crâne qui ont toutes à peu près la même forme (1) : la tête a été comprimée, les pariétaux ont cédé, leurs contours ont été redressés, ils ont éclaté ; vous trouverez une nappe de sang coagulé dans le foyer de la fracture.
D’autres fractures sont dues aux mouvements de va-etvient de la soupape, d’autres enfin ont été faites par les instruments, ringards, lattes de bois, au moyen desquels on a cherché à désobstruer le tuyau de descente. Ces dernières fractures ne doivent pas être mises sur le compte de la mère ; elles ont été faites post mortem.
Si l’enfant est tombé vivant dans les fosses d’aisances, nous aurons à constater, dans l’expertise, un fait bien intéressant pour nous. Tardieu a déjà noté la présence de la matière fécale dans le pharynx, le larynx et l’estomac ; nous en avons trouvé dans les petites bronches, dans les poumons, dans l’oreille moyenne, dans l’estomac (2). Les efforts d’inspiration font pénétrer la matière jusqu’au fond des alvéoles pulmonaires. Pour vous en assurer, faites une coupe des poumons; prenez-en un morceau entre vos doigts et pressez-le doucement. Vous verrez saillir sur la coupe de petites chandelles de matière fécale ; prenez ces chandelles sur la pointe d’un scalpel, portez-les sous le champ du microscope : vous constaterez que cette matière
(1) Obs. 38, 30.
(2) Obs. 43.
QUKSTlOiNS MÉDICO-LÉGALES.
contient des détritus organiques, animaux et végétaux, qu’elle est identique, en un mot, à la matière fécale d’individus qui ont mangé. Il est impossible de la confondre avec du méconium ; en admettant même que l’accouchement ait été long, que l’enfant ait perdu du méconium dans l’utérus et qu’il y ait respiré, cet enfant aura fait pénétrer du méconium dans ses alvéoles pulmonaires, il n’aura pas pu y introduire de la matière fécale.
L’enfant a pu être jeté vivant dans une fosse et ne pas s’y noyer.
Yous savez comment sont construites les fosses d’aisances. Le règlement de police à Paris exige qu’elles soient maçonnées et fermées par un plafond percé d’une ouverture qui donne passage au tuyau de chute, d’une seconde ouverture pour le tuyau d’évent, enfin d’une troisième ouverture, plus large, fêrmée par une dalle scellée, qui sert à l’allège de la fosse. La fosse est remplie par une couche demi-liquide, audessus de laquelle émerge sous le tuyau de chute un cône formé par des matières pâteuses qui peuvent devenir assez résistantes. C’est à ce cône que les vidangeurs donnent le nom de chapeau.
Si l’enfant tombe sur le chapeau, la face en haut, sans que le nez et la bouche soient en contact avec la matière fécale, il peut vivre un certain temps dans la fosse. On a pu retirer vivants des enfants qui avaient séjourné pendant vingt-quatre heures sur ce lit immonde.
Mais si l’enfant tombe, de façon à avoir le nez et la bouche enfoncés dans le chapeau, il se noie fatalement et on trouve de la matière fécale jusque dans les alvéoles pulmonaires ; on en trouve aussi dans l’estomac.
De même que des enfants peuvent survivre un certain temps dans une fosse, ils peuvent vivre dans le tuyau de chute. Ce sont leurs vagissements qui révèlent leur présence. Une personne, voulant se servir des cabinets, est fort étonnée d’entendre des cris s’en échapper. Souvent ces cris sont attribués à un jeune chat, dont on aurait voulu se défaire.
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A propos de ces questions de survie, Tardieu a cité plusieurs exemples : on a retiré vivant d’une fosse un enfant qui y avait été jeté onze heures auparavant; un autre y a vécu un jour, mais il est mort une heure après avoir été retiré.
Bayard a observé un enfant quia vécu quatre jours dans une fosse ; il avait été jeté d’un cabinet situé au cinquième étage; il est mort d’une pneumonie double et il avait une fracture du crâne.
Même si l’enfant ne se noie pas dans la matière fécale, s’il reste couché sur le dos, la face élevée, au haut du chapeau, il respire dans tous les cas des gaz très délétères, tels que l’hydrogène sulfuré, le sulfhydrate d’ammoniaque, etc. ; ces gaz déterminent fatalement, au bout d’un certain temps, des accidents mortels.
Tardieu rapporte le cas d’un enfant trouvé mort, dans la cuvette même des latrines, sans qu’on ait pu lui en faire franchir l’orifice inférieur. Cette observation résume admirablement les circonstances au milieu desquelles se passent ordinairement les infanticides.
C’était dans un hôtel garni, de bas étage. Dans une salle commune, espèce de dortoir, dormaient cinq ou six maçons; dans la chambre à côté, une fille accouche ; elle vient jeter son enfant dans les cabinets ; mais pour sortir de sa chambre, elle est obligée de traverser le dortoir. Au bruit qu’elle fait, l’un des maçons s’éveille et entendant une plainte, s’imagine que cette fille porte dans son tablier un jeune chat.
Le lendemain, une personne allant au cabinet, lève le couvercle de la lunette et aperçoit, dans la cuvette, le corps d’un enfant nouveau-né ; des traces de sang, relevées sur les planchers, conduisirent au lit de la fille, qui fut arrêtée et ne put nier.
2® Question. — V enfant a-t-il pu tomber dans les latrines au moment de i accouchement ?
La femme allègue, et cela peut être vrai, qu’elle a confondu les douleurs de l’enfantement avec un besoin pressant
QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES
d’aller à la garde-robe (1). La confusion entre les deux sensations est possible ; une femme peut croire à un besoin de défécation, quand au contraire elle est prise des douleurs expulsives. Les accoucheurs connaissent le fait : Beaucoup d’entre eux ont entendu les femmes qu’ils ont assistées, leur dire : « Docteur, écartez-vous, je vais aller à la garde-robe », au moment où la tête de l’enfant se présente à la vulve. Nous savons d’autre part que l’expulsion de l’enfant s’accompagne fréquemment d’une émission de matières fécales.
On conçoit qu’une femme accroupie sur une lunette largement ouverte puisse accoucher et que l’enfant tombe dans la fosse. Mais si le cabinet est muni d’un siège h cuvette, si la femme est accroupie et si l’accouchement se fait, l’enfant reste dans la cuvette; la femme dit d’ordinaire qu’elle était assise, mais il est impossible à une femme de rester assise au moment de l’accouchement; la direction du vagin n’est pas verticale^ mais coudée, de façon que son axe s’incurve de haut en bas et d’arrière en avant en forme de crosse de pistolet. Pour que l’enfant puisse sortir, la mère est obligée de s’accroupir ou de s’étendre. Si elle est à demi étendue, l’enfant ne tombera pas au fond de la cuvette, mais viendra heurter le bord du siège; si elle est complètement étendue, il tombera, en dehors du siège, sur le carreau ou sur le parquet du cabinet.
Il est nécessaire que vous vous assuriez, avec le plus grand soin, si l’accouchement est possible, dans les conditions où la femme prétend qu’il s’est fait ; il faut que vous interrogiez cette femme vous-même, minutieusement, sur la façon dont les choses se sont passées.
Il est possible que la femme accouche tout d’un coup après deux ou trois douleurs, sans temps d’arrêt entre celles-ci. C’est possible, mais bien exceptionnel chez les primipares. Admettons que l’expulsion de l’enfant soit aussi rapide que possible; mais, après l’enfant, il y a le cordon et le placenta.
(I) Obs. 38.