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MORT DU NOUVEAU-NÉ PAR DÉFAUT DE SOINS

don, mais surtout après arrachement du cordon, les tuniques des vaisseaux se plissent et se replient et il se fait, derrière

Fig. 5. — Fragment de cordon ombilical coupé et dont la section nette atteste l’intervention active de la main armée d’un instrument tranchant.

elles, un caillot obturateur; le péril d’hémorrhagie est moins grand qu’après une section, mais il existe encore. Il est même aggravé si l’arrachement s’est fait au niveau de l’ombilic.

Fig. 6. — Fragment de cordon ombilical rompu et déchiré par un

brusque effort.

Il faut, dans la réponse que vous ferez à la question du juge, être très prudent et ne pas dire comme Danyau, auquel on demandait si l’hémorrhagie n’était pas la conséquence de la non-ligature du cordon : « Sans doute, même lorsque la ligature a été mal faite (1). »

Je vous engage à lier le cordon dans votre pratique, mais si on reproche à une fille de ne pas l’avoir lié, vous pouvez dire qu’elle a commis une négligence, mais qu’il n’est pas prouvé que la non-ligature du cordon entraîne une hémorrhagie ombilicale. L’expérience prouve qu’elle est rare dans ces conditions.

L’hémorrhagie par le cordon ombilical est ordinairement lente, elle dure longtemps ; elle est en général assez forte au début, puis diminue, s’arrête, reprend de nouveau, elle peut durer quelques heures. A l’autopsie, vous trouvez tous les viscères, le foie en particulier, anémiés, exsangues. Vous devez

(1) Tardieu, Étude médico-Léçfale sur Cinfantidde^ p. 333.

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chercher également sur le corps de l’enfant, sur les linges, dans le lit de la mère, les traces du sang répandu.

Il n’est pas question ici de l’hémorrhagie ombilicale survenant après la chute du cordon.

A côté de la mort par la non-ligature du cordon, il faut placer les infanticides par défaut de soins, c’est-à-dire par exposition au froid, par inanition, par exposition dans un lieu public.

L’exposition au froid n’est pas un procédé usité pour tuer un nouveau-né dont on veut cacher la naissance : la mort arrive trop lentement.

Mais ce procédé est employé quelquefois à la campagne, lorsqu’il s’agit de ne pas laisser vivre un enfant qui est une charge nouvelle. Dans le Morbihan, par exemple, lorsqu’une mère veut se débarrasser de son enfant, elle l’emmaillote et le suspend à un clou fixé dans le mur ; puis elle ouvre la porte et la fenêtre : l’enfant prend une bronchite, un catarrhe suffocant, une broncho-pneumonie ; il meurt. Le médecin légiste ne peut que constater les lésions pulmonaires : elles sont évidentes, mais elles ne suffisent pas à prouver la manœuvre criminelle, car des enfants entourés des soins les plus attentifs peuvent succomber avec ces mêmes lésions.

La mort par inanition n’est pas non plus un procédé d’infanticide, surtout en appliquant au mot nouveau-né l’interprétation de la Cour de cassation ; vous devez cependant en connaître les caractères, car se sont souvent des enfants de quelques jours qui meurent d’inanition. M. Bouchereau, alors qu’il était interne, a fait d’intéressantes recherches à ce sujet.

A ce moment, l’attention publique était attirée sur les inconvénients des voitures qui emmenaient à la campagne les enfants mis en nourrice.

Ces voitures étaient appelées du nom caractéristique de purgatoires : elles servaient en effet de lieu de passage entre la terre et le ciel. Certains villages recevaient ainsi un

'a ouklle époque remonte la mort du nouveau-né? 135

grand nombre de nourrissons, ils n’en rendaient jamais. Ces enfants mouraient d’inanition.

M. Boucliereau a constaté qu’un enfant qui pèse 3 kilogrammes, perd par jour 100 grammes de son poids, s’il n’est pas nourri. Lorsque son poids tombe à 2 100 grammes, c’està-dire quand il a perdu un tiers de sonpoiils initial, il meurt. Ces constatations concordent avec les expériences de Chossat.

L’enfant meurt en général en huit jours. Le médecin appelé à constater le décès ou à faire une enquête se trouve en présence d’un petit cadavre dont la tête est recroquevillée ; les os du crâne chevauchent les uns sur les autres, le cerveau est rétracté, les yeux sont enfoncés dans l’orbite, les côtes saillantes. Si l’autopsie est faite, on constate que les parois intestinales sont d’une minceur extrême, qu’elles ont l’épaisseur d’une toile d’araignée.

Mais le problème n’est pas habituellement aussi simple ; l’enfant n’est pas d’ordinaire privé brutalement de nourriture. En général, on donne à ces enfants une nourriture ou insuffisante ou mal composée. Le drame, au lieu de s’accomplir en huit jours, dure trois semaines. L’enfant n’a pas reçu les soins nécessaires, cela est évident, mais nous ne pouvons conclure qu’il y a eu crime.

A quelle époque remonte la mort du nouveau-né ?

— J’arrive,’ Messieurs, à la cinquième et dernière question posée par le juge d’instruction et visant les renseignements que peut fournir l’état du cadavre : A quelle époque remonte la mort ?

Les moyens dont nous disposons pour établir et formuler notre réponse varient suivant les conditions dans lesquelles le cadavre a été trouvé, à l’air libre, dans l’eau, après inhumation. Les facteurs qui agissent sur la décomposition sont très nombreux et leur puissance d’action est subordonnée à l’humidité, à la température, etc.

Le cadavre, que l’on soumet à notre examen, peut se présenter, surtout si l’infanticide a été longtemps dissimulé,

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SOUS deux aspects bien différents : il peut être en état de pulréfaclion ou en état de momification.

Vous savez, et je vous répète, que les adultes et les nouveau-nés ne se putréfient pas de la même manière.

La putréfaction, chez l’adulte, commence par l’intestin. Les microbes de l’intestin dissocient les parois épithéliales des glandes de l’intestin, pénètrent dans les vaisseaux, et grâce à la circulation posthume due à la tension des gaz développés par fermentation dans la cavité abdominale, se répandent dans tout le corps.

Chez les enfants qui n’ont ingéré ni lait, ni liquide, il n’y a pas de microbes dans l’intestin, il n’y a ni fermentation gazeuse, ni circulation posthume ; aussi un nouveau-né se putréûe-t-il de dehors en dedans, par l’action des microbes déposés à l’orifice des muqueuses du nez, de la bouche et sur la peau, à moins que sa projection avant sa mort dans le liquide des fosses d’aisances ou de l’égout n’ait fait pénétrer dans son estomac les microbes de putréfaction contenus dans ces milieux.

La peau se défend longtemps contre les agents extérieurs de décomposition ; lorsque la putréfaction a lieu à l’air libre, ces agents s’accumulent autour des orifices naturels, et ils finissent par envahir l’intérieur du cadavre.

Mais si le nouveau-né se putréfie dans la terre, dans un liquide, les conditions d’introduction de ces microbes sont très différentes.

Si la putréfaction a lieu à l’air, les caractères en sont modifiés par la température extérieure et l’humidité de l’atmosphère. En février 1879, j’ai été appelé avec M. Descoust, à déterminer l’âge d’un enfant trouvé dans la gouttière d’une maison neuve du quartier de Chaillot. Le cadavre était complètement gelé, et, après son transport à la Morgue, il resta encore quelques jours dans l’appareil frigorifique. Au moment où il en fut retiré, il était absolument frais, il était dans l’état d’un enfant mort depuis vingt-quatre ou trente-six heures au plus.

L’enquête a démontré que l’enfant avait passé six semaines dans la gouttière, il y avait été jeté par une gouvernante anglaise.

Nous avons pu répondre au juge d’instruction que cet enfant était mort depuis le moment où la gelée avait commencé et avait continué sans interruption; en 1879, le froid rigoureux a persisté deux mois environ.

Si, au lieu d’avoir été placé dans une gouttière pendant un hiver rigoureux, cet enfant y avait été placé en juin, par une température chaude et une atmosphère humide, il eût été déjà en putréfaction au bout de trente-six heures.

11 est donc impossible de dire quel sera l’aspect d’un cadavre huit ou dix jours après la mort; il faut par conséquent que, dans votre rapport, les limites de votre appréciation soient extrêmement larges ; il faut que vous vous souveniez que si l’état dans lequel se trouve le cadavre, en hiver, correspond à une naissance datant de six semaines, en été, il ne correspondrait plus qu’à une naissance remontant à cinq ou six jours ; il faut enfin tenir compte du lieu dans lequel le cadavre a été trouvé : dans le fumier, dans un égout, dans les fosses d’aisances. Vous indiquerez quelle influence la chaleur, l’humidité, les microbes introduits dans le cadavre, suivant les milieux dans lesquels il se trouvait, ont pu avoir sur la putréfaction.

Cette question de la détermination de l’époque de la mort, basée uniquement sur la marche de la putréfaction, est une des plus difficiles à résoudre parmi celles qu’on peut vous poser.

Nous pouvons utiliser des renseignements un peu plus précis quand le cadavre est morhi/îé; la question est plus avancée grâce aux travaux des entomologistes et des naturalistes.

Vous venez de voir à quelles erreurs est exposé l’expert quand la mort date d’un mois; elle est souvent insoluble quand la putréfaction est très avancée. On peut encore, parfois utilement, avoir recours à l’examen eniomulogique

QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES

tel que le pratique M. Mégnin. Nous reviendrons dans un instant sur cette méthode qui a des applications plus fré- ([Lienles quand le cadavre est momifié, mais nous citons dés maintenant quelques faits qui prouvent que nos successeurs seront probablement mieux armés que nous pour résoudre ce problème.

Yous savez ce que c’est que la momification. Le type en est la momie d’Égypte : Les Égyptiens, afin de préserver les corps de la putréfaction, les entouraient de bandelettes excessivement serrées, imbibées d’huiles aromatiques, parfumées et sans doute antiseptiques, les plaçaient dans une bière hermétiquement fermée et les emmuraient ensuite dans un espace absolument clos et à l’abri de l’air. Les cadavres se conservent ainsi indéfiniment ; lorsqu’on trouve ces momies, on peut en développer les bandelettes ; les corps sont intacts, au bout de cinquante siècles. Des grains de blé, recueillis dans les tombeaux égyptiens à côté des momies, ont été mis en terre, et ils ont germé. La conservation, dans ces espaces clos de toutes parts, est donc parfaite. « On donne aussi par extension le nom de momies aux corps des voyageurs engloutis sous les sables du désert, et que l’on retrouve ensuite desséchés par l’ardeur du soleil. Lemer}' donnait à ces momies la qualification de blanches^ parce que, dans le sable, elles ont conservé leur couleur, et il les distinguait ainsi des autres, qui par l’effet des drogues de leur embaumement sont devenues noires (I). » Dans les pays chauds, à file Maurice, par exemple, où l’on inhume dans les sables, les corps sont conservés indéfiniment.

Comment utiliser ces données dans la réponse que nous devons faire au juge d’instruction ?

La première tentative faite pour résoudre le problème par l’application des données de l’entomologie est due au D*" Bergerct (d’Arbois) (2). Le D‘‘ Bergeret fut chargé, en 1850,

(1) Legrand d’Aussy, Institut^ mémoires de V Académie des Sc. morales et poliliques^ t. II, p. 514.

(*2) Bergeret (d’Arbois), Infanticide, Momification naturelle du cadaure [Ann. d'In/g. publique et de méd. légale, 1855, t. IV, p. 4i'?).

de déterminer l’ôge d’un enfant nouveau-né, trouvé dans un endroit sec, à l’abri de l’humidité. Il avait constaté que cet enfant était réduit à l’état de momie, que son poids était inférieur à celui d’un enfant venu àterme ; il concluait cependant que c’était un enfant venu à terme, puisqu’il avait retrouvé le point d’ossification condylien. Le corps momifié était couvert de nymphes d’insectes dont les larves étaient sorties et de larves vivantes ressemblant à de petits vers blancs. L’examen minutieux des coques et des larves amena le D'' Bergeret à répondre au juge que la mort remontait à deux ans.

Le juge d’instruction, peu habitué à ces considérations et à ces déductions scientifiques spéciales, en référa à Paris et demanda que le parquet commît un expert. Tardieu fut désigné ; il ne jugea pas ses connaissances en entomologie suffisantes, aussi il s’adressa, pour s’éclairer, à Moquin-Tandon,. alors professeur d’histoire naturelle à la Faculté de médecine. Moquin-Tandon confirma les conclusions de Bergeret (d’Arbois).

Le Bergeret avait eu raison de penser que l’entomologie pouvait fournir de précieux renseignements à la médecine légale; malheureusement, il s’était trompé dans l’interprétation des faits, et je tiens à vous donner la critique à laquelle M. Mégnin a soumis cette observation, pour vous montrer combien sont dangereuses les applications scientifiques les plusjustifiées, quand elles sont faites par des personnes insuffisamment compétentes.

« Discussion critique du rapport de M. Bergeret par M. Mégnin (1). — Le rapport de M. Bergeret est très complet au point de vue médico-légal, dans ses réponses aux quatre premières questions, mais il laisse fort à désirer au point de vue de l’entomologie et de ses applications. Il est évident que l’auteur n’avait que des notions très générales sur les métamorphoses des insectes et nous

(1) Mégnin, La faune des cadavres^ p. 125.

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allons voir qu’il en a fait une mauvaise application à ce cas particulier. Ainsi il dit, dans sa réponse <x la 5° question :

« Ces métamorphoses exigent pour se compléter la révolution d’une année entière. La femelle pond ses œufs pendant l’été et ceux-ci, devenus larves, conservent cette forme pendant l’hiver pour se transformer en nymphes au printemps. » Autant de mots, autant d’erreurs : les œufs seuls peuvent passer l’hiver, et non les larves. Si le cycle évolutif des lépidoptères est, pour la généralité, d’une année, il est loin d’en •être ainsi pour les coléoptères des cadavres et surtout pour les diptères : celui des mouches carnassières n’est que de trois à six semaines.

« Nosétudes nous ontmontré que le rôle des travailleurs des deux premières escouades, c’est-à-dire des mouches carnassières, ne dépasse pas le premier et, au plus, pour les grands cadavres, le deuxième trimestre; ils sont remplacés par les travailleurs de la troisième escouade, aussitôt que se forment les acides gras, c’est-à-dire plus ou moins longtemps avant la fin du deuxième semestre; ces travailleurs sont : le Dermesies lardarius et i'Aglossa pinguinalis ; celle-ci est certainement l’auteur des « vers blancs de 7 à 8 millimètres de long, pleins de vie, qui se sont creusés des galeries dans les chairs dont elles se sont nourries, » dit M. Bergeret dans son rapport. « L’épaisseur des bras et des cuisses en présente en grand nombre. Les parties charnues de ces régions ne sont encore détruites qu’en partie. Il en reste encore sur plusieurs points une couche de plusieurs millimètres ■d’épaisseur, d’une consistance analogue à celle du savon, pouvant s’écraser sous le doigt, offrant de l’analogie avec ce qu’on a appelé : gras de cadavre.

" « Ces vers-chenilles observés en masse provenaient d’œufs pondus à la fin de l’automne précédent, ‘au moment même où se terminait l’évolution des mouches carnassières, évolution qui a même été interrompue pour deux sujets trouvés morts dans leur coque de nymphe, tués sans doute par l’arrivée de l’hiver.

A QUELLE ÉPOQUE REMONTE LA MORT UU NOUVEAU-NÉ? 14 f

« Avec ces documents, il n’était pas possible de faire remonter la mort de l’enfant à plus de dix mois à un an^ c’està-dire à l’été de 1849.

« L’erreur de M. Bergeret, qui fait remonter cette mort à l’année précédente, est due, nous le répétons, aux fausses notions qu’il avait sur la durée des métamorphoses des mouches carnassières. »

Cette tentative resta isolée; les médecins légistes ne suivirent pas la voie que le D'' Bergeret leur avait indiquée.

Mais le 15 janvier 1878, on nous apporta à la Morgue un petit cadavre d’enfant nouveau-né, venu à terme, momifié ; il ne pesait que 250 grammes, il semblait être en carton et quand on l’agitait, il sortait par les petits trous innombrables dont le cadavre était criblé, une poussière ou plutôt une poudre fine, dans laquelle nous reconnûmes des insectes, des acariens. Me rappelant lefaitdu D'’Bergeret, j’ai priéM. Ed. Perrier, professeur au Muséum, de m’aider dans mes recherches. M. Ed. Perrier me remit une note fort intéressante, mais il me donna, en même temps, le conseil de m’adressera M. Mégnin, qui avait fait une étude toute spéciale de cette partie spéciale de l’entomologie et qui seul pouvait me donner les renseignements que je désirais.

M. Mégnin a déterminé l’époque de la mort de cet enfant, en étudiant à quelle classe des travailleurs de la mort appartenaient les insectes qui vivaient dans le cadavre. Dans ce cas spécial, la justesse de ses observations n’a pu élre vérifiée, car la mère n’a jamais été retrouvée.

Depuis lors, une quinzaine de fois au moins, nous avons à la Morgue, mes collègues et moi, eu recours aux bons offices deM. Mégnin et misses connaissances à contribution.

Comme on n’a aucun renseignement, au début de l’instruction, sur les origines d’un enfant, trouvé momifié, dans une malle ou dans une armoire ; comme la réponse donnée par l’expert, peut faire incriminer une personne ou une autre, selon la date fixée par lui à la naissance du nouveauné, et diriger les poursuites de Injustice dans des sens diffé-

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rents ; comme d’aulre pari les résultats obtenus par M. Mégnin se sont toujours trouvés vérifiés par les aveux de faccLisée, je vous engage vivement Messieurs, à ne jamais négliger cette méthode d’expertise. Ne la faites pas vousmêmes, faites vous adjoindre un naturaliste, un entomologiste de premier ordre, tel que M. Mégnin; seul un spécialiste pourra mener l’enquête à bien.

Si le petit cadavre est enveloppé dans un linge, développez ce linge avec le plus grand soin, et envoyez-le avec tout ce qu’il contient, au naturaliste qui vous aura été adjoint. Même si M. Mégnin disparaissait aujourd’hui, ses travaux restent, les entomologistes ne pourraient plus les ignorer.

Je ne puis que résumer aussi brièvement que possible le travail de M. Mégnin (1), je vous engage h. le lire dans le texte même.

Un premier fait est bien mis en évidence par ses recherches, c’est que les insectes des cadavres, les travailleurs de la mort^ n’arrivent à table que successivement et toujours dans le même ordre; M. Mégnin a compté ainsi une douzaine de périodes depuis la mort jusqu’à la destruction complète (>u cadavre, dans chacune desquelles apparaît toujours le même groupe d’insectes. Cette succession se retrouve également dans les colonies des microbes qui concourent à la putréfaction (2).

Sans analyser les travaux de R edi et d’Orfila (3), nous arrivons de suite à ceux de M. Mégnin. Il fait l’iiistoire naturelle des mouches qui, dés que la mort est imminente, s’acharnent autour des orifices naturels, de celles qu’attire l’odeur cadavérique, puis il continue par celle des insectes •qui sont appelés par les émanations de la fermentation butyrique, puis par celle des insectes appelés par la fermenta- Jion caséeuse analogue à celle qui produit l’état du fromage

(1) P. Mégnin, La faune des cadavres {Enci/clopédie Léaulé^ 1894).

(2) P. Brouardel, La mort et la mort subite, p. G8.

(3) Orfila, Traité des exhumations juridiques, 1831.

dit avancé; enûn, il termine par la description des insectes et acariens qui se repaissent des derniers vestiges d’iiumidité cadavérique, et enûn par les rongeurs qui font disparaître les restes des tissus desséchés.

M. Mégnin étudie huit escouades de travailleurs successifs :

escouade. — Ce sont les mouches qui occupent seules le chantier jusqu’à la formation des acides gras. Les deux premières escouades sont exclusivement consiituées par des Diptères.

Les premières mouches qui paraissent sur le cadavre et même le mourant appartiennent aux genres Musca et Ciirtonevra et sont promptement suivies par d’autres mouches des genres Calliphora et Antomyia.

2^ escouade. — Aussitôt que l’odeur cadavérique d’un corps, mort à l’air libie, se fait sentir, arrive un nouveau groupe de travailleurs, composé de mouches d’un beau vert métallique brillant, d’une taille comprise entre celle de la mouche ordinaire et celle de la mouche à viande, et d’autres mouches plus grandes, d’un gris noirâtre, rayées et tachées, beaucoup moins jolies.

Les premières appartiennent au genre Lucilia, les secondes au genre Sarcophaga.

3® escouade. — Dans nos climats, pendant la putréfaction à l’air libre, il se forme des corps gras dont la fermentation acide, trois à six mois après la mort, provoque l’arrivée de travailleurs, connus pour être friands pour eux et pour leur progéniture de substances grasses qui ont subi la fermentation acide. Ce sont les Coléoptères du genre Dermestes et des Lépidoptères du genre Aglossa.

4® escouade. — Peu après le développement de la fermentation butyrique dans les matières grasses, s’en développe une autre dans les matières albuminoïdes, qui est une véritable fermentation caséique, car elle appelle les mêmes travailleurs que le fromage arrivé au point où se développe cette fermentation. Nous voulons parler de la mouche qui donne les vers du fromage, la Pyophila casei, et d’une mouche voisine, laPyophila petasiunis D..L et trois espèces du genre Corynètes.

0® escouade. — Aux fermentations butyrique et caséique succède une fermentation ammoniacale composite, sous l’intluence de laquelle se produit une liquéfaction noirâtre des matières animales qui n’ont pas été consommées parles travailleurs des précédentes escouades et dont les émanations appellent une cinquième

144 QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES

série de travailleurs appartenant aussi aux Diptères et aux GoléopLères.

Ces Diptères sont des mouches inTérieures, petites, rangées dans la sous-tribu des Acaliptéres, appai tenant aux genres Tyreophore^ Lonchée, Ophyra et Phora.

Les Goléoplères de celte 5® escouade appartiennent tous à la famille des Silphides et aux genres Necrophorus, Silpha, Hister et Saprinus .

6® escouade. — Les travailleurs de cette escouade achèvent d’absorber toutes les humeurs dont le cadavre reste encore imprégné et qui sont en quelque sorte les restes des précédentes. Le résultat de leur action est la dessiccation complète, ou la momification des parties organiques qui ont résisté aux diverses fermentations qui se sont succédé et dont l’ensemble constitue la putréfaction.

Tous les travailleurs de cette escouade sont des Acariens, fonctionnant à tous les âges et surtout à celui de femelle ovigere qui est l'àge d’absorption par excellence. L’action de ceidains Acat iens est telle que si les circonstances les font arriver sur un cadavre en même temps que les travailleurs des premières escouades, tout en laissant ceux-ci fonctionner dans les cavités splanchniques, ils pénétreront sous la peau, dans le tissu musculaiie, y pulluleront à l’infîni, tout en absorbant les humeurs liquides et le tissu propre de l’organe, en respectant le tissu conjonctif, et le cadavre sera réduit à l’état de momie sans passer par les fermentations butyrique, caséique, ammoniacale, et en conservant ses formes extérieures mieux qu'uns momie égyptienne ; ses téguments ayant la consistance et la sonorité du parchemin et la couleur brun orangé que les entomologistes nomment testacée. Nous trouvons ainsi les Acariens, famille des Gasamidés, et le genre Uropoda.

7® escouade. — Il ne reste plus du cadavre que les téguments, des membranes desséchées. A ce moment survient une escouade de travailleurs qui ronge ces tissus et fait disparaître les poils

et les cheveux.

Ge sont les mêmes que ceux qui rongent nos étoffes de laine, nos lapis, nos fourrures et nos collections d’histoire naturelle. Ge sont certains Goléoptères voisins des Dermestes et môme certaines espèces de Dermestes, les Attagènes et les Anthrènes, puis certains Microlépidoptères des genres Aglossa et Tineola.

8® et dernière escouade. — Gette escouade n’est composée que de deux espèces d'insectes qui viennent après tous les autres, consommer et faire disparaître tous les débris qu'ils ont laissés.

î/im appartient au genre Tcnebrio et à l’espèce Tenebrio obscurus la seconde espèce est du genre Pliniis.

Dans la description que je viens de lui emprunter, M. Mégnin ne s’est occupé que des cadavres exposés à l’air; il a fait la même étude sur des cadavres inhumés et rapporté un cas, dû au D*" Fallut, de Marseille, concernant un cadavre immergé.

Je dois seulement rappeler que là encore les saisons exercent sur l’apparition de ces dilïerents insectes une influence manifeste. Lorsqu’un cadavre est mis en bière, à un moment où ralmosphère est remplie de mouches, la bière sera remplie de larves de mouches. Si au contraire le corps est mis en bière à une époque où il n’y a pas de mouches, c’est-àdire en hiver, on n’en trouvera pas dans la bière.

Au point de vue des résultats obtenus par M. Mégnin, sur quinze expertises faites avec son concours par MM. Descoust, Socquet et moi, quatre fois la mère fut retrouvée; dans les quatre cas, ses aveux ont absolument confirmé les conclusions auxquelles M. Mégnin avait abouti.

depuis encore vous citer deux faits caractéristiques, quoiqu’ils n’appartiennent pas au sujet que je traite en ce moment devant vous :

Je fus commis par M. Atthalin pour examiner le cadavre d’un enfant de sept à huit ans, trouvé dans une caisse à savons; le corps était momiûé. On me demandait de spéciûer l’époque à laquelle remontait la mort ; je me fis adjoindre M. Mégnin. Celui-ci, après avoir étudié la succession des mouches et des larves dont on retrouvait les débris, a affirmé que cet enfant avait été mis dans la caisse à une époque où les mouches n’avaient pas encore commencé leur évolution, c’est-à-dire dans la dernière quinzaine de février, et que, depuis ce moment, il s’était passé deux hivers et un été. La mère, qui était inculpée, était atteinte de phtisie pulmonaire; se sentant mourir, elle avoua qu’elle avait mis l’enfant dans la boîte, le 23 février de l’année précédente.

Le second exemple, qui me fait sortir encore bien plus de mon sujet, est celui du crime de Villemomble. Vous vous P. Brouardel. — L’Infanticide. 10

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souvenez peut-être de cette atTaire, dont la victime était Élodie Menetrez.

En 1885, dans une maison, à Villemomble, vivait une famille de demi-aliénés; une jeune fille disparait au milieu de circonstances suspectes ; la justice supposa ipi’un crime avait été commis, et j’accompagnai M. Atthalin, alors juge d’instruction, à Villemomble. On découvrit, dans le jardin, sous un parterre, des ossements humains au milieu desquels se trouvaient quelques oignons de Liliacées.

Ces oignons ont eux aussi des acariens qui les dévorent, mais ce ne sont pas les nôtres ; j’ai prié M. Mégnin de rechercher h quel moment ces oignons, qui évidemment avaient été enterrés en même temps que les débris humains, avaient été placés dans la terre.

M. Mégnin, se basant sur les mœurs de ces acariens et sur la constatation des générations successives d’acariens observées, a déclaré que la jeune femme avait dû être enterrée au commencement du mois de mars de l’année 1883. En elTet, l’enquête a démontré que, dans les premiers jours de ce mois de mars, la jeune fille était allée chez son notaire signer un acte par lequel elle laissait sa fortune à ceux-là mêmes qui l’ont assassinée. On ne l’avait plus revue depuis ce moment.

Ces recherches entomologiques sont donc importantes au point de vue médico-légal. Chaque fois que, jusqu’à ce jour, elles ont été faites par M. Mégnin, leur résultat a été justifié, soit par les aveux de l’accusé, soit par les faits résultant de la cause elle-même.

II. — QUESTIONS MÉDICO-LÉGALES RELATIVES A l’ÉTAT DE LA MÈRE.

Il me reste à vous exposer, Messieurs, les questions relatives à l’état de la mère : Ces questions sont au nombre de quatre ;

1“ Cette femme est-elle accouchée? Si oui, à quelle époque?

2° Une femme peut-elle ignorer sa grossesse?

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