II. — Iiifaiiticicles par plaies
57. Infanticide par section de la gorge. — Examen du cadavre de l'enfant. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. le substitut de M. le procureur de la République près le tribuiia de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 31 mai 1884, ainsi conçue :
U Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle elle procès-verbal dressé le 31 mai par M. le commissaire de police de Puteaux, constatant l’envoi à la Morgue d'un enfant nouveau-né, trouvé dans un terrain vague, avenue Saint-Germain, 19.
U Commettons M. le D*’ Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. )>
Serment préalablement prêté, ai procédé à l’autopsie le 2 juin
Le cadavre est celui d’un enfant nouveau-né du sexe féminin, il est desséché, parcheminé, dans certaines régions la putréfaction est très avancée et les extrémités des pieds et des mains ont perdu leurs phalanges. Il est dans presque toutes ses parties envahi par une innombrable colonie de gros asticots qui ont dévoré une partie des viscères.
Pendant sa dessiccation, les membres de l’enfant ont été repliés et on ne pourrait, sans les rompre, mesurer la longueur totale du corps. Le cadavre pèse P^'',120.
La tête est affaissée. La peau se détache des os du crâne, qui sont rejetés dans la cavité crânienne. Le frontal gauche est fracturé par une ligne verticale qui s’étend de la suture pariétale au bord orbitaire. Le pariétal droit est fracturé par une ligne verticale qui traverse obliquement la bosse pariétale. Les autres os du crâne ont disparu. La dure-mère et le périoste sont colorés en rouge, mais il serait impossible de dire si cette coloration est due à une infiltration sanguine témoignant que les fractures ont été fuites pendant la vie.
Les orbites sont vides, leur cavité est remplie par des larves de mouches.
Sur la peau de la face, on ne distingue aucune lésion.
Cou. — La région moyenne du cou est ouverte par une section horizontale. Celle-ci part du bord externe du sterno-mastoïdien gauche par une ligne dont les bords nets résultent d’une plaie faite par un instrument tranchant. Le tissu cellulaire est coloré par une substance rouge.
L’examen microscopique des tissus ne permet pas d’y reconnaître des globules sanguins. S’il y en a eu, ils ont été détruits par la putréfaction. Les anneaux de la trachée sont séparés les uns des autres par la putréfaction, leur cavité et le tissu cellulaire qui l’entoure sont remplis par des asticots. A droite, la destruction des tissus due à cette colonie de vers est telle qu’il est impossible de reconnaître les limites de la plaie.
Les poumons sont couverts de bulles d’emphysème, ils sont blancs; plongés dans l’eau, ils nagent avec le cœur. Celui-ci est vide et sain. Les fragments de poumons pressés sous l’eau laissent sortir une grande quantité de fines bulles d’air qui forment des plaques à la surface du liquide. Écrasés fortement, triturés, ces fragments nagent encore.
La peau de la partie antérieure de l’abdomen est ouverte.
Les restes du cordon se détachent de la paroi.
Les viscères abdominaux sont sains. Le foie putréüé nage; les intestins, la rate, sont sains. Une certaine quantité de méconium .occupe les dernières parties du gros intestin.
Le maxillaire inférieur présente quatre alvéoles nettement cloisonnés. Les points d’ossification des deux condyles du fémur mesurent 3 à 4 millimètres.
Conclimons. — 1° Cet enfant était arrivé au terme normal de la grossesse ou à une époque très voisine de ce terme. La vie intrautérine a dépassé huit mois et demi.
2° La putréfaction est trop avancée pour que nous puissions aflirmer sans réserve que cet enfant a respiré.
3° Le cadavre porte sur la partie antérieure du cou une plaie faite par un instrument tranchant tel qu’un couteau. L’angle gauche de cette plaie est net et n’est pas altéré par la putréfaction.
Bien que le tissu cellulaire qui double cette plaie soit coloré par une matière rouge, on ne saurait, dans l’état de putréfaction du cadavre, affirmer que la plaie a été faite pendant la vie.
2° Examen de la mère. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Habert, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 10 juin 188t, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre la femme L..., née D... (Maria), vingt-un ans, inculpée d’infanticide, en ce moment soignée à l’hôpital Beaujon,
U Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment la sus-nommée.
INFANTICIDES PAR PLAIES
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. le D’’ P. Broiiardel, lequel après avoir reconnu l’élat où se trouve la susnommée fera toutes les constatations pouvant intéresser l’instruction. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à l’examen de cette femme les 12 juin et 4 juillet 1884.
La femme L... (Maria), âgée de vingt et un ans et demi, est couchée au lit 31 de la salle Sainte-Claire, à l’hôpital Beaujon, où elle est entrée le 5 juin dernier.
Lors de noire première visite, le 12 juin, nous trouvons cette jeune femme très abattue, avec une fièvre intense et le regard un peu hébété. Elle répond assez péniblement aux différentes questions que nous lui adressons. Elle était alors atteinte d’une pelvi-péritonite très grave.
A notre seconde visite, le 4 juillet, nous constalons que l’état de santé de cette femme s’est beaucoup amélioré. La courbe de sa lempérature, qui a été prise matin et soir, nous permet de constater que cette femme a eu des foyers de pelvi-péritonite terminés par suppuration. La température a été très élevée pendant plusieurs jours, mais actuellement elle est redevenue normale ou à peu près, la malade mange et dort un peu. Son état intellectuel est assez borné, et quoique relativement bien portante, lors de notre seconde visite, elle comprend difficilement les questions très simples qu’on lui pose, elle semble manquer de mémoire et c’est avec beaucoup de difficulté qu’on obtient des réponses vagues et incomplètes. L’intelligence de cette femme est actuellement très abaissée.
Elle nous déclare être accouchée le 13 avril dernier; l’accouchement aurait été facile et rapide. Il aurait eu lieu plus tôt que ne le pensait la femme L... Depuis son accouchement jusqu’au jour de son entrée à l’hôpital, le 5 juin, elle aurait été malade chez elle et aurait eu presque de suite après l’accouchement des vomissements continuels.
Les aréoles des seins sont foncées et les tubercules de Montgomery sont très développés. Les seins sont assez volumineux, couverts de vergetures rougeâtres.
Sur la peau de l’abdomen, on constate la présence de quelques vergetures rougeâtres.
On n’aurait encore pu, sans risques de provoquer une inflammation des anciens foyers de pelvi-péritonite, procéder à l’examen des organes génitaux internes, même lors de notre seconde visite.
Conclusions. — i° La femme L..., née D... (Maria), présente les signes d’un accouchement antérieur sur la date précise duquel P. Brouardel. — L’Infauticide. 19
OBSEllVATlONS ET EXPEUTISliS MÉDICO-LÉGALES.
nous ne saurions nous prononcer al)Soliiment, mais la couleur des vergetures de la peau du veuLte eL des seins doit faire admellie qu’il ne remonte pas à plus de trois ou (juatre mois.
2° L’assertion de cette femme qui déclare être accouchée dans les premiers jours du mois d’avril doit donc être considérée comme li és pr obablement exacte.
3° Les pelvi-péritoniles pour lesquelles cette femme a été soignée à l’bôpital Beaujon, s’observent assez frérjuemment à la suite d’accouchement.
4° Cette femme affirme qu’elle est accouchée avant terme. Le moment où nous l’avons examinée et la maladie dont elle a souffert ne permettent pas de vérifier sur elle si cette assertion est exacte; mais l’enfant, trouvé avenue Suint-Germain, 19, dont nous avons fait l’autopsie, s’il n’était pas arrivé au terme normal, avait au moins huit mois et demi de vie intra-utérdne.