Dépeçage. Immersion des fragments dans une tinette
A. Examen du cadavre de l’enfant. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Ditte, substitut de M. le procureur de la R'^publique près le tiibunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 17 novembre 1886, ainsi conçue :
« Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 15 novembre 1886, par M. le commissaire de police du c|uarlier de la Muette, constatant l’envoi à la Morgue de débris humains appartenant à un enfant nouveau-né, trouvés dans une tinette, 16, rue Dufrénoy.
U Commettons M. le D'’ Brouardel, à l’effet de procéder à l’aulopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort, et de cons» iater tous indices de crime ou délit, n
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie.
Scellé. — « Un bocal renfermant dix débris humains appartenant à un enfant nouveau-né, paraissant venu à terme, et composés du placenta avec cordon ombilical; de deux parties du crâne, une partie à laquelle sont adhérents un œil, une oreille et la moitié de la face; le rein auquel est adhérent un morceau d’intestin; une épaule; un bras avec une main; un avant-bras avec l’aulre main; les deux fesses tranchées au-dessus des deux cuisses et auxquelles sont adhérentes les parties sexuelles permettant de constater que l’enfant est du sexe masculin; le cœur et le foie ; un morceau de jambe avec pied.
(( Le commissaire de police.
« Illisible. »
Dans un bocal d’une contenance d’un litre environ, dont les scellés sont intacts et portant une étiquette avec l’indication susmentionnée, nous trouvons, outre un placenta, treize fragments appartenant à un enfant nouveau-né.
Le placenta, auquel adhère le cordon ombilical, pèse 270 grammes, il mesure 15 centimètres de diamètre. Le cordon ombilical mesure 70 centimètres de longueur, et son extrémité libre présente une ligne de section parfaitement nette.
Les treize fragments humains ne sont pas dans un état de décomposition avancée; ils pèsent ensemble 770 grammes. Ces différents fragments ont été rapprochés, photographiés et décrits dans l’ordre des numéros qu’ils portent, (fig. 14).
La tête se compose de deux fragments.
N° 1. — Le fragment n° 1 est formé parles premières vertèbres cervicales, l’occipital et deux parties des pariétaux. Les sections, quoique irrégulières, paraissent assez nettes et les os du crâne sont recouverts d’un lambeau du cuir chevelu lequel porte de nombreux petits cheveux bruns.
JV° 2. — Le second fragment est très irrégulier ; il comprend la moitié antérieure de la face, l’œil droit, l’oreille gauche et les autres morceaux des os de la voûte du crâne ; ceux-ci sont également recouverts de petits cheveux bruns.
I/œil gauche et l’oreille droite, ainsi que le cerveau, font complètement défaut.
Les nombreuses lignes de section qui se trouvent sur ce fragment sont trop irrégulières pour qu’il soit possible d’essayer d’en donner une description exacte. Notons que les frontaux sont séparés des os de la face par une section qui passe au niveau des voûtes orbitaires. Les fragments d’os de la voûte du crâne ainsi
Fig. U. — Dépeçage. Débris d’eiifaiit nouveau-né trouvés rue Dufréuoy,
dans une tinette.
que l’oreille gauche, ne sont plus retenus aux os de la face que par un petit lambeau de peau situé sur le côté gauche de la face.
Le maxillaire inférieur a été seclionné très nettement, de chaque côté, au niveau de la branche montante. Cet os n’est réuni aux autres os de la face que par les parties charnues. On constate sur ce maxillaire la présence de huit alvéoles nettement cloisonnés.
JV® 3. — Ce fragment se compose de la moitié droite du thorax. Les côtes paraissent avoir été divisées à leur union avec les vertèbres. Comme les précédents, ce fragment a été irrégulièrement découpé.
iV® 4. — Le fragment n® 4 comprend la colonne vertébrale, à l’exception des premières vertèbres cervicales, les dernières côtes gauches et une portion de l’intestin grêle.
iV° O. — Le fragment n® 5 se compose de la cuisse droite et de l’os iliaque droit. Les condyles de l’extrémité inférieure du fémur ont disparu.
A la partie supérieure de la face interne de la cuisse, se trouvent les organes génitaux composés de la verge et des testicules, normalement conformés.
JV® 6. — Jambe et pied droits présentant une ligne de section profonde au niveau des métatarsiens. Les orteils sont en partie détachés.
N° 7. — Jambe et pied gauches. Au niveau de la partie supérieure de la jambe, se trouvent les condyles de l’extrémité inférieure du fémur gauche. Ils possèdent un point d’ossification qui mesure près de 2 millimètres de diamètre.
Au niveau des os du tarse, se trouve une section très nette et profonde. L’extrémité du pied n’est retenue que par un faible lambeau de la grosseur d’une petite ficelle.
Les orteils sont presque complètement détachés.
iV® 8. — Cuisse gauche. Ce fragment comprend la cuisse et l’os iliaque gauches. La ligne de section inférieure passe au-dessus des condyles du fémur, et ces^derniers, qui ont été retrouvés dans le fragment précédent, nous ont montré un petit point d’ossification.
A® 9. — Ce fragment comprend l’avant-bras, le carpe, le mé-' lacarpe, le pouce et le petit ^doigt ,de la main droite. Les trois doigis qui manquent ont été sectionnés au niveau des articulalations métacarpo-phalangiennes.
A® 10. — Fragment n® 10, et on constate sur ces doigts que les ongles affleurent l’extrémité de la pulpe.
INFAN riGIDES AVEC MUTILATIONS ET DÉPEÇAGES. 315
JV° '/ /. — Le fragment 1 1 comprend la moitié supérieure des côtés, l’omoplale et le bras gauches.
iV° /2. — Enfin, le fragment n° 12 comprend le cœur et les poumons. On ne distingue sur ces viscères aucune ecchymose sous-péricardique ou sous-pleurale. Les cavités du cœur sont absolument vides, les valvules sont saines.
Les poumons sont développés ; plongés dans l’eau, ils surnagent. Des fragments exprimés sous l'eau laissent sourdre des bronches de fines bulles d’air qui viennent se réunir sous forme de plaques de mousse à la surface du lii(uide. Ainsi pressés et dilacérés sous l’eau, ces fragments conlinuent à surnager.
L’immersion dans le liquide de la tinette a fait disparaître le sang s’il y en a eu, au niveau des lignes de section.
A l’exception des poumœis, du cœur et d’une partie de l’intestin grêle, les autres viscères du thorax, de l’abdomen et l’encéphale manquent, ainsi que le membre supérieur gauche.
Conclusions. — 1° Les débris humains soumis à notre examen appartiennent à un enfant nouveau-né du sexe masculin, arrivé au terme normal de la gestation ou à une époque voisine du terme, mais ayant certainement atteint huit mois et demi de vie intra-utérine.
2° Cet enfant a respiré.
3° Les sections ont été faites avec un instrument tranchant, tel qu’un couteau dont le coupant devait être bon.
4° Il n’est plus possible de dire quelles sont les causes de la mort.
B. Examen de la mère. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Lauth, juge d’instruction près le tribunal de premièi-e instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 17 novembre 1886, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre la fille Z... (Rosa),>ingt ans, détenue, inculpée d’infanticide.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment la fille Z...
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. le Brouardel, lequel après avoir reconnu l’état où se trouve ladite fille Z..., en vue de nous faire connaître si elle est récemment accouchée, s’expliquera à cet égard. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cet examen le 27 novembre 1886.
La fille Z... (Rosa), âgée de vingt ans, est grande et parait vi- .goureuse. Elle nous déclare ê.tre à Paris depuis le mois d’avril dernier et avoir toujours eu une excellente santé. Elle serait deve-
nue enceinte, nous dit-elle, depuis le lo mars eiivii on. Cette grossesse, qui serait la première, n’aurait donné lieu à aucun accident.
Lors de son accouchement qui aurait eu lieu le 12 novembre, les douleurs auraient duré trente-six heures à peu près. L’accouchement se serait accompli normalement. La fille Z... déclare que son enfant était mort en venant au monde.
Actuellement nous constatons que les seins sont développés, et par la pression on fait sourdre un peu de lait. Les aréoles mammelonnaires sont pigmentées.
Sur la peau du ventre se trouvent quelques verge tures rougeâtres et récentes : il y a également un peu d’écartement de la ligne blanche.
Par le vagin il s’écoule des lochies en petite quantité.
L’utérus est volumineux. Par la palpation combinée avec le toucher, on voit qu’il s’élève jusqu’au pubis. L’orifice du col est large et admet facilement la première phalange. La fourchette n’est pas déchirée.
Conclusions. — 1° La fille Z... (Rosa) est récemment accouchée.
2° Cet accouchement peut remonter à quinze jours environ et la date du 12 novembre indiquée par cette fille paraît exacte.
C. Examen d’un couteau. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Levasseur, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 22 janvier 1887, ainsi conçue:
« Vu la procédure suivie contre la fille Z... (Rosa), vingt ans, détenue, inculpée d’infanticide.
<( Commettons M. le D'’ Brouardel, à l’effet d’examiner le couteau (scellé n° 5) qui a été saisi dans la chambre de l’inculpée et de faire connaître s’il a pu servir à couper son enfant en morceaux comme elle le prétend. »
Serment préalablemeni prêté, ai procédé à cet examen.
Scellé n° 5. — « Un couteau à une lame avec tire-bouchon, trouvé et saisi au domicile de l’inculpée, 16 bis, rue Dufrénoy.
« Le commissaire de police.
« Illisible. )'
Ce couteau mesure, la lame étant ouverte, 17 centimètres de longueur. La lame est terminée en pointe et mesure 8 centimètres de longueur sur 13 millimètres de largeur. Sur l’une des faces de celte lame, près du manche, se tiouve la marque G. WERMUTH.
Sur les deux faces, près du tranchant, on trouve quelques petites taches jaunâtres, dont une mesure 1 centimètre de longueur sur un demi-centimètre de hauteur. Pour nous assurer de la
nature de ces lâches nous avons procédé à leur examen de la manière suivante : Quelques-unes d’entre elles ont été grattées avec la pointe d’un scalpel, et la poussière, résultant de ce grattage, a été recueillie sur une lame de verre. Nous avons mis celte poussière en contact avec une goutte d’eau distillée, et au bout d’une heure l’eau n’était pas colorée, la poussière ne s’étant pas dissoute. En ajoutant une goutte d'acide chlorhydrique, toute la poussière s’est dissoute immédiatement, la goutte d’acide s’est .colorée en jaune, et sous l’influence d’une goutte d’une solution de ferrocyanure de potassium nous avons obtenu une magnifique coloration bleu de Prusse. Cette expérience a été répétée sur la lame, et la tache qui était opposée à celle décrite plus haut et sur l’autre face, a disparu sous l’influence d’une goutte d’acide chlorhydrique. Les taches qui se trouvent sur la lame du couteau sont donc constituées par de la rouille et non par du sang.
On constate de plus sur cette lame que la pointe est cassée. La moitié inférieure du tranchant, c’est-à-dire celle qui est rapprochée du manche, n’est pas coupante ; le tranchant n’est pas ébréché et ne présente pas les traces d’un aiguisage récent.
Le manche de ce couteau mesure 9 centimètres de longueur, il est recouvert par deux plaques de corne maintenues par trois clous rivés. La rainure dans laquelle rentre la lame est couverte de rouille.
L’extrémité inférieure est terminée par un tire-bouchon mesurant 5 centimètres de longueur et présentant de nombreuses taches de rouille dont l’analyse a été conforme à celles qui se trouvaient sur la lame.
La question qui nous est posée par M. le juge d’instruction est la suivante : « Faire connaître si ce couteau a pu servir à la fille Z..., à couper son enfant en morceaux. »
Si nous examinons, d’une part, le tranchant de ce couteau, et d’autre part, les lignes de section sur le cadavre, nous constatons que le tranchant ne coupe pas ou presque pas, et que si certaines lignes de section ne paraissent pas très nettes, il en est d’autres, au contraire, qui indiquent par leur netteté qu’elles ont dû être faites avec un instrument parfaitement tranchant. Or il n’est pas possible d’obtenir avec le couteau placé sous scellé, des sections très nettes, notamment au niveau des parties molles, lesquelles n’offrent pas de résistance.
11 est tout au plus possible d’admettre que si quelques-unes des sections ont pu être faites avec ce couteau, toutes ne l’ont pas été.
De ce qui précède nous conclurons:
I® II ne nous paraît pas possible que toutes les sections qui se trouvent sur le cadavre de l'enfant de la fille Z..., aient élé faites avec le couteau placé sous scellé n° 5.
2° Quel(]ues-unes d’entre elles peuvent avoir été faites avec ce couteau, mais les auties l’ont été par un instrument ayant un Il ancliant plus fin.
3'^ Les taches qui se trouvent sur les difiérenles parties de ce couteau sont constituées par de la rouille: nous n’avons constaté la piésence d’aucune tache de sang.
J. — iDfaDticides par combustion.
66. Infanticide. Enfant grillé. — Je soussigné, Paul Biouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le. tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 4 avril 1883, ainsi conçue
(( Vu les aiticles 32 et 43 du code d’instruction ciiminelle et le procès-verbal dressé le 3 avril 1883 par M. le commissaire de police du quartier des Champs-Élysées constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d’un enfant nouveau-né du sexe féminin, trouvé dans les Champs-Élysées.
(( Conimettons M. le D*" Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de recheicher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement piété, ai 'procédé à cette autopsie le 4 avril 1883.
Ce cadavre est du sexe féminin. 11 mesure 45 centimètres et pèse 2*^^*,350. La portion du cordon ombilical adhérente mesure 8 centimètres de longueur, il est tortillé sur lui-même et ne présente aucune ligature. La peau de presque toute l’étendue du corps présente des traces de brûlures. La plupart d’entre elles intéressent toute l’épaisseur du derme. En quelques places, les brûlures sont superficielles.
Au niveau de certaines régions, telles que la hanche et le maxillaire du côté gauche, ainsi que l’épaule du même côté, la peau a éclaté et présente des lignes de déchirure partaitement nettes.
Sur le dos les brûlures sont moins profondes que sur l’abdomen et le thorax. L’épiderme dans cette région est soulevé, détaché du derme (brûlure au second degré), à ce niveau le derme présente un petit piqueté hémorrhagique.
Dans le creux de l’aisselle droite, nous trouvons de petits mor-
INFANTICIDES l*AU COMBUSTION.
ceaux de bois, qui sont de petites branches d’arbre complètement carbonisées, que nous mettons sous scellé. Ces petits morceaux de bois pénètrent dans l’aisselle, mais l'on ne tiouve pas de suffusion sanguine dans le tissu cellulaire qui les entoure, ce qui démontre qu’ils ont di\ pénétrer dans cette l’égion après la mort.
Il nous est impossible d’ouvrir les yeux sans déchirer les paupières. Les cristallins sont complètement opaques.
On ne constate pas d’épanchement sanguin sous le cuir chevelu. Le crâne est fracturé au niveau du pariétal gauche, mais sans infiltration sanguine dans les lèvres de la fracture. La duremère présente un épaississement à peu près général, l.e cerveau est adhérent à la dure-mère et cuit dans ses parties superficielles.
La voûte palatine est brûlée, il en est de même de la langue qui présente un enduit noirâtre adhérent et ne disparaissant ni sous le lavage, ni sous le i adage.
L’orifice du larynx est rouge, inégal, il semble brûlé.
L’œsophage est sain, de la trachée il sort un peu de liquide spumeux, ainsi que des bronches. Les poumons présentent de petites ecchymoses sous-pleurales. Jetés dans l’eau avec le cœur ils surnagent; il en est de même des fragments et ces derniers pressés sous l’eau laissent sortir par la pression de petites bulles d’air qui viennent se réunir sous forme de plaques de mousse à la surface du liquide. Ces fragments ainsi pressés nagent encore.
Le cœur contient du sang liquide très rouge. Les valvules sont saines. L’examen spectroscopique pratiqué par les procédés usuels ne nous a pas permis de constater dans ce sang la présence de l’oxyde de carbone.
L'estomac contient un (peu de mucus aéré et de spume sanguinolente. La muqueuse de l’estomac est saine.
Le foie est sain.
La rate est également saine.
Les reins sont sains et se décortiquent facilement.
Le méconium occupe les dernières parties du gros intestin.
L’extrémité inférieure du condyle du fémur présente un très petit 'point d’ossification. Le maxillaire inférieur présente quatre alvéoles nettement cloisonnés. Le sternum et les vertèbres sacrées ont leurs points d’ossification.
Conclusions. — l°^Le cadavre soumis à notre examen est celui d’un enfant nouveau-né, du sexe féminin, arrivé à terme ou à une époque voisine du terme normal de la gestation.
2“ Il a largement respiré.
3° La mort est le résultat d’une^asphyxie.
4° L’étal de la peau ne permettrait pas de constater la pré-
OBSEHVATIONS ET EXI»EI{TISES MÉDICO-LÉGALES.
sence d’érosions ou de coups d’ongles, et de dire si l’asphyxie a été produite par strangulation ou sulTocation.
5° L’élat du derme piouve que les brûluies de la peau ont été produites aloi's que l’enfant vivait encore ou dans les premières minutes qui ont suivi sa mort.
6° L’état de la langue, de la voûte du palais et de l’orifice du larynx semble démontrer que cet enfant a respiré une atmosphère surchauffée.
7° L’état du sang prouve que, si cet enfant a été exposé au feu alors qu’il respirait encore, il n’a pas été plongé dans une atmosphère chargé d’oxyde de carbone, où il aurait lespiré pendant un temps assez prolongé.
67. Combustion d’un enfant. Complicité de la grand'mére. Affaire L..., de Chinon. — A. Rapport médico-légal, par M. le D*’ Danyau. — 1° Nul doute qu’Angélina L... n’eût pu devenir enceinte à la suite du viol, que sa mère dit avoir été commis sur sa personne à la fin de novembre 1858, tout aussi bien que par le fait de rapports consentis et volontaires. Mais ses aveux, qui renversent complètement le système de L..., peimettent de penser que la grossesse a pu remonter à une époque plus éloignée.
Si Angélina est régulièrement menstruée et si ses dernières règles ont eu lieu dans les premiers jours d’octobre 1858, il est probable que la conception date d’un jour compris entre cette dernière apparition et la première suppression au courant de novembre.
Dans ce cas, eu égard à la plus grande facilité de la conception dans les jours qui suivent l’époque, Angélina eût été à terme du 10 au 15 juillet 1859, et peut-être en retard le 29 ; à cette date même, elle eût encore été à neuf mois révolus, si, exception assez rare, elle n’était devenue enceinte que dans les derniers jours de l’intervalle; dans ce cas, on ne peut dire qu'accouchant à la fin de juillet 1859 elle lût en avance.
2° Cette conclu sion ne serait attaquable qu’autant que les règles apparues en février 1859 prouveraient sans réplique qu’il n’y avait pas encore grossesse à cette époque, auijuel cas Angélina serait, à la fin de juillet 1859, accouchée au terme de cinq mois et demi seulement, question qui n’a de chances d’être décidée sûrement que par l’examen des fragments d’os trouvés en divers endroits et envoyés aux experts.
Mais alors, si, chez Angélina, la menstruation est régulière, cette suppression de trois époques sans grossesse chez une femme qui s’est exposée presque tous les jours à devenir enceinte, a lieu
INFANTICIDES PAR COMBUSTION
de sui prendre, et bien c[ue le fait ne soit pas sans exemple, et que nous puissions citer des cas dans lesquels la conception n’a eu lieu qu’après une plus ou moins longue suppression sans maladie et contrairement à des habitudes de régularité établies depuis longtemps, l’apparition d’une époque menstruelle véritable et surtout une apparition pseudo-menstruelle pendant la grossesse n’est pas tellement rare que celle de février fût la preuve certaine de la non-existence de la grossesse. Ce qu’a été cette apparition, sous le rapport de la durée, de l’abondance, de la continuité de l’écoulement, sa marche enfin, comparativement à celle des époques ordinaires d’Angélina, serait important à connaître et fournirait quelque élément à la solution de la question. Peut-être aurions nous trouvé dans ces détails, au lieu d’un argument contraire, quelque raison en faveur de l’existence d’une grossesse à cette date.
En tous cas, quand on considère la facilité avec laquelle les femmes acceptent, sans beaucoup de discernement à la vérité, l’apparition des règles comme compatible avec la grossesse, on a lieu de s’étonner que L..., mère expérimentée, ait si promptement conclu du retour des règles en février, qu’Angélina, à cette époque, n’était point enceinte, et cet aveuglement sur l’état de sa fille ne s’explique que par la perspective d’un déshonneur bien propre à obscurcir son jugement. Nul doute qu’en toute autre circonstance elle n’eùt raisonné et conclu tout ditféremment.
En résumé, l’époque de février, si tant est qu’il se soit agi d’une époque véritable, ne prouve point qu’Angélina ne fût pas enceinte alors, mais à moins de preuves décisives tirées du volume des os du fœtus incinéré ou des circonstances de l’instruction, elle laisse, par les motifs que nous avons dit plus haut, quelque incertitude à cet égard.
3° Dans la position horizontale où se trouvait Angélina, l’enfant a très bien pu être reçu dans un vase placé au-dessous d’elle ou seulement au-devant des parties génitales, ce qu’une légère élévation volontaire du siège au dernier moment, a du rendre en- •core plus facile. Que par le fait de contractions lentes et faibles, ses diverses parties eussent été progressivement très doucement -expulsées, ou qu’au contraire l’expulsion eût été brusque et la projection sensible, dans l’un comme dans l’autre cas, la réception du fœtus du sein de sa mère dans un vase de nuit d’une capacité suüisante a certainement pu avoir lieu.
Que l’enfant naisse vivant ou qu’il soit expulsé mort, il est excessivement rare qu’il n’y ait pas un intervalle entre l’accouche- P. Bhouardel. — L’Infanticide, 21
OBSERVATIONS ET EXI'ERTISES MÉDICO-LÉGALES.
ment proprement dit et la délivrance, et il est de notion vulgaire que cet intervalle se prolongerait presque toujours beaucoup et beaucoup trop, si l’art n’intervenait pas. Les exceptions à cette règle ne s’observent guère que dans quelques cas de grossesse peu avancée. Quel que fût le terme, la mort de l’enfant ne rend pas plus fréquente la succession immédiate des deux expulsions. D’abord il n’y a aucune raison pour qu’il en soit ainsi quand l’enfant est mort pendant le travail, et, dans les cas où la mort est plus ancienne, il y en a pour que l’expulsion du délivre soit plutôt l’etardée. Nous mettons en dehors, bien entendu, les cas d’implantation anormale du placenta sur l’oriüce utérin, cas très grave qui n’a certainement point été celui d’Angélina, et le cas d’hémoirhagie interne de l’utérus dans les dernières heures de la grossesse ou pendant le travail qui aurait opéré le décollement complet ou presque complet du placenta avant l’expulsion de l’enfant, rien absolument ne faisant présumer que cet accident ait compliqué l’accouchement en question.
La mort de l’enfant ne peut pas avoir non plus d’influence sur la ligne de projection que son corps suit au moment de la naissance, car l’enfant, purement passif pendant le travail, obéit, mort ou vivant, à l’action plus ou moins énergique de l'utérus qui le pousse avec force ou le fait glisser insensiblement hors des voies génitales.
En ce qui concerne la présentation, on sait que la mort plus ou moins ancienne du fœtus dans le sein de sa mère peut contribuer aux présentations moins favorables ou tout à fait vicieuses au moment de l’accouchement; mais il ne s’agit point ici d’un cas de ce genre; les aveux d’Angélina ne laissent point de doute à cet égard.
La mort de l’enfant peut certainement abréger la durée du travail, lorsque, dans la dernière période, celle de l’expulsion, l’utérus, au lieu d’agir sur un corps solide, se conlracte sur un corps plus ou moins ramolli et déformé qui se moule sans peine sur les voies étroites et résistantes qu'il doit traverser. Mais cette facilité et cette brièveté du travail ne se rencontrent que dans le cas de mort ancienne du fœtus, et l’enfant d’Angélina n'est pas né mort.
De la mort du fœtus, antérieure au travail, peut résulter une teinte rosée ou rougeâtre du liquide amniotique; de sa mort pendant le travail même, une coloration verdâtre de ce liquide par mélange de méconium. Quant aux écoulements lochiaux, ils peuvent être plutôt un peu rosés, et, dans quelques cas, moins abondants et moins prolongés, quand la mort date de plusieurs
INI-'ANTICIDÏÏS PAR COMBUSTION. 323
jours ; mais la mort récente n'influe en rien sur la quantité et la nature des lochies.
Enlîn les soulîrances de la mère peuvent bien, par les raisons que nous avons indiquées, être moindres quand elle accouche d'un enfant mort depuis plusieurs jours ; mais quand l’enfant succombe dans le travail même, elle ne souffre pas moins si la mort est due à quelque cause accidentelle, la compression du cordon par exemple, et elle souffre généralement beaucoup plus quand elle est due, ce qui est le plus ordinaire, à la longueur et aux diflicuUés de l’accouchement.
4° Il n’est sans doute pas absolument nécessaire qu'un enfant ail crié pour qu’on puisse alflrmer qu’il a vécu. Mais il n’est pas moins vrai que l’enfant qui n’a pas crié n’a vécu que d’une vie précaire et qui devait s’éteindre bientôt; il n’est pas même suffisant que le cri ait été poussé une fois; car si cette première explosion de l’instinct ne s’est pus répétée, la respiration ne s’établit pas et l’enfant succombe dans la transition de la vie intrautérine à la vie extérieure. Des mouvements des membres et même des mouvements d’inspiration et d’expiration sans cris répétés et vigoureux ne prouvent pas qu’il y ait eu complète ou tout au moins suffisante pénétration de l’air dans les poumons et que les signes de vie donnés par l’enfant fussent des signes certains de viabilité.
De cet état précaire l’enfant pouvait-il être, par des soins intelligents, ramené à un état qui eût permis à la vie extra-utérine de s’établir définitivement? En négligeant de dégiger la bouche et les narines des mucosités qui pouvaient l’obstruer, n’a-t-on pas confirmé, aggravé une situation qui n’était pas sans ressource? Cela n’est pas impossible sans doute, bien que ces obstacles à la pénétration de l’air ne soient pas de ceux qu’un enfant, en bon étal d’ailleurs, ne puisse en général surmonter par ses propres efforts quand il n’y a pas d’autre cause d’obstruction, et quand il ne perd pas avec son sang la force nécessaire pour en triompher. Ici le cordon non lié a certainement pu, vu l’état imparfait de la respiration, laisser écouler une quantité considérable de sang, et cette hémorrhagie être assez forte pour contribuer à la mort de l’enfant. Il ne faut pourtant pas perdre de vue que son état précaire pouvait dépendre non des circonstances signalées, mais de quelque compression du cordon pendant le travail, compression qui peut avoir lieu sans circulaire autour du col, compression souvent fatale après la naissance ({uand elle ne l’a pas été avant la terminaison de l’accouchement. Il n’y a donc rien à conclure de ce qu’on n’a pas allégué que le cordon entravât le cou.
Au reste que cet état grave, cet état si voisin de la morl, fût dû à la compression d’une anse de cordon libre ou d’un circulaire, si telle en était en effet la cause, on ne peut pas dire que l’applicalion la plus intelligente, la plus persévérante des ressources, de toutes les ressources de l’art usitées en pareil cas, eût été couronnée de succès, et là où les praticiens les plus habiles auraient pu échouer, des femmes ignorantes pouvaient-elles être plus heureuses ?
5° La non-ligature du cordon non seulement pourrait contribuer à la mort, comme nous l’avons dit plus haut ; elle pouvait même à elle seule faire périr l’enfant. Les exemples de nouveaunés, forts et bien perlants, morts d’hémonhagie faute de ligature ou faute d’une ligature bien faite ne sont pas très rares dans la science, et la règle d’en appliquer une et de la faire avec soin n’admet pas d’exception. Quant au temps nécessaire pour qu’une hémorrhagie par le cordon amène la mort, il n’est pas possible de le fixer rigoureusement et nous ne pouvons dire si, dans l’espèce, cinq minutes ont suffi pour produire celle de l’enfant d’Angélina.
B. Analyse chimique des cendres et des os. Rapport de M. Réveil. — Il nous a été remis au greffe du tribunal de la Seine, deux caisses en bois blanc, de même dimension; chaque caisse est entourée d’un lacet rouge placé en croix et maintenu par cinq scellés de cire rouge, sur chacun desquels on lit :
« Tribunal de première instance de Chinon, juge d’instruction. »
Sur l’une des faces de la première caisse on lit, écrit à l’encre sur le bois :
« Monsieur le procureur impérial à Paris, pièces à conviction.
« Caisse n° 1 , petit salon.
(( Le juge d’instruction à Chinon.
« Ch. Corbin. ')
Le bulletin en papier blanc du chemin de fer porte écrit :
(( Grande vitesse. Portboulet à Paris. »
La seconde caisse est fermée, ficelée et scellée comme la première : on lit sur une face :
« Monsieur le procureur impérial à Paris, pièces à conviction.
« Caisse n° 2, buanderie.
« Le juge d’instruction à Chinon.
« Ch. Corbin. »
a. Examen de la caisse n° 1. — La caisse n° 1 était complètement remplie de terre végétale, au milieu de laquelle nous avons retrouvé :
INFANTICIDES PAR COMBUSTION
1° Quelques fragments d’os incinérés de petites dimensions.
2° Un morceau d’une étoffe de laine noire fortement calcinée et semblable au secon d.
3° Des cheveux de femme.
4° Quelques débris de ferraille, des morceaux de charbon, etc.
La matière contenue dans la caisse est presque exclusivement de la terre végétale avec une très petite quantité de cendre : c’est en traitant par l’eau bouillante 100 grammes de matière choisie dans la masse, qu’on a pu seulement obtenir une liqueur à réaction alcaline.
Analyse des os. — Parmi les os retrouvés dans la terre remplissant la caisse, on a choisi ceux qui par leur dimension et leur forme pouvaient être des os humains : 0s‘‘,128 ont été traités par l’eau régale : il y a eu effervescence, dégagement d’acide carbonique, une petite quantité de matière grasse formant une couche huileuse à la surface, après dissolution de la partie minérale, a montré que la combustion de la partie organique n’avait pas été complète; — on a étendu d’eau, et la liqueur filtrée a donné par l’ammoniaque un précipité blanc gélatineux de phosphate de chaux, qu’on a recueilli, lavé, séché et pesé; — dans la liqueur filtrée, l’oxalate d’ammoniaque a donné un précipité d’oxalate de chaux, qu’on a lavé, séché, calciné et pesé pour avoir le poids de carbonate de chaux des os, d’où résulte la composition suivante ;
Phosphate de chaux '. 0,70
Carbonate de chaux 0,16
Reste de matière organique (par différence).... 0,14,
Total 1,00
La proportion de phosphate de chaux semble être un peu plus forte et la proportion de carbonate un peu plus faible quedans les os d’un animal adulte, mais il nous serait impossible de rien déduire de précis de cette composition relativement à l’âgd des os.
b. Emmeii de la caisse n° 2. — Cette caisse est com[)lètement remplie de cendre, dans laquelle nous avons retrouvé :
l'’ Une boîte en carton contenant des fragments d’os, avec un petit paquet de papier renfermant des cendres ; à la boîte est fixée par un scellé, l’étiquette sur laquelle on lit :
<( Ossements trouvés dans la cheminée du petit salon. »
« Ch. Gorbin. »
2° Une boîte renfermant disséminés dans du son des fragments
d’os brûlés : On lit sur l’étiquette fixée à la boîte par un scellé : (( Ossements trouvés dans la cheminée de la buanderie.
« Ch. Corbin. »
3° Un morceau d’étoffe de coton, de plusieurs pièces cousues ensemble, et maculé sur toute sa surface.
4° Des fragments d’os disséminés dans la cendre.
5° Des amas en boule, de cendre du foyer, de cendre d’os agglulinés par la matière organique incomplètement brûlée.
6° Un morceau d’étoffe de laine noire, calcinée, semblable à celle de la caisse n° 1, des débris de ferraille, etc.
Analyse des os retrouvés dans la cheminée de la buanderie. — Quelques fragments pulvérulents de la boîte n^' 2, pesant 0s'’,475, ont été analysés par la méthode décrite, d’où résulte la composition en centièmes :
Phosphate de chaux 72
Carbonate de chaux 17
Reste de matière organique 11
Total lOü
2° Examen des parties de cendre agglutinées. — La matière consti-
tuant de petites masses en boule, plus blanches que la cendre, nous a présenté les caraclères suivants ;
1° Chauffée dans un tube à essai avec de la polasse, elle dégage de l’ammoniaque,
2° Un petit fragment gros comme une tête d’épingle, grisâire, chauffé sur du charbon à la flamme du chalumeau, s’est racorni, et a brûlé en dégageant la même odeur que les matières organiques.
3° Une petite quantité a été dissoute dans l’acide azotique, la liqueur filtrée, chauffée dans un tube avec du molybdale d’ammoniaque, a donné, par l’ébullition, un précipité grenu, jaune, très abondant, caractéristique des phosphates.
Un poids dix fois plus considérable de cendre, d’apparence ordinaire, prise dans la caisse, traitée de la même manière, n’a pas donné de précipité par le molybdate d’ammoniaque.
Ces petites masses retrouvées dans la cendre résultent de cendre d’un foyer, de cendre d’os ou de carlilage, et de matière animale incomplèlemenf incinérée, agglutinée ensemble.
3° Examen du linge. — Le chiffon de coton, de plusieurs pièces cousues, enfoui dans la cendre de la caisse n° 2, présente sur toute sa surface une maculation générale : les taches ont un reflet rougeâtre; des petites bandes découpées en lanières minces ont
élé plongées dans l’eau distillée au fond de tubes d’essai : après trois jours, lelinge n’avait rien cédé à l’eau qui est restée claire ; la liqueur cliautTée se trouble et le coagulum disparaît quand on ajoute de l’acide acétique.
11 est possible, même probable, que les taches résultent du sang : toutefois le linge est resté enfoui plusieurs jours, dans la cendre humide; le résultat est le même quoique moins complet que s’il avait été passé à la lessive, les sels alcalins de la cendre ont dissous, enti’aîné ou transformé les éléments du sang, qu’on ne saurait retrouver actuellement.
K. — Infanticides par défaut des soins nécessaires.
68. Asphyxie par défaut de soins. Matières fécales dans l’estomac. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M.le substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première inslance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 19 décembre 1881, ainsi conçue :
«Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 18 décembre 1881, par M. le commissnire de police de Boulogne, constatant l’envoi à la Morgue du cadavre d’un enfant nouveau-né du sexe féminin, dont est accouchée la fdle L..., laquelle est actuellement consignée à l’Hôlel- Dieu.
« Commettons M. le Brouardel, à l’effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort, de procéder également à la visite delà fille L..., et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 20 décembre 1881 et à l’examen de la fille L... les 21 et 29 décembre 1881.
I. Autopde d' un nouveau-né le 28 décembre 1881. — Le cadavre est celui d’un enfant nouveau-né du sexe féminin. Il mesure dans sa longueur totale 52 centimètres et pèse 3’^’*, 150. Le cordon ombilical, encore adhérent a l’ombilic, mesure 30 centimètres et paraît avoir été arraché; il ne présente pas une ligne de sectiun nette. Il ne porte pas de ligature.
Cet enfant est vigoureux, les cheveux sont développés, et les ongles affleurent les doigts.
On ne trouve aucune trace de violence, d’ecchymoses, de coups d’ongle, de contusion, sur la peau de la face et du cou. Dans le tissu cellulaire sous-cutané du cou, il n’y a aucune suffusion sanguine. Pas d’ecchymoses sous-conjonctivales.
Sous le cuir chevelu se trouvent des ecchymoses ponctuées multiples.
A la partie postérieure de la région occipitale se trouve une bosse séro-sanguine assez volumineuse.
Il n’y a pas de fracture des os du crâne.
Le cerveau est très congestionné. Les membranes qui entourent le bulbe et le cervelet sont infiltrées de sang.
Dans rarrière-boiiche, le larynx et le pharynx on ne trouve pas de corps étrangers. La trachée contient un peu de mousse rougeâtre.
Les plèvres pariétales sont tatouées par un certain nombre d’ecchymoses sous-pleurales. Les poumons sont couverts d’un piqueté d’ecchymoses sous-pleurales. Jetés dans l’eau, ils nagent ainsi que leurs fragments. Ces derniers pressés sous l’eau font sourdre à ta surface du liquide un certain nombre de fines bulles d’air dont la réunion forme de véritables plaques de mousse.
Les cavités du cœur sont pleines de sang liquide.
L’estomac contient de l’air et renferme 10 à 15 grammes de sang. Ce sang a été examiné au microscope. On aperçoit dans la préparation au milieu d’une infinité de globules sanguins très bien conservés, un assez grand nombre de corps étrangers. Pour mieux étudier ceux-ci, on détruit les hématies en ajoutant un peu d’eau à la préparation, et on distingue alors très nettement des débris de végétaux constitués par de longues fibres à trachées, par de grandes cellules polygonales à parois épaisses, par des poils végétaux; on rencontre aussi quelques cristaux de phosphate ammoniaco-magnésien et une assez grande (Quantité de matière amorphe, finement granuleuse et colorée en jaune. Ces corps proviennent de matières fécales; du reste le sang retiré de l’estomac exhale l’odeur propre à ces matières, et sur la préparation destinée à l’examen microscopique, on peut apercevoir à l’œil nu en comprimant légèrement la lamelle couvre-objet, des stries d’un jaune brunâtre tranchant sur la couleur rouge du sang. — Le contenu de l’estomac est donc constitué par du sang mélangé à une petite quantité de matières fécales d’adulte.
Le foie est gros et parait sain.
Les reins et la rate sont sains.
Les dernières parties du gros intestin sont remplies de méconium.
Le point d’ossification du fémur est très développé, il mesure environ 4 millimètres de diamètre, mais sans continuité avec la diaphyse du fémur.
La mâchoire inférieure présente cinq alvéoles nettement cloisonnés.
Condusiom. — 1“ Le cadavre soumis à notre examen est celui d’un nouveau-né du sexe féminin, arrivé au terme normal de la gestation, ou près du terme normal, sûrement à huit mois et demi.
2° Cet enfant a largement respiié.
3° 11 a ingurgité une certaine quantité de sang et de matières fécales. 11 est donc resté après sa naissance un certain temps la face plongée dans les liquides et excréments perdus par la mère au moment de l’accouchement.
4° La mort est le résultat d’une asphyxie. Celle-ci peut avoir eu pour cause une submersion incomplète, telle que l’immersion de la face dans les liquides perdus par la mère pendant l’accouchement.
5° Cet enfant ne porte sur le corps aucune trace de violence.
IL Examen de la fille L. /es 21 et 29 décembre 1881. — La fille L. ., âgée de vingt-un ans, est grande et vigoureuse. Elle déclare jouir habituellement d’une bonne santé et n’avoir eu qu’une seule grossesse. Elle nous déclare que, dans la nuit du 16 au 17 décembre, elle aurait été prise subitement d’une douleur assez vive dans le ventre, puis qu’elle serait accouchée.
Presque aussitôt après cet accouchement, elle se serait endormie et en se réveillant elle aurait aperçu son enfant placé entre ses jambes et ne donnant plus signe de vie.
Elle déclare toutefois qu’elle aurait entendu son enfant crier, sans préciser le moment où ce cri aurait été poussé. Elle ne saurait pas comment le cordon a été rompu.
Elle aurait perdu peu de sang et serait venue à l’Hôtel-Dieu presque aussitôt, emportant le cadavre de son enfant avec elle. Le délivre serait sorti de suite et une fois à l’hôpital elle aurait perdu beaucoup de sang.
Lors de notre première visite, le 21 décembre, nous avons trouvé la fille L... couchée au n° 10 de la salle Sainte-Madeleine. Elle avait à ce moment un peu de fièvre et perdait un peu de sang. Les seins contiennent un peu de lait. On trouve très peu de vergetures sur le ventre. Le corps de l’utérus dépasse de deux travers de doigt le pubis. Le bassin est large. Cette fille déclare ne pas avoir d’appétit et très peu de sommeil.
Aujourd’hui 29 décembre, elle se lève, mange et dort bien et ne perd plus de sang. La fièvre a complètement disparu. L’utérus a repris sa position normale.
Le récit que la fille L... fait de cet accouchement présente plusieurs invraisemblances. L’accouchement n’aurait provoqué qu’une seule douleur. 11 faut remarquer que celle fille est primipare, que l’enfant était très volumineux, qu’il existait dans la région
occipitale une bosse séro-sanguine. Celte bosse prouve que l'enfant s’est présenlé par la tête, et quele travail de l’accouchenient a certainement été prolongé (plusieurs heures probablenienl).
Le sommeil qui se serait emparé delà fille L... après son accouchement ne pourrait s’expliquer, s’il a réellement existé, que par l’épuisement causé par un travail prolongé. 11 semble peu probable que ce sommeil ait envahi instantanément la fille L..., car elle sait que son enfant a crié, et elle a eu le lemps d’arracher le cordon.
De nos diverses constatations il résulte :
1° Que la fille L... est récemment accouchée.
2° Que le travail de l’accouchement a eu une durée assez longue, que l’on peut estimer à une heure au moins.
3° Qu’il n’est pas démontré et qu’il semble peu probable qu’un sommeil impérieux se soit emparé de celte fille assez rapidement après raccouchement, pour qu’elle ail été dans l’impossibilité de donner à son enfant les soins nécessaires pour l’empêcher de périr asphyxié par immersion de la face dans les liquides piovenanl de l’accouchement.
69. Infanticide par défaut de soins. — A. Autopsie de l’enfant. — Je soussigné, Paul Broiiardel, commis par M. Thibierge, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 4 août 1885, ainsi conçue:
« Vu 1 es articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 3 août 1885, par M. le commissaire de police de Pantin, constatant le transport à la Morgue du cadavre d’un enfant nouveau-né du sexe féminin.
« Commettons M. le D*" Brouardel à l’effet de procéder à l'autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à celte autopsie le 7 août 1885.
Le cadavre est celui d’un enfant nouveau-né, du sexe féminin, pesant l’^'',82ü et mesurant 44 centimètres de longueur tolale. Le cordon ombilical mesure 13 centimètres de longueur, il présente une ligne de section parfaitement nette et ne porte pas de ligature.
Les ongles affleurent cà peine l’exl rémité de la pulpe des doigts et le cuir chevelu est recouvert de quelques petits cheveux.
Le diamètre anléro-postérieur de la tête mesure 98 millimèlres et le diamètre bi-pariélal 87.
Il n’y a aucune trace de violence sur les diiïérentes parties tlu corps.
Sous le cuir chevelu, il n’y a ni épanchement sanguin, ni ecchymoses sous-épicràniennes, ni bosse séro-sanguine. Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau est congestionné. Sous la lente du cervelet , il existe un petit épanchement sanguin dans l’arachnoïde.
A l’ouverture de l’abdomen on constate que la face convexe du diaphragme remonte jusqu’à la hauteur de la cinquième côte.
Il n’y a pas de corps étranger dans l’arrière-cavité de la bouche.
L’œsophage est sain. La trachée contient un peu de mucus aéré. Le thymus est très développé et pèse 10 grammes. Les poumons sont très congestionnés, ils présentent une teinte foncée ne permettant pas de constater s’il y a des ecchymoses souspleurales. Plongés dans l’eau, ils ne surnagent pas; il en est de même des fragments, mais ces derniers, pressés sous l’eau, laissent sourdre des bronches quelques fines bulles» d’air qui viennent éclater à la surface du liquide.
On distingue quelques ecchymoses sur la plèvre pariétale, ainsi que des ecchymoses sus-diaphragmatiques.
Sur le cœur, il existe des ecchymoses sous-péricardiques. Les cavités du cœur contiennent un peu de sang liquide et les valvules sont saines.
L’estomac renferme quelques bulles d’air et un peu de mucosité.
Le foie, la rate et les reins sont sains.
Les intestins plongés dans l’eau (épreuve de Breslau) surnagent incomplètement. Le méconium occupe le gros intestin.
Le sternum présente cinq points d’ossification.
Le calcanéum et l’astragale présentent chacun un point d’ossification très développé.
Le point d’ossification des condyles de l’extrémité inférieure du fémur est très peu développé, et ne mesure que 2 millimétrés de diamètre.
Le maxillaire inférieur présente quatre alvéoles nettement cloisonnés.
Le placenta, qui est placé dans un bocal à part, pèse 400 grammes et il mesure 15 centimètres de diamètre sur 16. Le cordon qui lui est adhérent mesure 31 centimètres. Son extrémité libre est nettement sectionnée.
Concluüons. — 1° Le cadavre est celui d’un enfant du sexe féminin, né environ trois semaines ou un mois avant le terme normal de la grossesse.
2° nien que les poumons soumis à la docimasie ne surnagent pas, la présence de quelques bulles d’air dans les alvéoles pulmonaires doit faire penser que cet enfant a fait quelques inspirations. La congestion des poumons peut dépendre de l'établissement incomplet de la respiration par faiblesse congénitale ou d’une gêne apportée à cette fonction pai l’application d’un obstacle à l’orifice des voies respiratoires, tels qu’un oi'eiller, un morceau de linge, etc.
3° L’absence de ligature du cordon prouve que cet enfant n’a pas reçu au moment de sa naissance les soins nécessaires.
B. Examen de mère. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Georges Persac, juge d’instruction près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du 5 août 1885, ainsi conçue :
« Vu la procédure commencée contre la fille G... (Euphémie- Marie), actuellement à l’hôpital Lariboisière, inculpée d’avoir commis le crime d’infanticide.
« Attendu la nécessité de constater judiciairement l’état où se trouve en ce moment la nommée G...
« Ordonnons qu’il y sera procédé par M. le D*" Brouardel, lequel après avoir reconnu l’état où se trouve la fille G...,, dira à quel moment elle est accouchée, et si l’accouchement a été naturel. »
Serment préalablement prêté, ai procédé à cet examen le- 9 août 1885.
La fille G... (Euphémie), âgée de vingt-quatre ans, paraît grande et vigoureuse. Cette fille nous déclare avoir toujours eu une excellente santé. Elle n’aurait pas eu de grossesse antérieure. Régulièrement menstruée, elle aurait eu ses règles pour la dernière fois le 25 décembre dernier.
Sa grossesse aurait suivi une marche régulière. Le dimanche 2 août, alors qu’elle se trouvait dans un grenier, elle aurait été prise de coliques et serait accouchée le 3 au matin. Cette fille nousdéclare que l’accouchement aurait été très rapide. Après la sortie de l’enfant elle l’aurait gardé entre ses jambes, adhérent au cordon, pendant une heure environ. L’enfant aurait crié pendant près d’une heure, puis serait mort. Ce n’aurait été qu’après la mort de l’enfant que le cordon aurait été coupé et le délivre retiré par une sage-femme.
Actuellement nous constatons que les seins sont développés et contiennent du lait que l’on fait sourdre par la pression des seins. Les aréoles sont pigmentées. La peau du ventre présente de nombreuses vergetures rougeâtres et récentes. Les lochies coulent eL n’ont aucune odeur spéciale. Il n’y a pas de fièvre.
INFxVNTICIDES PAR DÉFAUT DES SOINS NÉCESSAIRES. 333
Conclusions. — 1° La lllle G... (Euphémie) esl récemment accouchée. La daîe de son accouchement parait remonter à une huitaine de jours environ.
2° Les déclarations de la fille G... sont conformes avec les consLalations faites à l’autopsie de son enfant.
3° Rien ne démontre que l’accouchement ait été prolongé ou difficile. Le volume de l’enfant a dù rendre le travail plus rapide. L’accouchement a donc pu se faire naturellement et sans aide.
70. Ligature défectueuse du cordon. Mort par hémorrhagie ombilicale. — Je soussigné, Paul Brouardel, commis par M. Feuilloley, substitut de M. le procureur de la République près le tribunal de première instance du département de la Seine, en vertu d’une ordonnance, en date du il Janvier 1882, ainsi conçue :
U Vu les articles 32 et 43 du code d’instruction criminelle et le procès-verbal dressé le 10 janvier 1882, par M. le commissaire de police de Saint-Denis Sud, constatant l’envoi à la Morgue du cadavre de P... (Hermance-Jeanne), née le même jour.
<c Attendu qu’il importe de déterminer les causes de la mort.
« Commettons M. le D'’ Brouardel, à l’effet de procéder à l’autopsie du cadavre, de rechercher les causes de la mort et de constater tous indices de crime ou délit. »
.Serment préalablement prêté, ai procédé à cette autopsie le 13 janvier 1882.
Le cadavre est celui d’un enfant nouveau-né du sexe féminin, la putréfaction n’est pas commencée et la rigidité cadavérique a complètement disparu. Cette enfant pèse 2'‘^*',250. Sa longueur totale est de 50 centimètres.
Les ongles n’affleurent pas, aux pieds, la pulpe des orteils, et aux mains ils dépassent la pulpe des doigts.
Le cadavre est recouvert dans sa moitié inférieure par du sang coagulé et desséché ; le corps est complètement exsangue, d’une pâleur extrême.
Le cordon ombilical est coupé à 1 centimètre et demi de son insertion à l’ombilic, il est entouré par un fil un peu fort qui l’entoure quatre fois et dont le dernier tour est fixé par un nœud doublé. La ligature assez lâche ne serre plus le cordon, mais ce fait peut être la conséquence naturelle de la dessiccation post morlem du cordon ombilical.
Sur la conjonctive oculaire gauche se trouve une petite ecchymose.
Sur la surface du corps, notamment autour du cou, de la bouche, on ne trouve ni coups d’ongles, ni érosions, ni ecchymoses, ,ni traces de violence.
Sous le cuir chevelu, un vaste épanchement sanguin occupe toute la région occipitale, mais il n’y a pas de fracture du crâne, ni à ce niveau ni sur les autres parties du crâne.
Le cerveau est complètement exsangue et l’on trouve entre les deux lobes de l’encéphale, au-dessus du cervelet, un énorme caillot sanguin rouge et mou. Les mailles de la pie-mère à ce niveau sont infiltrées de sang coagulé.
La trachée et l’œsophage ne conliennent pas de liquide ni de corps étranger. Sur le larynx, au niveau des cordes vocales, se trouve une petite ecchymose rosée.
La plèvre droite renferme environ 30 à 40 grammes de liquide ci tri n.
Les poumons sont exsangues, leur surface est tatouée par de larges ecchymoses pleurales très apparentes par suite de l’exsangninité des poumons. Les poumons sont très peu crépitants. Jetés dans l’eau avec le cœur, ils surnagent ainsi que leurs fragments; ces derniers pressés sous l’eau font sourdre des bulles d’air qui viennent se réunir sous forme de plaques de mousse à la surface du liquide.
Sur le péricarde se trouve une petite ecchymose ponctuée. Le cœur est absolument vide de caillot et de sang liquide. Ses valvules sont saines.
L’estomac renferme quelques gaz et très peu de liquide jaunâtre.
Le foie est gros, pâle et exsangue.
La rate est normale ; elle n’est pas diffluente.
Les reins sont congestionnés.
Les intestins sont petits, jetés dans l’eau, ils surnagent, et contiennent encore un peu de méconium dans la dernière partie du gros intestin.
La mâchoire inférieure présente cinq alvéoles nettement cloisonnés.
Le condyle de l’extrémité inférieure du fémur présente un point d’ossification qui mesure environ 3 millimètres de diamètre.
Conclusions. — 1° Cette enfant est née au terme normal de la gros«;esse.
2° Elle a largement respiré.
3° L’accouchement a dû être pénible, comme tendent à le faire supposer la large bosse séro-sanguine de la région occipitale et le développement de l’enfant.
4° Sous l’intluence du travail de l’accouchement, il s’est fait dans les méninges une hémorrhagie assez abondante.
5“ Celle-ci était par elle-même d’une gravité suffisante pour mettre en danger les jours de l’enfant.
6°‘Elle a eu une autre conséquence, elle a déterminé une gêne de la respiration et par suite une gêne de la circulation sanguine pulmonaire.
7° Le sang, gêné dans son cours vers le poumon, a rellué vers la veine ombilicale et malheureusement il a trouvé en ce point une ligature insuffisante; par suite il y a eu une hémorrhagie ombilicale abondante.
8° Le cordon en effet a été coupé en un point trop rapproché de l’abdomen (1 centimètre demi) et le nœud a été mollement arrêté.
9° Par conséquent, si le sang n’avait éprouvé aucune gêne dans son parcours intra-pulmonaire, il n’y aurait très probablement pas eu d'hémorrhagie ombilicale, et si la ligature avait été bien applii{Liée cette hémorrhagie n’aurait certainement pu se produire.
10° En résumé. — Cette enfant a subi par le fait de l’accouchement une lésion grave de l’encéphale, celte lésion n’était probablement pas mortelle. Getle hémorrhagie a déterminé une congestion des poumons, celle-ci prédisposait à l’hémorrhagie ombilicale.
Cette dernière n’aurait pu se produire si la ligature ombilicale avait été faite suivant les règles de l’arl.