CHAPITRE II
L'existence d'une infection méningococcique, en qualité d'entité morbide bien définie, se manifestant sous forme d'une maladie générale au même titre que les grandes infections spécifiques, est une notion qui s'impose à la suite des faits observés depuis quelques années. Il en est en réalité de la méaingococcie ce qu'il en a été de la pneumococcie ; on sait maintenant que cette dernière ne se résume pas dans une affection pulmonaire locale ; elle est susceptible de provoquer dans tous les systèmes de l'organisme des manifestations pathologiques diverses, dont la pneumonie, la plus fréquente, n'est qu'un exemple.
La méningococcie n'est pas sensiblement différente à ce point de vue : l'action pathogène du méningocoque ne se résume pas, contrairement à ce qu'on a pensé pendant longtemps, dans la seule méningite cérébrospinale : c'est une infection générale, capable d'engendrer au niveau des divers organes des déterminations multiples parmi, lesquelles la méningite cérébro-spinale est la plus habituelle et la plus apparente.
Mais avant que les recherches les plus récentes soient arrivées à imposer cette manière devoir, les conceptions qui ont été émises sur la nature de la méningococcie ont été très diverses et ont provoqué des discussions multiples.
Il est juste de reconnaître qu'à l'origine les interprétations fournies par les anciens auteurs, sans être basées sur les précisions que donnent actuellement les travaux de laboratoire, se sont singulièrement rapprochées de la vérité. Ils se sont en effet posé la question de savoir si la méningite cérébro-spinale, vers laquelle l'attention était particulièrement attirée, devait être considérée comme une simple inflammation de la méninge ne différant de la méningite commune que par sa tendance à l'épidémicité, ou si elle devait être rangée parmi les maladies générales : les fièvres.
La plupart se rangèrent à cette dernière opinion ; ils reconnurent dans cette affection une maladie générale d'ordre infectieux : une pyrexie ;
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d'où les noms de jièvre cérébro-spinale, de typhus cérébro-spinal qui lui ont été donnés.
Mais quelle pouvait en être la cause ? C'est alors que les opinions commencèrent à diverger pour aboutir à des conceptions totalement erronées :
Un certain nombre d'auteurs, et parmi eux Tourdes, attribuaient cette affection à un miasme sui generis, issu de l'encombrement.
Pour d'autres, c'était une modalité des fièvres pernicieuses ; pour Boudin, frappé sans doute par l'éruption pétéchiale qu'on retrouve actuellement encore dans les formes septicémiques sévères, c'était une manifestation du typhus pétéchial.
Enfin d'autres, portant leur attention sur la concomitance habituelle de la méningite avec les affections qui régnaient en même temps qu'elle dans la même localité, estimaient qu'elle devait dépendre de ces dernières.
Ainsi, Michel Lévy, frappé par la fréquence de la pyohémie, de lamétrite puerpérale, de l'ophtalmie des nouveau-nés, à l'époque où il observait la méningite à Paris en 1847-1849, la rangeait au nombre des maladies pyohémiques, à côté de la fièvre puerpérale et de l'infection purulente. De même, pour Chauffard, la méningite cérébro-spinale était une pyohémie spontanée.
De son côté, L. Laveran avait remarqué que bien souvent la méningite sévissait en même temps que les fièvres éruptives, d'où cette pensée qu'elle pourrait bien n'en être qu'une modalité.
Cette opinion a été soutenue d'une manière plus explicite par plusieurs auteurs qui essayèrent d'établir que la méningite cérébro-spinale n'était autre, pour ainsi dire, qu'une scarlatine. Ils basaient leur hypothèse sur les constatations suivantes : 1^ concomitance très fréquente dans le même lieu, de la méningite et des fièvres éruptives, rougeole et scarlatine; 2° existence d'un exanthème, parfois d'apparence scarlatineuse, chez les méningitiques ; 3» fréquence des complications purulentes au cours de la scarlatine du côté des séreuses et parfois du côté des méninges ; fréquence des formes anormales de la scarlatine ; 4^, contagiosité de la méningite et de la scarlatine, leur apparition sous forme de petites épidémies, leur prédilection ordinaire pour les enfants, les adolescents et les jeunes soldats.
Plus tard, à l'occasion de l'épidémie d'Orléans, en 1886, M. Lemoine avait encore tendance à faire jouer un certain rôle à l'épidémie de scarlatine qui sévissait côte à côte avec la méningite. Il s'appuyait sur ce fait que les méningitiques présentaient de l'angine érythémateuse. De plus, chez un scarlatineux qui succomba avec des symptômes cérébraux, il existait des lésions discrètes de méningite purulente. Pour M. Lemoine, dans l'épidémie en question, les méningitiques étaient aussi des scarlatineux ; cependant ce n'était pas le virus scarlatin qui produisait la méningite, mais un germe associé : le pneumocoque.
D'autres auteurs, impressionnés par des concomitances analogues, ont de même fait dépendre la méningite cérébro-spinale des oreillons (Geschwind).
Il existait cependant à cette époque des partisans de la spécificité ; ils faisaient valoir l'argument suivant : la méningite cérébro-spinale, disaient-
ils, est une affection dont les manifestations épidémiques ont présenté dans leur développement, leur évolution, leur extension un type resté toujours le même dans toutes les régions et à toutes les époques où elles ont été observées ; c'est une maladie transmissible, cliniquement identique à elle-même dans toutes les conditions où elle a régné, se transmettant toujours sous la forme de méningite et jamais autrement ; c'est une affection spéciale, spécifique, faisant espèce.
C'était en effet la conception qui régnait il y a encore vingt ans ; aussi tous les travaux de cette époque parlaient-ils uniquement de la méningite cérébro-spinale, sans penser que cette dernière pouvait n'être qu'une complication ou seulement une localisation d'une infection générale.
Reconnue nettement épidémique et contagieuse, cette méningite cérébro-spinale ne pouvait être causée que par un agent parasitaire. C'est en ce sens que s'orientèrent alors les travaux.
Les premières recherches parurent donner des résultats concordants. En 1886, dans toute une série de cas où la méningite ne paraissait pas secondaire à un état pneumonique et où la pneumonie était absente, Netter, Fraenkel, Foa, Lemoine décelèrent le pneumocoque dans le pus cérébroméningé prélevé sur le cadavre, à l'exclusion de tout autre germe. On pensa dès lors que ce germe était l'agent spécifique de la méningite épidémique ; les expériences de Netter qui put conférer au lapin une méningite cérébro-spinale à la suite d'injections de cultures de pneumocoque pratiquées soit dans les méninges, soit dans la cavité thoracique,soit dans la circulation, semblèrent apporter un appui sérieux à cette conception. La description faite par Bonome d'un streptocoque spécial, dans 6 cas observés en 1889, ne parut pas de nature à infirmer cette conception, car Netter arriva par des passages sur le rat blanc à donner à nouveau à ce germe les caractères du pneumocoque ; il estima dès lors que le streptocoque de Bonome n'était qu'un pneumocoque modifié.
Que doit-on penser actuellement de ces résultats ? Peut-être s'est-il agi vraiment d'épidémies de méningites pneumococciques primitives, sans pneumonie préalable. Peut-être encore le pneumocoque, dans ces cas, n'était-il qu'un agent d'infection secondaire associé au méningocoque, inconnu alors et difficile à déceler autrement que par les milieux spéciaux utilisés aujourd'hui. On sait en effet actuellement que le pneumocoque s'associe volontiers au méningocoque, surtout quand la pneumonie sévit dans l'entourage des méningitiques.
Quoi qu'il en soit, en 1887, paraît le premier mémoire de Weichselbaum, faisant connaître ses recherches sur 8 cas de méningite. Chez deux d'entre eux il trouve le pneumocoque, mais sur les six autres, dans les méninges et les ventricules cérébraux il découvre en culture pure un diplocoque différent du pneumocoque, revêtant la forme de grains de café,analogue au gonocoque, inclus comme ce dernier dans les leucocytes et se décolorant par la méthode de Qram. Les cultures de ce germe étaient différentes de celles du gonocoque. Emulsionnées dans leur eau de condensation et injectées dans la plèvre ou le péritoine, elles tuaient la souris en 36 à 48 heures, à la dose de 0,1 à 0,2 centimètres cubes. L'exsudat pleural était visqueux et rougeâtre, et riche en leucocytes bourrés de diplocoques. Ceux-ci étaient décelables dans la rate et dans le sang. Les injections sous-cutanées restaient inoffensives.
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Chez le cobaye, résultats inconstants ; tantôt il sunâvait aux mêmes épreuves ; s'il succombait, on ne retrouvait le diplocoque ni dans la rate, ni dans le sang.
Chez le lapin, rinjection intraveineuse à dose suffisante pouvait déterminer la mort. L'ensemencement du sang et des viscères restait stérile. Weichselbaum en concluait déjà que le germe découvert par lui agissait principalement par une action toxique.
Il lui attribua un rôle essentiel dans les cas qu'il lui avait été donné d'observer, mais, se gardant de générali&er parce que ces cas ne s'étaient révélés qu'à l'état sporadique, il se demandait si ce germe était la cause véritable de la méningite cérébro-spinale épidémique. Il le dénomma cependant : « Diplococcus intraceUulàris mcningitidis ».
La découverte de Weichselbaum n'eut tout d'abord aucunretentissement, peut-être en raison des réserves prudentes qu'il se crut obligé de formuler. Quelques auteurs cependant (Goldschmidt, Edler) publièrent en 1887 et 1888 la relation de deux cas. où ils retrouvèrent ce germe. Plusieurs années après, d'autres travaux confirmèrent la découverte, mais d'autres vinrent, malgré les apparences, jeter le trouble au milieu de ce que l'on supposait être déjà bien acquis.
En 1895, en effet, Jaeger, qui avait observé à Stuttgart une épidémie de méningite, rapporta ses recherches effectuées sur cinq autopsies : il décela dans l'exsudat purulent l'existence d'un diplocoque intra-cellulaire ressemblant au diplocoque de Weichselbaum et au gonocoque, mais restant coloré par le Gram, alors que dans les coupes il était décoloré par cette méthode ! Les cultures sur agar glycérinée donnaient exclusivement le même diplocoque, gardant le Gram ; le bouillon ordinaire se troublait et le germe se groupait en courtes chaînettes ; il se développait en gélatine, contrairement au diplocoque de Weichselbaum. Malgré ces caractères cependant si différents, Jaeger pensa qu'il s'agissait du germe isolé et étudié par Weichselbaum.
En 1896, Heubner, dans cinq cas observés à Berhn, poursuivit ces recherches sur des frottis de liquide céphalo-rachidien obtenu par ponction lombaire ; il remarqua deux fois la présence de diplocoques intracellulaires, mais les cultures restèrent négatives. Dans les autres, il obtint des cultures abondantes de cocci prenant le Gram, analogues à celles du microbe de Jaeger. Ces cultures, injectées à la chèvre par la voie rachidienne, reproduisirent une méningite à laquelle l'animal succomba. Comme Jaeger, dont il prit conseil, il identifia ce germe avec celui de Weichselbaum. 11 proposa de le dénommerez méningocoque )>. Et bientôt les écrits scientifiques le désignèrent sous le nom de méningocoque de Weichselbaum- J aeger.
Cette dénomination injustifiée ne contribua pas peu à jeter le trouble dans les esprits, et l'on vit bientôt paraître les descriptions les plus variées et. les plus contradictoires de microbe qui furent décelés soit dans le pus céphalo-rachidien, soit dans les fosses nasales, soit dans .l'expectoration des malades.
Toutefois, dans les travaux de laboratoire conduits méthodiquement ■ t avec une technique rigoureuse, le germe décrit par Weichselbaum était letrouvé avec tous les caractères assignés par ce dernier. C'est ainsi que Kiefer, Kister, Kischensky, Berdach, Fronj, Class le décelaient sous
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cette forme, et les descriptions qu'ils en donnaient s'écartaient nettement de celles de Jaeger et d'Heubner. Il en fut de même des recherches effectuées aux Etats-Unis par Osier, Faber, Councilmann, Wallory et Wright ; en France par Canuet, puis Netter. Ces résultats si nets n'entraînèrent pas la conviction.
Netter, frappé par ses constatations antérieures, estimait que de multiples germes pouvaient être à l'origine de la méningite cérébro-spinale épidémique, le pneumocoque, le méningocoque, etc.
D'autres, moins éclectiques, pensaient que l'agent spécifique se faisait remarquer par la variabilité de ses caractères. Enfin pour Pfaundler, la méningite en question était produite par un groupe de germes ressortissant à deux types : le type Weichselbaum et le type Heubner, reliés entre eux par un type intermédiaire : le tjipe J aeger. Bref, la confusion régnait en maîtresse.
En 1903, cependant, paraît une mise au point sérieuse d'Albrecht et Ghon, puis de Weichselbaum lui-même qui, se départissant d'un silence regrettable gardé pendant quinze ans, fait une critique serrée des recherches et des affirmations de chacun ; il décrit à nouveau les caractères essentiels du germe qu'il avait découvert, montre les différences énormes qu'il présentait avec la multitude de ceux dont on avait voulu indûment le rapprocher, et proclame nettement l'individualité de celui qu'il avait décrit et isolé en 1887.
L'épidémie allemande de 1904-1905 arriva à point pour permettre aux bactériologistes de confirmer ces données et d'établir définitivement le rôle étiologique véritable du coccus de Weichselbaum.
Ils démontrèrent, en effet, le rôle pathogène spécifique de ce dernier dans l'étiologie de la méningite cérébro-spinale épidémique : sa constance presque absolue dans le liquide céphalo-rachidien des malades, ses réactions spécifiques vis-à-vis d'antisérums expérimentaux en constituèrent des preuves absolues. Ces réactions, jointes aux caractères de culture, permirent en outre do le différencier nettement de germes similaires, ressemblant étroitement au méningocoque, mais n'en ayant que les caractères morphologiques et tinctoriaux (pseudo-méningocoques) ; enfin le méningocoque fut trouvé totalement différent du diplocoque prenant le Gram isolé par .1 aeger, et avec lequel une longue confusion avait été commise : ce germe n'était autre que le diplococcus crassus. Des travaux entrepris à la même époque aux Etats-Unis et en France aboutirentaux mêmes résultats.
Les recherches se poursuivirent de tous côtés ; mais, mieux orientes vers l'étiologie spécifique, les bactériologistes purent constater la présence du méningocoque dans certains viscères, montrant avec la plus grande évidence le passage du germe spécifique dans la circulation où l'hémoculture arriva à le déceler. Puis à côté des méningites méningococciques primitives en apparence, on observa des méningites de même nature, faisant suite à une période fébrile de plus ou moins longue durée, dont le laboratoire prouva la nature septicémique ; de plus, il fut donné de remarquer des septicémies méningoccocciques pures évoluant sans méningite concomitante ou consécutive, pouvant donner lieu par contagion à une méningite cérébro-spinale et reconnaître pour origine
Iune atteinte de cette dernière ./En fin l'éclosion de tous ces phénomènes infectieux fut attribuée à une rhino-pharyngitc initiale produite par le
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méningocoque qui, pullulant tout d'abord dans la muqueuse rhino-pharyngée, franchissait cette première étape pour envahir l'organisme et se localiser secondairement sur les méninges.
Ainsi se perdit petit à petit la notion de l'entité morbide désignée pendant si longtemps sous le nom de méningite cérébro-spinale ; elle doit être remplacée actuellement par une autre: celle delà méningococcie., maladie infectieuse spécifique pouvant donner lieu à des localisations diverses^ et se transmettre indifféremment sous une forme ou sous une autre, la méningite restant néanmoins son expression pathologique la plus habituelle.
Enfin, les derniers travaux ont contribué à compléter cette conception dans le sens suivant : jusqu'à ces dernières années cette infection pouvait être considérée comme relevant d'une seule cause étiologique spécifique : le méningocoque. Actuellement on sait que ce germe n'est pas un ; on en connaît plusieurs variétés, spécifiquement différentes les unes des autres (page 70), mais donnant lieu, à quelques variantes près, au même processus infectieux qui mérite ainsi de continuer à être désigné sous le même vocable : la méningococcie.