CHAPITRE PREMIER f
Ht0Uiflre préliminaire des deetmnefi tuxénlqves.
L'idée de rapporter les accidents et les fièvres causées par les blessures à un empoisonnement est fort ancienne. Hippocrate (1) et Celse (2), traitant des fièvres traumatiques, en attribuèrent le danger extraordinaire, non pas à l'inflammation de la blessure, mais à une autre cause inconnue, Jacotius (3) et Spigelius (4) parlèrent des fièvres traumatiques causées par les matières en putréfaction. Mais aucun de ces auteurs n'avait en vue l'infection purulente, qu'ils ne connaissaient pas et confondaient avec les fièvres intermittentes. Tel ne fut paslecasd'Ambroise Paré.
A. Paré, en 4 56 1 , le premier chirurgien qui ait nettement parlé des abcès {apostèmes) viscéraux comme complications des blessures et des opérations, attribua la fièvre qui les accompagne à une putréfaction. Il entrevit positivement dans les accidents traumatiques un élément toxique. Il nia l'empoisonnement des boulets de canon et la malignité de la poudre, mais il admit a: la pourriture de l'air », la corruption et « l'ébuUition du sang (5) » .
(1) Hippocrate, OKuvres complètes, trad. Littré : Praedict., II, 20.
(2) Celse, de Re med., L. V, sect. 26, et L. III, sect. 3.
(3) Jacotius, Comment, ad. Hippocrati coac. prœsag., V, 2, 73.
(4) A. Spigelius, de Semitcrtiana, 1, cap. xvm.
(5) Les deux passages suivants ne laissent aucun doute à ce sujet, c Ge que bien remarquay, estant le siège deuai)t Rouen. Car le vice de l'air altéroit et corrompoit tellement le sang et les humeurs par l'inspiration et transpiration, que les playes en estoient rendues si pourries et puantes qu'il en sortoit vne féteur cadauereuse. Et si d'auenture on passoit un iour sans les
Mais la portée des aperçus d'A. Paré ne fut pas mesurée par ses contemporains. Après lui on se borne à constater les abcès viscéraux et les fièvres chirurgicales ; on se perd dans les hypothèses pathogéniques, et l'étude de la putridité reste dans le domaine de la pyrétologie médicale et n'en sort pas.
Cependant Boerhaave, en 1720 (4), tint compte, dans sa théorie de la résorption purulente, de la putréfaction subie par le pus. « Si tum relinquitur (pus) diù in loco clauso, dit-il avant d'en venir à la résorption, attenuatur, acre fit^ putrescit, augetur, vicina consumit, erodit, mole, pondère et motu sinus fislulasque créât variis locis, varias, pessimas in intestine recto. » Et aJors : € Aut dissipata parte tenuiori reliquum durescens tumores duros, maxime circa glandulos, créât. Vel
panser, on y trouvoit le lendemain g^rande quantité de uers auec une pnanteur menieilleus& dont se leuoient des vapeurs putrides, qui par leur communication auec le cœur causoient fleuve continue; avec le foye empeschoient la bonne génération du sang et aaee le eeruean produisoient aliénation d'esprit, reguerie, conuulsion, vomissements et par conséquent la mort. £t lors-qu'on les ouuroit, on trouvoit plusieurs apostèmes en diuerses parties de leurs corps pleines d'un pus uerdoyant et fétide. » À. Paré, t. II, liv. IX, p. 176. U s'agissait évidemment de Tinfection purulente, on ne peut en douter; il n'est pas en effet jusqu'aux caractères du pus des abcès métastatiques qui ne soient indiqués. Voyons maintenant l'explication pathogénique. « Partant, il me semble (sous correction) que les accidens ne venoient par la malignité de la poujdre à canon et moins des boulets qu'on disoient ôtre enuenimés; mais plustost à cause de l'ébullition du sang et des autres humeurs, se broidUans et meslans ensemble, tant pour l'extrèrae cbolère et effroy de rapjiréiiension de la mort, qu'on voit si proche et principalement aussi pour la constitution et pourriture de l'air. Et qu'il soit vray, vn iour ou deux qu'on tiroit du sang aux malades pour suruenir aux accidens, il se trouuoit de couleur non rouge, mais du tout changé de sa nature, à sçauoir blanc et verdoyant comme sanie des apostèmes qui démonstroient êstre du tout corrompu, loint aussi lorsqu'on faisoit ouuertures de corps morts, on trouuoit presqn'à tous des apostèmes aux parties intérieures, comme au foye et aux poulmons qui se faisoient pour la pourriture acquise par le brouillement du sang et principalement de l'air ambians altéré et corrompu et non par la poudre à canon ny les boulets, qu'aucuns tenoient êstre empoisonnés. » A. Paré, opéra, 1561, CËuvres complètes, édition J.-F. Malgaigne. Paris, 1840, liv. XXIV, Traité de la peste, p. 361. (1) Boerhaave, Âphorismi, etc., 17^0, aph. 406.
160 DOCTRINES TOXÉMIQUES.
denique... per eroso osculo impressum absorbetur, etc., etc. y> C'était donc bien le pus putride qui d'après Boerhaave causait tous les accidents consécutifs à la résorption.
Peu après, Quesnay (4) (1749) différencia avec soin la suppression de la suppuration et la résorption du pus ayant subi le contact de l'air. D'après lui , le pus se formait dans les vaisseaux aux dépens du sang: la suppression de la suppuration ne pouvait donc avoir d'effet sensible, le pus n'ayant pas été modifié par le contact de l'air. Mais a: le pus que la résorption ramène dans les voies de la circulation n'est pas aussi indifférent : il contracte dans la playe, avant que d'être repris, des qualités plus ou moins malfaisantes, selon qu'il se trouve plus ou moins exposé au croupissementet à l'accès de l'air >.
Quesnay signalait ensuite les accidents de la résorption, qui sont : la fièvre y les colliqualions, l'adynamie, les troubles nerveux, les dépôts, etc., en un mot tous ceux que nous reconnaissons aujourd'hui sous le nom de septicémie et de pyohémie. Il alla même plus loin et, devançant les théories modernes, il distingua le reflux des matières purulentes d'avec le reflux de la matière sanieuse, qui ne cause pas d'abcès intérieurs. « Les matières sanieuses ou putrides que fournissent les ulcères, dit-il, peuvent, lorsqu'elles retournent ou qu'elles sont retenues, produire des accidents aussi fâcheux que ceux qu'on impute au reflux des matières purulentes, puisque quelquefois elles causent même en peu de jours la perte du malade. Mais quand la mort suit de si près la suppression de la suppuration de l'ulcère, les matières qui se déposent sur les viscères ne causent dans ces parties ni ulcères, ni abcès; elles s'infiltrent et se dispersent seulement dans leur substance, elles troublent leur action et
(1) Quesnay, Traité de la suppuration, 1749, p. 327.